PORTRAIT
Un Québécois nommé
Provincial... en Chine
Une des priorités apostoliques de la Compagnie de Jésus, à l'échelle universelle, c'est le monde chinois. En septembre dernier, le Père Kolbenbach , supérieur général de la Compagnie, a choisi un jésuite originaire de Drummondville, le Père Louis Gendron , comme supérieur de « la Province chinoise ». Notre reporter Pierre Bélanger est allé le rencontrer à son bureau situé à Macau, ce territoire chinois qui avait été cédé au Portugal jusqu'en 1999.
Dans un premier article, Louis Gendron nous parle de sa vocation, de la manière dont il a compris son engagement missionnaire, et concrètement de toutes les années qu'il a passées au service de populations chinoises, certainement, mais à Taiwan.
Dans un second article à paraître dans un numéro subséquent du Brigand , il nous parlera de sa Province, originale à bien des égards, et des défis qu'il rencontre dans ses fonctions actuelles.

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| Le père Louis Gendron à un congrès des universités catholiques |
Le chemin de la vie religieuse
PB : Louis Gendron , vous êtes maintenant le Provincial de la Province jésuite chinoise; est-ce que votre intérêt pour la vie missionnaire, pour la Chine peut-être, remonte à l'époque de votre jeunesse?
Louis Gendron : En fait, avant d'entrer dans la Compagnie je n'ai jamais eu d'intérêt particulier pour les missions. Évidemment, je me rappelle qu'à l'école primaire on entendait parler des missions de Chine, on faisait des aumônes à « la Sainte enfance ». Mais avant d'entrer dans la Compagnie, ça ne m'était jamais venu à l'idée que je pouvais devenir missionnaire. Et quand je suis entré dans la Compagnie, je n'avais pas non plus cette impression.
PB : Vous aviez donc entendu un appel à la vie religieuse? Vous souvenez-vous comment ça s'est passé, dans quelles circonstances vous avez été amené à choisir d'entrer dans la Compagnie de Jésus?
LG : J'avais sans doute eu une forme de préparation, à mon insu, en étant membre de la « Congrégation mariale », qui est devenue la « Communauté de vie chrétienne » ou CVX par la suite. Je ne me souviens plus qui m'avait invité dans ce mouvement, mais j'aimais ça parce qu'on se rencontrait chaque semaine et qu'on pouvait échanger. Une année en décembre, j'avais fait ma consécration dans la Congrégation mariale. On devait remplir un petit calendrier dans lequel on indiquait les exercices religieux qu'on faisait. Le plus difficile pour moi dans les exigences au programme, c'était la méditation quotidienne de dix minutes. J'allais à la chapelle et j'essayais de méditer ... C'est là que ma relation plus personnelle avec Jésus a commencé. Ça m'a beaucoup aidé pour préparer ce qu'on appelait la « retraite de décision » que nous faisions en Rhétorique, ce qui serait aujourd'hui la sixième année du secondaire. Je me souviens que nous avions fait cette retraite de trois jours à la Villa Saint-Martin. Et c'est durant cette retraite que ma vocation sacerdotale et religieuse est née. Je me rappelle ma prière devant le tabernacle, j'ai senti un appel clair : j'étais appelé à suivre le Christ comme prêtre et j'ai eu le désir de répondre à cet appel. Au retour au collège Brébeuf, je suis allé voir mon directeur spirituel, le père Georges Legault et je lui ai dit ça : à ma surprise, il n'a pas eu une grosse réaction. Il m'a dit: « On va discerner » . Il m'a demandé de prendre chaque soir dix minutes supplémentaires de prière et d'écrire le pour et le contre à propos de mon choix de devenir prêtre et religieux. Chaque semaine, on regardait ensemble ce que j'avais écrit : ça a duré deux ou trois mois. À Pâques, le discernement était fini, c'était clair. Je ne le savais pas encore, mais j'avais fait un discernement dans la tradition de saint Ignace et à la suite de ce processus, je n'ai plus jamais douté de ma vocation.
Pour mes parents et pour mon père en particulier, comme j'étais fils unique, ça n'a pas été facile. J'étais pensionnaire à Brébeuf et on retournait dans notre famille aux deux semaines environ. Je me rappelle que lors d'un congé, j'étais allé chez moi à Drummondville et qu'avec mon père j'étais allé à notre chalet à la campagne. J'attendais le bon moment pour lui faire part de ma décision ... Je ne trouvais pas. À la fin, on remonte dans l'auto pour revenir à la maison et je lui dit: « Il y a une autre chose dont je voulais te parler : je vais entrer chez les jésuites à l'été. » On est redescendu de l'auto et on a parlé longtemps. Il trouvait que j'étais trop jeune; puis il a avoué que depuis ma naissance, chaque jour il avait prié pour qu'un jour je sois prêtre. Mais il ne m'en avait jamais parlé, il n'avait jamais fait de pression. De retour à la maison, on l'a dit à ma mère.
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| Le père Louis Gendron, vice-président de l'université Fu Jen |
Le désir de réaliser une prophétie
PB : Vous êtes donc entré chez les jésuites mais sans envisager la vie missionnaire. Comment cet engagement s'est-il présenté?
LG : C'est déjà au cours du noviciat que j'ai senti un premier appel. On nous offrait une formation à la prière, et dans ce cadre j'ai commencé à prier avec les Écritures, la Bible. C'est alors que j'ai médité sur le passage du prophète Isaïe dans lequel le prophète parle d'un fleuve qui va sortir du temple pour vivifier la terre : la moitié ira vers l'orient, l'autre moitié vers l'occident, dit le texte. Mais j'ai eu le sentiment que les choses ne se passaient pas comme ça : que le fleuve avait beaucoup coulé vers l'Occident et très peu vers l'Orient. Je me suis dit que la prophétie ne s'était pas encore réalisée; je me suis senti comme appelé à réaliser cette prophétie en allant en Orient. Or l'Orient à ce moment-là, dans notre Province jésuite, c'était en particulier Taiwan, où nous avions plusieurs confrères.
Mais cela me rappelle une anecdote, toujours au temps du noviciat. Un matin, j'entre à la chapelle, et je vois là un jésuite bien maigre, assez jeune et en soutane. Je l'ai finalement reconnu : c'était Jacques Couture que j'avais connu à Brébeuf, lorsqu'il était en régence; il avait été mon surveillant en récréation et au dortoir. J'avais su qu'il était ensuite parti pour Taiwan. Son expérience avait été un échec total ... Il avait beaucoup maigri et perdu la santé. C'est une image qui m'était restée et quand je suis parti pour Taiwan, je me demandais : est-ce que je vais revenir dans une année ou deux, affaibli ou presque mort? De fait, durant les premières semaines des études de la langue chinoise, ça a été très difficile. J'ai eu l'impression que ça me prendrait six mois pour apprendre à compter de un à dix, que je n'y arriverais jamais. Mais ensuite, j'ai appris assez rapidement. Je me suis plus tard rendu compte que Jacques Couture avait eu l'occasion de reprendre la vie missionnaire, à Madagascar cette fois, et qu'alors il avait très bien réussi.
Les premiers pas dans le monde chinois
PB : C'est en 1966 que vous êtes parti pour l'Orient. Aviez-vous en tête d'aller un jour en Chine continentale, en Chine communiste? La Chine était alors passablement fermée aux étrangers ...
LG : Oui, dans les années 60, c'était tout à fait impossible d'aller en Chine; ce n'est que durant les années 80 qu'on a pu commencer à le faire. Mais précisons que l'identité taiwanaise n'était pas encore très forte à ce moment-là; alors, subjectivement, en allant à Taiwan, j'avais bien l'impression d'aller en Chine. Je ne savais pas si j'irais un jour sur le continent, mais la langue que j'ai apprise, c'est le mandarin, la langue officielle de toute la Chine, ça gardait les portes ouvertes.
PB : Vous alliez donc vivre dans le monde chinois, mais à Taiwan. Aviez-vous en tête d'aller un jour convertir les communistes de Chine?
LG : Cette idéologie de convertir les païens, je n'ai jamais été très fort là-dessus. Dès le début, même avant d'arriver dans le monde chinois, j'étais convaincu que j'avais beaucoup à apprendre des autres civilisations, que je devais aussi me laisser convertir. La culture chinoise est beaucoup plus ancienne que la culture québécoise, alors j'ai voulu entrer dans la culture chinoise non seulement par la langue mais dans la façon de vivre et aussi en pratiquant les vertus chinoises.
Je donne un exemple, la vertu de la piété filiale , Les Chinois me disaient : ''Tu es un fils unique, comment se fait-il que tu te sois fait religieux? Tu n'auras pas d'enfants, tu n'auras pas de famille, c'est contre la piété filiale.'' Alors j'ai cherché un moyen de vivre la piété filiale à ma façon. Dès les premiers temps que j'ai passés à Taiwan, j'ai décidé d'écrire une lettre à mes parents chaque semaine, et je l'ai fait jusqu'à leur décès. Ça a été ma façon d'exprimer cette vertu chinoise de la piété filiale.
Par ailleurs, comme du point de vue professionnel j'ai passé la plus grande partie de mes années de travail apostolique à la faculté de théologie de l'université Fu-Jen, mon action missionnaire était « indirecte » . J'enseignais la théologie à des séminaristes, des religieuses, des laïques qui étudiaient la théologie; je formais des pasteurs, des catéchètes, des agents pastoraux chinois qui pouvaient, eux, faire le travail d'évangélisation de leur peuple. J'ai eu tout de même des contacts plus directs, ces dix dernières années, quand le supérieur provincial m'a demandé de quitter le théologat pour aller sur le campus de l'université : là j'ai été en contact avec les gens de l'administration, avec les professeurs et les étudiants qui, pour la grande majorité, ne sont pas catholiques.
PB : Une question difficile : comment vous situez-vous par rapport à d'autres missionnaires québécois qui vous avaient précédés; ceux de la génération qui avaient été expulsés de Chine par les communistes par exemple?
LG : Quand je suis arrivé à Taiwan, il y avait déjà un bon nombre de missionnaires jésuites canadiens et j'avais beaucoup d'admiration pour ces gens là. Je me rappelle le père Marc Hardy qui avait été longtemps sur le continent et qui travaillait à la Nonciature; il y avait les pères Charles Poliquin , Rosaire Gagnon , Guilbert Guérin : ces gens-là m'ont beaucoup inspiré du point de vue spirituel. Mais il faut dire par ailleurs qu'à Taiwan, je n'ai jamais vécu dans une communauté de missionnaires canadiens. Quand je suis arrivé là-bas, il y avait encore des concentrations de missionnaires originaires de telle ou telle Province dans certains endroits, mais ça a changé rapidement. En formation, j'étais avec des scolastiques de différentes Provinces et j'ai ensuite toujours vécu dans des communautés internationales.
Ouvrer à l'université et s'occuper des pauvres
PB : Vous avez donc travaillé surtout dans une université ... c'est très différent de l'image qu'on se fait du « missionnaire de Chine » , qui peine avec les pauvres des campagnes et qui les sert.
LG : En fait, les étudiants en théologie n'étaient pas riches du tout. C'est vrai que je n'ai pas travaillé avec les populations pauvres dans la montagne, sinon ces dernières années où j'ai commencé à faire un peu de ministère là-bas; mais parmi nos étudiants en théologie, il y avait des séminaristes de la montagne, des religieuses de la campagne, de l'intérieur du pays. Et quand j'ai travaillé dans l'administration à l'université Fu-Jen, j'ai travaillé très fort pour monter sur le campus un centre de service pour les étudiants aborigènes : c'était une autre façon de servir les pauvres.
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| Louis Gendron, arrivant au Théologat de Taipei, après un voyage au Canada |
Je me souviens que, lorsque j'étais en philosophie à Montréal, à toutes les deux semaines, on allait travailler à un endroit qui s'appelait « Benedict Labre House » , un endroit où on offrait des repas et des vêtements aux pauvres. J'ai fait ça pendant au moins deux à trois ans. Le laïque célibataire qui avait fondé ce centre m'avait beaucoup impressionné. Ça m'a donné le souci des gens qui sont défavorisés, même si mon travail comme tel à l'université ou en théologie, n'était pas directement un service aux plus pauvres, matériellement. J'ajoute que j'ai fait aussi beaucoup de travail comme psychologue, pendant 20 ans : alors, j'ai toujours gardé le souci d'aider des gens pauvres du point de vue psychologique. Aider des gens à devenir plus mûrs psychologiquement, mieux intégrés, aider des victimes de divorces, des gens qui avaient connu des problèmes de harcèlement sexuel et qui en souffraient longtemps après, tous ces gens sont aussi des pauvres que j'ai cherché à aider.
PB : Permettez-moi d'insister : Taiwan, c'est un pays qui s'est bien développé, peut-on vraiment le considérer comme un pays de mission? Comment est-on missionnaire dans un endroit comme Taiwan?
LG : Depuis un certain nombre d'années, comme à Hong Kong ou à Macau, notre contribution à Taiwan ne se fait pas d'abord dans le domaine matériel; ça a été le cas il y a 40 ou 50 ans, mais ça a changé. On a une certaine contribution du point de vue de l'éducation par ailleurs. Prenons un exemple : tout le monde parle de l'éducation holistique, intégrale de la personne, mais si on y regarde de près, ça ne comprend presque jamais la dimension religieuse. Alors qu'en fait la dimension religieuse fait partie intégrale de la vie humaine. Alors dans nos écoles catholiques, du jardin d'enfance jusqu'à l'université, c'est une dimension à laquelle on donne une place, pour tous les élèves et étudiants, même si la grande majorité n'est pas catholique. À mon avis, c'est une contribution importante.
La dimension religieuse dans la culture taiwanaise
PB : Expliquez-nous donc ce que peut être une éducation à la dimension religieuse qui ne soit pas catholique, même si elle est donnée par des catholiques ...
LG : Au niveau des plus jeunes, les instituions catholiques aident les garçons et les filles à partir de l'âge de 3 ans à avoir une expérience religieuse : il n'est pas question de les baptiser, de leur enseigner la doctrine. Ils aiment bien chanter les chants catholiques, on leur raconte des histoires bibliques, mais le plus important, c'est de leur donner l'occasion de faire une expérience religieuse. Chaque semaine par exemple, ils vont aller dans la chapelle ou à l'église, et presque tous les enfants entrent dans cette dimension religieuse de la vie. Dans l'église ou la chapelle, ils font l'expérience du silence; ils peuvent ressentir, jusqu'à un certain point, ce qui est invisible. Ça, ça peut les marquer pour la vie. Qu'ils demeurent dans la tradition bouddhiste de leur famille ou qu'éventuellement ils passent au christianisme, cela aura été bénéfique pour eux.
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| L'édifice des facultés jésuites sur le campus de l'université Fu Jen |
Au niveau universitaire, le gouvernement de Taiwan, venu du continent chinois, a été très anti-religieux. Quand je suis arrivé, c'était absolument défendu d'enseigner la religion dans les écoles, y compris dans les écoles catholiques. Mais peu à peu, les portes se sont ouvertes jusqu'au point où nous avons pu avoir notre faculté de théologie catholique qui, au début, n'était pas liée à l'université. Ensuite, on a eu des liens avec l'université sans être reconnu par le ministère de l'éducation. Enfin, on a réussi à faire accepter notre enseignement par le Ministère de l'éducation : le gouvernement reconnaît que, dans une université, c'est bon d'avoir un département de religion ou d'études de la religion. Notre département a d'ailleurs proposé une licence en sciences religieuses. On s'est mis à enseigner le bouddhisme, le taoïsme, en même temps que le christianisme. Notre faculté a été la première à ouvrir cette piste et maintenant, je crois qu'il y a une douzaine d'universités qui ont un programme comme celui-là. La religion a donc trouvé sa place jusqu'à l'université et elle est reconnue comme partie intégrale de la vie universitaire.
PB : C'est là un exemple de l'apport de la Compagnie de Jésus au milieu taiwanais? Une manière d'exprimer sa mission?
LG Oui, c'est un apport au niveau structurel : il ne s'agit pas de compter des baptêmes, il ne s'agit pas d'évangélisation directe, mais l'effet concret de ce que nous avons fait par ce travail à l'université, c'est que la religion est devenue respectable et respectée dans la société, qu'elle a été considérée comme un apport positif, non pas seulement pour les petites gens sans éducation formelle, mais aussi par les intellectuels. Nous avons contribué à un changement de mentalité dans la société, même si à notre université, sur les 25 000 étudiants, seulement 1% des étudiants sont catholiques.
PB : Les Taiwanais ne nous semblent pas très portés sur la religion... N'est-ce pas un pays où, comme chez nous peut-être, la réussite économique fait foi de tout?
LG : C'est difficile de répondre à cette question puisque la majorité de la population à Taiwan, se dit bouddhiste. De fait, il s'agit plutôt d'un attachement à une religion ancestrale qui comporte des éléments du bouddhisme mêlés à du taoïsme et de l'animisme. L'influence de la religion dans la vie quotidienne n'est pas très grande. Et pourtant, un fort mouvement bouddhiste commencé il y a une quarantaine d'année par une nonne bouddhiste, influencée par l'engagement des catholiques qui construisaient des hôpitaux, des dispensaires, des ouvres charitables, a encouragé les bouddhistes à faire de même. Elle a obtenu beaucoup d'appui puisque les gens, qui se disent bouddhistes, s'identifient à son ouvre. Beaucoup de gens qui n'ont pas une pratique religieuse spécifique, qui ne vont pas au temple, font chaque mois un don assez considérable à ces ouvres de charité bouddhistes.
Autre sphère intéressante : nous, les catholiques de Taiwan, y compris la Compagnie de Jésus, nous avons été les promoteurs du dialogue interreligieux : tout le monde le reconnaît. Dans un contexte où il y a des rivalités entre les maîtres ou « sectes » bouddhistes, on se sert souvent des prêtres catholiques comme intermédiaires pour entrer en contact, en dialogue. À l'université Fu-Jen, on a engagé des professeurs de diverses traditions religieuses pour enseigner leur tradition propre; je considère que ça a été une forme de contribution missionnaire par la création d'espace de dialogue interreligieux.
Je pense à une autre dimension, à un autre type de présence missionnaire que nous avons exercée à Taiwan. Dans le monde chinois, c'est facile de devenir très sécularisé; en d'autres mots, on fait très facilement une distinction entre la morale et la religion. Il y a beaucoup de gens qui sont de grande valeur au point de vue moral mais qui n'ont pas d'intérêt spécifiquement religieux. Ainsi, pendant longtemps à l'université catholique (je rappelle que les étudiants, dans la quasi-totalité des cas, ne sont pas catholiques), certains professeurs ou prêtres ont essayé d'établir chez les étudiants un sens social en espérant que cela les conduise à une option religieuse. Des groupes d'étudiants sont allés travailler pour les lépreux, pour les aborigènes, avec les travailleurs en difficulté, chez les aveugles, les orphelins. On espérait que cet éveil à la dimension sociale, communautaire, les mènerait à une réflexion sur la religion et sur la foi. Ces mouvement ont très bien réussi dans leur action sociale, mais ce ne sont que de très rares exceptions qui ont fait le pas de l'aspect social à l'aspect religieux. Ce qui avait été fait était excellent, cet éveil à la dimension sociale, mais on s'est bien aperçu que ça ne menait pas nécessairement à faire le pont avec le monde religieux.
PB : Vos origines québécoises vous préparaient-elles à travailler dans un milieu assez fortement marqué par l'indifférence religieuse?
LG : Je n'ai pas gardé suffisamment de contact avec le Canada pour faire des parallèles. Je sais que les gens de ma génération ont eu une réaction assez forte contre le catholicisme traditionnel. Je me rappelle avoir vu le film Jésus de Montréal , dont le réalisateur, Denys Arcand , est de mon âge. Je me suis reconnu dans cette génération qui s'est beaucoup questionné mais j'ai quitté le Québec, en 1966, avant les plus fortes réactions. Je dirais par ailleurs que la formation que m'a offerte la Compagnie de Jésus m'a beaucoup aidé. Aussi bien ce que j'ai fait en philosophie à Montréal, que ma thèse sur Teilhard de Chardin , que ce que j'ai fait plus tard, ma licence en psychologie - c'était surtout la psychologie des profondeurs - mes études théologiques à Taipei et à Rome, tout ça m'a permis d'arriver à un équilibre entre les éléments de doute et les éléments de foi dans ma vie. Ça m'a beaucoup aidé à comprendre les gens de Taiwan, des gens qui, pour beaucoup, n'ont pas de foi spécifique et entretiennent toutes sortes de doutes.
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| Louis Gendron en compagnie de Taiwan, Mgr Paul Shan Kuo-Hsi |
Enseigner à servir
PB : En ce sens, vous avez été prêt à affronter une forme de sécularisation qui n'existait pas autant quand vous êtes parti du Québec. Un dernier mot en lien avec votre propre engagement en milieu universitaire : qu'est-ce que vous avez surtout essayé d'apporter aux étudiants et au personnel que vous avez côtoyés?
LG : Surtout au cours des dix dernières années, alors que j'étais à temps plein sur le campus, j'ai travaillé avec d'autres - et nous avons fait beaucoup d'efforts - pour éveiller les étudiants à la dimension de l'éthique professionnelle. Au début, il n'y avait que deux ou trois départements qui offraient des cours d'éthique. On a donc introduit des cours d'éthique professionnelle dans tous les départements de l'université. On prépare ainsi les étudiants à faire face aux difficultés qu'ils vont rencontrer dans leur vie professionnelle, à des niveaux divers. Ça n'a pas été facile, car au début les professeurs ne se sentaient pas capables d'aborder les questions éthiques. Nous avons dû former les professeurs. Dans la même ligne, nous avons créé un autre secteur qu'on a appelé, en anglais, le « service-learning » : apprendre en rendant service à des personnes dans le besoin, en dehors de l'université. Le cours impliquait ensuite de réfléchir sur le service rendu. Par exemple, si dans un cours de philosophie de la vie, les jeunes vont rencontrer des personnes handicapées, ou des jeunes de leur âge mais qui sont en prison, ils réfléchissent là-dessus, personnellement et en groupe pour mieux comprendre leur propre situation et celle des autres. Même dans le domaine de l'informatique, on a ouvert le cours de « service-learning » : les informaticiens en herbe vont donner un coup de main dans une ouvre sociale des bouddhistes : ces ouvres ne sont souvent pas très à jour du point de vue technologique. La méthode implique que les jeunes universitaires rendent un service qui est bien apprécié et qu'en même temps ils ont l'occasion de réfléchir à d'autres dimensions de leur engagement professionnel, de mieux comprendre la relation entre leur formation et les besoins de la société. Voilà une autre façon de faire un travail « missionnaire » pour aujourd'hui.
PB : Merci beaucoup, père Gendron , de cet éclairage sur votre engagement missionnaire spécifique en monde chinois. Nous continuerons notre conversation en nous centrant cette fois sur votre tâche de supérieur provincial. À bientôt donc!
Pierre BÉLANGER, S.J.
pierre.belanger@jesuites.org