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Les jésuites au Canada anglais

BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE

Entrevue

Bernard Landry en Chine :
visite dans l'ancien territoire de missions
des jésuites du Canada français

Surprise! Un entretien avec l'ancien Premier ministre du Québec, monsieur Bernard Landry, dans Le BRIGAND. C'est que monsieur Landry aime le Québec et son histoire; on n'en peut douter. Alors qu'il préparait un séjour d'enseignement en Chine, un confrère, professeur à l'UQÀM, lui a fait remarquer qu'il allait se rendre dans ce qui avait été terre de mission en Chine pour les jésuites originaires du Québec. Plus encore, on pouvait trouver, près de ZUCHOW, une tombe abritant les restes de trois jésuites morts dans des circonstances très particulières. Il n'en fallait pas plus pour que Bernard Landry prenne les arrangements nécessaires pour aller se recueillir sur cette tombe. Nous l'avons rencontré pour qu'il nous parle de ce « pèlerinage » assez particulier.

LE BRIGAND : Monsieur Landry, quel était le motif de votre dernier séjour en Chine?

Bernard Landry : J'ai fait un séjour d'enseignement pour l'Université du Québec, qui est ma base professionnelle. Indirectement, si je donne un sens historique à la question que vous me posez, je dirais que c'est la Compagnie de Jésus qui a marqué mon séjour dans cette ville de Xuzhou1, parce que c'est une région où les jésuites québécois ont joué un rôle déterminant. Pendant plusieurs décennies, les jésuites et des religieuses de l'Immaculée-Conception, tout au moins, ont ouvré dans un travail missionnaire qui était de fait un travail de développement. Or un jésuite, le P. Prosper Bernard, a été assassiné par les Japonais en 1943, à cet endroit, parce que les Japonais, qui avaient envahi la Chine et tâchaient d'en prendre le contrôle, trouvaient que le P. Bernard fraternisait trop avec les populations locales. Il faut dire qu'à cette époque de la 2 e guerre mondiale, nous, du Canada, on faisait partie de ceux que les Japonais considéraient comme l'ennemi, puisque nous étions du côté des « alliés ». Le père Prosper Bernard a donc été tué avec deux autres jésuites, les pères Lalonde et Dubé. Or, un des neveux de Prosper Bernard, qui s'appelle aussi Prosper Bernard d'ailleurs en mémoire de son oncle, est professeur à l'UQÀM et c'est lui qui a connecté l'UQÀM avec cette ville et l'université qui s'y trouve, l'Université de Chine pour les mines et la technologie, qui a deux campus, un à Beijing, un à Xuzhou.

Les trois jésuites martyrs : les PP. Armand Lalonde, Alphonse Dubé et Prosper Bernard .

Le BRIGAND : C'est donc par ce lien universitaire que vous vous êtes intéressé aux jésuites à Xuzhou?

BL : C'est exact : cette université va fêter son centenaire l'an prochain et on m'a dit qu'on m'y inviterait de nouveau. J'irai avec joie, car ça me rapproche de cette aventure missionnaire chinoise des jésuites. J'ai donc répondu de manière un peu complexe à votre simple question sur la raison de mon séjour en Chine. Je suis heureux que l'Université du Québec soit maintenant présente là-bas, dans une ville où s'est vécue une aventure qu'on appelait missionnaire et qui en était une de coopération internationale avant la lettre. Les jésuites n'étaient pas là pour des raisons matérielles ou mercantiles; on ne pouvait les soupçonner d'être des colonisateurs ou des matérialistes, ce qui n'était pas le cas de tous les missionnaires. C'était de l'humanisme, de la spiritualité, de la religion et c'est pour ça d'ailleurs que les Chinois les ont tellement aimés.

Le BRIGAND : Il y aurait donc encore des indices manifestant que les Chinois les ont aimés? Le gouvernement chinois les a tout de même mis à la porte quelques années plus tard.

BL : Les Chinois ne sont pas tous unanimes sur le rôle joué par ces mouvements révolutionnaires autour des années 50. Mais de fait, je crois qu'ils les ont aimés, parce qu'aujourd'hui encore, il y a une résilience surprenante qui fait qu'on se souvient des jésuites. Je suis allé à la cathédrale du diocèse, celui qu'avait donc dirigé Mgr Côté, un évêque aux racines québécoise, le premier évêque de ce diocèse. J'ai rencontré là l'évêque actuel, un jeune homme qui ne pouvait se souvenir des missionnaires jésuites, mais aussi son prédécesseur, qui a 97 ans je crois, et qui, lui, se souvient parfaitement de Mgr Côté et des autres jésuites. C'était très émouvant d'entendre ce vieillard qui a prononcé quelques mots de français pour nous, un héritage de l'époque des jésuites là-bas.

Le BRIGAND : Vous laissez entendre que vous avez eu l'occasion de réfléchir sur le fait que la présence des missionnaires québécois en Chine a pu être appréciée à cause de ce qu'ils étaient, parce qu'ils étaient différents peut-être de gens qui venaient d'ailleurs dans le monde?

BL : Ce n'est pas la première fois que je vis ce phénomène. D'abord au début du gouvernement Lévesque, nous avons célébré à Québec l'épopée missionnaire, lors d'une grande rencontre et cela m'avait frappé. Par la suite, dans mon aventure personnelle, j'ai été enseignant en Afrique, j'ai entendu maintes fois parler du Québec - que la plupart des gens appelaient Canada d'ailleurs. À ce propos, je me souviens de gens qui me disaient : « moi, monsieur, je connais toutes les villes du Canada : Trois-Rivières, Chicoutimi, Rimouski. Simplement pour confirmer que dans leur tête, le Canada c'était le Québec, sous un autre nom. J'ai donc constaté ça, au cours de ma carrière, au cours des missions économiques, dans plusieurs pays : on appréciait beaucoup les pères, frères et sours originaires du Québec.

Une fois j'ai rencontré le président du Pérou, Fernando Belaúnde; on a parlé de coopération internationale, d'industrie, d'électricité, parce qu'on construisait une ligne de transport d'électricité au Pérou. Et à la fin de l'entretien il me dit : « Voulez-vous me dire comment il se fait-il que sur mille missionnaires occidentaux au Pérou, la moitié vient du Québec? » Il était très impressionné. J'ai vu des traces de l'épopée missionnaire partout dans le monde, au Japon, où j'ai visité un collège des Clercs de Saint-Viateur, un des collèges les plus couru du Japon. J'ai entendu parler au Brésil, à Sao Paolo, d'un Québécois qui a laissé des traces indélébiles, le Père Desmarais. Alors il n'est pas difficile de me convaincre du fait que les Québécois ont participé massivement à ce qui s'appelle aujourd'hui la coopération internationale, dans le contexte de l'époque où chacun a participé à cette ouvre. C'est tout à notre honneur et j'espère que les coopérants laïques aujourd'hui, feront aussi bien et avec la même ardeur.

Le BRIGAND : Parlez-nous plus spécifiquement de votre visite sur la tombe des trois pères jésuites, Bernard, Lalonde et Dubé. Quelle sorte de journée était-ce?

BL : Le lieu qui rappelle cet épisode est tout de même à une certaine distance, à près de 100 km de ZUCHOW. Nous avions pris la précaution d'avertir les autorités locales de notre visite : le maire, le ministère des affaires religieuses aussi. Nous sommes donc allés à la tombe après les cours, vers 16 h, accompagnés du vice-maire et du numéro 2 du ministère. Là, c'était très émouvant : on a été accueilli par des fidèles qui se souvenaient des évènements comme des jésuites assassinés et qui nous ont accompagnés à la tombe. On a vu le monument, derrière une église qui est encore partiellement en activité. Nous communiquions avec ces gens-là grâce à des traducteurs, mais on a pu sentir l'estime qu'ils avaient pour ces missionnaires. Et même ceux qui ne les ont pas connus avaient d'eux un souvenir très positif qui leur avait été transmis par les plus vieux.

M. Prosper Bernard, neveu du jésuite du même nom, à la bénédiction du monument

Après le moment de recueillement, nous avons pu échanger. Je constatais que maintenant les gens d'affaires se ruent en Chine pour des raisons matérielles; mais des gens de chez nous sont venus bien avant pour des raisons spirituelles et fraternelles. Alors, on a échangé sur ce sujet avec les fonctionnaires présents et par la suite on nous a invités à dîner dans cette ville. Quelques dizaines de personnes étaient présentes, y compris une religieuse catholique qui est venue prendre le repas avec nous et avec laquelle on a évoqué cette belle période de fraternité entre les nations, entre le Québec et la Chine. C'était très impressionnant.

Le BRIGAND : Quelle est l'histoire du monument?

BL : Je pense bien que le neveu Prosper Bernard a travaillé beaucoup auprès des autorités locales pour avoir la permission de faire ériger ce monument qui rappelle le sacrifice de son oncle et de ses deux confrères. Mais ce rôle n'aurait eu aucun sens si la population locale n'avait pas voulu que ce rappel historique se concrétise. La population locale aimait ces missionnaires et les gens ont donc voulu les honorer convenablement. D'ailleurs, vous le noterez, sur le tombeau, on ne trouve pas les noms québécois des trois pères, mais bien leurs noms chinois.

Le monument à la mémoire des 3 jésuites - leur nom est inscrit en caractères chinois

Le BRIGAND : À la fin de cette journée, quels sentiments aviez-vous donc?

BL : Je souligne d'abord que ma conjointe, Chantal Renaud, était avec moi et que nous avons partagé notre expérience. Pendant tout le trajet de retour, j'ai réfléchi à cette épopée missionnaire, à cette aventure, et au fait qu'on ne rend pas suffisamment hommage aux gens qui y ont participé. La révolution tranquille a été une bonne chose mais les révolutions font des dommages collatéraux et dans les dommages collatéraux chez nous, il y a eu cet oubli, on a regardé de haut même parfois les missionnaires qui sont allés partout dans le monde. On entend souvent, avec un sourire moqueur dans la voix, « on achetait les p'tits Chinois ! » Ça n'était pas ça qu'on faisait; on contribuait à augmenter le niveau de vie et d'éducation de jeunes Chinois. Acheter, au sens spirituel du terme, c'est racheter . C'est pour ça que je n'hésite jamais à rappeler cette épopée missionnaire et j'espère que beaucoup d'autres vont le faire, parce que ce sont de très belles pages de notre histoire.

Laissez-moi ajouter quelques mots. Vous savez, je parle l'espagnol et j'ai enseigné au Mexique. Pendant la campagne référendaire, j'allais dans des maisons religieuses et qui est-ce que je rencontrais là? Bien peu de gens qui avaient moins de 70 ans et donc un électorat qui n'avait pas une inclination souverainiste particulièrement forte. Il y en avait des souverainistes, mais pas beaucoup. sauf, tous ceux et celles qui avaient été en Amérique latine. La libertad , ça leur parlait! Et souvent, la fin de la rencontre avec ces anciens missionnaires se faisait en espagnol! Quand on était Canadien français, qu'on avait appris à aimer le Canada, s'engager pour la libération de la nation québécoise, ça n'était pas facile, je le dis en tout respect. Mais ceux et celles qui avaient connu une expérience étrangère, avaient tiré leur conclusion plus vite dans la ligne de cette libération.

Le BRIGAND : Merci de votre témoignage, monsieur Landry, et bon retour éventuel à ZUCHOW!

BL : Permettez-moi d'ajouter une anecdote vécue durant ce voyage récent en Chine. Par hasard vraiment, en visitant Beijing, en pousse-pousse, Chantal et moi sommes passés devant un édifice avec l'inscription en chinois et en anglais qui disait : « Conference of Catholic Bishops of China » ou quelque chose comme ça. Alors j'ai demandé au pousse-pousse de s'arrêter, et je me suis approché. Mais c'était gardé par des militaires et quand j'ai demandé à rencontrer quelqu'un, je me suis fait répondre que ça prenait une autorisation. Mais là, quelqu'un est passé qui avait l'air d'être un peu plus haut en grade que le gardien auquel je m'étais adressé. J'ai sorti ma carte de visite en chinois. et ça l'a impressionné (on pouvait lire que j'étais ancien premier ministre du Québec en plus de professeur d'université). Ce fonctionnaire est allé demander l'autorisation et nous avons pu entrer dans cet édifice. Je me suis entretenu pendant une bonne demi-heure, avec un jeune prêtre catholique chinois. Je lui ai demandé s'il avait des souvenirs des missionnaires québécois mais à son âge il ne pouvait pas en avoir. Sauf qu'il m'a dit que jusqu'à récemment une religieuse travaillait à la Conférence, et qu'elle venait de retourner au Canada. J'ai présumé que c'était une québécoise et quelqu'un de mes connaissances essaye de me la retrouver... Ça pourrait bien être une Missionnaire de l'Immaculée-Conception, dernière missionnaire « canadienne » en Chine!

1Dans la tradition jésuite, on utilisait le nom « Suchow » comme translitération de ce nom propre.

 
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