Des compagnons nous écrivent
De Tambacounda, Sénégal
Nous n'avions pas de nouvelles récentes de notre ami et confrère André Gagnon, curé à la paroisse Saint-Pierre-Claver de Tambacounda, au Sénégal. Il est actuellement le seul jésuite originaire de la Province du Canada français en service en Afrique francophone, en Afrique de l'Ouest. Le témoignage qu'il nous envoie aujourd'hui est touchant à plusieurs égards.

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| Célébration d'une messe d'action de grâces |
Tambacounda, mars 2007
Bonjour, Louis-Joseph,et salutations à vous, chers bienfaiteurs et bienfaitrices.
Ce soir, je fais une petite pause avec toi et avec vous tous. Le soleil trop chaud commence à décliner, le rythme agréable de la soirée nous envahit doucement, c'est un temps délicieux pour vous entretenir un peu de mes projets, de mes joies comme de mes peines. C'est aussi une halte pour me reposer, car les journées sont parfois harassantes.
J'ai quelques excuses pour justifier ce long silence: nous avons eu la Congrégation Provinciale au Cameroun, le père Adrien Léonard est arrivé le 16 janvier pour trois semaines. Pendant son séjour, nous en avons profité pour lui dire merci pour tout ce qu'il a fait à Tambacounda: messes, anniversaire de naissance (5 février), et surtout le baptême de la bibliothèque du Centre, qui s'appellera désormais, « Bibliothèque Adrien Léonard » . Beaucoup de jeunes la fréquentent pour y étudier.
Le Centre connaît cette année un nouveau souffle sous l'impulsion de notre jeune régent, Narcisse Takong. Il y fait un travail formidable: ouverture d'une salle d'informatique avec cours et sessions d'apprentissage, fondation du « Club des amis du Centre » qui prend progressivement la responsabilité des activités culturelles et sociales, informatisation de la bibliothèque, entraînement sportif. Ces activités nouvelles s'ajoutent à ce qui existait déjà. Depuis quelques jours, Narcisse et les amis du Centre s'occupent à préparer le concours « Génie en Herbe » pour les jeunes qui fréquentent le Centre, mais également pour les étudiants de Tambacounda. Je suis très heureux de ces initiatives qui donnent plus de visibilité à notre institution et montrent aux jeunes toute la dynamique jésuite dans l'éducation. L'avenir s'annonce donc prometteur!
Une autre grande joie pour moi, c'est l'accompagnement de trois jeunes qui s'intéressent à la Compagnie. Jusqu'à maintenant, nous n'avons qu'un seul jésuite sénégalais. Mais je vais présenter un jeune au père Provincial, la semaine prochaine, lors de sa visite canonique. Je le confie à tes prières et aux prières des abonnés du Brigand . Il s'appelle Pierre Boubane, et il a 20 ans. Deux autres Sénégalais frappent aussi à notre porte: François, qui est à Mbour, et Théophile, qui est à l'université, à Dakar. Les vocations à la Compagnie sont très nombreuses en Afrique. Au Sénégal, notre situation éloignée de Dakar où se trouve la jeunesse ne nous favorise pas, mais Dieu seul peut faire germer le désir de suivre le Christ dans la Compagnie parmi les plus petits de toutes les nations. Pierre Boubane est d'une toute petite ethnie, les Bassari. La moins nombreuse au Sénégal et la plus pauvre. Les jeunes filles arrêtent d'aller à l'école très tôt pour aider la famille en travaillant souvent comme bonnes chez les patrons. Elles sont malheureusement souvent exploitées par leurs employeurs. Les jeunes garçons, quant à eux, cessent leur scolarité à l'âge de 12 ou 13 ans, parfois plus tôt, pour faire de petits métiers et devenir apprentis soit chez un plombier, soit chez un menuisier Y mais toujours dans la précarité et la pauvreté. La culture de l'école n'est pas encore ancrée dans l'esprit des parents. Nous y travaillons avec les tout-petits de « l'Éveil à la Vie » . Mais il faut beaucoup de temps, de patience, de confiance et d'espérance pour parvenir à changer les mentalités.
Le Carême vient de commencer, ce qui signifie un sérieux accroissement du travail du curé que je suis: chemin de Croix, chapelet, célébration pénitentielle, formation des catéchistes. Depuis le début de l'année, je sens une transformation chez mes paroissiens. Ils sont plus engagés et plus présents ainsi que plus forts dans leurs engagements. Une réelle consolation pour moi! Les jeunes de la chorale, les scouts, les enfants des différents mouvements, le cercle de liturgie, le groupe des femmes, les catéchistes consolent mon cour de pasteur.
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| Avec Narcisse Takong, jeune jésuite camerounais |
Le travail des cinq dernières années porte fruit. Il reste encore bien des problèmes: d'abord, avec le toit de l'église qui laisse passer l'eau. Nous devons refaire l'étanchéité de la toiture, car l'intérieur commence à s'abîmer. Naturellement nous n'avons pas les moyens de tout refaire, alors nous voulons d'abord essayer de réparer les joints d'étanchéité. On verra bien en juillet, au moment des grosses pluies, si ça fonctionne. Sinon, nous chercherons l'argent pour le refaire. Le carrelage aussi nous cause des soucis. L'église est construite sur un sol peu stable pour diverses raisons. Il se forme donc des trous d'air sous le carrelage. Pour le moment, nous changeons les carreaux un à un, mais viendra un moment où il faudra tout refaire. Comme je dis aux paroissiens, « nous avons reçu ce bâtiment des premiers pères, à nous maintenant de l'entretenir », sachant très bien qu'ils ne peuvent pas financer ces travaux majeurs, puisque les quêtes du dimanche ne rapportent que 5$. Pas assez pour payer ni l'eau ni l'électricité. Alors, pour le toit et les carreaux, il ne faut pas y penser! Naturellement, cela ne m'empêche pas de vivre une belle aventure de vie et de foi avec mes paroissiens! Le Seigneur est plus grand que tous ces petits problèmes quotidiens et la vie continue.
Les enfants de « l'Éveil à la Vie » vont bien: ils sont 54 maintenant. Ils apprennent, ils découvrent et nous font réaliser que la vie est belle. Le matin, quand j'accueille ces enfants, à l'entrée de l'école, avec leur joie et leur sourire, je me sens transformé, porté par le désir d'avancer avec eux. Les richesses profondes et vraies de la vie qu'ils me font découvrir sont plus belles et plus importantes que tout le reste. Hier, François était malade, il avait une crise de paludisme, mais Tama sautait et dansait. Amadou, Mariam, Denise et les autres, sont des rayons de soleil dans ce monde si difficile. Heureusement, qu'ils sont là !
Les projets à venir? Au Centre, nous sommes à préparer un terrain de sport; à la paroisse, nous cherchons à solutionner le problème de l'étanchéité du toit et du sol de l'église ; à la résidence, la pompe qui alimente en eau la communauté et le jardin est en panne. Nous devons réduire la superficie du jardin, car l'eau de la ville coûte cher: 1$ le mètre cube. C'est énorme pour nous! De plus, je me prépare à voyager au Togo pour l'inauguration d'un Centre que la Province vient d'y ouvrir pour les personnes atteintes du sida, Je vais aussi donner une session de quatre jours sur le discernement spirituel aux prêtres du Sénégal, à la fin avril. Enfin, je donnerai les Trente jours de saint Ignace, comme chaque année au mois d'août, pendant mes vacances, aux jeunes religieuses qui préparent leurs voux perpétuels. Je continue aussi à donner des cours de christologie et de spiritualité ignatienne aux sours de Saint-Joseph. En juin, un groupe du Collège Jean-de-Brébeuf, de Montréal, doit venir nous visiter. Je suis heureux de cette visite afin que ces jeunes puissent découvrir une autre forme de présence jésuite dans le monde et surtout une façon différente de vivre l'éducation jésuite, ailleurs que dans un collège.
Ce soir, j'ai le cour aussi à la tristesse. Avant de te quitter, je voudrais te rapporter B me raconter peut-être B trois belles rencontres que j'ai vécues ce matin et qui m'ont donné la grâce de mieux comprendre pourquoi je suis ici Y et pour qui je suis sur ce beau navire africain.
Trois rencontres, trois vies différentes, trois blessures ouvertes, trois souffrances Y ! Croix dressée sur le continent africain, croix difficiles à porter, mais salvatrices. Croix du Christ toujours vivant, continuant d'arpenter les pistes africaines. Les journées ne sont pas assez longues, ni les nuits assez claires pour goûter le sens profond de telles épreuves.
Première récit. Une femme pauvre, le visage défait, frappe à la porte. Elle a un fils, maniaco-dépressif, qu'il faut surveiller pour qu'il ne se suicide ou soit violent avec sa mère. Veuve depuis un an. La Mairie doit détruire sa maison pour tracer une rue à la place. Ils ont déjà marqué sa maison d'une sigle rouge pour bien l'identifier. Cette pauvre femme est lavandière pour gagner deux, peut-être trois dollars par jour. Elle porte le poids des ans, ses cheveux sont blancs, ses os commencent à la faire souffrir. Parfois, comme ce soir, elle perd la tête et voit le mal partout. Elle marche difficilement. Et comme elle le dit elle-même, elle sent que sa tête, pleine de bruit et de problèmes, va éclater. Elle vient de se quereller avec son beau-frère. C'est la veuve de l'évangile Y Elle marche avec toute cette souffrance dans sa tête et elle vient me la partager pour que je la porte avec elle. Ne suis-je pas le curé de la paroisse ? Je l'écoute. Elle vient régulièrement se >'vider le cour'> et crier sa souffrance: cri de femme, cri de mère, cri de pauvre, cri d'Afrique... qui résonne. La rage au cour elle raconte et raconte encore, elle déverse « les bruits dans sa tête » et déverse encore ses larmes, sa vie arrachée au bonheur. Elle frappe souvent à ma porte. Mais, aujourd'hui, son cri est plus violent, plus fort qu'à l'habitude. Sa blessure est plus profonde, sa plaie plus ouverte, sa rage se transforme en colère, sa colère en haine de la vie, sa haine en violence pour la terre entière qui la fait souffrir et l'insulte, pour son fils malade, pour la vie qui l'abandonne... Quoi faire? Quoi dire à cette femme que la vie a rendue ainsi?
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| Quelques enfants, parmi les ouailles du P. André Gagnon |
Je lui propose d'aller à l'église pour vider sa tête, pour prier un peu. Faire un peu silence dans sa tête. Nous partons et nous récitons le >'Notre Père'> , puis une courte prière à Marie, finalement elle commence à revenir de ses émotions. Elle reprend pied dans la réalité. Elle souffre encore, mais elle peut maintenant dire sans violence et sans trouble ce qu'elle porte en elle. Finalement, nous nous quittons après deux heures Y je suis épuisé et j'ai la tête pleine de ce mal, de sa souffrance. Elle reviendra sans doute la semaine prochaine pour redire ses peurs, ses croix et ses doutes Y
Deuxième rencontre. Un homme frappe à la porte. Jeune, grand, beau et fort. Il ne parle pas français. Il vient avec le jardinier du Centre. Mais je comprend assez le ouolof pour saisir ce qu'il dit. Il a 22 ans. Il vient de Touba, la ville sainte musulmane du Sénégal. Il est fils d'un grand chef religieux. Il a fréquenté durant dix ans une école coranique. Il ne sait ni lire ni écrire! Il était à Dakar où, avec d'autres jeunes, il fréquentait l'église. En l'apprenant, son père le chasse de la maison. Il se retrouve à Tambacounda chez ses grands frères où il continue de fréquenter l'église. Ses frères n'aiment pas le voir fréquenter les chrétiens, mais ils sont plus conciliants que le papa. Puis, il me dit vouloir devenir chrétien. Si je m'attendais à cela Y
Cette rencontre est à la fois troublante et belle. Troublante, parce que c'est la deuxième fois en trois semaines qu'un jeune musulman me fait la même demande. Belle, parce que j'ai devant moi un jeune homme qui cherche, qui vit une espérance et qui attend une réponse. Y a B t-il quelque chose de plus beau qu'un homme qui espère? Dans certains pays musulmans, ce jeune homme serait tué sans aucun scrupule par son grand frère. Alors, toujours la même question: quoi dire? D'abord, j'accueille et j'écoute. Il me semble sincère. Ce jeune se cherche, il cherche un sens à sa vie. Peut-il le trouver chez les chrétiens? Dieu le cherche également. Puis-je l'aider à trouver Dieu et un sens à sa vie tout à la fois? Il a été touché, par quoi? Je ne sais pas, par qui? Mystère. Par Dieu? Sans doute. Comment, pourquoi, je ne sais pas. Ce que je sais, c'est que sa démarche me semble sincère et qu'il est devant moi en attente, je le vois dans ses yeux. Je l'encourage à venir à la messe, je vais l'intégrer dans un groupe de catéchèse jusqu'à la fin de l'année. Je lui dis surtout d'être discret avec sa famille pour le moment. Mystère d'une rencontre qui me fait réfléchir sur le sens de ma présence au Sénégal, dans un pays musulman. Présence, témoignage, sans prosélytisme, sans bruits. Vie simple et discrète. Cependant, Dieu agit toujours dans le silence, dans les cours, dans le secret. Nous ne pouvons qu'être témoin et accompagner sur la route de Dieu ceux qui le cherchent et ceux que Dieu cherche.
Troisième rencontre. Je suis dans le jardin, en éclaircissant les aubergines, je réfléchis à mes rencontres avec le jeune musulman et avec la femme pauvre, mal dans sa tête... Un militaire arrive et il veut me parler. Nous allons dans le bureau. Il me raconte sa vie. Il est marié, sa femme et ses enfants sont à Dakar. Il est seul. Les samedis soir, il sort dans les bars. Il rencontre des femmes, il boit beaucoup et il lui arrive de ne pas être capable de se réveiller le dimanche matin pour aller à la messe. Il se culpabilise. Il veut changer de vie. Il a fait la guerre en Casamance, au Darfour, au Congo. Il est revenu fatigué. Il cherche lui aussi une autre orientation pour sa vie. Il pense quitter l'armée, mais que faire ensuite? Nous discutons de la fidélité, de la vérité, du mariage, de la guerre et de bien d'autres sujets. Au bout d'une heure, il me dit enfin ce qui le préoccupe et pourquoi il est venu me voir. Confidentiellement et sans rien me cacher, il m'expose son problème ; il ne sait plus ce qu'il doit faire. Peut-il continuer à aller à la messe? Qu'est-ce que dit l'Église sur le sujet qui le préoccupe? Et bien d'autres questions. Nous échangeons longuement et, finalement, il me quitte apaisé.
Ouf, quelle matinée ! J'ai été trop long, je le sais, mais j'avais le goût de partager. Je pourrais en raconter encore, mais je m'arrête... Le soleil est couché, les étoiles commencent à pointer. Je vais me reposer à mon tour...
Louis-Joseph, et vous parents et amis lecteurs et lectrices, je vous laisse avec tous ces beaux projets, avec ces trois rencontres qui me montrent des visages du Christ que j'ai rencontrés aujourd'hui dans mon ministère. Il faut prier pour cette veuve, ce jeune musulman et ce militaire : ils sont beaux. Merci de m'accorder aussi une place dans votre prière.
André GAGNON, S.J.
