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Les jésuites au Canada anglais

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Haïti

Le frère Mathurin Charlot
et son projet de reboisement…

L'an dernier, le Frère Mathurin Charlot avait eu l'occasion de présenter aux lecteurs et lectrices du BRIGAND l'histoire de sa vocation. Celle-ci avait peu à peu fleuri dans le service qu'il a rendu à sa région d'origine, à Dulagon, dans l'Artibonite en Haïti. Ses études en agriculture et peut-être plus encore en développement communautaire à partir de l'agriculture ont permis au F. Mathurin d'aider des jeunes Haïtiens à voir l'avenir avec espoir.

À Dulagon comme ailleurs dans son pays, il reste beaucoup à faire. L'une des urgences identifiées par le frère Chalot est le reboisement . Il a donné l'exemple depuis des années sur le terrain qu'il a aménagé à Dulagon. Mais il voulait que son action puisse s'étendre. C'est pourquoi il avait demandé aux abonnés du BRIGAND de l'aide pour développer le projet PAREDA.  Les donateurs ont été nombreux et généreux. Où en est donc le projet un an plus tard? Le BRIGAND est retourné sur place pour faire un suivi.

 

F. Mathurin et notre reporter Pierre Bélanger regardent ensemble LE BRIGAND qui présentait la vie et les engagements du frère Charlot.

Pierre Bélanger : Frère Mathurin, rappelez-nous ce qu'est le projet PAREDA et ce que sont ses objectifs.

Mathurin Charlot : PAREDA signifie « Projet d'appui au reboisement et au développement agricole ». Il s'inscrit dans la suite de l'ouvre que j'ai humblement développée ici à Dulagon, près du village où je suis né. S'il est une suite ou une nouvelle étape, c'est que je considère qu'une très grande urgence pour notre pays actuellement, c'est le reboisement. En fait, on pourrait donc dire que l'objectif ultime du PAREDA, c'est de reboiser tout le pays!

PB : Une affaire de rien!

MC : Bon, ce serait une sorte de miracle que nous avons en tête quand on dit ça. Mais, ce qu'on veut faire, c'est d'être à la source d'une motivation pour les Haïtiens dans le domaine du reboisement. Non pas que notre petite équipe va se mettre à planter des arbres dans tout le pays, mais nous pouvons aider les gens à se rendre compte qu'il est possible de reboiser ce pays qui était véritablement couvert d'arbres et qui a perdu la très grande partie de sa végétation. Alors, au fond, l'objectif principal de PAREDA, c'est vraiment de motiver tout le monde, tous les Haïtiens, pour qu'ils prennent à cour, puis qu'ils prennent en main ce travail de reboisement. C'est ça, l'objectif principal.

Bien concrètement cependant, PAREDA a choisi ce petit village de l'Artibonite pour commencer un type de reboisement qui, nous l'espérons, pourra être utilisé d'abord dans les zones avoisinantes et éventuellement ailleurs, dans tout le pays. Nous voulons, en un sens, donner l'exemple. On pourrait dire que nous mettons sur pied un projet-pilote qui nous permettra d'inviter les gens à venir voir les effets de notre méthode. C'est comme ça qu'on pense que ça va se répandre.

Il y a beaucoup à faire sur un terrain si dégarni; l'équipe se met à la tâche!

PB : Ça n'est pas la première fois qu'on parle de reboisement en Haïti. Quelles sont les particularités de votre méthode ou de votre approche?

MC : Ça peut avoir l'air simple - certains diraient simpliste - mais notre méthode c'est de ne planter des arbres qu'à la suite d'une bonne préparation du terrain et surtout, c'est qu'une fois les plantules en terre, on s'en occupe! C'est là l'essentiel. On ne les laisse pas à elles-mêmes; il faut soit les arroser mais bien souvent surtout les protéger, soit contre les animaux en divagation, soit contre les gens qui veulent venir couper les arbres pour avoir du bois.

PB : Est-ce que je comprends qu'il y a eu d'autres projets de reboisement dans le pays qui n'ont pas eu beaucoup de suite ou de succès?

MC : Il y a des organismes qui ont fait des campagnes de reboisement. Ils ont mobilisé beaucoup de gens et ont utilisé de grosses sommes d'argent. Ils ont mis en terre des milliers - on a même entendu dire des millions - de plantules et puis, ils partent et personne ne s'occupe de ce qui a été planté. Bien souvent, après un an ou deux, il n'est resté que bien peu de choses de ces efforts à court terme. C'est là que PAREDA apporte une différence. PAREDA fait un reboisement concret et durable, notre projet-pilote veut donner un exemple pour les autres en affirmant haut et fort que, si on plante, il faut s'occuper de ce que l'on plante.

Avant le lancement du projet comme tel, PAREDA existait déjà en un sens puisque sur le terrain qui m'est confié ici, j'avais planté des arbres et je les avais soignés et protégés durant leur croissance. J'avais un gardien qui surveillait aussi. Mais maintenant, nous avons mis sur pied une véritable équipe de reboisement qui comprend 12 personnes. Son travail a été lancé officiellement le 17 novembre dernier et nous sommes à préparer les étapes concrètes du reboisement, les étapes préliminaires.

L'invitation : Lancement officiel du reboisement de Dulagon dans la cour du F. Mathurin Charlot, samedi 17 novembre 2007, 9h

PB : Parlez-nous un peu de cette journée du lancement et peut-être aussi des étapes qui y ont mené.

MC : Depuis plus d'un an je voulais lancer ce projet de reboisement. C'est pourquoi entre autres choses j'ai fait appel aux lecteurs et lectrices du BRIGAND . Le numéro de la revue est paru en mars dernier et les dons sont entrés peu à peu au cours de l'été. À l'automne, j'ai vu que nous pourrions nous lancer et j'ai donc constitué une équipe de 12 hommes bien motivés. Ils viennent de tous les villages des alentours de Dulagon. On prend un membre de l'équipe dans chacun des petits villages, qui sont situés chacun à environ 500m de distance les uns des autres. Comme je travaille dans le coin à l'animation agricole depuis près de trente ans, j'ai pris six membres de l'équipe agricole, des gens dont je connaissais bien le niveau d'implication et dont je savais qu'ils étaient motivés pour le reboisement. Les autres ont été choisis par contacts dans les villages des environs. L'idée c'est qu'après qu'ils aient participé au projet-pilote ici, ils puissent continuer à faire ce type de reboisement dans la montagne près de leur propre village.

C'est le lancement du travail de cette équipe que nous avons fait le 17 novembre 2007. Nous avions installé des bancs dans la cour et des centaines de personnes sont venues de tous les alentours. Mes amies, les sours de la Charité d'Ottawa, qui sont à Marchand-Dessalines, ont pris des photos que vous pourrez partager avec les lecteurs du BRIGAND . Il y a eu quelques discours, mais aussi la présentation de notre méthode, la distribution des T-shirts, une belle petite fête à laquelle des autorités locales et régionales ont participé.

PB : Et donc, où en êtes-vous? Qu'avez-vous en tête comme cheminement pour ce projet?

MC : Nous avons déjà planté sur la montagne les 12 bornes délimitant le terrain qui va être reboisé; chacune des parcelles est sous la responsabilité d'un des membres de l'équipe. Selon la difficulté du terrain et la hauteur de la colline, chaque parcelle a une largeur de 40 à 100 mètres.

Le F. Mathurin et son fidèle adjoint Rosevelt font le tour des bornes.

Pour bien faire les choses, nous sommes en train de contacter des techniciens de ce qu'on appelle le travail de « niveau A ». C'est un système qui permet de planter en montagne des plantules sur des endroits préparés. Alors, dans des endroits de la montagne où la terre a glissé vers le bas, où il n'y a que de la roche, où la terre a toute été érodée, on va préparer le terrain par la technique du « niveau A », c'est-à-dire en construisant des « murs secs ». Ce sont des petits remblais de pierre pour retenir la terre auxquels on ajoute des petits cailloux, des brindilles, des feuilles mortes pour retenir la terre et l'empêcher de continuer à dévaler la pente. Pour bien faire les choses, nous allons avoir le concours de spécialistes pour ça. Il y aura donc des paliers : on commence par le haut de la montagne et on descend peu à peu.

Ça n'est pas si facile à faire parce que ça demande beaucoup de bras. On va faire ça avec des corvées avec les gens des environs qui vont ramasser les cailloux et les pierres pour faire les petits murets dans les endroits où c'est nécessaire. Actuellement, les membres de l'équipe préparent ces corvées, c'est leur tâche principale.

Pour les corvées, les contacts sont pris déjà avec bon nombre de professeurs et d'écoles de la région pour qu'on puisse organiser avec les élèves les corvées de construction des murets. On organisera pour ces jours-là une cuisine collective, ce qui motive aussi les gens, y compris les gens des villages dont viennent chacun des responsables des 12 parcelles. Il y a là un potentiel de personnes qui pourraient participer. La corvée va durer de 6h du matin jusque vers 11h30. A cette heure-là, il fait trop chaud pour continuer. Ces corvées sont prévues à la fin de la saison sèche et juste au début de la saison des pluies (fin avril, début mai), pour faire les murets dans les endroits abrupts, dans les endroits où on voit la roche de la montagne qu'on appelle la roche-mère, là où le sol a été complètement érodé.

PB : Donc, vous ne vous fiez pas seulement à la nature; il ne s'agit pas simplement de planter une graine ou une plantule en se disant que la nature va faire le reste.

Il faut bien préparer les sols pour recevoir les plantules.

MC : C'est ça. Si on plante et laisse aller, à la première pluie tout est perdu. D'ailleurs pour planter, vous ne pouvez pas planter sur des glacis, sur les roches directement, il faut permettre à la terre de s'accumuler pour recevoir les graines. C'est pourquoi le travail de préparation en « niveau A » est indispensable en plusieurs endroits.

Autre chose que nous faisons aussi déjà, c'est une surveillance accrue, pour empêcher les gens de venir chercher des branches et pour demander aux propriétaires d'animaux de ne pas les laisser errer sur ces terres. Nous avons établi une rotation : chacun des 12 membres a son jour de surveillance et il se promène sur tout le domaine. Si quelqu'un est trouvé à couper du bois, il peut être remis aux autorités. Le juge responsable de l'administration de la loi de conservation était d'ailleurs présent à nos réunions.

PB : Y a-t-il une clôture pour indiquer les limites de votre terrain de reboisement?

MC : Non, il n'y a pas de clôture, c'est immense, mais les bornes au bas de la montagne indiquent bien qu'il s'agit d'un terrain réservé. Les gens savent que là où il y a des bornes, ça veut dire que ce terrain est occupé. Les gens n'ont pas le droit d'aller chercher même les branches sèches, parce qu'on sait bien que quand ils ne trouvent pas de branches sèches, la tentation est forte de couper les autres branches.

PB : . pour les faire sécher chez soi!

MC : On va d'ailleurs ajouter des affiches à ce sujet pour que ça soit plus clair; j'espère avoir l'appui officiel du ministre de l'environnement ce qui nous permettra de mettre au bas de nos affiches « Ministère de l'environnement » et donc de renforcer notre autorité sur nos terres de reboisement.

PB : Est-ce que le message de l'importance du reboisement passe dans la population? Où en est-on la sensibilisation dans la région et peut-être dans le pays?

MC : Le message passe lentement, mais ça va passer quand même. Il faut de la patience. Quand je suis arrivé pour mettre les bornes sur d'autres terrains que je mien, là où nous allons reboiser, où les gens avaient l'habitude d'aller couper les arbres, je leur ai dit : « Maintenant ce terrain est occupé, c'est pour le reboisement. » Je leur explique que c'est indispensable pour le pays; ils commencent à comprendre. Mais, ça passe timidement.

Il y a 30 ans, le terrain et la montagne étaient bien dénudés. Aujourd'hui, le F. Mathurin a changé le paysage par le reboisement.

MC : Les gens d'ici, de Dulagon, ont tout de même un exemple concret devant eux à partir de ce que j'ai fait sur mon terrain et sur la petite partie de montagne directement derrière mon terrain. Ils ont vu que quand je suis arrivé la montagne était complètement dénudée et que, le fait d'avoir planté des arbres et de les avoir protégés a changé les choses. Il ont vu que j'ai ajouté des plantules et ils peuvent voir maintenant qu'il y a beaucoup d'arbres, une forêt même. Les gens en sont très heureux. J'ai retrouvé récemment des diapositives prises au moment où je suis arrivé ici et où on a construit la maison. Sur ces photos prises de la route, on voit qu'il n'y avait que 4 arbres sur le terrain. Maintenant, on ne peut même plus voir la maison de la route tant il y a d'arbres. Sur la montagne, il n'y avait qu'un tamarinier, tout seul; on voyait la roche, le terrain dénudé. Et maintenant, on ne distingue plus le tamarinier dans la forêt sur la montagne. Ça montre bien concrètement qu'on peut changer les choses!

Mais quand même, il faut comprendre que les gens sont dans le besoin, qu'ils n'ont pas de source d'énergie facile d'accès, pour faire la cuisine par exemple. Alors c'est bien tentant d'aller couper un arbre de temps à autre. Ça explique que la sensibilisation se fait lentement et qu'elle ne peut vraiment réussir que si on peut offrir aux gens une source d'énergie abordable, du charbon artificiel par exemple. Il faut continuer à faire des recherches dans ce sens.

PB : Ça m'amène à vous demander votre opinion sur la situation du pays; est-ce que ça va mieux?

MC : Oui, on peut avoir un certain optimisme. Mais il ne faut pas oublier que, bien que maintenant on respire un peu en ce qui concerne la sécurité - ça veut dire que on est plus à l'aise pour se déplacer - on n'est pas encore à l'abri de toute violence. Mais plus fondamentalement, il y a un problème qui ronge le pays, c'est la misère. C'est ça le problème. Par exemple, c'est à cause de cette misère que des gens se lèvent la nuit pour aller couper des branches, pour aller les vendre ailleurs. C'est parce qu'ils n'ont pas de travail ni de sources de revenus.

Ce que nous faisons ici, c'est bien peu de chose devant ce grave problème, mais au moins, le fait de pouvoir donner une petite rémunération aux membres de l'équipe de reboisement, ça assure à leur famille d'avoir quelque chose à manger. Si, comme je l'espère, ça se multiplie, ça va jouer son rôle. Personnellement, je ne pense pouvoir gérer que 2 équipes, si la générosité de mes bienfaiteurs peut se poursuivre au cours des prochaines années. Je vais écrire un mot là-dessus dans Le BRIGAND . Avec l'appui de parrains, nous allons d'ici un an - avec deux équipes je l'espère - montrer des signes concrets de début de reboisement; on aura des choses à montrer aux visiteurs, et ça sera un exemple qui pourra se répandre dans le pays

PB : Ce petit projet aidera donc à nourrir la confiance que les gens peuvent avoir dans le pays et son avenir. Merci, frère Mathurin.

 

Quelque images de la fête du lancement du projet PAREDA,
à Dulagon, le 17 novembre 2007

 

Chers bienfaiteurs, chères bienfaitrices,

Je veux tout d'abord exprimer ma reconnaissance pour l'appui concret que vous avez apporté à mon nouveau projet, celui du reboisement de la région de Dulagon. À l'appel que je vous avais lancé l'an dernier, plus d'une soixantaine de lecteurs et lectrices ont répondu.

Vous avez pu lire, dans l'entrevue que j'ai accordée à la revue, l'état du projet et ses objectifs. J'ose vous écrire ici l'espoir que vous continuerez à m'appuyer. Pour parler concrètement et simplement, je dirai que, pour faire fonctionner une équipe de 12 personnes au reboisement, dans le système que j'ai mis sur pied qui permet de couvrir à la fois les frais engendrés par les travaux et une petite rémunération pour les travailleurs, il me faut récolter 8000 $ par année. J'espère pouvoir lancer une deuxième équipe, ce qui exigerait donc des déboursés annuels de 16000 $.

Si donc certains d'entre vous - et si de nouveaux donateurs - pouvaient s'engager à parrainer ce projet PAREDA, en assurant un apport régulier (par exemple 25 $ par mois, ou encore 350 $ par année) durant quelque temps, nous pourrions faire avancer les choses l'esprit en paix. Je vous remercie de bien vouloir réfléchir à cette possibilité d'appui au travail jésuite auprès des paysans en Haïti.

Que le Seigneur vous bénisse et vous accompagne!

Mathurin Charlot, S.J.

 

 
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