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Les jésuites au Canada anglais

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Portrait

Le frère Mathurin Charlot :
promoteur agricole

On parle moins souvent des frères jésuites que des pères. et pourtant, la Compagnie de Jésus ne serait pas ce qu'elle est sans la présence en son sein de ces religieux dévoués qui ont porté de manière discrète mais si efficace de nombreuses ouvres jésuites. Le rôle des frères a évolué au cours des époques et, depuis quelques décennies, plusieurs frères ont acquis des compétences spécialisées. C'est le cas du F. Mathurin Charlot, haïtien et spécialiste en agriculture, qui s'est fait animateur communautaire et promoteur agricole dans l'Artibonite, en Haïti, le coin de pays où il est né. Pierre Bélanger est allé voir sur place la vie et l'ouvre du Frère Mathurin; il nous rapporte les fruits d'une entrevue pleine de vérité et nous offre en prime un reportage photographique qui, lui aussi, est éloquent.

En complément, le frère Charlot nous présente lui-même (en pp.10-11) comment son projet évolue maintenant, selon les besoins actuels de la région où il est engagé.

Paysage de l'artibonite, région d'origine du F.Mathurin Charlot.

Dulagon : un projet à plusieurs facettes

PB : Frère Mathurin Charlot, parlez-nous d'abord un peu de Dulagon; est-ce un village haïtien typique, a-t-il bien changé au cours des ans?

Mathurin Charlot : Dulagon, ce n'est pas un village, c'est un petit hameau situé à 150 km de Port-au-Prince et à 4 km de Marchand-Dessalines, chef-lieu de la commune ou de la circonscription, en Artibonite. Les gens de Dulagon sont des paysans et comme tous les paysans en Haïti, ils vivent de l'agriculture, des produits des champs. Et ils font aussi du petit commerce et un peu d'élevage.

Les temps ont changé : quand j'étais jeune et que je vivais ici, la vie était plus facile à Dulagon, parce que la terre était beaucoup plus riche. Actuellement, la terre donne de moins en moins et les gens ont de la difficulté à joindre les deux bouts. La pression démographique a contribué aussi à l'émigration. Les gens ont voulu aller d'abord aux Etats-Unis, ensuite en République dominicaine. Maintenant, c'est de plus en plus difficile d'y aller et on constate un fort exode rural vers la capitale Port-au-Prince et des villes secondaires d'Haïti.

Cheminement vers la vocation religieuse

PB : Cherchons un peu dans votre histoire ce qui vous a conduit à travailler ici. Dans quelle sorte de famille avez-vous grandi?

Mathurin Charlot : J'ai grandi dans ma famille ici, tout près, à quelques centaines de mètres de Dulagon : le hameau s'appelle Grand Bois. Pour être honnête, il n'était pas beaucoup question de la foi dans ma famille. C'est une région d'Haïti où tous les villageois étaient baptisés, soit dans une communauté protestante, soit dans une paroisse catholique. Il y avait une chapelle catholique pas loin de chez moi et j'y ai donc été baptisé. Mais on n'était pas chrétien pour autant! Il y avait certaines tensions entre catholiques et vaudouisants. Il faut ajouter que cette chapelle du hameau était dirigée par un de mes oncles. Il était opposé aux pratiques et superstitions du vaudou et jouait son rôle de catéchiste en nous invitant à aller à l'église, au moins quand le prêtre passait à tous les deux ou trois mois. Mais, sincèrement, avant l'âge de 16 ou 17 ans, je n'avais pratiquement aucune notion de la vie chrétienne et encore moins de la vie religieuse.

Dulagon est situé au centre du pays, dans l'Artibonite

PB : Ça n'est pas tous les jours qu'on interview un jésuite qui nous parle ainsi de son enfance!

Mathurin Charlot : J'ai fait une partie de mon cours primaire au village et puis le reste à la ville de Saint-Marc. Je me souviens donc qu'adolescent, alors que j'étais revenu au village en vacances, un rédemptoriste belge était venu prêcher une mission dans la région. J'ai été frappé par ce qu'il disait : Jésus avait choisi des apôtres parmi ses disciples, et ces disciples avaient eu la mission d'évangéliser le monde. Il avait ajouté que, normalement, tous les chrétiens mais en particulier ceux qui ont la vocation religieuse, sont des apôtres aujourd'hui. Pour la première fois, j'ai senti un intérêt pour la vie religieuse.

Durant l'entrevue, avec Pierre Bélanger

PB : À l'école, à Saint-Marc, cette intuition a-t-elle été renforcée? Y avait-il des religieux?

Mathurin Charlot : Non, c'était une école nationale où on ne parlait pas particulièrement de religion. C'est ailleurs que j'ai pu avancer dans mon projet. Il faut dire que je n'étais pas fort en classe! À l'école du village, je n'avais pas appris grand 'chose; au cours moyen à Saint-Marc, j'avais bien des lacunes surtout en français, mais je me débrouillais en arithmétique. J'ai tout de même échoué mon certificat d'études primaires! Je suis donc revenu au village, j'ai fréquenté mon oncle catéchiste et, avec ma mère et mes frères, j'ai accepté de réfléchir un peu plus sur la Parole de Dieu. L'année suivante, je suis allé rejoindre une de mes sours qui était à Port-au-Prince et là j'ai pu entrer au lycée. J'ai fait part de mon intérêt pour la vie religieuse à un professeur : je lui ai demandé si, pour porter la Bonne Nouvelle, il fallait absolument être prêtre. Il m'a alors parlé des frères et particulièrement des Oblats. Je leur ai écrit et ils m'ont invité à aller passer un temps avec eux. Après quelques mois toutefois, j'ai vu que ça n'était pas ma place.

PB : Pourquoi donc?

Mathurin Charlot : J'avais l'impression qu'ils ne nous préparaient pas à aller porter la Bonne Nouvelle; les frères devaient rester à la maison pour faire des travaux. De retour à Port-au-Prince, j'ai rencontré un jour quelqu'un qui m'a dit : « Il y a les jésuites qui sont au Grand Séminaire; tu pourrais les contacter. » J'ai été reçu par le père Gérard Goulet. Il m'a dit que la communauté n'avait pas de maison de formation en Haïti mais m'a invité à loger au Séminaire, à collaborer aux travaux en même temps qu'on discernerait si j'avais la vocation. On était en 1959; la Villa Manrèse de Port-au-Prince était en construction, je crois.

J'ai accepté, j'ai commencé à connaître les pères et j'ai aimé le milieu. Mais le père Goulet m'a dit que je devais continuer à étudier. Un séminariste m'a donc donné des cours privés et, en travaillant d'arrache-pied, au bout d'un an mon français s'était bien amélioré. Après une deuxième année d'études privées comme ça, le père Goulet a jugé que j'étais prêt à aller au Canada pour faire un stage qui précédait l'entrée dans la Compagnie. J'ai voyagé avec le Père Goulet en avril 1961. C'était tout un voyage, dans le temps : Santo Domingo, San Juan, les États-Unis puis Montréal. Mon premier voyage en dehors de mon pays! À la Maison provinciale, le Provincial m'a reçu; un jeune frère, le Frère Couture est venu me conduire à la Maison René-Goupil, à Jacques-Cartier (Longueuil aujourd'hui), où se trouvait l'école de formation pour les jeunes frères. J'ai été là d'avril 1961 à octobre 1962. Pendant cette année, j'ai perfectionné mes études et me suis initié à tous les corps de métier. C'est là que je suis devenu un peu habile de mes mains. Puis, je suis entré au noviciat, à Saint-Jérôme

PB : Qu'est-ce qui était différent chez les jésuites, par rapport à ce que vous aviez connu chez les oblats?

Mathurin Charlot : La première différence, c'est que je n'étais pas encore fixé quand j'étais chez les oblats. Quand je suis arrivé chez les jésuites, j'ai pu sentir que, en tant que frère, je pourrais être religieux à part entière. Je me suis senti bien dans ma peau ! À partir de ce que le père Goulet m'a dit, j'ai compris que la communauté des jésuites comprenait des pères et des frères, que les frères sont les compagnons des prêtres et participent donc à leur mission.

PB : Et pendant ce temps-là, au village, qu'est-ce qu'on pensait de Mathurin?

Mathurin Charlot : Il y a eu des réactions diverses : Certains ont dit : « Ce p'tit gars de la campagne, qui n'a pas fait d'études, il ne pourra jamais être religieux ! ». Mais d'autres étaient vraiment fiers, surtout mon oncle catéchiste. Ma mère aussi était fière qu'un membre de la famille soit non seulement chrétien mais aussi religieux.

Être frère, être haïtien

PB : L'adaptation au Canada a-t-elle été difficile?

Mathurin Charlot : Non, pas beaucoup, les jeunes étaient sympathiques. C'était la première fois qu'ils étaient en contact avec un Noir qui parlait français. Les seuls Noirs qu'ils avaient rencontrés étaient des Américains; je les intriguais.

PB : Vous n'avez pas senti de discrimination.

Mathurin Charlot : Il y en avait un peu sans doute, mais j'étais au-dessus de ça. Même en Haïti, au lycée par exemple, il y a avait des classes sociales. À Montréal, mes compagnons blagaient parfois sur la couleur de ma peau, mais ce n'était pas méchant. J'ai été bien accepté à René-Goupil et au noviciat de Saint-Jérôme, encore mieux. Il y avait une trentaine de frères dans la maison, Nous étions six novices frères de mon année, avec notre Maître des novices, le père Jean Saint-Arnaud; j'ai cheminé avec lui jusqu'à mes voux, le 22 avril 1964.

PB : Est-ce qu'il y a l'un ou l'autre jésuite qui vous ont marqué au cours de votre formation?

Mathurin Charlot : Certainement mon Maître des novices, le père Saint-Arnaud : c'était un homme de prière et un homme charitable, au superlatif. Il était toujours disponible pour nous recevoir, pour nous écouter. Deux autres que je mentionnerais, ce sont les frères Dupuis et Ross. Quand j'ai appris que le F. Dupuis était un frère, ça m'a confirmé dans ma vocation; je me suis senti à ma place. Et j'ai apprécié le F. Ross, un homme rapide, très charitable, qui travaillait tout le temps.

PB : On dit que souvent les frères ne sont pas appréciés à leur juste valeur, vous n'avez pas senti de problèmes de ce coté là?

Mathurin Charlot : J'ai pu sentir ça de temps à autre; j'ai rencontré des pères qui laissaient penser que le frère n'est pas jésuite à part entière. Mais ça ne m'a pas dérangé : j'avais la conviction d'être un religieux à part entière. Je n'avais pas de complexes; j'étais bien dans ma peau et à aucun moment j'ai envié le poste d'un père. J'étais heureux d'être frère.

Intérieur de la maison - préparation du repas

PB : Pendant votre noviciat, vous étiez le seul Haïtien, et c'est pendant ce temps-là que les jésuites ont été expulsés de votre pays en 1964; est-ce que ça vous a secoué?

Mathurin Charlot : Ça a été un choc et je me suis senti humilié parce que les dirigeants de mon pays avaient chassé ces pères que je connaissais et qui faisaient vraiment du bon travail. Mais peu à peu, j'ai compris que ça n'était pas la première fois que ça arrivait, que les jésuites avaient été expulsés de bien des pays et que certains y avaient laissé leur peau. Je me suis dit que les choses pourraient s'arranger et qu'un jour on pourrait retourner en Haïti.

Un Haïtien en Afrique

PB : Mais, de fait, après votre noviciat, vous ne pouviez pas retourner dans votre pays.

Mathurin Charlot : Je pensais travailler au Canada. Pendant quelques mois j'ai vécu à Saint-Jérôme, mais c'est en allant donner un coup de main au Collège Saint-Ignace, au Sault-aux-Récollets, que j'ai pris de l'assurance. Le F. Armand Bélanger m'a donné des responsabilités en électricité, j'étais responsable du laboratoire de langues, puis responsable des fournaises.

Un jour, après le souper, le père Richard, qui était Provincial est venu et a demandé à me voir. Les gens ont pensé : « Le frère Charlot a perdu un membre de sa famille! » Mais non : le Provincial m'a fait une offre : il m'a dit : « la Province de Paris me demande quelqu'un pour le Cameroun, pour travailler à la gestion du Grand Séminaire; est-ce que ça t'intéresserait d'y aller? Tu as deux semaines pour me donner ta réponse. » Et j'ai dit oui tout de suite.

PB : C'était une surprise!

Mathurin Charlot : Certainement, je n'avais jamais demandé d'aller en Afrique. J'ai même dû aller voir la carte pour voir où était le Cameroun! On a dit que c'était la première fois que quelqu'un acceptait d'aller en mission sans qu'il l'ait demandé. Je me souviens du départ, à l'aéroport : il y avait une quarantaine de jésuites venus me saluer. Les gens se demandaient si c'était un évêque qui partait pour l'Afrique! Juste avant de passer la douane, le Provincial m'appelle à part et me dit : « même si tu vas en Afrique, il ne faut pas que tu sois « appliqué » à la Province de Paris ou à une Province africaine; on aura certainement besoin de toi en Haïti un jour! » Et puis - à cette époque on était très pieux - je me suis mis à genoux, il m'a béni et je suis parti.

PB : Qu'est-ce que vous retenez de ce premier séjour africain, de 1965 à 1972?

Mathurin Charlot : Je me souviens qu'au début, ça n'a pas été si facile. Ça m'a pris un moment pour me sentir à l'aise. J'ai appris l'importance du discernement comme clé de la vie religieuse dans la Compagnie. J'ai eu des problèmes de santé et je me suis demandé si je devais rester là-bas. J'ai appris à dialoguer avec le supérieur. J'avais aussi peur des serpents. Et puis, un jour, j'ai compris que je pouvais affronter les mêmes défis que les Africains et j'ai décidé de rester au Cameroun.

J'avais de larges responsabilités; on me faisait confiance. J'étais d'abord économe, je faisais toutes les courses du Séminaire. Ensuite, je m'occupais de tous les travaux de la maison et puis je me suis aperçu que, pour toutes sortes de raisons, les séminaristes venaient me consulter. J'ai été connu dans les familles des séminaristes, comme Haïtien : c'était original, un Noir venu de l'Amérique! Je me sentais heureux de rendre service, je faisais mon travail, et j'avais vraiment conscience d'être missionnaire.

Dans sa chambre à Dulagon, le F. Mathurin a plusieurs souvenirs d'Afrique

PB : Pourquoi, missionnaire?

Mathurin Charlot : Parce qu'en quittant ma Province, j'avais été « envoyé », je ne l'avais pas choisi. J'ai accepté d'être envoyé et j'ai pu ainsi vraiment rendre service.

PB : Cela nous mène au Troisième An, cette année de spiritualité que les jésuites font après leurs études ou après quelques années d'apostolat?

Mathurin Charlot : Je suis revenu à Saint-Jérôme en 72-73 pour le Troisième An, avec l'idée que je pourrais retourner en Afrique. Au Canada, on suivant la situation en Haïti et on espérait toujours y aller de nouveau, mais on voyait que ça ne pouvait se faire immédiatement. Alors, on m'a demandé d'aller au Sénégal pour participer à l'ouverture d'un collège dont notre Province du Canada français, allait s'occuper. J'ai préparé le terrain pour l'arrivée des pères. Je suis allé les accueillir à l'aéroport et le père Goulet, qui m'avait reçu au Grand Séminaire de Port-au-Prince, m'a dit : « tu vois, avec le temps, les rôles sont inversés : je t'ai reçu à Port-au-Prince et, maintenant, c'est toi qui me reçois au Sénégal! » Je ne suis pas resté là très longtemps car en moins d'un an l'installation était faite; j'ai écrit au Provincial que mon travail était terminé et que je pouvais me retirer. Je suis retourné au Canada avec l'intention de pourvoir rentrer en Haïti. En fait, pendant que j'étais au Cameroun déjà, le père Karl Lévêque m'avait proposé d'aller travailler en Haïti avec les paysans. Il pensait que c'était plus difficile de trouver des jésuites pour travailler à la campagne avec les paysans que pour être économe, le travail que j'avais en Afrique. Mais je me suis dit que pour aller travailler dans l'animation agricole, je devais avoir des notions d'agriculture. C'est ce qui m'a éventuellement mené ici, à Dulagon.

Je suis donc resté plus d'une année dans une école pratique d'agriculture, avec les paysans. Je logeais avec eux. C'était une école financée par l'Union Européenne, avec d'excellents professeurs; j'y ai appris bien des techniques d'agriculture. Après ça, je suis allé passer quelques mois dans des centres agricoles et, en avril 1976, j'ai quitté définitivement l'Afrique, en ayant une bonne idée de ce que je voudrais faire en Haïti. où j'ai pu m'infiltrer en novembre 1977.

Agriculteur en Haïti

PB : À cette époque, les jésuites n'avaient toujours pas la permission de vivre en Haïti?

Mathurin Charlot : Je suis arrivé en Haïti à titre individuel, incognito. Cependant, j'étais allé voir l'évêque des Gonaïves, le diocèse dans lequel je travaille. Je lui ai parlé de mon expérience en Afrique et de ce que je pensais pouvoir faire comme animation avec les paysans. Le Provincial lui a écrit, puis je suis venu m'installer à Dulagon. Je voulais construire une petite case comme celle des paysans. Mais le curé m'a conseillé de faire quelque chose de solide, pas de spectaculaire, mais d'assez grand, avec un plafond assez haut, pour pouvoir mieux accueillir les gens. À part l'évêque et le curé, les gens ne savaient pas que j'étais jésuite mais ils savaient que j'étais un religieux. Dès les débuts, la maison a pu servir au P. Godefroy Midy qui y emmenait des jeunes intéressés à la vie religieuse. C'était une deuxième vocation pour la maison.

PB : Mais l'activité principale était la mise sur pied du PARA.

Mathurin Charlot : le Projet d'animation rurale et agricole .

PB : Vous êtes ici depuis 30 ans maintenant : bien simplement, qu'est-ce que vous pensez que votre présence a apporté à Dulagon?

Mathurin Charlot : Je pense que mon arrivée ici a marqué une étape pour les gens de Dulagon. Je me suis lancé dans divers projets. Tout d'abord, en arrivant, j'ai commencé à travailler la terre avec eux, j'ai formé des équipes agricoles. J'ai aussi monté une équipe de basketball pour les jeunes, ouvert un centre de vaccination pour les bébés. Et puis, j'avais un véhicule, alors je rendais bien des services, comme faire le transport à l'hôpital en particulier. Je pourrais aussi ajouter que ma maison, c'était un endroit où les gens pouvaient venir pour demander conseil. Du point de vue pastoral, je donnais aussi un coup de main à la chapelle, que j'ai fait reconstruire. De ce côté-là, un Petit frère de Sainte-Thérèse est venu durant un temps; il a formé des catéchistes, un groupe de tambourinaires aussi, puis un Conseil liturgique qui fonctionne encore aujourd'hui.

Mon travail principal, c'était tout de même la formation des paysans, leur enseigner diverses techniques d'agriculture semi-moderne. Sur mon terrain, j'ai proposé des modèles que les gens pouvaient reproduire sur leurs propres terres. Vous verrez mieux en visitant les installations (voir le reportage photo, aux pp.12-15). Aujourd'hui on peut dire que presque tous les gens de la région ont pu profiter du PARA. Ça a bien été, mais, de fait, je me dis que ça n'est pas mon travail, mais le travail de Dieu. Ça n'était pas mon projet de travailler avec les paysans : c'est Karl Lévêque qui a été l'instrument de Dieu pour ça. Vraiment, le Seigneur m'a toujours accompagné.

PB : Avez-vous rencontré des problèmes, de l'opposition parfois?

Mathurin Charlot : Le travail que je faisais, c'était un travail d'accompagnement des gens du village. Alors si quelqu'un était exploité par un autre, vraiment, j'étais là pour le défendre Il y a quelques années, il y avait un usurier dans la région qui exploitait les gens. Il prêtait et s'arrangeait pour s'emparer des terrains. Alors j'ai dit, ça va pas! Je me suis opposé à lui. il ne m'aimait pas. Il a même essayé de me faire disparaître en me tendant un piège sur la route, mais j'ai été averti à temps. Ça a duré longtemps cette tension. Il avait les policiers du commissariat dans sa manche. On peut dire que j'ai été persécuté.

PB : Et maintenant, où en est le projet PARA?

Mathurin Charlot : je le fais évoluer : il devient le projet PAREDA. J'ajoute donc - et je concentre mon attention sur - le reboisement . L'un des drames de notre pays, et en particulier de l'Artibonite, c'est l'érosion parce qu'on a trop coupé les arbres. J'ai donc planté beaucoup d'arbres et encouragé les autres à faire de même; je veux former des gens pour continuer ce travail. J'ai donné plus de détails dans un court article que j'ai écrit pour Le BRIGAND.1

Le retour des jésuites en Haïti

PB : Au cours des années où vous viviez sans pouvoir dire que vous étiez jésuite, vous sentiez-vous isolé?

Mathurin Charlot : Non, parce que j'ai toujours gardé des contacts avec le père Midy. Il venait deux fois par année avec un groupe de jeunes. Je voyais aussi le père Fritz Wolf quand j'allais à Port-au-Prince.

Le frère Charlot dans la chapelle qu'il a fait construire dans son hameau d'origine, Grand-Bois

PB : En 1986, la Compagnie a pu revenir, est-ce que ça a changé quelque chose?

Mathurin Charlot : Oui : c'est beaucoup pour quelqu'un qui était illégal, d'être de nouveau en situation légale, comme jésuite. J'ai pu commencer à inviter des jésuites à venir ici, on a pu avoir une maison, officiellement à Port-au-Prince, à Canapé-Vert. C'est le père Jean-Guy Bilodeau qui l'a aménagée, ensuite le frère Laforest. André Charbonneau est arrivé et c'est comme ça qu'on a pu à nouveau vivre, de manière normale, la vie d'une communauté jésuite en Haïti. Après l'expulsion et les années d'illégalité, nous étions soulagés.

PB : Les défis ne manquent pourtant pas. Comment vous voyez la présence actuelle et à venir de la Compagnie en Haïti?

Mathurin Charlot : Il y a une adaptation importante. Durant toutes les années de présence « souterraine », chaque jésuite travaillait seul, avait son boulot, y compris moi, ici, à Dulagon. Maintenant, on ne peut pas continuer d'être des jésuites isolés; il faut travailler ensemble, avoir des ouvres communes. Les jeunes se questionnent là-dessus. C'est là qu'est l'espoir de la Compagnie ici. Il faut penser en termes d'ouvres qui peuvent continuer : même si l'un s'en va, l'institution peut lui survivre.

PB : En regardant l'ensemble de votre cheminement, qu'est-ce qui ressort, qu'est-ce qui a été le fil conducteur?

Mathurin Charlot: Ce qui a animé ma vie, c'est mon travail et la spiritualité jésuite, ça va ensemble. Ce que j'ai reçu dans la Compagnie, c'est extraordinaire, en particulier les Exercices spirituels et la manière de faire le discernement . Et j'ajoute, la manière de prier. Pour des gens actifs par exemple, quand on est fatigué, on n'a pas à inventer des prières en longues phrases ni à flotter dans les nuages, on n'a qu'à contempler . Il s'agit de lire un passage de l'évangile et de contempler un des personnages, la situation, se mettre en contemplation devant ça : c'est reposant. On nous a appris à prier à partir de tout ce qu'il y a autour de nous aussi : tout peut être source de prière. Ça aussi, c'est bon. On peut à la fois être un homme actif et savoir s'arrêter pour cette prière de contemplation.

C'est mon expérience. La prière est vraiment importante, Dieu est vraiment là. Ce projet que j'ai animé, ça n'est pas moi qui l'ai mené, c'est Dieu qui me l'a donné.

Entrevue de Pierre Bélanger, S.J.

1Voir l'article du F. Mathurin Charlot, dans ce numéro, aux pp. 10-11.

 
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