Une collaboration plutôt inattendue
Pour connaître le P. Gaston Roberge sous un nouvel angle
Le P. Gaston Roberge, qui vit à Kolkata (anciennement Calcutta) depuis plusieurs décennies, a apporté plusieurs fois déjà sa collaboration au BRIGAND. Il nous a déjà fait connaître son amitié avec Mère Teresa, qui vivait à quelques pâtés de maison de l'institution jésuite où lui-même résidait. Nous le connaissons comme un homme engagé au service des valeurs de l'évangile dans le contexte particulier du Bengale.
Le Père Gaston a vécu les rencontres et la collaboration interreligieuses plus qu'il n'a discouru sur elles. Il est demeuré attentif au monde qui l'entoure et, comme spécialiste des communications, il a cherché sans relâche des langages qui puissent rapprocher les croyants de divers horizons, langages des mots mais souvent langages des images. Encore aujourd'hui, à 72 ans, il aime le contact avec les jeunes à qui il enseigne.
Son sens de l'inculturation, son intérêt pour ce qui est neuf, sa jeunesse d'esprit et de cour lui viennent peut-être de sa passion pour le cinéma, pour le cinéma indien aussi. Et cette passion a été nourrie par l'amitié qu'il a entretenue au cours des ans avec l'un des grands cinéastes de l'Inde, Satyajit Ray.
Un journaliste et intellectuel indien - et de religion hindoue - s'est intéressé à cette amitié peu commune entre un prêtre catholique, un jésuite, et cette figure emblématique qu'est Satyajit Ray pour l'Inde. Dans un article paru l'an dernier dans FRONTLINE, l'un des magazines nationaux les plus prestigieux de l'Inde - publié par le groupe de presse The Hindu - Suhrid Sankar Chattopadhyay nous permet de découvrir notre missionnaire communicateur sous un angle nouveau.1
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| Portrait du P. Gaston Roberge, par Apurba Kanti Das (avril 2007). |
Au départ : une fascination
L'amitié qui se développa entre un jésuite canadien français et un des plus grands cinéastes du monde a eu une retombée importante sur le cinéma bengali d'un point de vue académique autant que pratique. C'est en route vers l'Inde, lors d'une escale à New York, que le père Gaston Roberge, alors âgé de vingt six ans, a découvert le cinéma de Satyajit Ray (prononcer : Shattadjit Ré) dans la trilogie d'Apu. Il fut si fasciné par l'univers d'Apu qu'il visionna les trois films en une session (voir l'encadré). Et c'est ainsi que commença une longue relation d'amour pour les gens de l'Inde comme pour le cinéma et la culture du Bengale, une histoire qui a eu des effets positifs pour cette même culture. Dans son dernier livre, Satyajit Ray by Gaston Roberge, essays : 1970-2005 (publié à New Delhi par Manohar Publishers) , un recueil des articles du professeur Roberge comme le titre le suggère, Gaston Roberge offre une analyse professionnelle et originale de l'ouvre de Ray, avec des aperçus de la grandeur du cinéaste indien à la fois comme personne et comme artiste.
« La trilogie d'Apu fut mon introduction au Bengale Occidental et à ses gens », dit-il à Frontline . Plus jeune, tout ce qu'il savait du Bengale lui parvenait de La nuit bengalie de Mircea Éliade, de quelques poèmes de Tagore, et d'un article sur Mère Teresa paru dans le Reader's Digest . Si l'image choquante de la pauvreté dans l'article sur « la sainte des bidonvilles » le hantait, le monde d'Apu le rassurait : « Non, écrit-il, Apu, Sarbajaya, voire même Harihar n'avaient pas besoin de mon aide - mais comment ne pas les aimer? J'étais heureux à la pensée que je serais bientôt parmi eux. »
Un cinéma de grande humanité
Gaston Roberge n'est pas du tout d'accord avec ceux qui accusent le maestro d'avoir fait sa réputation en projetant la pauvreté de l'Inde en Occident. Il s'explique : « Ce qui m'a surtout frappé, ce n'était pas la pauvreté matérielle décrite dans les films mais la grande richesse spirituelle des protagonistes, dont la pauvreté ne les empêchait pas de vivre une vie si intensément humaine et si pleine de joie. De plus, la pauvreté spirituelle de certains riches est bien plus déplorable que la pauvreté matérielle. » On le note, l'admirateur de Ray ne parle pas avec l'arrogance occidentale. « J'étais ici pour connaître le monde et ce faisant me connaître moi-même. Je ne suis pas venu pour convertir. S'il y eut jamais une conversion, ce fut la mienne. »
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| Rencontre amicale du dimanche à l'appartement du célèbre cinéaste. |
Toutefois, il aura fallu neuf ans à ce nouveau venu en Inde pour oser rencontrer Ray après être arrivé à Calcutta (aujourd'hui Kolkata) et s'être joint à corps professoral du Collège Saint Xavier. « Je voulais le rencontrer sans délai, mais je ne voulais pas aller le voir comme s'il fut un objet de musée. Je voulais me préparer, m'initier à ses ouvres, de sorte qu'on puisse avoir un dialogue enrichissant, » de dire le jésuite. Quand ils se rencontrèrent, ce fut le début d'une amitié profonde qui dura 22 ans, jusqu'à la mort de Ray en 1992.
Le temps de l'appréciation mutuelle
Une amitié tranquille se développa donc au cours des années. « Manikda [comme ses amis appelaient affectueusement Ray] était une personne timide et toujours réservée quand il s'agissait de manifester ses émotions », dit le père Roberge. Bien que pour ceux qui ne le connaissaient pas intimement, son imposante stature, physique et intellectuelle, pouvait le faire percevoir comme froid, hautain, voire intimidant, en fait, il était très simple et sans prétention, avec un sens de l'humour subtil. Il y avait une entente tacite selon laquelle les deux amis se rencontraient une ou deux fois par mois, toujours un dimanche vers neuf heures du matin à la résidence de Satyajit Ray.2
Pour Roberge, la plus grande marque d'affection de la part de Ray était que parfois il parlait au jésuite francophone en bengali, en dépit du fait que Gaston Roberge ne connaissait pas très bien la langue, tandis que Ray parlait Bengali et Anglais de façon si élégante.
Les scénarios manuscrits de Ray étaient des objets d'art, de souligner le professeur de communication; « écrits à la main en bengali, avec des notes en anglais pour le décorateur, des dessins ici et là, et parfois des notes musicales en caractères occidentaux ». Un bon matin, Gaston Roberge trouva Satyajit Ray un peu nerveux. Quelques personnes de Calcutta l'avaient visité un peu avant l'arrivée du visiteur dominical, et ils avaient demandé à Ray s'ils pouvaient voir ses scénarios. Quand ils prirent congé de lui, Ray s'aperçut que le script de Charulata manquait. Ray pensait savoir qui parmi ses visiteurs avait subtilisé le scénario. « Je lui demandai ce qu'il comptait faire, et il répondit qu'il ne ferait rien. Il m'expliqua qu'il ne voulait pas faire tort à la réputation de la personne impliquée. Je fus profondément touché par sa préoccupation pour l'autre ».
Pour Gaston Roberge, Satyajit Ray fut un continuateur de Tagore. Si l'on compare un des derniers écrits de Tagore, « La civilisation en crise », qu'il composa au début de la deuxième guerre mondiale alors qu'il entrait dans sa 80 e année, avec les trois derniers films de Ray, la comparaison est éclairante.
Le père Gaston explique, « Dans ces trois films Ray était des plus personnel, et quand certains critiques lui reprochèrent d'être par trop didactique et verbeux, Ray fut profondément blessé. Car dans ces films, les derniers de sa carrière, Ray nous parlait directement et nous livrait son testament, un message sur la civilisation contemporaine. Si l'inspiration qui animait ses films antérieurs était surtout esthétique, les trois derniers films étaient animés par un désir intense de révéler ses convictions personnelles. Et nous lui avons refusé le droit de s'exprimer. Comme on dit, nul n'est prophète dans son propre pays . Le cinéaste s'était dit agnostique toute sa vie. Il se peut que, devant une mort imminente, il cherchait une réponse à ses questions. Cela est suggéré par la musique qu'il nous fit entendre dans son avant dernier film. » 3
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| Satyajit Ray en plein travail de tournage (photo Hirak Sen) |
La dernière fois que les deux amis se rencontrèrent, le réalisateur indien était à l'hôpital, aux soins intensifs, se préparant à la mort. De dire son ami jésuite, « Il était si faible qu'il avait l'air d'un enfant. Je ne restai pas plus d'une minute près de lui. Et quand je pris congé, il me dit en bengali « bhalo laglo », quel plaisir vous m'avez donné ! Ce furent ses dernières paroles pour moi ».
Les suites de cette amitié : le centre jésuite Chitrabani
Une retombée importante de cette amitié fut la création de Chitrabani , un centre d'étude de la communication et du cinéma, le premier de ce genre à Kolkata, et que le père Roberge établit en 1970 avec l'aide de Satyajit Ray lui-même. Celui-ci, en gage d'amitié, prêta son nom à l'entreprise comme co-fondateur. Le cinéaste fut dès le début un membre du conseil d'administration de Chitrabani et, après quelques termes, accepta volontiers d'être le Conseiller de l'organisation, poste qu'il occupa jusqu'à sa mort. Le financement de Chitrabani s'est fait presque entièrement avec l'aide de fonds canadiens. Le directeur explique : « Je n'avais pas d'hésitations à solliciter de l'aide car j'estime que les pays riches ont une dette envers des pays comme l'Inde ».
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| Le dernier ouvrage de Gaston Roberge : un hommage à Satyajit Ray. |
Gaston Roberge fut le directeur de Chitrabani durant 26 ans et, sous sa direction, non seulement le centre produisit-il d'importants films éducatifs, mais il fut un lieu de formation pour les jeunes Indiens désirant devenir cinéastes.
L'auteur Gaston Roberge
Si le profeseur Roberge n'est pas du tout inconnu comme écrivain local, son nouveau livre, Satyajit Ray, est le premier qu'il publie sur son ami cinéaste. Il explique, « En 1993, peu après la mort de Manikda, j'organisai tous mes écrits sur Ray, pour ma propre référence et pour synthétiser ma pensée, mais sans plan de publication ». C'est alors qu'un ami éditeur lui suggéra de publier ces écrits. La maison d'édition Manohar Publishers de New Delhi fut heureuse d'accepter ce projet. Les éditeurs avaient déjà publié deux livres de Gaston Roberge : l'un, Mediation, the Action of the Media in our Society , en 1978, et l'autre une version anglaise d'un ouvrage de Roberge, déjà publié en français,4 Communication - Cinema - Development. From Morosity to Hope, en1998, un livre auquel on conféra un prix national au 46 e Festival National du Film de l'Inde en 1999.
Écrire est, pour Gaston Roberge, en plus de la créativité que ça implique, une manière d'apprendre. Il affirme : « J'ai l'impression que je maîtrise un sujet seulement si je puis l'exprimer verbalement ou mieux encore par écrit. J'écris pour apprendre, et je publie pour enseigner ce que j'ai compris. » Le professeur écrivit son premier livre, Chitrabani, en 1973, alors qu'il enseignait l'art cinématographique. Chitrabani fut une contribution appréciable à l'étude du cinéma en Inde, car les livres sur le sujet utilisés alors étaient surtout des publications étrangères se référant à des films du monde occidental. Leur plus grande lacune était qu'ils étaient tous fondés sur l'esthétique occidentale telle qu'exprimée par Aristote dans les Poétiques.
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| Au lancement du livre, avec la veuve (Vijaya Ray) et le fils (Sandeep Ray) du cinéaste (photo Hirak Sen) |
Dans Chitrabani, Gaston Roberge explique que les films indiens sont essentiellement différents des autres en ce qu'ils sont fondés sur la tradition esthétique indienne telle que formulée par Bharat Muni dans son Natya Sastra (Traité des arts dramatiques). Alors qu'en occident, le récit est de toute importance, contrôlant le rythme et modelant les émotions, dans la tradition indienne, ce qui compte est la création d'un sentiment, ou rasa , le récit étant seulement le support du rasa . Dans la tradition indienne, arrive un moment où le récit ne peut plus intensifier l'émotion, et alors l'artiste a recours à une autre forme d'expression pour atteindre un plus haut degré d'émotion. Dans ses films, Satyajit Ray a emprunté aux deux traditions.
Dans son dernier livre donc, celui qui porte sur Satyajit Ray, l'auteur explique, « La question du tempo est une affaire de perception. Le tempo d'un chef-d'ouvre peut enseigner au spectateur à percevoir le monde comme le fait l'auteur du film en question ». Il est tout à fait d'accord avec la théorie de Bharat Muni dans Ntya Sastra quand il affirme que l'auditoire est si bien entraîné à l'art de suspendre le récit d'une action dramatique qu'il prévoit le moment ou elle se produira. « Quand un spectateur non indien, poursuit Roberge, commence à goûter le tempo de Pather Panchali (La complainte du sentier), il commence alors à percevoir la vie comme le fait Satyajit Ray ».
Gaston Roberge donne comme exemple la scène ou la fillette Durga et son jeune frère Apu préparent en cachette des cornichons. Il explique, « Il y a dix gros plans de Durga et Apu, alternant et les montrant dégustant la préparation et souriant avec joie. Un simple récit ne peut jamais exprimer la joie simple de deux jeunes enfants éprouvant la joie intense que leur procure un plaisir secret comme le fait la répétition des gros plans des visages de Durga et Apu ».
Dans la préface qu'il écrivit pour Chitrabani, Satyajit Ray lui-même reconnaît l'approche innovatrice de son ami Roberge dans l'analyse d'un film : « Même des concepts de base comme l'art, le langage et la communication, sont redéfinis dans le contexte de l'Inde. ».
Bien que le jésuite Gaston Roberge ait écrit plus de quinze livres sur le cinéma et la communication, il ne considère pas chacun de ses livres comme séparé des autres, mais plutôt comme partie d'un livre unique, large et toujours en cours d'écriture. « Je crois que la vie de chaque être humain est une question ou une recherche de quelque chose. Dans mon cas, il s'agit de comprendre le monde, et de contribuer à en faire une meilleure demeure pour chacun; même si ce que j'écris est souvent inspiré par les circonstances, comme quand le film de Satyajit Ganashatru ( Ennemi public) fut la cible de critiques sévères, je crois que tous mes efforts - articles, livres, essais, font partie d'un ouvrage global qui continue de se développer. Et en écrivant, je continue à apprendre », dit-il.
Épilogue, par le P. Gaston Roberge
Quand, aujourd'hui, je réfléchis à mon expérience de cette 'amitié plutôt inattendue', je me rends compte qu'en elle j'ai reçu du Seigneur une grande grâce : une invitation constante à l'humilité. Comme j'admirais beaucoup et Manikda et le 'monde d'Apu' au cour duquel il m'introduisait, j'ai appris dès mon arrivée en Inde à apprécier les différentes cultures de ce pays. Je crois que cette attitude m'a aidé dans mon ministère de missionnaire. Oui, selon la redéfinition de l'action missionnaire offerte par Sainte Thérèse de Lisieux, faire connaître et aimer Jésus . Mais comme communicateur, je sais que pour faire connaître un ami à un autre ami, il faut une certaine patience, un respect de l'autre, et même un certain doigté.
Les gens de l'Inde, et les hindous en particulier, m'apparaissent comme le jeune homme riche de l'évangile; seulement ils sont riches en valeurs spirituelles, valeurs qui les comblent. D'autre part, au contact de ces valeurs spirituelles, je sens à chaque instant la présence de l'Esprit à l'ouvre dans le cour de mes amis.
LA TRILOGIE D'APU
L'ouvre la plus célèbre du grand réalisateur indien suit la vie jusqu'à l'âge adulte d'un jeune garçon, Apu, dans l'Inde du début du siècle. Du premier film, La complainte du sentier, où l'on assiste à sa naissance et à son enfance dans une famille pauvre d'un petit village du Bengale, en passant par son adolescence à Bénarès et à la mort de son père dans L'Invaincu, jusqu'à son mariage et les relations avec son fils dans Le Monde d'Apu, Satyajit Ray nous montre avec une poésie et un humanisme rare les épreuves et les joies que rencontre un homme avant de s'accomplir.
Les films qui composent la Trilogie d'Apu sont tous des chefs-d'ouvre. La complainte du sentier remporta un Prix au Festival de Cannes et imposa immédiatement Ray comme l'un des artistes humanistes les plus importants du 20ème siècle. L'invaincu confirma la volonté de son auteur de créer en Inde un cinéma différent et remporta le Lion d'Or à Venise. Le bouleversant Monde d'Apu, où l'art de Satyajit Ray atteint sa pleine maturité, clôt avec maestria cette trilogie indispensable à toute vidéothèque |
1 Paru dans Front Line, Volume 23 - No 15 : Jul. 29-Aug. 11, 2006. Traduction de G. Roberge, S.J., et adaptation pour Le BRIGAND par Pierre Bélanger, S.J.
2 Cette entente était inspirée par un passage du roman d'Antoine de Saint-Exupéry, Le petit prince. Le prince s'était lié d'amitié avec un renard, et il lui rendait souvent visite. Un jour le renard lui dit, 'Il vaudrait mieux que tu me visites toujours le même jour de la semaine, à la même heure. De cette façon, je pourrai attendre ta visite.' 'Un bon conseil. Mais avec le temps, j'en vins à me demander qui de nous deux était le petit prince et qui était le renard,' commente Roberge.
3 Alors que le protagoniste passe la majorité de son temps à écouter de la musique de Bach, à un moment ou des membres de sa famille discutent de son cas comme malade mental, nous entendons à l'arrière fond un chant grégorien : Kyrie eleison, Seigneur, prends pitié de nous. Le fait que la majorité des gens ici ne connaissent pas le grégorien, et a fortiori , le Kyrie , rend ce passage encore plus remarquable.
4 De la morosité à l'espoir. Cinéma, Communication & Développement. Bruxelles, Editions OCIC , 1996.