Portrait
Entretien avec le père
Louis Leahy, S.J.
Le père Louis Leahy ne fait pas beaucoup de bruit. Il est apparu de temps à autre dans Le Brigand , au long de sa longue carrière missionnaire. Il nous a ouvert les yeux sur l'Indonésie où il ouvre comme professeur de philosophie depuis plus de vingt-cinq ans. Nous nous souvenons peut-être de l'ampleur de son apostolat intellectuel comme enseignant et comme auteur. Dans l'entrevue qu'il a accordée à notre collaborateur Pierre Bélanger , il s'ouvre et ouvre son cour, dévoilant un peu plus les racines de sa vocation, les intuitions philosophiques majeures qui l'éclairent, le sens de l'universalité qu'il a trouvé en Orient et qui l'a fait progresser.

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| Le père Louis Leahy (à gauche) avec l'auteur de l'entretion, Pierre Bélanger |
La philosophie et ses beaux atours
PB : Louis Leahy , qu'est-ce qui vous a attiré vers la philosophie, une science que beaucoup voient comme aride et difficile?
LL : Déjà durant mes années de collège, la philo m'intéressait et, quand on m'a offert de me spécialiser soit en théologie, soit en philosophie, le choix était clair pour moi : ce serait la philosophie. De plus, ce qui a nourri mon intérêt, ce fut la qualité de certains maîtres que j'ai eu la chance d'avoir comme professeurs, comme Bernard Lonergan , jésuite canadien, que son ouvrage de fond, Insight , a rendu célèbre; Frederick Copleston , un philosophe jésuite britannique qui m'a donné un cours sur l'ampleur du dynamisme intellectuel; Joseph de Finance , grand spécialiste de Thomas d'Aquin et des questions éthiques; Karl Rahner aussi, reconnu comme l'un des plus grands théologiens du vingtième siècle qui a su « penser ensemble la raison et la Révélation, la philosophie et la théologie » . Ce fut une grande chance pour moi d'avoir eu l'occasion de profiter de la sagesse profonde et de la haute qualité intellectuelle de tels penseurs!
PB : Mais pourquoi donc la philosophie vous paraissait-elle si pertinente?
LL : Parce que les problèmes fondamentaux qui se posent à l'être humain aujourd'hui, les problèmes qui s'adressent à son intelligence et à son coeur sont d'abord des problèmes philosophiques; par là je veux dire des préoccupations universelles qui concernent tout le monde, parce qu'elles sont inscrites dans la structure même de l'être humain. Un simple exemple : qu'est-ce qui est vraiment propre à l'être humain, par rapport non seulement à l'animal mais peut-être davantage encore par rapport à l'ordinateur, qui peut jouer aux échecs? Autre piste : la science actuelle aborde des problèmes de globalité, des problèmes-frontières qui dépassent sa compétence. Elle soulève des questions essentiellement philosophiques. C'est un thème que j'aborde dans un livre sous presse intitulé: « Quand la science est à la recherche du sens » . On est à une époque de « décloisonnement des disciplines » . Contrairement au vieux « scientisme » , la science actuelle - du moins chez plusieurs de ses représentants - reconnaît que les limites de sa méthode ne sont pas les limites de la pensée. C'est là un immense progrès. Des hommes et des femmes de science font alors des études philosophiques et théologiques, écrivent des ouvrages interdisciplinaires. C'est dans l'univers anglo-saxon surtout que l'on trouve les meilleurs exemples de cette tendance.
Une porte s'ouvre en Orient
PB : On sent votre enthousiasme, mais pourrions-nous revenir un moment à votre cheminement? Vous vous prépariez à devenir professeur de philosophie pour les scolastiques jésuites du Québec et, bien vite, vous vous êtes retrouvé à l'autre bout du monde. Aviez-vous l'espoir d'être missionnaire en Orient?
LL : Avant mes études spécialisées en philosophie, j'avais demandé d'aller au Japon. On m'avait dit : non, on a besoin de vous au scolasticat de la Compagnie de Jésus à Montréal. Ensuite, à partir de 1968, la faculté de philosophie du scolasticat a déménagé à Trois-Rivières, pour faire partie de ce qui allait devenir l'Université du Québec à Trois-Rivières. Cette année-là, on avait besoin d'un professeur de philosophie au Vietnam pour remplacer un confrère jésuite qui n'a pu s'y rendre. J'avais 40 ans alors : j'enseignais un semestre à Trois-Rivières et un semestre au Vietnam . Après deux ans de ce régime, les jésuites du Vietnam m'ont demandé si je voulais rester. Je leur ai répondu que c'était dommage mais qu'on me demandait de travailler à la formation des scolastiques au Canada. Finalement, tout s'est arrangé par l'intervention du supérieur du Grand Séminaire de Dalat, et surtout grâce au père Général, le père Arrupe , qui a répondu que si j'étais d'accord pour demeurer au Vietnam, il y consentait volontiers et m'y encourageait. C'était difficile de trouver des professeurs pendant la guerre là-bas. J'ai donc appris la langue vietnamienne et suis devenu membre à plein temps de l'équipe du Vietnam à partir de 1970.
PB : Vous n'avez donc pas vraiment choisi votre « pays de mission »?
LL : Non, mais le Vietnam m'a conquis. Absolument.
PB : Qu'est-ce que qui a touché votre coeur?
LL : D'abord la mentalité orientale, ce sens de la politesse, de la chaleur spontanée dans les contacts. Une pensée intuitive et nuancée. Un humanisme, me semble-t-il, plus cosmique que le nôtre. Ils n'ont pas l'idée d'un être humain divisé; la conception occidentale de l'homme moderne est assez « séparatiste » . Nous serions comme plongés dans le cosmos mais séparés, sans lien dynamique avec lui. Alors que la vision asiatique me semble plus globalisante. Concevoir l'être humain dans ses liens avec le cosmos, ça élargit les horizons. La spécialisation outrée, ou la compartimentalisation des savoirs, qui a longtemps dominé notre pensee occidentale, est de plus en plus contestée.
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| Louis Leahy, dans le feu de l'enseignement en mai 2005 |
PB : Vous avez senti ça dans vos contacts avec les asiatiques? Vos étudiants de Dalat, au Vietnam, étaient donc bien différents de ceux de Trois-Rivières?
LL : Au lieu de me polariser sur les différences, j'ai essayé de trouver les éléments qui soient tellement universels, tellement humains, qu'on les retrouve partout. J'ai enseigné dans six pays, dans trois langues, sur trois continents, et j'ai constaté une constante des problèmes philosophiques fondamentaux. Quand des étudiants me disaient : « Vous nous faites aimer la philosophie » , je répondais : « C'est parce que je pars de votre vie » . Par exemple, si on veut parler du problème de Dieu, il faut partir de l'expérience religieuse; si on étudie la liberté, il faut partir de l'expérience de la liberté et des diverses formes de déterminisme qui prétendent la nier.
Au cour de la guerre du Vietnam
PB : J'aimerais qu'on s'arrête un peu sur votre engagement au Vietnam : vous étiez là durant la guerre. Comment avez-vous vécu cette époque de tension?
LL : À Dalat, on a bien ressenti le conflit. La nuit, il y avait souvent des attaques à la roquette par les Vietcongs. L'armée officielle lançait alors des bombes éclairantes qui illuminaient le ciel et tout le territoire pour débusquer l'ennemi. Je me souviens qu'une fois, en plein jour, une roquette est passée par une fenêtre à travers la maison des scolastiques jésuites. Heureusement, ils étaient tous ailleurs à cette heure-là. Malgré tout, si parfois la situation nous rendait un peu nerveux, je ne crois pas avoir connu des moments de vraie peur.
PB : Mais la guerre avait-elle un effet psychologique sur les étudiants, des Vietnamiens dont le pays était en quelque sorte en état de guerre civile?
LL : Pas trop au début des années 70, mais certainement au moment de la débâcle du Sud. Au début, nos étudiants étaient tellement sûrs que le Sud gagnerait, avec l'aide des États-Unis.
PB : Parlez-nous donc de ce que vous appelez « la débâcle ».
LL : Un jour, l'ordre d'évacuation de la ville de Dalat nous fut donné par les autorités. On a alors été obligé de partir par la mer, de nuit, en longeant la côte jusqu'à Saigon, parce que les routes de terre étaient fermées par les Vietcongs. Nous étions en quelque sorte des boat people. On est arrivé au temps de Pâques, juste avant la prise de Saigon. Je me souviens qu'en arrivant à Saigon, on a célébré une messe, en amarrant ensemble nos trois bateaux. Puis une fois débarqués et parvenus à notre résidence de Saigon, on a pu voir des hélicoptères se poser sur le toit de l'ambassade américaine pour en évacuer le personnel et tous ceux qui s'y trouvaient entassés dans l'espoir de fuir. C'était la panique. Il y avait des gens qui s'étaient s'accrochés aux structures externes de ces hélicoptères déjà remplis à capacité. On en a vu certains tomber du ciel.
PB : Et pour vous, qu'est-ce qui s'est passé ensuite?
LL : Les Vietcongs ont fini par envahir Saigon avec leurs chars d'assaut sans rencontrer de résistance. Nous sommes restés à Saigon pendant quelques jours. Les Vietcongs ont visité toutes les maisons, et ils ont massacré pas mal de gens. Quant à nous, ils nous ont dit que nous pouvions retourner à Dalat. Malgré l'insécurité et la peur, on y est allé et on a recommencé à enseigner. Après trois mois de calme relatif et d'une vie communautaire et académique que nous nous efforcions de rendre la plus normale possible, tous les étrangers ont reçu l'ordre, à deux jours d'avis, de quitter le pays.
PB : Pourtant, si on fait un saut dans le temps et qu'on se retrouve aux années 2000, on vous retrouve au Vietnam. Vous n'avez pas oublié vos amours d'antan?
LL : Non. Les jésuites de là-bas font souvent appel à certains d'entre nous pour participer de nouveau à la formation des scolastiques vietnamiens. Je suis très heureux d'y retourner de temps à autre pour y apporter mon modeste concours.
PB : On vous laisse aller? On sait qui vous êtes?
LL : Non. Comme plusieurs autres confrères, je dois y aller incognito, avec un visa d'une durée très limitée. Il ne semble pas que les autorités aient conservé un dossier sur le jésuite qui enseignait à Dalat, il y a 30 ans! Mon sponsor est un ancien scolastique jésuite canadien qui travaille à Hanoi. Il rassure les autorités vietnamiennes sur mon honnêteté en ajoutant que ma « compagnie » et la sienne sont en bons termes, ce qui est strictement vrai ¼ Je demeure alors dans un petit hôtel de Saigon et je vais chaque jour donner mes cours aux jeunes jésuites; je célèbre aussi la messe avec eux.
L'Indonésie, pays musulman
PB : Passons à l'Indonésie. C'est le pays du monde où il y a le plus grand nombre de musulmans, est-ce que ça veut dire que c'est un pays islamique?
LL : Je pense qu'au Canada on croit que « islam » et « islamique » sont des termes péjoratifs désignant une partie des musulmans: celle des intégristes et des terroristes. Ce qui est faux. Mais comment en est-on arrivé là? C'est parce que les terroristes dont parlent les médias en Occident sont de religion islamique et qu'on a associé islam et terrorisme, en s'imaginant que les musulmans non-terroristes ne seraient pas islamistes! En langue indonésienne, le terme musulman n'existe pas. - Le nom de l'Institut national où j'ai souvent donné des cours, IAIN , signifie «Institut national de la religion islamique» . Autre élément qui brouille les cartes : la plupart des terroristes issus de l'islam viennent du Moyen-Orient et du monde arabe, et non pas de l'Extrême-Orient où est située l'Indonésie (Sud-est asiatique). L'Indonésie compte 240 millions d'habitants, dont 88% sont de religion islamique.
PB : Bonnes distinctions. Nous avons pourtant l'impression que, dans un pays musulman, même si les gens ne sont pas des terroristes, ils vivent sans beaucoup de liberté, les femmes au moins ¼
LL : Je répondrai d'abord que l'Indonésie est une république et que, si Suharto a été un dictateur épouvantable, il a mis sur pied des structures qui ont fait place à la liberté religieuse. Si l'engagement des catholiques à défendre les droits de la personne pouvait l'agacer, Suharto a toujours respecté les chrétiens, au moins parce qu'il savait qu'ils représentaient une force institutionnelle réelle dans le pays, malgré leur petit nombre. Et puis, il y a des mouvements d'affranchissement au sein de l'islam. Je pense à une docteure en astronomie et en philosophie qui fait partie du corps enseignant de notre Institut supérieur de philosophie: elle est musulmane (donc islamique!). Elle est directrice d'un projet d'émancipation des femmes. Il y a plusieurs revues féministes en Indonésie, supportant l'élargissement des droits des femmes. J'ajouterais que l'Indonésie représente dans le monde entier la tradition islamiste, ou musulmane, la plus ouverte, la plus tolérante.
PB : Pourtant, n'y a-t-il pas des islamistes radicaux qui se sont attaqués directement aux chrétiens? Que s'est-il passé?
LL : Oui, il y a des islamistes radicaux. J'ajouterai même que, depuis quelques années, l'intolérance est malheureusement à la hausse. Il y a quelques semaines une organisation de jeunes fanatiques a vandalisé plusieurs églises catholiques. Le cardinal archevêque de Jakarta, Mgr Julius Ryadi Darmaatmadja , jésuite, a protesté vigoureusement. Il reste cependant que ces gestes - et toute autre forme de répression, toute trace de terrorisme - sont formellement condamnés par l'immense majorité des Indonésiens. Plaçons-nous dans le contexte concret du monde musulman qui est très complexe et diversifié. Ne mettons pas tous les adhérents de l'islam dans le même sac. C'est surtout la situation historique très particulière de l'intervention américaine en Iraq qui a intensifié le sentiment de solidarité entre tous les pays musulmans; sentiment qui leur apparaît comme une sorte d'obligation morale, et qui, par contrecoup, a provoqué la vague d'intolérance que nous connaissons actuellement, si peu conforme à la tradition de l'ouverture indonésienne au pluralisme.
PB : Mais y a-t-il des gens qui veulent éliminer les chrétiens?
LL : Ce n'est nullement le cas en ce qui concerne l'immense majorité des Indonésiens. Mais c'est vrai que ce qui se passe en Iraq depuis l'intervention américaine n'est pas sans influence sur l'intensification d'un sentiment anti-occidental en général. Mais chaque fois qu'il y a une attaque contre les chrétiens, même les imams musulmans s'unissent aux autorités des autres religions pour protester et ne pas se laisser prendre aux pièges de la propagande terroriste. On constate d'ailleurs que les terroristes sont fanatisés à l'extérieur du pays, dans les camps d'Al Qaeda, par exemple; ces gens sont ensuite réintroduits en Indonésie, ayant perdu toute leur liberté d'esprit. Leur seul but est d'exacerber davantage les tensions entre chrétiens et musulmans.
PB : En vous écoutant, on comprend que vous aimez et que vous défendez même l'Indonésie et ses habitants?
LL : Je suis très heureux de vivre en ce pays comme citoyen et membre de la grande Province indonésienne de la Compagnie de Jésus. J'ai une grande admiration pour ce peuple qui, il ne faut pas l'oublier, a subi 400 ans de colonisation et d'humiliation sous la férule des Hollandais. Il n'est indépendant que depuis 1945. Même nos confrères jésuites indonésiens nous disent que c'est difficile de se débarrasser de certains traumatismes après avoir été si longtemps traités comme des « porteurs d'eau » . En tout cas les scolastiques jésuites indonésiens, pour leur part, réussissent très bien dans leurs études, même dans les plus grandes universités du monde. Je crois que la solidarité qui unit tous les jésuites contribue énormément à cet esprit.
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| Un moment de repos bien mérité... |
PB : Vous avez suffisamment aimé ce pays qui vous a accueilli pour en devenir citoyen?
LL : Intéressant et circonstanciel. Il y a eu un mouvement, durant mes premières années en Indonésie, qui faisait tout pour obtenir le renvoi légal des missionnaires étrangers au service des chrétiens, ou tout au moins pour limiter de façon drastique la durée de leur présence. Un bon moyen de contrer cet excès de zèle était de cesser d'être étranger en devenant citoyen indonésien. Dans mon cas, c'est à la demande de l'évêque de Yogyakarta et du Provincial d'Indonésie que j'ai fait les démarches pour devenir citoyen indonésien. J'ai dû pour cela passer des examens sur l'histoire du pays, sa civilisation, ses institutions. C'est beau de parler d'inculturation, mais le meilleur moyen de réaliser cet idéal, c'est de commencer par partager la langue et la nationalité du pays où l'on ouvre. Cela aide à mieux enraciner son engagement apostolique au service de l'Église. C'est aussi un signe bien visible du respect et de l'estime que l'on porte aux gens du pays et à leur façon de vivre.
L'Église catholique : une présence vivante
PB : Parlons un peu de l'Église catholique en Indonésie, des jeunes jésuites que vous fréquentez aussi, puisque c'est un pays où les vocations sont nombreuses.
LL : La tradition catholique d'ici ne traîne pas le poids énorme d'un passé janséniste comme c'est le cas chez-nous; du moins jusqu'à un certain point. Elle n'est pas perçue comme un fardeau. Alors le christianisme est vécu comme un dynamisme tout neuf. Les jeunes sont pleins de vie. L'an dernier, alors que j'ai donné un semestre d'enseignement comme invité à notre université Sanata Dharma de Yogyarta, j'ai pu constater que la grande chapelle du campus durant tout le carême était pleine tous les matins. Durant la semaine de Pâques, tous les prêtres jésuites qui font partie du corps enseignant passent des heures et des heures au confessionnal. Ça me fait penser qu'en vous parlant du fanatisme islamique qui se manifeste parfois, je n'ai pas mentionné quelque chose d'important et qui n'est pas sans relation avec ce que je viens de signaler.
Les attaques contre l'Église catholique proviennent en partie d'un mélange de peur et de jalousie justement face à un christianisme qui se révèle attirant. Si les catholiques ne représentent que 3,5% de la population, des enquêtes discrètes indiquent que leur impact est immense, surtout dans les domaines de l'éducation et de la qualité de l'enseignement à tous les niveaux. C'est le cas aussi en ce qui regarde la lutte en faveur des droits humains, de la justice sociale, et la compétence médicale.
PB : Une Église catholique vivante, donc, mais n'est-elle pas justement accusée de chercher à convertir les musulmans?
LL : Remarquez qu'il y a dans nos institutions des catholiques qui sont devenus musulmans par opportunisme. Il y a toujours dans nos collèges et universités un endroit où les musulmans peuvent faire leurs prières; donc, on n'a pas une attitude prosélyte. Mais des musulmans fanatiques ont peur que nous cherchions à faire des conversions : certains disent que nous opérons des ouvres de bienfaisance, que nous donnons des bourses pour les enfants pauvres dans nos collèges ou à l'université, non pas pour faire le bien mais seulement pour que les gens se convertissent au catholicisme. Si ces accusations avaient le moindre fondement, il y a longtemps que les 'vigilantes' de droite nous auraient rappelés brutalement à l'ordre. Il est par ailleurs normal que la pratique des valeurs évangéliques, comme l'amour du prochain, le pardon, l'aide médicale gratuite aux démunis, puisse donner aux gens le goût de nous rejoindre dans la foi. C'est donc peut-être en partie la peur qui fait surgir cette campagne contre les conversions au christianisme. Mais c'est une réaction minoritaire.
PB : Ne dit-on pas que des gens qui se sont convertis au christianisme ont été bannis de leur famille?
LL : C'est exact, c'est arrivé à l'un de nos compagnons jésuites, le père Sardu , musulman converti durant ses études dans l'un de nos collèges. Mais c'est quelque chose que l'on rencontre dans les générations plus âgées. Chez les jeunes, ça change beaucoup. Et l'on constate de moins en moins ces réactions d'exclusion. Par ailleurs, et de façon paradoxale, les jeunes qui sont recrutés par les groupes fanatiques sont souvent plus fanatiques que leur parents.
Un philosophe heureux
PB : Pour conclure cet entretien et pour le bénéfice spirituel des lecteurs du Brigand , qu'est-ce que vous retenez de votre expérience missionnaire? Quelles difficultés avez-vous rencontrées? Quels bonheurs ont éclairé votre route?
LL : Je dirais que ce que j'ai trouvé le plus difficile, c'est de ne jamais plus avoir l'occasion d'enseigner dans ma langue maternelle, depuis 25 ans. Par ailleurs, je crois que l'usage d'une langue autre que la sienne propre aide beaucoup a clarifier sa propre pensée, surtout en enseignant. On est davantage stimulé à repenser ce qu'on enseigne et ce qu'on écrit. Même chose pour les homélies que je donne.
PB : Comme philosophe, vos façons de voir, de comprendre le monde, ont donc évolué avec les ans?
LL : Oui, je le pense. Le fait d'avoir vécu à l'extérieur de l'Occident, dans trois pays africains, au Vietnam et finalement en Indonésie, des pays où l'on trouve cette même conception cosmique du monde dont j'ai parlé au début de notre entretien, m'a beaucoup influencé. Le lien avec la nature aussi m'a permis de centrer mon attention sur certains thèmes philosophiques qui, en dernier ressort, intéressent tout le monde. J'ai essayé d'intéresser les étudiants en restant proche des préoccupations humaines les plus fondamentales, celles auxquelles personne n'échappe, quelle que soit sa culture. Bien sûr, il y a des nuances dans les approches. C'est pourquoi, une empathie indéfinissable avec ceux qui nous font l'honneur de nous faire confiance doit être poursuivie et recherchée sans cesse.
PB : Vous abordez donc des thèmes difficiles et vous en parlez de manière accessible?
LL : Du moins j'essaie! La philosophie, comme toute discipline du savoir humain, n'est pas d'abord une affaire d'abstractions. L'abstraction est nécessaire, mais en son temps, pour prendre du recul et faire une synthèse éclairante. Cela ne sera possible que si l'approche empirique a été faite sérieusement et a soulevé la curiosité. Aborder le problème de la liberté, du code génétique, du clonage, de l'effet de l'informatique sur nos vies et sur notre liberté : autant de questions qui ouvrent des pistes formidables. Qu'est-ce qui est spécifiquement humain? Cette question traditionnelle redevient tout à coup d'une vive pertinence, à partir du moment où l'on se rend compte que le code génétique humain et celui du chimpanzé sont semblables à 98%. La différence entre l'homme et l'animal n'est donc pas d'abord d'ordre génétique, elle se trouve dans la dimension spirituelle de l'être humain. Et c'est cette dimension qui envahit tout le reste de la personne, qui la spiritualise. Teilhard de Chardin n'a jamais été aussi à la mode avec sa vision de la spiritualisation de l'homme et de son lien avec le cosmos!
PB : Tout cela vous anime, comme religieux, comme jésuite?
LL : Oui. La jeunesse actuelle, ainsi que la nouvelle génération de jésuites que je rencontre, m'inspirent beaucoup. Des jeunes ouverts sur les problèmes contemporains, intéressés à la philosophie de la religion, curieux de voir plus clair sur les questions de la liberté, de l'affectivité, de l'écologie, de la mort. Une nouvelle génération qui croit aussi que le dialogue ouvert et fécond est possible entre chrétiens et musulmans. Permettez-moi en terminant de citer Jean-Paul II qui, soit dit en passant, a été si admiré par les chrétiens d'Asie. Même à la fin de sa vie, témoin de valeurs qui pouvaient être comprises par les Orientaux qui portent un grand respect aux aînés, il n'a pas craint de paraître en public dans toute sa faiblesse. Il prolongeait ainsi dans sa personne le message qu'il avait transmis tout au long de son pontificat : que la vie est sacrée à toutes ses étapes. Le pape Jean-Paul II disait, donc, à propos des musulmans : « Nous croyons au même Dieu, le Dieu unique, le Dieu vivant » . L'on sait que le Coran rappelle constamment au musulman qu'il se doit, en contemplant les ouvres de la nature, d'y reconnaître le créateur. Je suis heureux de vivre ma foi au milieu du peuple indonésien, avec des compagnons jésuites dynamiques et tournés vers l'avenir. Et par rapport à l'islam, j'ai été encouragé par le père Kolvenbach à poursuivre mon travail lorsqu'il m'a écrit: « Il faut noter tout spécialement, dans le contexte de l'Indonésie, l'attention que vous avez apportée à prendre contact avec des musulmans et avec les universités d'État. » (Lettre du 21 août 1997).
PB : Grand merci, père Leahy , pour vous être confié ainsi. Je suis certain que les lecteurs et les lectrices du Brigand vous porteront dans leurs prières, vous, vos étudiants et votre ministère.
Pierre Bélanger, S.J.
pierre.belanger@jesuites.org
Entrevue réalisée le 26 août 2005