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Les jésuites au Canada anglais

BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE

Portrait

François Joseph Bressani (1612-1672)

Missionnaire et humaniste
Premier jésuite italien en Nouvelle-France

L'ouvrage du père Latourelle

Dans l'équipe des Jésuites missionnaires de la Nouvelle-France, l'italien François-Joseph Bressani ressemble à un météorite tombé en territoire français. Quelles circonstances l'ont amené à s'inculturer par trois fois : en France, en Nouvelle-France, puis en Huronie? Même s'il a subi les mêmes tortures que ses compagnons - les Martyrs canadiens -, il ne figure pas au nombre des huit canonisés.

Ce n'est pas sans raison que j'ajoute au nom de Bressani les qualificatifs de missionnaire et d'humaniste. Missionnaire, il l'a été par vocation, mais ce missionnaire se démarque de ses compagnons par un ensemble de traits qui caractérisent le parfait humaniste du 17 e siècle. Il est en effet prédicateur, cartographe, astronome, historien, écrivain. Bref, l'exemple émouvant d'un missionnaire étranger, parfaitement intégré à son nouveau milieu, et qui porte avec lui toute la lumière et l'exubérance de son pays d'origine.

Vocation missionnaire originale

Bressani est deux fois italien, car il est romain. De sa vie, toutefois, de sa naissance en 1612 à son entrée au noviciat, le 15 avril 1646, nous ne savons absolument rien. Sur sa famille, c'est également les ténèbres. Le premier événement qui le fait connaître, a de quoi nous étonner : Bressani n'a que quatorze ans au moment de son entrée dans la Compagnie de Jésus.

Il poursuit ses études de théologie en partie au Collège romain, devenu l'actuelle Université Grégorienne, où il a pour professeur un théologien fameux, Jean de Lugo, devenu cardinal; puis au Collège de Clermont, à Paris, où l'occasion lui est donnée d'apprendre le français.

Buste, parc de l'église N.-D.-des-Anges, Saint-Léonard

Un deuxième sujet d'étonnement, chez Bressani, est la véhémence de son désir des missions lointaines : un désir qui s'implante en lui comme un appel irrésistible. Son noviciat n'est pas encore terminé qu'il demande au Père Général de l'envoyer en mission : «ayant déjà par trois fois exposé à Votre Paternité le désir d'être envoyé en mission». Le Père Général doit freiner la fougue de ce jésuite encore trop jeune pour être envoyé dans l'une des missions les plus dures du monde. Bressani affirme que la lecture de la vie de François Xavier, canonisé en 1622, a joué un rôle déterminant dans la genèse de sa vocation. En outre, la lettre de Jean de Brébeuf, en 1636, demandant avec instance des ouvriers pour la Nouvelle-France, n'a fait qu'aviver ses rêves de missionnaire. La réponse du Père Général vint enfin. C'est ainsi que Bressani se retrouve à Québec, en juillet 1642. Il a trente ans. L'année suivante, il est transféré à Trois-Rivières pour y apprendre le huron sous la direction de Brébeuf, maître incontesté de la langue huronne.

 

Tortures et captivité d'un martyr vivant

À Trois-Rivières, Brébeuf préparait au baptême six Hurons. Au printemps de 1644, Bressani s'embarque avec les six néophytes et un jeune français pour le pays des Hurons. En réalité, il allait affronter la plus dure épreuve de sa vie et son martyre chez les Iroquois.

Les six Hurons étaient armés. Au troisième jour du voyage, un Huron un peu ingénu, qui prenait plaisir à essayer son nouveau fusil et se croyait isolé, tira sur un vol d'outardes, attirant ainsi l'attention d'une trentaine d'Iroquois qui attendirent les voyageurs derrière une pointe qu'ils devaient doubler. Les trois canots furent saisis, et les voyageurs faits prisonniers.

Commence alors le chemin de croix de Bressani. Lui-même a fait le récit des souffrances qu'il a endurées dans une lettre écrite de ses mains ensanglantées et adressée au Général de la Compagnie de Jésus. En date du 3 juillet 1644.

Dans ce récit, d'un réalisme cru, Bressani rappelle les étapes qui l'ont conduit de Trois-Rivières à New York. Il lui a fallu traverser torrents et rivières qui séparent les deux pays sur des centaines de kilomètres, marcher en des forêts sans chemin où tout n'est que pierres, ronces et racines, trous d'eau, de fange ou de neige, exposé au froid et à la pluie (nous sommes en avril), toujours nu-pieds, avec un seul repas par jour et une vieille soutane pour seul vêtement.

Ces souffrances n'étaient que prélude aux supplices qui l'attendaient au pays des Iroquois : défilé entre deux haies de sauvages qui lui ouvrent au couteau une main entre les doigts, volée de coups de bâton sur les épaules et sur le dos, barbe et cheveux arrachés, pied percé par un tison ardent, marche sur des cendres brûlantes, ongles arrachés et tous les doigts, sauf un. La nuit, on lui liait les bras et les jambes à des arbres, puis, au lever, on jetait sur sa poitrine un peu de nourriture qu'il s'efforçait d'atteindre avec des peines infinies. Parfois, on le suspendait par les pieds. La gangrène se mit bientôt dans ses plaies, et des vers venaient s'y loger. À la fin, « la décomposition de mes chairs était telle que tout le monde, dit-il, me chassait comme une charogne ».

Après une captivité de quatre mois, Bressani fut donné à une vieille femme, comme esclave, mais celle-ci, devant la répugnante odeur de ses plaies, le vendit aux Hollandais de New Amsterdam, qui le ramenèrent en France, en novembre 1644.

Nous connaissons les dispositions intimes de Bressani face à ses bourreaux et à ses tourments : «Ne dois-je pas m'estimer très heureux si Dieu me fait la grâce de perdre la vie en secourant et en convertissant les âmes». Il n'a jamais éprouvé de sentiments de haine à l'égard de ses bourreaux, mais plutôt de compassion et de pardon. Bref, tous les traits du martyre, tels que décrits par Vatican II, se retrouvent en Bressani, à l'exception du coup fatal qui lui enlève la vie et lui aurait permis d'accéder au statut juridique de martyr. Marie de l'Incarnation lui décerne fort justement le beau titre de martyr vivant de l'évangélisation.

Les territoires et établissements de la Huronie

Quatre années en Huronie

Après son affreuse captivité, François-Joseph Bressani avait toutes les raisons du monde de renoncer aux missions de la Nouvelle-France. Mais folie humaine, ou plutôt sagesse de Dieu, tout comme Jogues l'avait fait après avoir été torturé et mutilé, il revient en Huronie sans même revoir les siens, à l'automne de 1645.

Tous ces événements avaient retardé son apprentissage de la langue. «Ses mains mutilées, toutefois, ses doigts coupés, observe son supérieur Ragueneau, l'ont rendu meilleur prédicateur que nous ne sommes. »

À ce moment, Ragueneau a sous ses ordres dix-huit missionnaires. Ce nombre, relativement élevé, ne permet plus de suivre les déplacements de chacun. Ce qui compte, c'est le travail de l'équipe, à savoir l'évangélisation. Aussi est-il impossible d'avoir un rapport détaillé des activités propres à Bressani avant ses deux voyages à Québec, sur ordre de son supérieur. Vraisemblablement, durant son séjour en Huronie, il s'est appliqué à l'étude de la langue huronne qu'il ne maîtrisait qu'imparfaitement, et il a secondé, dans son ministère, un missionnaire plus expérimenté. Mais nul doute, Bressani n'a pas été moins zélé prédicateur de l'Évangile qu'il avait été ardent martyr de la foi.

Ce qui manque en Huronie, ce ne sont pas les conversions, qui se multiplient à un rythme prodigieux, mais bien les ouvriers. En 1647, la mission ne reçut rien ni personne. En 1648, Ragueneau demande un minimum de dix recrues. Les besoins sont si grands qu'il délègue à Québec le Père Bressani pour y exposer les besoins urgents de la mission. Celui-ci déploie si bien ses talents d'orateur et de médiateur qu'il ramène en Huronie quatre nouveaux ouvriers, dont Gabriel Lalemant qui allait être martyrisé l'année suivante avec Brébeuf.

En 1649, Bressani est délégué une seconde fois à Québec, auprès du gouverneur D'Ailleboust, pour exposer la situation tragique, voire désespérée, de la mission : la résidence Sainte-Marie, cour de la mission, a été livrée aux flammes, et la nation huronne est presque anéantie par les Iroquois. Bressani plaide la cause de la mission, mais cette fois sans succès. Décimés par la guerre, épuisés par la famine, environ 400 Hurons - un petit reste de la nation - vinrent se mettre sous la protection des Français de Québec.

Pour un certain nombre de Jésuites, ce fut aussi la fin de leur mission en Nouvelle-France. Les faibles ressources de la colonie ne permettaient pas de les garder tous au pays. Le 2 août 1650, Bressani s'embarque pour l'Europe et l'Italie, son pays natal. Au moment de son départ, Marie de l'Incarnation écrit avec émotion une lettre à son fils : «Vous verrez un martyr vivant des souffrances duquel vous avez entendu parler, surtout de sa captivité au pays des Iroquois. Sans faire semblant de rien, regardez ses mains. Vous les verrez mutilées et presque sans aucun doigt entier. Il a un oil dont il ne voit presque rien à cause des coups reçus. Son courage l'a fait exposer à des dangers si éminents que c'est ce qui lui fait porter ces marques honorables de la croix du Fils de Dieu. »

Le P. Bressani a été considéré comme un bon cartographe de son époque.

Bressani humaniste

J'ai qualifié Bressani, non seulement de missionnaire, mais encore d'humaniste : un terme qui lui convient bien, car il est à la fois prédicateur, cartographe, astronome, historien, écrivain. La formation qu'il a reçue dans la Compagnie de Jésus, visait à former l'homme, pleinement homme, qui ne pouvait être que l'homme chrétien, maître en l'art de la communication, comme trait spécifique de l'être humain. La rhétorique, qui occupait la première place dans cette pédagogie, était accompagnée de la poésie, de l'histoire et de la géographie : toutes disciplines où Bressani a excellé.

Il est un orateur-né, au zèle incandescent, qui porte en son corps les stigmates du Christ. Sa parole de témoin transforme les vies. Dès son arrivée à Québec, il prêche l'Avent et le Carême. Il exhorte les Ursulines et les Hospitalières. Il n'est pas banal non plus que la prédication aux colons de Québec, Sillery et Trois-Rivières soit confiée à un missionnaire d'Italie.

Mais c'est au retour dans son pays, durant les quinze dernières années de sa vie, que Bressani déploie tous ses talents de prédicateur. Il prêche dans toutes les grandes villes d'Italie. Avec Paolo Segneri et François de Géronimo, il appartient au groupe des trois meilleurs prédicateurs du 17 e siècle. Sa parole attire les foules, déplace évêques et cardinaux, précipite les pécheurs au confessionnal et fait entrer au couvent une pécheresse publique.

Historien. - Sa formation à l'histoire nous a valu sa Relation abrégée, publiée en 1653, premier ouvrage italien et première synthèse de l'histoire de la mission huronne. L'ouvrage se divise en trois parties : la première sur le milieu; la deuxième, sur l'évangélisation; la troisième, sur la fin glorieuse de dix missionnaires (dont nos huit martyrs canonisés). C'est à ce missionnaire italien qu'il faut attribuer - après Paul Ragueneau - le plus grand éloge, inconditionnel, des jésuites français de la Huronie : des pages qui révèlent en Bressani une magnanimité qui l'habilite à entrer lui-même dans cette équipe des grands missionnaires de la Nouvelle-France.

Cartographe et astronome - Une carte, parue en 1657, complète et illustre la Relation abrégée de Bressani. Elle a pour titre : Description soignée de la Nouvelle-France. On y retrouve en images tous les éléments de son ouvrage écrit : les régions occupées par les nations européennes, les sites de la Nouvelle-France et de la Huronie, les différents groupes d'autochtones, les grands cours d'eau, la faune et la flore, la vie quotidienne des habitants. La carte est en même temps une autobiographie de Bressani et de sa captivité.

À ses qualités de cartographe, Bressani joint des qualités d'astronome : non pas celles d'un spécialiste, mais d'un homme cultivé qui possède de solides connaissances en la matière. Ainsi, il a observé en Nouvelle-France sept éclipses de lune. L'Académie royale des sciences de Paris mentionne ses observations et dit de lui qu'il «est aussi bon mathématicien que missionnaire zélé». Et, tout récemment, l'International Registry Star de Genève a attribué à une étoile de la Petite-Ourse le nom de Bressani.

Figure de Bressani

François-Joseph Bressani est un personnage attachant : affable, doué d'empathie, exubérant. Il s'est adapté rapidement à la vie de sa nouvelle patrie. Il y a en lui une âme de preux, un tempérament chevaleresque qui le rend sympathique; une fougue qu'il transpose dans sa prédication. «Homme éminemment docte», disait de lui Marie de l'Incarnation : un titre qu'il s'est mérité comme cartographe, astronome et surtout comme historien. Effectivement, Bressani possède des dons rares d'observation et de création qui distinguent les véritables écrivains. Il décrit les coutumes des Hurons avec un sens aigu du détail pittoresque et savoureux. Le récit de sa captivité est à la fois une odyssée et une peinture dramatique des tourments infligés à leurs prisonniers par les Iroquois. Les événements se déroulent à un rythme rapide, presque haletant, avec des notations d'une précision qui supposent une mémoire prodigieuse.

Marie de l'Incarnation ajoute que Bressani était «homme très vertueux», «véritablement apostolique», «martyr vivant». De son côté, Jérôme Lalemant le présente au Père Général comme «noble athlète du Christ». De son aveu, sa foi lui vient de celui auquel il a consacré sa vie : le Christ. Au milieu de ses tortures, il n'a de pensée que pour lui. S'il revient au pays des Hurons, après sa captivité, c'est par fidélité au Christ et à sa vocation missionnaire : «c'est pour sauver les âmes que nous venons». Loin de faire ombre dans une équipe française, Bressani en partage l'idéal, l'intensité de vie et l'attachement au Christ jusqu'au martyre.

René LATOURELLE, S.J.

 
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