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Les jésuites au Canada anglais

BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE

Pour célébrer la foi, le courage, l'héroïsme :
Le Sanctuaire des Martyrs canadiens

Midland, Ontario1
Une entrevue avec le P. Joseph Newman, S.J.

Le Père Joseph Newman, de l'équipe pastorale du sanctuaire

Pierre Bélanger: Père Newman, commençons par un rappel historique pour nos lecteurs: qui étaient les Martyrs canadiens et pourquoi sont-ils venus vivre dans cette région de la Baie Georgienne ?

Joseph Newman: Les Martyrs canadiens sont huit membres d'un groupe d'une soixantaine d'hommes qui sont venus en Nouvelle-France, quelque 30 jésuites et 30 « donnés » ou « missionnaires laïcs ». Entre 1626 et 1650, ils sont venus dans cette région-ci essentiellement pour faire de l'évangélisation. Quelques années avant, le sieur de Champlain avait fondé Québec et, avec ses compagnons, il avait rapidement pris contact avec les nations autochtones qui vivaient le long du Saint-Laurent: les Abénakis, les Montagnais, les Algonquins entre autres. Et parmi ces peuples, il y avait de ces gens qui venaient de beaucoup plus loin à l'ouest et qu'on appelait les Hurons. Ajoutons que les Français de cette époque arrivèrent avec un fort sens spirituel. Ils sont venus ici avec l'idée de faire une colonie qui soit en quelque sorte comme l'Église du 1 er siècle, celle des Actes des Apôtres. Et puis, ils voulaient certainement partager leur foi avec les autochtones. Ils se disaient: même si leurs coutumes et leurs langues nous sont bien étranges, ce sont des enfants de Dieu comme nous, rachetés par le sang du Christ ! Cette spiritualité était certainement à la base de la motivation des missionnaires.

Concrètement, ajoutons que Champlain a voyagé pour la première fois dans la région en 1615. Il a tout de suite noté que le peuple huron, sur son territoire - un territoire relativement petit - vivait en partie d'agriculture et qu'ainsi il était installé dans des villages semi sédentaires. Je dis "semi" sédentaire puisque après cinq ou dix ans, la terre était épuisée et le groupe se déplaçait pour défricher un autre coin de terre. Ils bâtissaient par exemple entre 20 et 30 longues maisons et dans chacune d'elle vivaient une dizaine de familles. Champlain a évalué la population huronne à environ 30 000 personnes, répartie dans une vingtaine de villages.

PB: Cette organisation était passablement différente de celle observée chez les autres nations autochtones ?

JN: En effet, les autres nations vivaient d'abord de chasse et de pêche. Ainsi, durant l'hiver, les familles se dispersaient dans la forêt en quête de gibier, pour survivre. Je pense qu'à l'été beaucoup de ces gens - par exemple ceux qui vivaient non loin de Tadoussac, dans la région du Lac Saint-Jean ou le long du Saint-Laurent se réunissaient et manifestaient leur sens de la communauté. Il y avait de grands rassemblements aussi, au moins une fois par année. De fait, je crois, d'après ce que j'ai pu lire dans les RELATIONS des jésuites, que Jean de Brébeuf a, durant un hiver, suivi un groupe de Montagnais et il s'est rendu compte de la difficulté qu'il y aurait à rejoindre les gens, à leur enseigner quoi que ce soit puisque tous leurs efforts étaient dirigés vers la quête de nourriture.

Ainsi, quand les missionnaires entendirent parler de ce people semi sédentaire, ils ont pris conscience qu'ils pourraient plus facilement évangéliser ce peuple-là. De plus, ils savaient que les Hurons faisaient du commerce avec les autres nations amérindiennes, avec les Algonquins et les Objibwés au Nord, avec d'autres groupes au Sud également; les missionnaires pouvaient espérer que si l'Église était établie chez les Hurons, leur foi pourrait se propager chez leurs partenaires commerciaux. On voyait donc là une bonne façon d'établir la foi dans tout ce nouveau pays.

PB: Mais il aurait fallu beaucoup de temps pour rejoindre tous ces peuples: de fait, la mission n'a-t-elle pas duré que quelques années ?

JN: Les jésuites pensaient avoir le temps; ils savaient que cette évangélisation serait un long processus. Brébeuf est venu dans la région en 1626. Il a réussi à apprendre la langue et il a vécu dans une maison des Hurons. Il a noté le fort sens de l'hospitalité de ses hôtes, faisant un parallèle avec l'hospitalité qu'Abraham avait offert, selon ce que rapporte la Genèse, aux visiteurs qu'il avait identifiés comme des envoyés de Dieu. Il a donc tout fait pour connaître ces gens et pour leur donner la chance de le connaître, lui. Notez qu'il a travaillé durant dix ans avant de pouvoir baptiser un adulte en bonne santé ! Il avait pu baptiser des mourants et des bébés - le taux de mortalité infantile était très élevé - car il avait cette conviction que le baptême était nécessaire au salut. Remarquez que c'était aussi la conviction de François Xavier à l'autre bout du monde. C'était la façon de voir de l'époque et cela ajoutait à l'urgence de la mission.

PB: Quand vous lisez les récits de la vie des Martyrs canadiens, qu'est-ce qui vous frappe le plus ? Quelles étaient leurs plus grandes forces ?

JN: Je suis impressionné par la capacité de Brébeuf à comprendre le people huron: ce qu'il a écrit sur leurs coutumes et leurs croyances démontre une compréhension profonde. Il s'est donné la peine de bien apprendre leur langue au point de pouvoir discourir durant leurs longs palabres.

D'autres jésuites de l'époque m'ont aussi impressionné: prenez Antoine Daniel qui manifestait un si fort attachement au gens desquels il partageait la vie dans un des villages. Il était venu faire sa retraite annuelle à Sainte-Marie, tout près d'ici, à l'été 1640. À la fin des huit jours, ses compagnons et le supérieur de la mission l'encourageaient à rester quelques jours de plus pour se reposer mais lui a répondu : « Non, je dois retourner tout de suite avec mes gens ». Alors il est parti et très peu de temps après vint l'attaque iroquoise au cours de laquelle il a laissé sa vie.

De nombreux autels parsèment les terrains du sanctuaire. Des groupes de diverses nationalités viennent y célébrer l'eucharistie.

Il a manifesté de l'héroïsme à ce moment-là. Les Iroquois avaient commencé à percer la palissade; les gens du village se sont rendu compte que leurs ennemis l'emporteraient tôt ou tard. On se rappelle que les attaquants avaient des fusils primitifs alors que les Hurons n'en avaient pas. Alors, au coeur de la bataille, des femmes avec leurs enfants ont trouvé le moyen de fuir par l'arrière et ils ont interpellé le père Daniel en lui disant: "Père, pourquoi ne venez-vous pas avec nous dans la forêt: vous pourriez survivre!" Mais Antoine Daniel a répondu: "Non, je dois demeurer avec nos hommes. Peut-être certains sont-ils sur le point de se convertir, certains accueilleront peut-être la foi au dernier moment, devant la perspective de la mort. » Il avait en tête que certains guerriers pourraient se confesser juste avant leur mort. Alors, pour ces raisons, il est resté. Quand les Iroquois ont écrasé la palissade, il s'est « offert » à eux. Revêtu de ses habits liturgiques - c'est la raison pour laquelle on l'a peint ainsi dans l'iconographie traditionnelle des Martyrs canadiens - il s'est dressé devant les attaquants. Ceux-ci ont été ébahis de voir cet homme sans armes qui marchait vers eux. Et cela a fait diversion et a permis à un certain nombre des habitants du village de s'échapper. C'est alors qu'il a été tué d'un coup de fusil.

Il y avait un très haut degré de courage et d'héroïsme parmi ces missionnaires et les donnés. Plusieurs d'entre eux avaient été témoins de ce qui arrivait aux guerriers iroquois qui étaient capturés et qu'on ramenait au village. Ils avaient tenté de persuader les Hurons de ne pas torturer leurs ennemis comme ça. Les tourments étaient extrêmes. On pourrait y voir une sorte de "jeu" entre les nations: les captifs devaient à tout prix éviter de manifester de la souffrance, ils tentaient de se moquer de leurs bourreaux, ils chantaient, même, pour narguer leurs tortionnaires. Brébeuf et les siens avaient dit aux Hurons : « Ce sont des mours barbares ; ne torturez pas vos prisonniers ! » Mais les Hurons lui avaient répondu : « Ils font la même chose à nos guerriers qu'ils capturent. Nous ne pouvons laisser se répandre la rumeur que nous sommes faibles ! ». Ainsi, les jésuites n'ont jamais réussi à modifier cet élément de la culture ambiante et quand ils ont eux-mêmes souffert, ils comprenaient le contexte culturel de la torture qu'ils subissaient.

PB: C'est intéressant. En même temps, ça nous amène à une question difficile. Les choses ont changé, le contexte culturel aussi. La façon de voir le salut et l'attitude que nous avons face à la conversion ont changé également. Comment peut-on se sentir proche de ces martyrs en constatant le grand fossé culturel qui nous sépare d'eux ?

JN: La différence est-elle si grande? Bon, les jésuites de cette époque, en toute honnêteté, croyaient que sans le baptême on ne pouvait être sauvé": c'était l'enseignement et la vision de l'époque. Maintenant on dit plutôt que la miséricorde de Dieu est plus grande que tout système théologique humain ou que tout enseignement ecclésial. Mais il demeure que nous croyons toujours que la foi au Christ est nécessaire à la plénitude de la vie, que Jésus est le chemin, la vérité et la vie. En ce sens, nous ne sommes pas si éloignés de la manière de croire d'il y a quelques siècles. Et nous croyons toujours, n'est-ce pas, que la foi chrétienne va à la rencontre de diverses cultures et qu'elle n'est pas « semblable ou égale » à quelque culture que ce soit tout en n'étant pas séparée non plus de ces cultures. La foi chrétienne peut d'ailleurs avoir un regard critique sur la culture. Nous disons que la pratique de l'excision dans certaines cultures africaines n'est pas acceptable ; comme chrétiens on y voit une mutilation qui ne sert aucun objectif positif. On pose alors un jugement sur une culture et on le fait à partir de notre foi.

La prudence est nécessaire dans ce domaine, mais déjà les missionnaires ont appris cette prudence: c'est intéressant de se rappeler que le P. Ragueneau, qui a été supérieur de la mission ici entre 1645 et 1650, a écrit dans les Relations en 1648 qu'en regardant ce que les missionnaires avaient fait au cours des premières années avec les autochtones, ils devaient reconnaître qu'ils avaient été trop durs en condamnant rapidement ce qui n'était parfois que pratiques folles plutôt que coutumes diaboliques. Il pensait à la trop grande importance que les autochtones accordaient aux rêves, aux jeux de chance qu'ils pratiquaient et auxquels ils accordaient une sorte de spiritualité. Le P. Ragueneau trouvait qu'il eût été préférable de les inviter instamment à accueillir la foi et de les laisser alors, par eux-mêmes, abandonner des éléments de superstition, plutôt que de combattre ces coutumes avec dureté.

Malheureusement, comme on sait, la mission s'est terminée brusquement par les guerres iroquoises qui ont anéanti tous les villages hurons, l'un après l'autre. En 1649, les missionnaires n'ont donc pu poursuivre leur ouvre. Pourtant, ils commençaient à connaître un certain succès: le nombre des convertis augmentait rapidement, une chapelle avait été construite dans chacun des villages, on progressait.

PB: Il y avait eu progrès, mais avait-on vraiment rejoint l'âme des Hurons? Comment l'influence chrétienne se vérifie-t-elle ?

À Midland, on vénère aussi la bienheureuse Kateri Tekakwita.

JN: Oh! Il y a eu des changements. Par exemple, les missionnaires ont convaincu beaucoup d'hommes de vivre avec une seule femme. Ils ont d'ailleurs louangé le fait que les couples hurons étaient devenus très stables. Ils les ont aidé à s'éloigner de la pratique du vol : ils avaient l'habitude de prendre tout ce qui leur plaisait sans trop s'inquiéter de ceux à qui cela pouvait appartenir. Et leur sens de l'hospitalité ne s'est jamais démenti.

PB: Revenons un peu sur la spiritualité. Jean de Brébeuf était un mystique, sa spiritualité était marquée par son époque, nous l'avons déjà souligné, mais plus encore, il voulait donner sa vie dans le martyre, il priait pour être un martyr de la foi. N'est-ce pas une attitude difficile à proposer, de nos jours? Peut-il tout de même être un exemple? Peut-on encourager les gens au martyre?

JN : Quand je présente les martyrs aux gens qui viennent, je dépasse ce désir qu'avait Brébeuf pour le martyre et je souligne plutôt sa relation au Christ, son engagement pour le Christ. Pour lui, sa relation avec Jésus Christ était plus importante que tout, plus importante que sa propre vie. Il avait compris que cela pourrait le mener à une mort violente, une mort douloureuse, à cause de sa foi.

Monument à la mémoire des autochtones qui ont donné leur vie pour leur foi sans avoir été officiellement reconnus

Le plus important, c'est sans doute de se rappeler le sens étymologique du mot « martyr » : un martyr, c'est un témoin. Ainsi, quand vous visitez notre exposition au sous-sol de l'église, vous verrez qu'on y présente la vie d'un bon nombre de témoins, qu'on présente différentes manières d'être témoin de la foi à différentes époques et aujourd'hui encore. Certains de ces témoins sont morts à cause de leur foi, d'autres non. L'un de ces témoins a dit: "Le courage de mourir pour la foi n'est donné qu'à ceux qui ont le courage de vivre pour leur foi, et de vivre de leur foi ». Je pense que c'est ce que les martyrs on fait et qu'aujourd'hui nous sommes appelés au même courage. Il s'agit d'avoir une vie entièrement animée par la foi au Christ : c'est une manière de vivre pertinente pour qui que ce soit, à toutes les époques de l'histoire, même si cela peut être vécu de bien des façons.

Voyez le pape Jean-Paul II, dans sa vieillesse et sa maladie : il a poursuivi son oeuvre. Quand il est arrivé à Toronto pour les Journées mondiales de la jeunesse, il a tenu à descendre sans aide les marches de l'avion. C'était une façon de dire: je n'abandonne pas, je persévère jusqu'à la fin, je suis un témoin jusqu'à la fin !

PB : Vous voulez dire qu'être un témoin, aujourd'hui, c'est quelque chose d'encore actuel et que les martyrs canadiens peuvent toujours être notre inspiration?

JN : Oui, ils nous inspirent, ils nous aident à témoigner. Prenez l'exemple de Charles Garnier. L'essentiel des 13 ans qu'il a passés avec les autochtones a été de les servir et d'être un témoin vivant de la paix parmi eux : il était capable de résoudre leurs disputes simplement en étant présent. Voilà un autre ministère. En cela il fut témoin. À la fin, il a été tué et je suppose que c'est pour ça qu'il a été canonisé, mais son témoignage est plus large. Je pense à Francesco Bressani, le seul Italien de la mission: il a été torturé durant 30 jours mais il s'en est sorti vivant. Il est retourné en Europe et a continué à servir la mission à distance, en témoignant de la force de sa foi par le récit de sa vie en Nouvelle-France. Il n'a pas été canonisé, mais il a été un vrai témoin.

PB : Ainsi donc, l'important aujourd'hui c'est de souligner l'importance du témoignage de foi : cela vaut toujours.

JN : Oui, montrer qu'on a la foi. Je pense que quelqu'un qui est véritablement engagé à la suite du Christ donne automatiquement un témoignage du Christ, même si c'est dans les petites choses.

PB : Père Newman, les martyrs ont-ils eu ou ont-ils encore une influence sur votre propre vie, votre vie de jésuite du 21 e siècle ?

JN : Honnêtement, parfois les martyrs me font me sentir bien peu à la hauteur, du point de vue spirituel. J'ai tendance à me plaindre à propos de choses qu'ils auraient vues comme des insignifiances. Quand je pense à leurs conditions de vie, je puis voir combien je n'ai pas à me plaindre. Dans les « longues maisons » des Hurons, durant l'hiver, l'atmosphère se remplissait de fumée car on gardait toujours le feu allumé. Pour avoir de l'air frais, les missionnaires devaient se coucher par terre et aspirer l'air près du sol. Ils devaient porter les mêmes vêtements durant six mois, etc. Ainsi, je constate que ma vie est faite d'un immense confort et je dois réfléchir à cette parole du P. Antoine Daniel : « Plus je m'éloignais du confort matériel, plus il me semblait que Dieu prenait possession de mon cour. » Cela me touche beaucoup : c'est un stimulant. Je me dis : « Joe, pourquoi ne pas aller toi-même dans cette direction ? »

Parmi les activités traditionnelles des pèlerinages, il y a les processions.

Une autre chose que je remarque est que ces huit hommes ont été canonisés, qu'ils partagent le même honneur dans l'Église. Ils sont pourtant si différents, comme nous sommes si différents. À chacun il est demandé ce qu'il peut ; voilà une autre leçon importante de la vénération du groupe des martyrs. Brébeuf a passé presque 25 ans dans cette mission; il a acquis une certaine célébrité. Alors que Jean de La Lande ne nous est presque pas connu: c'était un jeune homme qui accompagnait le Père Jogues dans sa mission de paix. Chabanel était un professeur reconnu dans un collège de France ; il enseignait les classiques et parlait sans doute latin, grec et italien, en plus du français. Il s'est senti appelé à la mission de Nouvelle-France et, arrivé ici, il a été incapable de dominer la langue huronne. Quand je parle de ça à des écoliers, plusieurs sentent un lien avec Chabanel ! Et pourtant, lui aussi est l'un des saints martyrs, un témoin.

Ce que je retiens, ce qui me touche, c'est que ces martyrs ont été si différents l'un de l'autre et qu'il y a place pour toutes sortes de témoins du Royaume. Les saints sont là pour nous rappeler que le Royaume de Dieu reflète la réalité humaine et que nous sommes tous invités à en faire partie. Je suis touché parce que je comprends que nous avons tous une place, un rôle.

PB : En terminant, parlons un peu du sanctuaire lui-même ? Qui sont les gens qui viennent ici ? De quels horizons viennent-ils ?

JN : Beaucoup d'entre eux appartiennent à des groupes de catholiques arrivés relativement récemment au pays. De fait, aux jours d'affluence, on peut se sentir dans une atmosphère des Nations Unies. Prenez ce matin: il y avait un groupe d'environ 25 personnes de l'Inde, des grands-parents aux petits enfants. J'ai constaté que durant l'été un bon nombre d'hindous viennent ici ; ils aiment beaucoup les églises catholiques traditionnelles avec leurs statues, l'iconographie, les vitraux.

Remarquez qu'il y a un bon nombre de Tamouls qui sont catholiques. Mais la plupart des pèlerins sont effectivement des catholiques qui, minoritaires ici du point de vue de leur nationalité, aiment se retrouver pour prier. C'est vrai des Tamouls, mais peut-être plus encore des Polonais, des Vietnamiens, des Philippins. Les groupes plus récemment arrivés viennent ici avec des gens de toutes les générations. Par ailleurs, les anciens immigrants sont surtout représentés par des grands-parents. La semaine dernière, j'ai demandé à un groupe de grand-mères italiennes où étaient les enfants ? Elles m'ont répondu qu'ils n'avaient pas le temps de venir au sanctuaire !

Pour ce qui est de la présence des jeunes, il y en a tout de même un certain nombre qui viennent avec leur famille, mais on peut souligner que l'archidiocèse de Toronto organise annuellement une fin de semaine pour les jeunes à la fin de juillet ; ils sont entre 200 et 300 jeunes adultes. C'est une sorte de pèlerinage-rally-retraite à la fois. C'est l'occasion d'un enseignement en même temps que d'un pèlerinage comme tel.

On peut ajouter que la plupart des gens qui viennent ici sont de ceux et celles qui aiment les expressions spirituelles traditionnelles, les dévotions aux saints, les cierges, les processions. Il n'est pas tellement facile pour nous d'ouvrir des portes vers d'autres aspects du christianisme comme les aspects de justice sociale. Pourtant, quand on parle aux gens de l'ensemble de l'implication des premiers jésuites en sol canadien, ils peuvent comprendre que leur ministère spirituel était ouvert à bien des dimensions humaines et sociales.

PB : Est-ce que, de fait, la vie des Martyrs canadiens ne présente pas un fort degré d'engagement social ?

Le Chemin de Croix fait partie du paysage de tout sanctuaire.

JN : Oui, mais cela serait sans doute plus évident pour les jésuites du 19e siècle, qui ont voulu recréer le modèle des réductions , les fameuses « réductions du Paraguay ou du Brésil ». Il s'agissait alors de tenter de protéger les autochtones des dimensions négatives de la culture des Blancs qui voulaient les exploiter ou qui venaient envahir leurs terres. Par exemple, dans certaines parties des territoires de l'Ouest, des jésuites ont voulu empêcher des représentants des gouvernements ou de la police de venir faire l'arpentage des terres des autochtones en vue de les distribuer à des colons ; mais ça, c'est arrivé plus tard.

PB : Quant à vous, personnellement, considérez-vous qu'il se fait, ici au sanctuaire, un travail missionnaire ? Avez-vous l'impression d'agir en continuité avec ce qu'ont fait les Martyrs canadiens qui sont honorés ici ?

JN : Le travail qui se fait ici, c'est celui de la proclamation de la Bonne Nouvelle. Bien humblement, nous tâchons d'aider les gens à saisir le sens de Dieu dans leur vie. C'est certainement, comme tout travail pastoral de nos jours, un travail missionnaire.

Est-ce en continuité avec celui des martyrs que nous honorons ? Je ne me suis pas posé la question dans ces termes, mais je suppose que tout contact avec les pèlerins et les visiteurs peut être vu comme une mission à la suite de nos devanciers. Pourtant, je dois admettre que notre travail répond à la demande des gens qui viennent ici plutôt qu'il soit une occasion d'aller vers les gens qui n'ont pas eu ou n'ont pas beaucoup de contact avec l'évangile.

PB : Les gens viennent-ils demander des faveurs par l'intercession des martyrs ?

JN : Oui, certainement, et notre sanctuaire est un lieu de guérison, de plusieurs manières. On m'a rapporté des guérisons physiques. Plusieurs personnes sont venues me dire la grâce de guérison qu'ils venaient demander pour certains de leurs proches. Je me souviens avoir remarqué, parmi les témoignages accrochés dans l'église, un bracelet d'hôpital parmi les béquilles. Il y avait le nom d'un garçon né seulement 4 ans plus tôt. Personne ne m'a rien dit mais j'ai compris que ses parents étaient sans doute venus prier pour lui. Par contre, beaucoup de gens viennent ici pour trouver la paix dans des situations difficiles de tension ou de maladie. Les gens disent que le sanctuaire est un havre de paix.

PB : En terminant, quel conseil donneriez-vous, quelle suggestion feriez-vous aux lecteurs et lectrices du BRIGAND ?

JN : Je leur dirais: rappelez-vous l'histoire des martyrs canadiens, leur effort missionnaire qui a duré seulement 25 ans mais qui porte encore des fruits aujourd'hui. Puis, venez nous rendre visite pour profiter des grâces de leur appui. Pour ceux qui ne pourraient venir, je leur suggérerais une visite à la chapelle des sours de l'Hôtel-Dieu de Québec, où est conservée l'autre moitié du crâne de Brébeuf, une relique vénérable. L'esprit et le témoignage des martyrs sont encore vivants ; les martyrs sont encore à l'ouvre !

Une entrevue menée par
Pierre Bélanger, S.J.

Courriel du Sanctuaire des martyrs :

1 Plusieurs des photos de ce reportage sont de Moussa Faddoul, S.J. (www.fotoreflection.com)

 
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