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Les jésuites au Canada anglais

BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE

Portrait

Le père Jérôme Gagnier
au service de l'Afrique

Le père Jérôme Gagnier est un homme discret, qui a rayonné la joie du service et de la présence de Dieu partout où il a ouvré. Il a été de ces jésuites du Canada français qui sont allés en Éthiopie, à la demande expresse de l'empereur Hailé Sélassié qui voulait renforcer le système d'éducation de son pays. Jérôme Gagnier a été professeur, puis, les circonstances de temps et de contexte politique ayant changé, il s'est orienté vers le ministère des Exercices spirituels , d'abord en Éthiopie, puis au Kenya. Depuis une dizaine d'années, il demeure au service de l'Afrique, mais comme secrétaire de l' Assistance d'Afrique, à la curie générale de la Compagnie de Jésus, à Rome. L'entretien qu'il offre aux lecteurs et lectrices du Brigand nous permet non seulement de mieux connaître l'ensemble de sa vie, mais aussi de jeter un coup d'oil sur ce qui se passe dans cette grande maison du « siège » de la Compagnie, rue Borgo Santo Spirito, tout près du Vatican.

Un milieu porteur

Pierre Bélanger : Père Gagnier, aux origines de votre vocation, que trouve-t-on? D'où est venue l'importance du christianisme, la force de son appel dans votre vie?

Jérôme Gagnier : J'ai grandi dans une famille catholique, dans un milieu de campagne très pratiquant, aux environs de Windsor, en Ontario. Les jésuites ont eu beaucoup à faire dans les origines de la région : ça remonte aux 17 e siècle! C'était donc dès cette époque une région française et jusqu'à aujourd'hui 35% de la population est de descendance française; et tous ces gens étaient catholiques.

Ainsi, les Mailloux, la famille de ma mère, étaient de ce premier groupe de colons. Les Gagnier sont arrivés plus tard, quand a été construit le chemin de fer de Montréal à Sarnia : ils sont venus en 1850. Toutes les paroisses francophones de la région ont été établies par les jésuites.

PB : Et direz-vous qu'on trouve là les origines de votre vocation?

Jérôme Gagnier : Est-ce que ma vocation religieuse, ma vocation au sacerdoce, vient de ça? On peut trouver là quelques fondements, mais ma vocation a été une grâce particulière.

Je mentionnerais deux choses. D'abord, j'ai appris que mes grands-parents, qui étaient aussi mon parrain et ma marraine, ont demandé pour moi, à mon baptême, la grâce de la prêtrise. Ils ne m'en ont jamais parlé quand j'étais petit; je l'ai appris bien plus tard. Ensuite, je dirais que très tôt, vers douze ou treize ans, j'avais acquis la conviction que je serais prêtre. C'était là, ça faisait partie de ma vie!

PB : Prêtre peut-être, mais pas nécessairement jésuite?

Jérôme Gagnier : Pour comprendre comment les jésuites sont entrés dans ma vie, il faut retourner à mon école primaire. J'ai commencé le primaire dans une petite école de campagne qui comprenait huit classes dans une seule salle; il y avait une institutrice pour enseigner à tout le monde : on était une soixantaine. C'était intéressant comme milieu : on apprenait à s'aider les uns les autres. Cette enseignante m'a bien préparé et j'ai pu entrer au secondaire sans problème. Au début des vacances de l'été suivant ma troisième année au secondaire, arrive à la maison le curé de la paroisse avec un prêtre que je ne connaissais pas : c'était le père Cadieux qui venait de Sudbury et qui, dans une tournée annuelle des paroisses francophones, demandait aux curés de lui suggérer des garçons qui pourraient profiter de l'enseignement du Collège du Sacré-Cour. Mon père m'a simplement demandé : aimerais-tu aller au collège? C'est comme ça que je suis passé du secondaire public au cllège des jésuites de Sudbury.

 

Au Collège du Sacré-Cour, à Sudbury

PB : Aviez-vous dit à vos parents votre intérêt pour la prêtrise avant de partir pour le collège de Sudbury?

Jérôme Gagnier : Non, je n'ai jamais parlé de ça : la seule fois que j'en ai parlé c'est quand à Noël, durant ma dernière année au Collège, je leur ai dit que j'entrais chez les jésuites. Bien sûr, avant de faire cette annonce, j'en avais parlé au père Pierre Demers, qui était le Père spirituel qui accompagnait ma démarche. En fait, durant mes années de collège, et alors que je continuais de penser à la prêtrise, j'avais en tête d'être prêtre diocésain. C'est seulement à l'occasion de la retraite de ma dernière année au collège que l'idée de la vocation religieuse chez les jésuites m'est venue.

PB : Des jésuites vous avaient-ils invité, orienté?

Jérôme Gagnier : Non, et c'est intéressant de le souligner, quand on a su dans la communauté que je voulais entrer dans la Compagnie, plusieurs pères sont venus me demander si j'avais pensé au clergé diocésain. Ils me disaient : « le diocèse de London a besoin de prêtres ». Tellement qu'à un moment donné je me souviens avoir lancé : « en voulez-vous des vocations jésuites, oui on non? »

Je voudrais souligner une autre chose à propos du milieu dans lequel j'ai grandi : c'était un milieu pluraliste. La langue, par exemple : on a appris à parler le français et l'anglais en même temps : on parlait français à la maison et anglais avec les voisins. C'était un milieu très tolérant, de respect des uns pour les autres. Côté religion, j'allais à l'école avec des garçons et des filles de mon âge qui étaient ou protestants ou catholiques. Ça ne faisait aucun problème. Au collège du Sacré-Cour par ailleurs, où tout se faisait en français, il y avait un militantisme en faveur du français, il y avait même l'Action Nationale (mouvement de défense des droits des Canadiens français). Mais ça ne me disait rien, ça ne correspondait pas à mon expérience.

PB : Revenons à votre choix d'entrer dans la Compagnie. Quand vous avez décidé de devenir jésuite, l'engagement missionnaire de la Compagnie de Jésus vous était-il connu?

Le Collège du Sacré-Cour, Sudbury - au temps où le Jérôme Gagnier était élève .

Jérôme Gagnier : Pour entrer chez les jésuites, il faut passer des « examens canoniques » où des examinateurs nous posent un certain nombre de questions sur nos motivations. Une des questions qu'on m'a posées et qu'on pose toujours c'est : « que penses-tu faire dans la Compagnie? » Je me souviens de ma réponse; j'ai dit : « je suis prêt à faire n'importe quoi, sauf être missionnaire! » Et ça s'explique : en 1948, la mission du Canada français était en Chine, qui était en train de devenir communiste. Ça me semblait bien dangereux. Alors, j'étais prêt à tout, sauf à devenir missionnaire.

 

La grande aventure en Éthiopie

Alors je suis entré au noviciat et ensuite on m'a envoyé à l'Université de Montréal pour faire une maîtrise en enseignement de l'anglais comme langue seconde. Ayant entendu parler de l'engagement de notre Province en Éthiopie, j'ai mentionné au père Provincial que, si je pouvais rendre service là-bas, j'irais volontiers. L'Éthiopie, ça n'était pas comme être missionnaire en Chine. J'irais là-bas pour enseigner l'anglais, avec mon « métier ». Je suis donc allé faire ma régence en Éthiopie, à partir de 1954.

PB : Qu'est-ce que vous retenez surtout de ces premières années que vous avez passées en Éthiopie?

Jérôme Gagnier : C'était une aventure extraordinaire; nous étions trois à partir ensemble : un confrère du Canada anglais et le père Sorelle, qui est mort depuis. Le voyage, dans ce temps-là, nous permettait de passer par l'Europe et je me rappelle que le Provincial, le père Gérard Goulet, nous avait demandé de préparer un itinéraire. Il nous a encouragés à voir les musées, à aller à Versailles plutôt qu'à Lourdes! Il nous a dit : « ne perdez pas votre temps dans les maisons jésuites, visitez! »

C'est ce qu'on a fait, jusqu'à notre arrivée en Ethiopie. La communauté jésuite était sympathique : quinze jésuites dont sept régents. Quelques jours plus tard, le père Zipfel, directeur de l'école, m'a donné les manuels d'anglais pour la deuxième année du secondaire. Il m'a dit : c'est ta classe, vas-y!

PB : Votre travail à l'école, avec les élèves, vous offrait-il une ouverture vers le monde africain?

Jérôme Gagnier : C'est peut-être surprenant à entendre, mais nous n'avions aucun contact avec le monde africain en ce sens que nous ne voyions les élèves qu'à l'école. J'ai regretté ça un peu. Surtout que nous arrivions avec notre culture et une langue étrangère à enseigner aux élèves. Ça n'était pas encore l'époque de l'inculturation. Nous étions envoyés en Ethiopie pour enseigner l'anglais et le contrat avec le gouvernement éthiopien nous empêchait de faire autre chose que ça. Par exemple, on ne devait pas dire que nous étions des religieux, nous ne devions porter aucun habit qui nous identifierait au clergé, nous ne devions faire aucun prosélytisme, comme catholiques dans ce pays orthodoxe. Ça faisait partie de notre engagement, et on l'a respecté. Pour certains jésuites, c'était difficile, cette présence sans possibilité d'évangélisation directe.

À l'époque où il était supérieur de la communauté, à Addis-Abeba

PB : Mais vous, vous êtes entré facilement dans cette perspective?

Jérôme Gagnier : Pour nous, les scolastiques qui n'étions pas encore prêtres, c'était moins difficile sans doute. Mais nous étions engagés comme éducateurs et l'éducation, chez les jésuites, c'est de faire valoir les valeurs humaines : j'avais connu la même méthode à Sudbury. Le collège avait été établi pour favoriser les jeunes francophones de l'Ontario, pour leur donner l'occasion d'avoir une formation en français et d'affermir leurs valeurs humaines. S'il y avait des vocations, c'était tant mieux, mais les jésuites ne se préoccupaient pas de ça en premier. Et si je dis qu'on n'avait pas encore saisi le sens de l'inculturation quand je suis parti pour l'Éthiopie, ça avait été la même chose à Sudbury : les jésuites du Québec ne comprenaient rien du vécu ontarien. Ça n'est que plus tard que s'est développée cette sensibilité culturelle.

 

Enseignant ou prêtre, en Éthiopie?

PB : Vos commentaires sont éclairants. Si on revient à votre curriculum, après le contrat de trois ans en Éthiopie, vous êtes allé faire votre théologie, à partir de 1957.

Jérôme Gagnier : J'avais demandé de la faire en milieu anglophone et j'avais été accepté à Heathrop Collège, le théologat jésuite en Angleterre. Je soupçonnais avec raison qu'on avait l'intention de me renvoyer à Addis Abeba après mon ordination. J'ai alors senti une difficulté : la régence avait été une belle aventure, mais retourner là-bas comme prêtre et n'avoir aucune possibilité de faire un travail de prêtre. Au Troisième An avec le père Jean Laramée, j'ai dû faire un discernement sur ça. Je me souviens que le lendemain de ma profession solennelle, la question du travail en Éthiopie sans dimension pastorale me hantait. J'ai écrit au Provincial; il me disait que j'avais été préparé pour l'enseignement. J'étais malheureux. Puis, au cours d'une retraite, j'ai eu une grâce, une pure grâce comme celle que j'avais eu pour ma vocation : j'ai accepté, accepté d'être prêtre, mais pas comme j'avais pensé.

Et alors, quelque chose de très étrange est arrivé. Un mois seulement après mon retour en Éthiopie, en 1962, on m'a demandé si je ne pourrais pas aller faire des conférences, entendre les confessions de religieuses, etc. Peu à peu, un apostolat s'est développé, et, en continuant d'enseigner, j'ai fait plus d'apostolat que bien d'autres prêtres. Je le faisais en fin de semaine ou dans des temps libres. J'ai conclu que de dire « oui » à la volonté de Dieu, ça ouvre l'avenir. Ça a été un tournant dans ma vie

 

Une nouvelle carrière : les Exercices

PB : C'est cela qui vous a permis une transition vers un autre genre de travail en Afrique quand vous avez quitté l'école secondaire où vous enseigniez.

L'école secondaire Tafari Makonnen, dirigée par les jésuites en Éthiopie

Jérôme Gagnier : Après quinze ans là-bas, nous nous retirions peu à peu de l'école Tafari Makonnen pour laisser la place aux Éthiopiens. Roland Turenne et moi n'avons donc pas renouvelé notre contrat avec le gouvernement et nous avons été engagés par des anciens élèves qui étaient devenus officiers de l'armée éthiopienne. Ils nous ont engagé à l'Académie militaire pour enseigner l'anglais. Je l'ai fait durant huit ans. Durant ce temps, on a eu la possibilité, de par notre travail à cette académie, d'avoir une villa sur un lac, à Debre Zeit, pour les jésuites. Les jésuites étant peu nombreux, cette villa était peu fréquentée; alors, j'ai commencé une maison de retraites, j'ai commencé à donner des retraites. Mais je proposais une méthode toute nouvelle pour le temps : au lieu des retraites prêchées, j'offrais des retraites accompagnées.

PB : Une interrogation socio-politique : durant ces dernières années passées en Éthiopie, le pays était sous régime communiste. Ça ne vous a pas posé problème?

Jérôme Gagnier : J'ai découvert que Dieu avait le sens de l'humour. J'avais déclaré, quand on m'avait demandé ce que je voulais faire dans la Compagnie, que j'étais prêt à faire n'importe quoi sauf être missionnaire. Et la raison principale était que je ne voulais pas aller dans une mission - celle de Chine à ce moment-là - qui était en train de tomber sous le régime communiste. Finalement, en Éthiopie, je suis devenu peu à peu missionnaire et j'ai vécu et travaillé sous un régime communiste! Il faut dire que le régime communiste éthiopien ne s'est jamais attaqué à l'Église. C'est sous ce régime-là que, après mon travail d'enseignant, j'ai pu vraiment travailler comme prêtre, en particulier à la maison de retraites de Debre Zeit qui est devenu le Galilee Centre .

Le lac Babogaya, à Debre Zeit, où le P. Gagnier a créé le Galilee Centre

En 1984 justement, le Provincial m'a proposé une année sabbatique. J'ai voulu avoir une meilleure préparation pour le ministère des Exercices spirituels . Après 25 ans en Éthiopie, principalement dans l'enseignement de l'anglais, je me suis dit qu'il serait bon que je passe à autre chose et j'avais du goût pour le ministère des retraites. Je voulais une formation très pratique sur les Exercices et tout le monde m'a suggéré d'aller à Guelph, le centre de formation en spiritualité ignatienne de la Province du Canada anglais. J'ai passé là une année et j'ai confirmé ma méthode pour donner les Exercices  : la retraite accompagnée. Je pense que dans le passé, à cause du nombre élevé de personnes qui voulaient faire des retraites, on a confondu le ministère de la prédication, aussi très valable, avec celui des Exercices.

Alors en 1985, après cette année à Guelph, je suis allé à Nairobi, à la maison de retraites, où nous étions une équipe de six : quatre jésuites, un père de Maryknoll et une religieuse. Nous offrions uniquement des retraites accompagnées. J'ai fait ce travail-là durant plus de dix ans.

 

Au service de l'Afrique, à Rome

PB : Et alors, est venu un autre appel.

Le P. Jérôme Gagnier à Debre Zeit

Être attaché à un endroit ou à un travail, je ne suis pas comme ça. De sorte que quand le père Rodrigo Mejía1, qui était Provincial de l'Afrique de l'Est, est venu me voir à la maison de retraites de Nairobi où j'étais supérieur, voici ce qui est arrivé. Il avait une proposition à me faire. M'informant que le père Ernest Richer, du Canada français, qui avait accepté le travail de Secrétaire régional de l'Assistance d'Afrique à la Curie de Rome durant trois ans, retournait à Montréal, il m'a expliqué que les supérieurs majeurs d'Afrique avaient besoin d'un jésuite pour aller faire ce travail à Rome. On avait cherché de préférence un Africain, connaissant bien le français et l'anglais, mais finalement, m'a-t-il dit, « tu es le seul qui peut faire l'affaire, Jérôme! » Il a ajouté : «  Tu as deux semaines pour y penser. »

Comme je venais de terminer ma retraite annuelle durant laquelle quelque chose me tiraillait, j'ai vu là un signe du Seigneur et j'ai répondu : « Je n'ai pas besoin de deux semaines, je dis oui maintenant! » Il m'a suggéré de prendre un moment de congé et du temps pour me familiariser avec le monde des ordinateurs, ce dont j'aurais besoin dans mon travail de Secrétaire à Rome. Là encore, j'ai vu l'intervention de Dieu, car je me suis rendu compte, en arrêtant, combien j'étais fatigué! Ce temps de repos arrivait au bon moment : si on est disponible, si on se soumet, Dieu dispose, nous prend en charge.

PB : Vous êtes donc venu à Rome en 1996 et vous y êtes toujours, comme Secrétaire de l'Assistance d'Afrique.

Jérôme Gagnier : Je me suis rendu compte, en arrivant ici, qu'il y avait bien des aspects de la Compagnie de Jésus que je ne connaissais pas, que presque personne ne connaît sans avoir vécu ici. Chacun est pris dans son travail, dans les responsabilités qu'on lui donne. Alors, une fois arrivé ici, j'ai pris connaissance de la Compagnie universelle, avec ses réussites et toutes ses difficultés. Ça a été une révélation. J'ai mieux compris la façon dont la Compagnie a évolué au cours des siècles, comment se fait ce qu'on appelle « l'administration » mais qui est en fait un réseau de relations entre le père Général, les assistants, le travail des secrétaires régionaux. Et puis les relations avec les provinciaux, les supérieurs de maison, tout un système de relations entretenues par la correspondance. Chacun raconte ce qu'il fait, ce à quoi il doit faire face; de Rome on répond en faisant des suggestions.

Maison de retraite de Mwanganza, près de Nairobi, au Kenya

Et tout fonctionne à base de confiance, bâtie dans les rencontres des assistants avec le Général, une confiance qui se reflète dans les lettres que nous préparons en réponse aux situations qui sont vécues dans les différents pays.

PB : Ça n'est pas trop lourd, cette grosse machine?

Jérôme Gagnier : C'est une grosse machine qui est bien huilée : chacun a sa responsabilité. Mon travail de Secrétaire régional est bien défini. Je reçois les lettres qui viennent d'Afrique, je fais un sommaire, et je présente des pistes de réponse à l'assistant pour l'Afrique, le père Jean Ilboudo. S'il est question d'argent, - pour des constructions, par exemple - je fais passer le dossier par l'économat.

Quand j'ai reçu des avis de ceux qui sont concernés, la lettre et les autres éléments du dossier me reviennent et à partir de tout ça, j'écris une réponse que je soumets à l'assistant qui, lui, peut faire des corrections ou l'approuver. Selon l'importance de l'affaire, le père Général peut ensuite la signer. Même pour ce qu'il n'a pas à signer, il est au courant : c'est presque difficile à croire pour nous, mais le père Général lit pratiquement toutes les lettres qui sont envoyées et il se tient donc au courant de tous les dossiers. Pour la seule Assistance d'Afrique dont je m'occupe, nous préparons environ 450 lettres dans l'année.

PB : Sans nous dévoiler de secrets, pouvez-vous nous parler un peu des dossiers traités?

Jérôme Gagnier : Je donne un exemple : l'Afrique a hérité des missions établies par les missionnaires, les Irlandais, les Allemands, les Hollandais; ces missionnaires laissent la place aux jésuites autochtones, mais alors, comment maintenir ces institutions, paroisses, écoles, maisons de retraites? Les missionnaires venus d'Europe dépendaient de dons de leurs familles, de leurs amis, de bienfaiteurs. Les Africains n'ont pas accès facilement à ces ressources. Ils ont été préparés à prendre les responsabilités dans leurs pays; le dépôt de la foi des anciens missionnaires est solide. Mais pour faire fonctionner tout ça, ils ont des problèmes financiers que les étrangers n'avaient pas.

La chapelle, au centre Mwanganza

Un autre exemple. Souvent les jeunes jésuites envoyés en formation à l'étranger portent le rêve de devenir professeurs d'université. Or, ça n'est pas tout le monde qui est appelé à être « docteur ». Mais ça, ça regarde d'abord les supérieurs provinciaux et notre rôle ici est de leur rappeler l'importance d'un plan apostolique pour leur Province, de voir à ce que les jeunes hommes qui sont préparés par diverses études spécialisées puissent rentrer dans leur Province et s'intégrer dans le plan d'ensemble. Je me souviens entre autres choses que le père Sherima, d'Afrique de l'Est, nous a indiqué que deux jeunes jésuites africains qui étudiaient aux États-Unis avaient écrit à leur Provincial pour lui dire qu'ils pensaient pouvoir mieux utiliser leur formation en restant aux États-Unis... La réponse qui vient d'ici, de l'Assistant d'Afrique, c'est : quand ces deux jeunes ont été envoyés là-bas, est-ce que c'était avec un plan pour leur intégration au travail de la Province?

Pour compléter le tableau de mes responsabilités - ou en complément de mon travail - j'ajouterais que je fais beaucoup de traduction. Je suis quasiment le traducteur officiel, de l'anglais au français, du français à l'anglais et même de l'italien à l'anglais et au français parfois.

 

Et l'accompagnateur spirituel, dans tout ça?

PB : Nous venons de parler du travail administratif et d'animation de la Compagnie auquel vous participez. Est-ce que tout ça vous nourrit le cour? Vous avez beaucoup aimé accompagner des retraites, faire du travail spirituel quand vous étiez en Éthiopie puis au Kenya. Pouvez-vous encore en faire, ici, à Rome?

Avec le P. Jean Ilboudo, son « patron », Assistant pour l'Afrique

Jérôme Gagnier : Je pourrais donner des retraites continuellement, car il y a une forte demande pour des jésuites et je l'ai fait durant plusieurs années. Mais, bien honnêtement, depuis deux ou trois ans, ayant plus de 80 ans, je dois admettre que je n'ai plus l'énergie que j'avais. Ce que je fais encore, c'est beaucoup d'accompagnement de personnes qui viennent à la porte, en particulier quand ils veulent parler en français. Mon travail de Secrétaire me laisse libre d'organiser mon temps, je peux donc me dédier à ces rencontres spirituelles.

PB : Vous êtes donc heureux dans tout ce que vous vivez ici.

Jérôme Gagnier : Je fais face au problème du vieillissement; je dois apprendre à accepter mes limites, c'est ça vieillir! Heureusement avec mes moyens, je peux faire ce que je fais, sans difficulté jusqu'à maintenant.

Je pense que je puis continuer à servir. Je me rappelle qu'il y a trois ou quatre ans, j'ai dit au père Ilboudo, mon « patron » : « je pense que vous pourriez commencer à chercher un autre Secrétaire. » Il m'a répondu qu'il allait y penser. Avec les Provinciaux d'Afrique, lors d'une réunion, ils ont cherché et proposé quelques noms. Justement à ce moment-là, moi, je suis allé au Canada. J'ai passé trois semaines à la villa Saint-Michel et dans notre Province du Canada français. Trois semaines avec les confrères jésuites, la plupart du temps. Je me suis rendu compte qu'ils étaient très heureux, sereins pour la grande majorité, mais qu'ils étaient souvent à ne rien faire! Alors j'ai eu hâte de revenir à Rome pour travailler et pour être utile. Depuis ce temps-là, je n'ai pas été remplacé et je ne m'en plains pas!

PB : Comme jésuite, quelles sont vos joies et vos peines?

La curie général des jésuites, à Rome, rue du Borgo Santo Spirito

Jérôme Gagnier : Je n'ai pas de peines, que des grâces, inattendues! Mon but c'est de chercher à répondre à ces grâces. Quand j'étais au noviciat, un vieux père qui était à l'infirmerie m'avait dit : « Il n'y a qu'une chose que je regrette dans ma vie, c'est de ne pas avoir assez aimé; c'est de ne pas avoir exprimé assez de charité envers les confrères. » Pour moi, peut-être y a-t-il un peu de ça, mais, sincèrement, si c'était à recommencer, je ne changerais rien.

PB : Vous ne souffrez pas, par exemple, de constater certaines misères ou certaines carences dans la Compagnie? Ça ne vous attaque pas?

Jérôme Gagnier : Non, tout ça anime ma prière. Je suis au courant de toutes sortes de situations bien sûr. Mais je me rends compte combien la Compagnie prend au sérieux ses engagements mais aussi ses hommes. Une chose extraordinaire qu'on essaie de faire dans la Compagnie d'aujourd'hui, c'est l'accompagnement des jeunes jésuites après le noviciat. À notre époque, on nous laissait beaucoup plus nous arranger par nous-mêmes!

PB : Vous inquiétez-vous pour l'Afrique, un continent où les problèmes abondent?

Jérôme Gagnier : Qui a lu un peu l'histoire de l'Église ne s'inquiète pas. L'Église continue son chemin à travers problèmes et difficultés. Il y a des choses qui changent mais au fond, les solutions sont souvent séculaires. À Nairobi, à la maison de retraites, j'ai beaucoup rencontré des prêtres séculiers qui arrivaient souvent à bout de souffle, à sec, après cinq ans de sacerdoce. Je les mettais sur le chemin de la vraie prière, de la conversation avec Dieu, de la relation avec Jésus qui peut nourrir tout le reste. Car l'activisme les guette. Je pense qu'en Afrique, on a encore du travail à faire pour développer la prière personnelle. L'Afrique a la capacité mystique pourtant.

PB : Et en conclusion, qu'aimeriez-vous laisser comme idée principale aux lecteurs et lectrices du Brigand ?

Jérôme Gagnier : J'aimerais leur dire, à partir de l'expérience de ma vie : « Fiez-vous au bon Dieu; laissez-le faire. Il va s'organiser pour faire quelque chose de bon de votre vie! »

Entrevue de Pierre Bélanger, S.J.

1 Le père Rodrigo Mejía , dont il est question ici, a été récemment consacré évêque à la demande du pape; il est maintenant pasteur du Vicariat apostolique de Soddo-Hosanna, en Éthiopie. Lire à ce sujet le témoignage du père Jacques Levac, en pp. 11-12.

 

 
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