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Les jésuites au Canada anglais

BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE

Témoignage

Cinquante ans de présence
jésuite au Vietnam

Le P. Pierre Gervais, à l'occasion de son 50 e anniversaire de vie religieuse

Un retour vivifiant

Je reviens d'un séjour de trois mois au Vietnam où je n'étais pas retourné depuis 36 ans. J'y étais arrivé en 1963, jeune étudiant jésuite. Après trois ans d'apprentissage de la langue et de travail auprès des étudiants à Saigon, j'avais passé trois ans à Dalat, dans les hauts plateaux, y faisant mes études de théologie, et j'ai été ordonné prêtre en 1969 par l'évêque de Saigon de l'époque, Mgr Binh. J'avais été envoyé ensuite à Paris pour faire un doctorat en théologie de façon à enseigner au séminaire pontifical de Dalat dont la Compagnie avait la charge, projet qui ne s'est jamais réalisé suite aux événements de 1975 qui ont conduit à la réunification du pays. Cette année, disposant d'un semestre, l'idée m'était venue de renouer avec ce qui avait été six belles années de ma vie en terre vietnamienne en y retrouvant les confrères jésuites de la région pour quelques mois.

 

Jalons d'histoire

C'est un Vietnam nouveau que j'ai découvert, une Compagnie nouvelle aussi, qui célèbre cette année le cinquantième anniversaire du retour des jésuites au Vietnam. Ceux-ci y avaient été bien présents, par le passé. Ils y étaient arrivés au tout début du 17 e siècle. À vrai dire, c'est même avec eux que commence l'histoire de l'Église du Vietnam. Ils lui ont imprimé leur marque avec des hommes de la stature du père Alexandre de Rhodes qui, entre autres, a donné au pays son écriture actuelle. Mais après 150 ans de présence, la Compagnie devait disparaître du paysage vietnamien avec sa suppression en 1773.

Il aura donc fallu attendre jusqu'en 1957 pour que la Compagnie reprenne pied au Vietnam. Dès le point de départ, le groupe qui l'a constituée avait un caractère international. Or, les jésuites de la Province du Canada français ont été un élément important de ce groupe. Au Centre Alexandre de Rhodes de Saigon, le père Henri Forest prenait la direction d'une résidence pour jeunes universitaires et le père André Gélinas, de la bibliothèque et d'une salle d'études pour les étudiants. De son côté, le père Paul Deslierres se joignait dès 1958 à l'équipe à qui était dévolue la mission de mettre sur pied le collège pontifical de Dalat. À ces ouvriers de la première heure se sont vite ajoutés de jeunes jésuites de la Province qui se sont mis à l'étude de la langue, les pères Michel Martin, Louis Robert, Roger Champoux et moi-même, auxquels se sont joints par la suite les pères Lamothe, Guillemette et Leahy, alors que tout au long de ces années la communauté de Saigon bénéficiait des services du frère Lionel Tremblay, et pour un temps, de ceux du frère Ross. C'est donc dire que les jésuites de la Province du Canada français ont vraiment été présents à la refondation de la Compagnie au Vietnam, alors que les portes de la Chine se fermaient pour eux. Ils font partie de son histoire récente.

Paysage typique du Vietnam rural : mer et rizières

Au moment des événements d'avril 1975 qui ont conduit à la réunification du pays, la région du Vietnam comptait déjà 67 jésuites, dont 26 de nationalité vietnamienne. Le gouvernement qui se mettait en place alors allait porter dans un premier temps un dur coup à l'Église du Vietnam et à la Compagnie en particulier. Les jésuites étrangers furent priés de quitter le pays. Les maisons de la Compagnie furent réquisitionnées : ce fut le cas du centre Alexandre de Rhodes de Saigon, du scolasticat et du grand séminaire interdiocésain de Dalat dont la Compagnie avait la charge, du noviciat dans la banlieue de Saigon, et enfin de la maison pour étudiants de Hué. La plupart des jésuites vietnamiens se retrouvèrent dans les "nouvelles zones économiques", ou encore en prison, pour des périodes de temps qui pour certains se sont prolongées sur une dizaine d'années. Ils vécurent ces années isolés du reste du monde, laissés à eux-mêmes pour ainsi dire, partageant dans la foi et la constance le sort de nombre de leurs compatriotes. Ils ont su passer à travers la tourmente et, malgré des contraintes qui subsistent encore, se reconstituer et donner à leur région un nouvel élan apostolique.

 

La situation actuelle des jésuites au Vietnam

S'ils étaient 26 au moment du départ des jésuites d'origine étrangère, ils sont maintenant 120, la moitié d'entre eux encore aux étapes initiales de la formation jésuite : noviciat et philosophat, ce qui fait, sans conteste, de la région du Vietnam la région la plus jeune de la Compagnie à l'heure actuelle, du point de vue de la pyramide des âges. Les jésuites du Vietnam n'ont à vrai dire d'autre horizon que celui de l'avenir qui s'offre à eux et dont ils ont à écrire l'histoire.

Une rue de Hanoi : image urbaine et moderne du pays

Un noviciat a été construit dans la proche banlieue de Saigon, maintenant surtout connue sous le nom de Ho Chi Minh Ville ; il accueille pour l'instant une trentaine de novices. Une résidence de belles dimensions a aussi été érigée, il y a trois ans dans la même localité, tout près de l'église d'une paroisse dont la Compagnie avait pris la charge il y a une dizaine d'années ; elle abrite les services du Supérieur Régional et les pères à la retraite. Les étudiants en philosophie y demeurent pour l'instant dans l'attente de l'achèvement d'une maison de 60 chambres en construction sur le même terrain. Autre élément important et d'une grande portée symbolique, signe tangible aussi des nouveaux rapports qui s'établissent entre l'État et l'Église, une partie du centre Alexandre de Rhodes de Saigon vient d'être restituée à la Compagnie par le gouvernement. En réintégrant ainsi ce qui a été le berceau de sa refondation, les jésuites du Vietnam reprennent pied dans la capitale économique du pays, Ho Chi Minh Ville, bien enracinés dans la culture et l'histoire de leur pays.

 

Terre de jeunesse

Voilà pour ce qui est de la face visible de la reprise en main de sa destinée par la région du Vietnam. Mais, encore plus que les bâtiments, ce sont les hommes qui assurent à une Province sa vitalité et lui donnent son dynamisme au service de l'Église. Or un jeune père jésuite de la région a mis sur pied au cours des dernières années un réseau impressionnant pour rejoindre des universitaires, les aider à approfondir ensemble leur foi et leur engagement chrétien et, le cas échéant, mûrir leur vocation éventuelle à la Compagnie. Pour l'instant ce réseau regroupe plus de 120 aspirants, repartis dans 12 lieux d'habitation, et qui se réunissent chaque semaine pour prier et échanger. C'est de cette terre fertile que viennent pour l'instant la plupart des entrées au noviciat.

Pierre Gervais avec le groupe des scolastiques en philosophie

Et il y a la jeune génération des jésuites en formation : novices, philosophes et théologiens. Tout le monde reconnaît ici que la région manque de formateurs pour encadrer ces générations montantes et leur assurer, tant au point de vue intellectuel que spirituel, les bases de leurs insertions apostoliques futures. En effet, toute jeune, la région manque encore de formateurs éprouvés pour encadrer ses jésuites en formation, tout comme l'Église du Vietnam d'ailleurs qui se trouve devant un défi analogue. Mais déjà un certain nombre de scolastiques ont pu poursuivre leurs études à l'étranger, en Amérique du Nord, en France ou aux Philippines et se spécialiser en théologie, philosophie, sciences sociales ou ministère pastoral. Ce sont eux qui sont appelés à constituer le socle sur lequel la région pourra se construire et devenir un jour - qui n'est sûrement pas si lointain - une Province à part entière de la Compagnie de Jésus.

 

Inventer pour mieux servir

Reste à penser l'immense champ de l'apostolat pour les années à venir. La tourmente des années 1975 a créé une situation nouvelle. On ne peut donc revenir tout simplement aux oeuvres auxquelles la Compagnie avait consacré toutes ses énergies au cours des vingt premières années de son existence. D'ailleurs le gouvernement actuel est soucieux de garder un contrôle strict sur toutes les institutions d'enseignement du pays. La région est donc acculée à créer du neuf, en lien avec les besoins de l'Église et de la société vietnamienne, pour assurer dans des oeuvres nouvelles sa cohésion comme corps apostolique.

Le scolasticat de Thu Duc : nouvelle présence jésuite dans le paysage vietnamien

De ce point de vue, on sent dans les nouvelles générations une conscience vive de l'importance des Exercices spirituels de saint Ignace, non seulement pour sa propre formation personnelle, mais comme instrument privilégié pour rejoindre toutes les classes de la société vietnamienne actuelle dans leur recherche de sens et leur désir d'approfondissement de la vie chrétienne. Plusieurs jeunes jésuites se consacrent déjà à temps plein aux Exercices , soit sous leur forme traditionnelle en termes de retraites données aux prêtres ou encore aux religieuses - qui ont toujours constitué l'un des piliers de l'Église du pays -, soit sous la forme de récollections, de haltes de prière, de groupes de réflexion biblique. Dans cette perspective, on n'exclut pas l'ouverture d'une maison de retraite dans les années à venir.

 

À l'occasion de la fête de Noël, à Thu Duc

Présence avec les montagnards

La région s'est aussi ouverte ces dernières années à une réalité du pays face à laquelle la Compagnie était restée étrangère par le passé, celle des tribus de montagnards qui habitent les hauts plateaux du pays. Majoritairement animistes, beaucoup de ces montagnards se tournent vers le christianisme. D'où le besoin d'aller à leur rencontre et de leur assurer une formation humaine et religieuse. C'est ainsi qu'a été fondée ces dernières années une communauté qui travaille auprès d'eux, dans le respect de leurs langues et de leurs cultures. La réalité sociale du pays interpelle aussi. Bon nombre de jésuites aux études travaillent auprès des jeunes arrachés à leur milieu familial et engagés comme ouvriers pour des salaires souvent modiques dans les entreprises qui pullulent depuis quelques années autour de Ho Chi Minh Ville, ou encore auprès des . jeunes atteints du sida. Reste encore à préciser les formes concrètes que prendra cet engagement social dans les années à venir.

 

De plus en plus au service du monde

Enfin, alors qu'elle trouve son identité propre, la région entend faire pleinement sienne la dimension missionnaire de la Compagnie. Le Seigneur a beaucoup donné, jusque dans l'adversité. L'accueil de ce don ne peut que porter vers d'autres nations. Deux jeunes jésuites de la région oeuvrent pour l'instant au Timor Oriental et une équipe vient de se former pour travailler au Laos, pays de tradition bouddhiste. Revenue au Vietnam il y a 50 ans, la Compagnie rayonne désormais à partir du Vietnam même.

Maison typique des montagnards des hauts plateaux

Au moment de célébrer ses 50 ans de présence au Vietnam, la Compagnie de Jésus témoigne donc d'une vitalité qui reflète bien celle de l'Église du Vietnam tout entière à l'époque actuelle. Les jésuites du Vietnam ont pris leur propre destinée en main. Or, j'ai pu le constater, ceux-ci demeurent profondément attachés à leurs « ancêtres », leurs compagnons jésuites venus de l'étranger qui ont contribué dans un premier temps à la renaissance de la Compagnie sur le sol vietnamien. Ces derniers ont dû quitter le pays au moment de la réunification. L'épreuve a sûrement été grande. Elle aura été aussi une grâce, celle qui permet à la région de voler désormais de ses propres ailes, au service de l'Évangile.

Les jésuites du Vietnam sont conscients des défis que, tout comme l'Église du Vietnam dans son ensemble, ils auront à relever dans les années qui viennent. Ceux-ci ne sont pas moindres que ceux qu'ils ont eu à affronter jusqu'à présent. Ils découlent des mutations qui affectent en profondeur la société vietnamienne d'aujourd'hui, suite à une expansion industrielle et économique extrêmement rapide, pour ne pas dire brutale. Mais, pour l'instant, l'heure est à l'action de grâce. Le Père Général, le père Kolvenbach, présidera en personne les célébrations jubilaires des 50 ans de la Compagnie au Vietnam en juillet prochain, profitant de l'occasion pour tenir sur le sol vietnamien une conférence de tous les Provinciaux jésuites d'Asie.

La région du Vietnam a encore besoin du secours de nos prières et de notre soutien financier à ce tournant de son histoire. Elle demeure proche de nous tous par la génération des jésuites de la Province du Canada français qui a contribué de façon significative au retour de la Compagnie en terre vietnamienne.

Pierre Gervais, S.J.

 
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