Portrait
François Xavier
Quand brûle l'Amour
Le père René Latourelle est un théologien réputé, professeur émérite de l'Université Grégorienne, à Rome. Il est aussi écrivain reconnu et un historien, spécialiste des Martyrs canadiens et de Jean de Brébeuf , en particulier. Pour clore notre année jubilaire et à l'occasion de la célébration liturgique du patron des missions, le 3 décembre, il nous offre un portrait de François Xavier qui a toujours été une source d'inspiration pour Brébeuf et même à l'origine de sa carrière missionnaire.

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| Ignace envoie Xavier en mission |
Saint Ignace a avoué que François Xavier a été ''la plus rude pâte qu'il ait jamais pétrie''.
Cette conquête s'est effectuée à Paris, dans les années 1533-1534, alors que Ignace et Xavier partageaient la même chambre au Collège Sainte-Barbe. Xavier était alors un jeune professeur, fraîchement «licencié», fier, ambitieux, suffisant, qui se moquait allègrement d' Ignace , le boiteux et mendiant, et de ses rêves d'apostolat. François , lui, rêvait d'une carrière glorieuse dans le monde universitaire, et dans le grand monde tout court. Ignace s'est mis en tête de le détourner de ses rêves mondains et de le gagner au Christ .
À force de doigté, de patience et de ténacité, Ignace , ''le mouleur d'hommes'' , parvint à le faire réfléchir sur le vrai sens de la vie et à l'amener à faire l'expérience des Exercices.
Centralité du Christ
Jamais les Exercices n'ont montré à ce point leur puissance de transformation. Un feu s'alluma au coeur de cet ardent espagnol, un feu qui ne s'éteindra jamais. Un mois durant, sous la direction d 'Ignace , François a longuement regardé, contemplé le Christ , si bien qu'à force de le contempler, il lui ressemblera en toute chose.
Dans les Exercices, des thèmes affleurent, tel celui du Royaume du Christ , Sauveur d'âmes, enflammé de procurer à Dieu la plus grande gloire et appelant des volontaires à le suivre, dans la peine comme dans la joie. A l'école des Exercices, Xavier a aussi médité sur le combat spirituel où s'affrontent les deux Royaumes du Christ et de Satan: un thème qui l'obsède et qui revient partout dans sa correspondance. Puis, à la fin, une longue méditation sur l'amour de Dieu, qui est détachement de tout pour s'attacher au Christ. Nul doute, Xavier est l'homme du Christ selon les Exercices.
Au moment où il s'engage pour les missions, Xavier peut dire comme saint Paul : ''Qui me séparera de l'amour du Christ ? la détresse, l'angoisse, la persécution, la faim, le dénuement, le danger?.... Ni la mort, ni la vie, ni aucune créature, rien ne pourra me séparer de l'amour de Dieu manifesté en Jésus Christ Notre Seigneur '' ( Rom 8, 35. 39 ).
Missionnaire de son temps
Impossible de comprendre l'activité missionnaire de Xavier sans la situer dans le contexte ecclésial de son temps. Or, depuis le Concile oecuménique de Florence, en 1442, l'adage ''Hors de l'Église, point de salut'' sévit dans toute sa rigueur. Le Concile déclare ni plus ni moins que les païens, les Juifs, de même que les hérétiques et les schismatiques, ne peuvent être sauvés à moins d'être baptisés et d'appartenir à l'Église catholique. Ces personnes sont exclues du salut et condamnées à l'enfer. Une formule massive, cassante, scandaleuse, d'autant plus qu'elle ne contient aucune référence à la responsabilité personnelle.
Cet adage a été véhiculé jusqu'à Vatican II. Comment concevoir que l'Église, pendant des siècles, ait affirmé qu'elle possédait l'exclusivité du salut? Question d'autant plus grave que l'augmentation mondiale de la population et des autres religions a réduit à une minorité la proportion des catholiques, voire des chrétiens. Il a fallu une longue période de tâtonnements, d'ajouts et de distinctions, de la part des théologiens, pour dégager l'adage de son radicalisme et pour en arriver, finalement, à poser le problème en des termes beaucoup plus justes. Chose certaine, l'Église n'utilise plus cet adage ''faussement clair'' ( Congar ).
Au lieu de la ''masse des damnés'', Vatican II parle plutôt du ''salut universel'' . La Constitution sur l'Église déclare que la vocation divine est unique et que ''l'Esprit Saint offre à tous, d'une façon que Dieu seul connaît, la possibilité d'être associés au mystère pascal'' ( LG 22 ). Et plus clairement encore dans la Constitution sur l'Église dans le monde de ce temps: ''Ceux qui, sans faute de leur part, ignorent l'Évangile du Christ et son Église... peuvent obtenir, eux aussi, le salut éternel'' ( GS 16). Reste que la motivation principale de l'Église et de ses missionnaires pour évangéliser les infidèles chez Xavier , comme chez les missionnaires de la Nouvelle-France, se fonde sur un adage qui a dominé l'Église durant des siècles.
Une folle et sublime odyssée
La condition tragique des païens condamnés à l'enfer, s'ils n'étaient pas baptisés, n'a fait qu'attiser le feu du zèle apostolique de Xavier . Il a pris à la lettre les paroles de l'Évangile: ''Allez par le monde entier, proclamez la Bonne Nouvelle à toutes les créatures. Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé; celui qui ne croira pas, sera condamné'' ( Mc 16, 15-16). Et puis, le pape Paul III ne l'a-t-il pas nommé nonce apostolique envoyé vers ''tous les princes et seigneurs de l'océan, des provinces et terres des Indes, ici et là autour du Cap de Bonne-Espérance et des terres voisines''.
Commence alors la folle et sublime odyssée de Xavier . En douze ans, avec les faibles moyens de l'époque et d'innombrables risques de mort, il a parcouru plus de cent mille kilomètres. Parti de Lisbonne en 1541, ses voyages le conduisent d'abord au Mozambique, puis à Goa, puis au sud de l'Inde, puis aux Moluques, puis à Malacca, puis au Japon, et enfin sur l' île de Sancian, face à la Chine, où il meurt en 1552, à l'âge de 46 ans.
En route, et dans les pays qu'il traverse, Xavier se montre plein de miséricorde pour les chrétiens, fussent-ils les plus grands pécheurs (marins, soldats, marchands, fonctionnaires), mais il ne comprend rien à la culture et à la religion des peuples qu'il visite et qu'il condamne sans pitié, n'y voyant que des forteresses et des donjons de Satan. Xavier n'a qu'un souci: la conversion et le salut des peuples. Fort sommaire est sa catéchèse: les articles du credo, les dix commandements de Dieu et quelques prières qu'il fait mémoriser, à partir de traductions invérifiables et d'hypothétiques certitudes de compréhension, de la part des auditeurs. L'essentiel est de baptiser et d'introduire dans l'Église. Xavier a ainsi baptisé 'à tour de bras' des milliers de païens. Conversions parfois durables, mais souvent aussi éphémères. Je le répète, Xavier partage le langage et les convictions de son temps. On ne peut lui en faire grief, mais ce n' est pas en cela qu'il est admirable.
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| « Xavier a baptisé des milliers de païens... » |
Zèle de feu
Si nous l'admirons, c'est en raison de sa confiance en Dieu, de son attachement au Christ et de son zèle incandescent pour sauver. Comme saint Paul , il a été saisi, empoigné par le Christ ( Ph 3, 12 ). Pour lui aussi, ''Malheur à moi si je n'annonce pas l'Évangile'' ( 1 Cor 9 , 16-17 ) devient un impératif catégorique. Presque seul, Xavier a ouvert l'Asie à l'Évangile et fait reculer les frontières de l'Église. Le terrain évangélisé ne saurait le retenir. Il a une âme de conquérant, engagé dans une guerre sainte : pour le Christ , contre Satan. Et la terre n'est pas assez grande pour qu'il ne puisse l'embrasser afin d'y porter le Christ et l' Évangile.
François Xavier , sans méthode, est au-dessus de toute méthode. Ou plutôt, il n'en a qu'une, essentielle, celle de l'amour du Christ qui embrase tous ceux qu'il rencontre. Comme ces gigantesques incendies dont les flammes sautent de massif en massif, jusqu'à embraser la forêt toute entière. L'Asie flambe! Sa force, Xavier la puisait dans la prière, qui était celle d'un mystique, à peine interrompue par quelques heures de sommeil. Un contemplatif dans l'action, selon saint Ignace . Dieu seul peut mesurer le fruit de ses courses, comme aussi l'intensité de son amour. Sur ce plan, il n'a pas d'égal. Chose certaine, il a inspiré des milliers de missionnaires, dont Jean de Brébeuf .
Brébeuf et Xavier
Indéniable, en effet, est la parenté spirituelle entre Xavier et Brébeuf . Au début du XVIe siècle, la Compagnie de Jésus passait par une phase de vaste expansion dans toute la France. Un grand souffle missionnaire envahissait les collèges, gonflait les coeurs et les voiles, tendait les regards vers les terres lointaines et les nouveaux peuples à évangéliser.
C'est dans ce climat que survint la canonisation d' Ignace de Loyola et de François Xavier , en 1622, l'année même de l'ordination sacerdotale de Brébeuf . À cette occasion, de grandes fêtes furent organisées dans tous les collèges de France, notamment à Rouen, où habitait Brébeuf . Chose certaine, à l'occasion d'une rencontre avec son provincial, le père Pierre Coton , Brébeuf posa sa candidature pour la mission de la Nouvelle-France. Elle fut acceptée. En 1625, Brébeuf débarquait à Québec.
Brébeuf a été conquis par François Xavier . Dans la lettre sublime qu'il adresse aux jeunes jésuites de France qui rêvent de le rejoindre en Huronie, c'est la figure de Xavier qu'il propose comme celle du missionnaire idéal. François est le nom d'un sauvage qu'il baptise, et Xavier est le nom que porte une mission.
François Xavier et Brébeuf , deux géants qui ont puisé à une même source: le Christ par la médiation des Exercices.
René LATOURELLE, S.J.