Portrait
Un jésuite à Moscou : défis et espoirs
Une rencontre avec le père Jean-Marie Glorieux
Le Brigand nous permet de rester en contact avec des jésuites qui sont habituellement, d'une manière ou d'une autre, liés à la Province du Canada français et d'Haïti. La revue a toutefois des horizons largement ouverts : elle offre des occasions de découvrir des facettes de l'apostolat missionnaire vécu par des jésuites aux origines diverses, surtout quand ces portraits nous ouvrent les yeux sur des situations particulières qui sont peu connues et qui attisent notre curiosité.

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| Le P. Jean-Marie Glorieux, S.j. |
La Russie fait partie de ces régions du monde où le christianisme a eu la vie dure durant toutes les années de marxisme-léninisme, même si l'Église orthodoxe russe a pu résister au communisme. Depuis l'ouverture du régime, au début des années 90, il est possible pour des chrétiens d'Occident d'ouvrer en Russie, quoique les obstacles demeurent nombreux à plusieurs égards.
Notre reporter Pierre Bélanger, à l'occasion d'une rencontre internationale de journalistes catholiques à laquelle il a participé à Moscou, a pu rencontrer un jésuite belge, le Père Jean-Marie Glorieux, qui, depuis une douzaine d'années passe une bonne partie de son temps en Russie. Cet échange fraternel sera certainement pour vous source de lumière et de révélations.
PB : Père Glorieux, quels chemins vous ont mené à Moscou? Vous êtes-vous fait jésuite pour aller en Russie?
Jean-Marie Glorieux : Je suis entré dans la Compagnie de Jésus il y a 50 ans. On m'a incité assez rapidement à faire des sciences; ce que j'ai fait durant huit ans. On voulait des jésuites non seulement pour enseigner le latin et le grec mais aussi les sciences, Quand j'ai commencé ma théologie en 1966, juste après le concile, tout était en bouleversement. Et j'ai participé à la fondation de l'Institut des études théologiques , à Bruxelles, là où travaille Pierre Gervais, de votre Province. On m'a ensuite orienté plutôt vers la spiritualité et j'ai été socius du Père Maître, puis Père Maître durant 10 ans, de 76 à 86. Je me souviens que c'est à cette époque que j'ai connu le P. Jacques Levac. J'ai ensuite été supérieur du collège Saint-Michel - et de sa grande communauté.
PB : Jusque là, vos études de physique n'avaient pas beaucoup servi!
Jean-Marie Glorieux : Non : j'ai enseigné un an de math et un an de physique!
PB : Nous sommes déjà en 1994 et votre itinéraire ne comporte rien de russe.
Jean-Marie Glorieux : En effet, jusque là j'avais travaillé beaucoup à l'intérieur de la Compagnie. Pourtant, depuis longtemps je jetais un coup d'oil sur la Russie et j'avais même commencé à apprendre le russe. mais je n'ai fait que deux leçons parce c'était au moment où j'étais impliqué en théologie et que tout était à refaire : je n'avais pas le temps. Et donc, c'est en 1995 que je suis parti pour la première fois en Russie. Je ne connaissais pas le russe, mais avec quelques confrères, je me suis installé à trois stations de métro au sud du centre de Moscou, dans un bâtiment typique de l'ère Khrouchtchev ( construit en 58, au moment où tout le monde pensait que la Russie était en plein essor); on bâtissait alors d'immenses bâtiments.
Lors de mon premier séjour de deux ans, j'ai surtout appris le russe : j'avais 57 ans! Puis je suis allé en France, au Centre Saint-George, à Meudon. Dès 1921 les jésuites avaient accueilli là les enfants des immigrés russes. Il y a eu à cet endroit un collège de la Compagnie tout spécialement consacré aux immigrants de Russie; ça a duré jusque vers 1980. Il faut dire que déjà dans les années 70 le besoin était moins grand puisque les enfants d'immigrés russes s'intégraient plus facilement à la société française. Alors la Compagnie a gardé la maison comme centre d'études russes, le Centre Saint-Georges. C'est là que, depuis 20 ans, le Père Igor, qui a été prisonnier des Russes pendant la guerre, a un atelier de l'icône.
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Le tombeau de Lénin sur la fameuse « place rouge », à Moscou |
PB : En allant au Centre Saint-George, vous ne quittiez donc pas complètement la Russie!
Jean-Marie Glorieux : J'ai continué d'étudier la langue. Après un an, j'étais prêt à repartir en Russie et je suis allé comme Père spirituel au Séminaire de Saint-Pétersbourg, un très beau travail qui m'a permis de perfectionner mon russe. J'y suis resté deux ans, et, avec un père italien charismatique qui avait fondé le séminaire, don Bernardo Antonini, je donnais des cours du soir et du samedi. C'est que Gorbatchev, avant même la chute du communisme, avait relâché la bride et permis un enseignement religieux. Quelques prêtres, dont le P. Antonini, avaient ainsi offert un ensemble de cours de philosophie, d'histoire et de théologie, sur deux ou trois ans. La formule s'était répandue et avait attiré des jeunes adultes : ça s'est fait à Saint-Pétersbourg, à Kaliningrad, à Saratov, à Moscou et ailleurs. Peu à peu, des jeunes hommes de 18, 20 ou 25 ans qui suivaient cette formation ont voulu devenir prêtre. Ce fut l'origine de ce qui fut le séminaire de Saint-Pétersbourg, ouvert en 1993.
PB : Le travail de la Compagnie de Jésus a donc d'abord été celui de l'enseignement, avec ces collèges du soir?
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| À l'occasion d'un baptême orthodoxe |
Jean-Marie Glorieux : Attention! Les collèges étaient des ouvres des diocèses, pas de la Compagnie! Noter que pendant les dix premières années d'ouverture à la liberté, après le communisme, il y avait chez les catholiques d'Europe beaucoup d'enthousiasme pour venir travailler ici, mais avec le temps, avec les difficultés, avec le développement de l'Église orthodoxe, l'enthousiasme a faibli.
PB : Sociologiquement, l'enthousiasme des premières années se comprend : on a perçu une ouverture qui permettait à l'Église de faire quelque chose alors qu'elle avait été dans l'impossibilité de faire quoi que ce soit durant si longtemps.
Jean-Marie Glorieux : Exactement, mais quand il est devenu plus difficile d'obtenir de l'aide de l'Ouest, l'évêque de Moscou, en 1998, si j'ai bonne mémoire, a demandé à la Compagnie de prendre en main ce centre d'enseignement.
PB : Ça vous a donné une présence institutionnelle.
Jean-Marie Glorieux : Ça nous a beaucoup aidés. Ici, à Moscou, en Russie d'Europe, comme on dit, la présence de la Compagnie se développe beaucoup autour de cet institut qui s'appelle Saint-Thomas-d'Aquin. Par ailleurs, en Sibérie, notre présence s'est développée plus vite, grâce au groupe de jeunes jésuites russes sibériens. À partir d'une maison, nous avons offert des retraites, monté une bibliothèque qui est la base d'une sorte de centre culturel. Par là, on a eu des contacts avec les universités de la ville, à Novossibirsk, une ville d'un million et demi d'habitants. Ça a été plus facile qu'à Moscou, avec sa population de 10 millions, le poids administratif du centre, la force de l'Église orthodoxe ici.
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| Pierre Bélanger lit l'Évangile à St-Louis-des-français, à Moscou |
PB : Le développement à Novossibirsk, en Sibérie, a donc été plus rapide.
Jean-Marie Glorieux : Tellement qu'il y a cinq ans on a construit un noviciat à Novossibirsk, ce qu'on ne pouvait imaginer à Moscou. Là-bas, l'évêque est un jésuite et il nous a confié les années préparatoires à l'entrée au séminaire, une sorte de pré-séminaire, ce que nous animons en plus de la maison Inigo, pour les Exercices spirituels , la bibliothèque/centre culturel et le noviciat
PB : Ce pré-séminaire dont vous parlez, il est au service du diocèse, pas pour les candidats à la Compagnie?
Jean-Marie Glorieux : C'est ça : nous évitons tout conflit d'intérêt. Le pré-séminaire de Novossibirsk est pour ceux qui veulent devenir prêtres diocésains. Ceux qui veulent devenir jésuites viennent plutôt passer un an de préparation ici à Moscou. Ensuite ils vont faire deux ans de noviciat en Sibérie puis reviennent ici pour un an de formation, en particulier pour apprendre l'italien avant d'aller poursuivre des études en Italie. Au début, on les envoyait dès le début à l'étranger, mais le choc était trop fort.
PB : Plus largement, quels sont les défis principaux actuels auxquels vous, les jésuites, faites face en Russie?
Jean-Marie Glorieux : Un point important, c'est les relations avec les orthodoxes; nous ne sommes pas vus d'un trop mauvais oil par les orthodoxes. On a eu d'ailleurs deux professeurs orthodoxes qui sont venus enseigner chez nous. Le champ de l'enseignement, par lequel nous travaillons à faire monter le niveau des études philosophiques et théologiques, est une plate-forme d'échange avec d'autres. À notre institut, on est très ouvert : on a des étudiants orthodoxes parfois, des incroyants aussi. On s'est aperçu que quand les accusations de prosélytisme contre l'Église catholique ont été précisées par le responsable des relations avec l'extérieur de l'Église orthodoxe, il y a trois ou quatre ans maintenant, les jésuites ont été mentionnés, mais très discrètement. On ne nous accusait pratiquement pas.
PB : Quelles étaient les accusations?
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| Chapelle de l'institut Jésuite Saint-Thomas-d'Aquin |
Jean-Marie Glorieux : Les trois chefs d'accusation principaux contre l'Église catholique étaient la formation de séminaristes russes, des jeunes hommes venant du territoire de la Russie, l'utilisation d'ouvres caritatives pour convertir des gens au catholicisme, en enfin l'envoi d'ordre « missionnaires » catholiques en Russie.
Le fond du raisonnement de l'Église orthodoxe, c'est l'identification qui est faite entre le fait d'être russe et d'appartenir à l'orthodoxie. Pendant longtemps on n'a pu imaginer qu'un Russe puisse être autre chose qu'un orthodoxe; c'était indissociable. L'arrivée de chrétiens d'autres confessions a ébranlé cela. Et puis - c'est un prof de mathématique qui m'a expliqué ça - il m'a dit : « on a été étranglé pendant des décennies et on a encore des traces de la corde sur le cou; puis on voit arriver des protestants et des catholiques bien portants, pleins d'énergie, pleins de ressources en hommes et en finances, alors on a peur. » Il n'est pas sûr d'ailleurs que groupes catholiques et protestants aient agi avec prudence, justement à cause de cet emballement des chrétiens d'ailleurs qui, voyant la porte qui s'ouvrait, sont arrivés ici et ont pu manquer de discernement dans leur approche. Le contact n'a pas été très bon avec les orthodoxes.
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| À la porte de L'institut Saint-THomas-d'Aquin |
Quelques mots sur chacune de ces accusations, en admettant que tout cela est complexe. Les catholiques reçoivent dans leurs séminaires quelques russes, mais plusieurs étrangers aussi qui veulent travailler en Russie. On constate aussi que plusieurs séminaristes viennent de régions où traditionnellement le catholicisme était présent, comme l'Ukraine - qui est maintenant un pays. Des prêtres, dans certaines régions, ont rapproché orthodoxes et catholiques; un de nos pères a offert des retraites à des groupes de gens venant des deux communautés. C'était une façon de rapprocher les gens; ça a pu être mal interprété.
La deuxième accusation était l'utilisation des ouvres caritatives catholiques pour convertir, en particulier peut-être des enfants, qui sont pour la plupart d'origine orthodoxe. On demandait aux catholiques : qu'est-ce que vous faites avec eux? Est-ce que vous les formez au catholicisme ou vous les formez aux rites orthodoxes? On pense aux sours de Mère Teresa qui travaillent chez les orphelins, les enfants malades, mongols, une population marginalisée. Les sours ont toujours fait des efforts pour que viennent des prêtres orthodoxes pour les sacrements, alors que justement l'article qui accusait les catholiques soulignait un cas malheureux où le prêtre orthodoxe n'aurait pas été accueilli. La porte se serait refermée, pour toutes sortes de raisons, aux prêtres orthodoxes. Mais je pense que cette accusation ne pourrait s'appliquer qu'à une vingtaine d'enfants, dans la région de Moscou.
Quant à l'envoi par l'Église catholique d'ordres missionnaires, je me réfèrerais à mon expérience personnelle. C'est une question délicate puisque je suis, en un sens, envoyé en mission ici par mes supérieurs. Mais je ne me considère pas comme un missionnaire envoyé pour convertir les orthodoxes. Dès le point de départ, je suis venu ici pour aider les catholiques, une petite minorité, qui avaient bien peu de services. Je n'avais pas encore fait l'expérience du centre d'études russes de Meudon : c'est là que j'ai découvert la façon de s'ouvrir à une autre sensibilité chrétienne; quelque chose que j'apprécie mieux maintenant.
J'ai compris que nous devions offrir des services spirituels et éducatifs, en acceptant de rejoindre d'abord et principalement des catholiques, pour ne pas marcher sur les plates-bandes des autres confessions chrétiennes.
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| Dans un des grands parcs de Moscou |
En fait, sur un plan personnel, j'ai réfléchi, il y a quatre ans, en voyant les limites de notre action et en constatant que le nombre de prêtres présents en Russie maintenant par rapport au nombre de fidèles catholiques - après l'ouverture créée dans les années 90 - n'est pas plus bas qu'en France ou en Belgique. Et je me suis demandé s'il ne fallait pas retourner en Belgique, quitte à venir donner un coup de main pendant deux ou trois mois par année en Russie. Je ne voudrais pas perdre le contact avec les jeunes d'ici qui nous invitent, que nous pouvons aussi inviter par exemple au Centre Saint-Georges en France. Selon le discernement ignatien, j'avais senti que c'était ça qu'il fallait faire. Mais le Père Général a demandé que je sois ici, parce que je fais office de personne sage, puisque beaucoup des jésuites d'ici sont nettement plus jeunes, dans la quarantaine : des gamins quoi!
PB : Sur le plan personnel, avez-vous eu, au cours des ans, des bonnes relations avec des chrétiens orthodoxes?
Jean-Marie Glorieux : Il a toujours été possible d'avoir des contacts et personnellement, j'en ai toujours gardés d'abord à travers les gens que j'ai pu connaître à Meudon. J'ai eu la chance aussi d'aller passer un an et demi au cercle polaire, dans une ville qui avait été l'une des capitales du Goulag, une ville entièrement construite, à partir de 1937, par Staline pour exploiter le charbon. Les premiers habitants qui étaient allés là-bas, c'étaient des prisonniers ingénieurs. Maintenant, c'est une ville de 150 000 habitants, tout juste un peu à l'intérieur du cercle polaire. J'ai été invité par un prêtre orthodoxe et nous nous sommes bien entendus. À ce niveau, c'est assez facile. Quand on arrive à un niveau supérieur dans la hiérarchie, c'est souvent plus compliqué.
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| Le Père Glorieux prépare ses cours |
PB : Vous pouvez citer l'une ou l'autre expérience de rencontre qui vous a marqué?
Jean-Marie Généreux : Au cours des premières années j'étais enthousiaste à l'idée de pouvoir travailler, de découvrir le pays, de me sensibiliser aux questions ocuméniques, à la diversité des sensibilités chrétiennes. Mais c'était une approche assez intellectuelle. Il m'a fallu du temps pour apprendre à prier dans la mentalité orthodoxe. J'ai voulu le faire et j'ai vu qu'il y avait moyen de communier à une autre sensibilité, une sensibilité très profonde. Je me rappelle, il y a deux ans, une rencontre avec une Russe, juive et professeure : elle m'a dit : « un jour j'ai pris conscience que toute ma vie j'allais parler, penser, écrire dans la même maison culturelle et je me suis dit, c'est pas possible! J'ai considéré que c'était magnifique comme prise de conscience et c'est pour ça que j'ai appris le français », a-t-elle ajouté.
Personnellement c'est un des acquis de mon implication ici; j'ai pu repenser la façon d'être chrétien aujourd'hui, saisir qu'il y en avait plusieurs. Chacun, moi y compris, a évidemment sa propre maison, son pays, son diocèse; moi, j'ai aussi la maison de la Compagnie de Jésus qui est universelle mais qui est tout de même une maison, marquée culturellement. Un peu comme Nicodème, j'avais tendance à me dire qu'on ne peut pas recommencer sa vie. Mais je suis sûr que, si on ne peut pas recommencer à partir de zéro, grâce à un contact suffisant avec une autre sensibilité, on peut avoir un proximité réelle avec d'autres chrétiens, au nom de la foi, de la communion de la foi. C'est une expérience à laquelle je tiens beaucoup; c'est un acquis que j'ai reçu en vivant ici et qui me permet de réfléchir de manière nouvelle aux questions ocuméniques. C'est sans doute une forme d'approche scientifique : comme je vous ai dit, je suis physicien.
J'ai une deuxième raison pour m'impliquer en Russie, même si c'est assez difficile ce type de présence, c'est un motif académique, une occasion de réflexion, de contact et d'ouverture avec une autre réalité culturelle. Je le fais par mon lien avec notre centre d'études Saint-Thomas-d'Aquin. Mais je me sens limité jusqu'à un certain point et j'en ressens une certaine souffrance.
PB : Vous auriez espéré pouvoir faire plus pour continuer à vivre cette ouverture dont vous parliez tout à l'heure?
Jean-Marie Glorieux : Je l'ai, cette expérience, du point de vue spirituel, par mon travail avec les jeunes jésuites et par ce que je constate en rencontrant les étudiants aussi, mais je prends conscience en même temps que je n'ai pas l'instrument, la préparation, pour pouvoir m'insérer dans une approfondissement sérieux et académique de l'orthodoxie.
PB : Qu'est-ce qui vous anime le plus après ces années de contact avec les Russes et la Russie?
Jean-Marie Glorieux : Ce qui m'anime, ce sont les Exercices spirituels : c'est ça qui me rejoint au cour. Ça me permet un approfondissement, une compréhension de ce que je vis; ça me rend possible cette solitude qu'on peut sentir ici. En même temps, le contact avec d'autres sensibilités religieuses m'a aidé à approfondir les Exercices parce que j'ai eu l'occasion de les donner plusieurs fois aux séminaristes de 4 ième année au séminaire de Saint-Pétersbourg, cinq fois au moins. Et ça été un expérience très forte : j'ai constaté que les Exercices sont très assimilables, par le Russe, qui a tout de même été formé dans l'esprit soviétique.
PB : Le monde soviétique les aurait préparés à recevoir les Exercices ?
Jean-Marie Glorieux : Non, mais j'ai pu constater que la jeunesse de nos pays n'est pas tellement différente de la jeunesse d'ici. Et finalement leur ouverture de jeunesse, quinze ans après le changement de régime, ressort : ils sont ouverts. Alors, c'est ce travail là qui m'a le plus nourri.
PB : Qu'est-ce que vous souhaitez pour l'avenir de la présence jésuite dans ce pays?
Jean-Marie Glorieux : En plus de la présence en Sibérie dont j'ai parlé, je crois que notre présence va se centrer autour de l'Institut de philosophie et de théologie Saint-Thomas-d'Aquin; c'est là qu'on aura le plus de développement, qu'on aura une présence significative en éducation. Par ailleurs, une question sérieuse va se poser, c'est celle de l'Ukraine qui est le berceau du christianisme pour la Russie. Le baptême de la Russie s'est fait en Ukraine en 988. On a bien profité là-bas d'ouvertures qui ont été faites au temps soviétique, avec l'autorisation de Gorbathev. L'Ukraine a gardé un rôle moteur dans l'Église orthodoxe, notamment au point de vue intellectuel, dans la traduction des textes par exemple. Mais l'Ukraine a aussi beaucoup souffert de la Russie. Nous verrons comment ça évoluera. Je pense qu'il y aura un bon nombre de vocations sacerdotales aussi, mais qui vont venir surtout d'Ukraine et de Biélorussie. Je ne sais pas s'il y aura de nombreuses vocations jésuites, mais je crois que la majorité des vocations viendront de ces deux pays.
PB : Et sur l'avenir de la Compagnie de Jésus ici, vous voulez ajouter quelques mots en terminant?
Jean-Marie Glorieux : Après bien des tracasseries administratives et judiciaires, nous avons pu être reconnus : la Compagnie de Jésus est une association civile reconnue. Un point important à souligner cependant : pour pouvoir opérer, d'après la loi de 1997, le dirigeant de cette association doit être russe. Et donc, le père Otto Mesmer, notre supérieur, vient de recevoir, à juste titre d'ailleurs, la nationalité russe. Il était casaque, mais sa famille avait été déportée par Staline de l'Ukraine en Russie; elle était implantée depuis longtemps dans le sud de la Russie. Nous pouvons donc regarder l'avenir de la présence jésuite en Russie avec espérance.
PB : Merci de votre témoignage, Père Glorieux. Nous avons si peu souvent l'occasion d'entendre parler de la Russie sur un plan autre que les plans économique ou politique!
Pierre Bélanger, S.J.