sÉRIE RÉTHIOPIE
Le père Groum Tesfaye,
premier prêtre jésuite éthiopien
Notre série sur l'Éthiopie propose maintenant le portrait de Groum Tesfaye, S.J. De temps à autre LE BRIGAND a évoqué les engagements de notre confrère éthiopien. Cette fois-ci pourtant, nous avons l'occasion de mieux le connaître, grâce à une entrevue en profondeur sur les étapes de sa vie et de son engagement, entrevue qu'il a accordée à notre reporter Pierre Bélanger.
C'est l'histoire d'une vocation qui a germé dans un terreau bien particulier, celui de l'époque où les jésuites canadiens, en Éthiopie, ne pouvaient se présenter comme religieux ni faire d'apostolat vocationnel. Comment donc Groum a-t-il connu les jésuites et choisi de suivre leurs traces? C'est le sujet de la première partie de ce portrait. Dans le prochain numéro de notre revue, nous serons témoins des nombreux engagements du supérieur régional de l'Éthiopie. Déjà pourtant, les photos de ce premier article le présentent en action.

Pierre Bélanger : Père Groum Tesfaye, vous êtes le premier - et l'un des rares - jésuite éthiopien. Pouvez-vous nous partager quelques souvenirs de votre enfance dans votre pays?
Groum Tesfaye : Chaque fois que je vois un enfant aujourd'hui je me rappelle mon enfance; je constate les ressemblances et les différences. Ce qui n'a pas vraiment changé, c'est qu'on est encore pauvre, en Éthiopie. Les enfants n'ont pas de terrains pour jouer, on n'a pas de programmes de loisirs pour les enfants. Mais malgré tout ça, les enfants sont heureux et sont ouverts à l'avenir. La première différence qui saute aux yeux, c'est que la population d'Addis-Abeba a plus que doublé. Et donc l'espace dont les enfants disposent est bien moins grand; ça, ça me désole. Les enfants n'ont donc pas la même liberté de mouvement que j'avais. L'enfant de mon époque avait généralement une famille bien constituée et assez stable; sa famille était liée à d'autres familles, dans le quartier. Aujourd'hui, les familles sont souvent de petits noyaux isolés; les contacts de l'enfant avec sa famille sont moins nombreux et le contact avec les autres familles est bien moins fort. Les enfants ne retrouvent donc pas l'attention du milieu qui existait auparavant. Et puis, l'école commençait à 8 h et se terminait à 16 h; aujourd'hui, parce qu'il y a trop d'enfants, les jeunes vont à l'école jusqu'à 13 h et un deuxième groupe prend la place de 13 h à 18 h. Beaucoup sont laissés à eux-mêmes durant une bonne partie de la journée. En somme, l'enfant éthiopien aujourd'hui n'a pas la même qualité de vie que celle dont j'ai profité.
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| Les jeunes Éthiopiens jouent au soccer à côté de la cathédrale d'Addis-Abeba. |
PB : Parlez-nous un peu de votre famille et, plus spécifiquement peut-être, du fait que vous étiez une famille catholique dans un environnement essentiellement orthodoxe.
GT : À Addis-Abeba, la paroisse était le lieu central pour chaque enfant catholique. C'est là qu'on avait le catéchisme, qu'on avait le chour de chants, qu'on avait des loisirs organisés. Nous avions vraiment toute l'attention du curé et des autres religieux et religieuses. Nous étions peu nombreux; mais aujourd'hui, alors que le nombre de paroisses n'a pas tellement augmenté, le nombre de catholiques, lui, a crû beaucoup et c'est difficile pour les prêtres et les religieuses d'avoir un contact aussi personnel que ce que j'ai connu.
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| La rue où le jeune Groum vivait durant son enfance, à Addis-Abeba. |
Ma famille était catholique et, à travers la paroisse, elle était en lien avec d'autres catholiques. Nous étions très connus puisque ma famille était très impliquée dans la paroisse, dans les différentes associations. La paroisse animait toute notre vie. Je me souviens qu'on aimait aller à la paroisse parce qu'à chaque rencontre, il y avait des biscuits et du thé! Une semaine c'était pour une fête de la Vierge Marie, la semaine suivante pour l'association de Saint-Michel. Donc, on aimait beaucoup l'église et après la vie dans la famille, c'est la vie autour de l'église qui nous occupait et nous dynamisait le plus. Dans ce contexte par exemple, c'était normal pour une famille comme la mienne d'apporter de la bonne nourriture pour le curé, car l'église, c'était le centre de la vie.
Plus spécifiquement, je dirais que mon enfance était marquée par deux liturgies, deux rites, éthiopien et latin puisque dans notre paroisse on célébrait selon les deux rites. Et comme j'étais très bon en chant, durant la semaine, nous avions trois répétitions en vue des messes du dimanche suivant.
PB : Dans le rite éthiopien, la messe était célébrée dans une autre langue?
GT : Le guèze, l'équivalent du latin, dans la tradition orthodoxe. Même si nous étions catholiques - de rite latin - nous partagions certains éléments de la vie liturgique avec les orthodoxes et par exemple pour le jeûne du carême, et selon le calendrier liturgique qui n'est pas le même dans les deux traditions, on le faisait durant la période qui couvrait les deux calendriers. ce qui veut dire que le carême, certaines années, pouvait durer 60 jours! C'était dur!
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| La cloche de l'école primaire de Groum; l'école est encore bien vivante. |
PB : Faire partie d'une minorité, du point religieux, est-ce que ça vous posait problème?
GT : Oui, dans les années 50, dix ans après la guerre et l'occupation italienne1, ça n'était pas bien vu d'être catholique. La majorité des chrétiens orthodoxes éthiopiens associait les italiens fascistes avec l'Église catholique. Les orthodoxes en avaient contre les catholiques car on disait que quand les Italiens étaient venus attaquer l'Éthiopie, le pape avait béni l'armée italienne. On a donc connu une certaine persécution car un catholique était perçu comme un traître. Je me souviens qu'à l'âge de 6 ou 7 ans, je me suis bagarré avec les garçons du voisinage à propos de ça. J'ai de forts souvenirs de ça.
PB : Comment avez-vous réussi à dépasser ça?
GT : C'est en arrivant à l'école secondaire, je pense, que j'ai pu mettre les choses en perspective. Quand on a vu la qualité de nos professeurs qui étaient des Frères des écoles chrétiennes et des religieuses, on s'est ouvert les yeux. Dans une classe, nous n'étions souvent que deux ou trois catholiques parmi 35 ou 40 élèves. Mais on voyait bien que la communauté internationale avait beaucoup de membres catholiques de divers pays et on se disait alors que le catholicisme, ça n'était pas seulement le fascisme, ni même seulement des Américains ou des Irlandais. Notre point de vue changeait peu à peu.
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| L'école Tafari Makonnen des jésuites canadiens est devenue un grand centre de formation professionnelle. |
Autre chose qui a compté pour moi. Durant l'été, jusqu'à l'âge de 12 ans, je ne restais pas à Addis mais j'allais dans des villages au sud et à l'ouest du pays. Quand je voyais ce que l'Église catholique faisait dans le domaine du développement, comme les changements qu'elle apportait pour améliorer la vie des gens, alors je pouvais être de plus en plus convaincu que mon Église n'était pas l'Église fasciste qu'on m'avait si souvent jetée au visage.
PB : Sans vouloir sauter les étapes trop rapidement, pouvez-vous nous dire comment vous êtes entré en contact avec les jésuites? Quelle est l'origine de votre vocation?
GT : C'est justement à l'époque de mon secondaire que j'ai pensé à devenir prêtre et plus encore au moment où mon père est décédé. Je me suis rappelé une conversation avec lui au moment où je lui avais dit que je voulais être prêtre. Mon père travaillait pour le ministère de la justice. Il m'avait dit : « Un jour tu veux devenir prêtre et le jour suivant tu veux devenir soldat; il faut choisir entre les deux! ». Et quelques mois avant sa mort, il m'a dit alors qu'on se promenait sur la rue : « tu vois cet homme là-bas, c'est un prêtre catholique. » J'ai dit : « comment se fait-il qu'il n'a pas de soutane? » Et mon père a répondu : « lui, c'est un soldat du Christ; il est jésuite ». Il m'a simplement dit ça. Il ne m'a pas dit que je devrais entrer chez les jésuites; c'était sa discrétion. mais ça m'est resté. Plus tard, le prêtre de la paroisse que je connaissais et qui savait que je voulais devenir prêtre m'a emmené chez les jésuites. Sans cela, je n'aurais pas eu de contacts, car les jésuites durant les années 50, en Éthiopie, ne pouvaient faire de travail pastoral; ils étaient engagés par l'empereur pour s'occuper d'éducation.
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| La résidence des jésuites à Tafari Makonnen, depuis les années 50 jusqu'en 1975. |
PB : Qu'est-ce qui vous a frappé chez les jésuites? Pourquoi avez-vous choisi de devenir jésuite?
GT : À cause de deux choses : à cause de la Compagnie elle-même et à cause de ma propre histoire. Je suis entré dans la Compagnie de Jésus au moment où, dans les années 70, un grand nombre de jésuites quittaient la Compagnie. Et même, durant mon noviciat, l'assistant du Maître des novices a quitté! Tout de suite, mes confrères et moi, on s'est aperçu que pour tenir dans la vocation, il fallait quelque chose qui soit fortement ancré à l'intérieur de nous, qu'il nous fallait cultiver cet intérêt très profond d'être des compagnons. Il ne s'agissait pas de nourrir le rêve de devenir des personnes importantes, des grands jésuites! Par ailleurs, on sentait que la Compagnie de Jésus faisait l'effort d'accompagner le dynamisme croissant d'une Afrique faite de pays indépendants, d'une Église africaine qui parlait de libération. Alors on pouvait trouver là notre place. Même si des jésuites quittaient, il nous fallait trouver et on pouvait trouver des raisons personnelles de rester.
PB : Les premières étapes de votre formation vous ont fait goûter au caractère international de la Compagnie de Jésus. depuis le noviciat déjà.
GT : J'ai fait mon noviciat de deux ans en Zambie. Puis je suis allé étudier la philosophie au Zaïre durant 18 mois. Ensuite j'ai été envoyé pour des études de théologie en Angleterre. Je devais y rester deux ans mais avant la fin je me suis retrouvé à Montréal, où j'ai fait des études en théologie, en éducation et où j'ai été ordonné prêtre en 1983.
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| Le P. Groum s'appuie sur une table fabriquée par le F. Rémi Laforest, qui a enseigné l'ébénisterie à Tafari Makonnen. |
PB : Arrêtons-nous à Montréal un instant. Vous souvenez-vous de votre arrivée, de ce qui vous a frappé? Comment le jésuite éthiopien que vous étiez s'est-il adapté?
GT : Ma vie durant les années passées à Montréal n'a jamais été paisible intérieurement. C'était dû à la souffrance de mon pays qui connaissait la famine, les guerres intérieures, puis ensuite le fait que le parti communiste en Éthiopie devenait de plus en plus fort et a pris le pouvoir. Je me trouvais loin, géographiquement, de tant de jeunes de ma génération qui souffraient. Je ne pouvais donc pas trouver la paix intérieure. J'étais lié avec les Éthiopiens de la diaspora qui vivaient au Canada, beaucoup d'étudiants en fait. Il y avait aussi bien les révolutionnaires qui appuyaient les changements politiques ayant mis fin au règne de l'empereur Hailé Sélassié que des membres de la communauté chrétienne éthiopienne. Dans toutes les universités où il y avait des Éthiopiens, au Canada, il y avait toujours des groupes opposés, certains favorisant le régime militaire communiste et d'autres s'y opposant.
PB : Les étudiants éthiopiens à Montréal étaient opposés au régime totalitaire de Mengistu mais ils étaient tout de même « de gauche »?
GT : En effet, à cette époque, pratiquement tous les jeunes étaient communistes à leur façon, même s'ils n'approuvaient pas la manière de faire des nouveaux dirigeants militaires éthiopiens soutenus par l'URSS et Cuba. Ils se disaient de différentes tendances, influencées par la Chine ou la Tanzanie par exemple.
PB : Et tout en étant étudiant jésuite, vous étiez en lien avec tout ce monde-là?
GT : Ça n'était pas facile; je ne voulais pas soutenir l'un ou l'autre groupe, mais je voulais tout simplement suivre ce qui se passait et rester à jour dans ce processus qui faisait partie de l'histoire de mon pays. De fait, petit à petit, les jeunes éthiopiens apprenaient que j'étais jésuite parce que je disais lors des rencontres : « Moi, je suis le Christ, avec les opprimés; il était libérateur, je suis libérateur. » Il faut dire que la théologie de la libération était très forte à ce moment-là à Montréal, en particulier à la faculté de théologie.
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| À Addis-Abeba, l'ancien et le moderne se côtoient. |
PB : Votre vocation religieuse a-t-elle été menacée à un moment ou l'autre? C'était sûrement difficile de vivre ces tensions. Est-ce qu'un tel climat n'était pas dangereux pour votre vocation?
GT : Non, ma vocation n'était pas menacée mais peut-être mon identité. Comme je donnais beaucoup de temps à des gens qui étaient en difficulté, je ne me consacrais pas suffisamment à mes études. Cette angoisse devant ce qui se passait dans mon pays, et la tension entre les études que je devais faire - ce pour quoi j'étais à Montréal - et mes activités en lien avec la diaspora éthiopienne, tout cela me déchirait. Je me disais : « je ne suis pas le jésuite que je devrais être ». Chaque fois que j'avais des doutes, j'allais voir l'un ou l'autre confrère jésuite et il était tout étonné devant mes appréhensions. On me disait en somme : « Tu n'as pas à devenir un `docteur cinq étoiles`! » Et de fait, plusieurs voyaient en moi un vrai jésuite et ils m'encourageaient à continuer. Chaque fois que j'étais découragé, on trouvait des arguments pour me dire que j'avais tort de m'inquiéter et que je devais poursuivre mon cheminement.
PB : Vous avez été ordonné prêtre en 1983. Qu'est-ce que ça représentait pour vous, à ce moment-là, le sacerdoce? Comment voyiez-vous votre rôle comme prêtre, comme prêtre africain?
GT : Mon expérience à Montréal a été très riche, du point de vue pastoral, en particulier avec la communauté étudiante. J'étais lié à l'aumônerie de l'Université Concordia, puisque c'est la première université que j'ai fréquentée en arrivant au Canada. Puis j'ai continué plus tard à collaborer avec l'aumônerie de l'Université Laval. Quand j'ai été ordonné prêtre, on m'a demandé d'être aumônier de Concordia pendant un an pour donner un répit au prêtre jésuite qui travaillait là. Je suis donc devenu aumônier universitaire et ça m'a fait grandir beaucoup : j'ai apprécié le fait que les gens étaient très ouverts avec moi et je puis dire que j'avais une facilité de contact avec les jeunes. On a dit que j'avais apporté une « touche » particulière durant mon engagement là-bas.
PB : C'était une bonne expérience de prêtre, cette aumônerie universitaire à Montréal, mais, dans votre esprit, aviez-vous été ordonné prêtre pour l'Afrique? Aviez-vous l'espérance de retourner en Afrique après votre ordination?
GT : Je n'ai jamais pensé autrement : je voulais retourner en Afrique puisque pour moi c'était clair que la Compagnie de Jésus devait aller vers ceux et celles qui étaient opprimés. Et je me disais que même si je n'allais pas en Éthiopie, j'irais ailleurs en Afrique.
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| Les habitations traditionnelles éthiopiennes en campagne : les toukouls |
PB : C'était difficile, pour vous à ce moment-là, d'aller en Éthiopie?
GT : C'était difficile car il semble bien que j'avais « un mauvais dossier » aux yeux du gouvernement éthiopien communiste de l'époque. Au moment de mon ordination, on m'a refusé le renouvellement de mon passeport et j'ai été sans passeport pendant 3 ans. Pourquoi ça m'est arrivé? Ça n'est pas parce que j'avais dit publiquement ou écrit des choses contre mon pays, mais parce que c'était clair que je n'avais pas soutenu le gouvernement quand il avait demandé, de temps à autre, d'appuyer ses politiques. Et comme on envoyait notre passeport à Washington pour le renouvellement - il n'y avait pas d'ambassade à Ottawa à cette époque - comme aussi on renouvelait le passeport pour un an seulement, on faisait patienter ceux qui n'étaient pas bien vus. Une fois, j'ai dû attendre onze mois avant que mon passeport me revienne! Je ne voulais pas devenir immigrant au Canada car je ne voulais pas rester au Canada; je voulais retourner en Afrique.
PB : Vous étiez apatride, jusqu'à un certain point.
GT : Ça a pris dix ans avant de me résoudre à demander un statut d'immigrant au Canada. Je devais trouver un moyen de débloquer ma situation. C'est alors que j'ai pu, étant devenu Canadien, non pas tout de suite retourner en Afrique - et certainement pas en Éthiopie qui ne voulait même pas m'accorder le passeport - mais aller à Rome pour travailler avec les immigrants et les réfugiés là-bas.
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| La maternelle d'une école fondée dans un quartier pauvre par sour Heruth, sour du P. Groum. |
PB : Parlons de cette étape intéressante de votre vie : votre engagement au service des réfugiés à Rome, en particulier des réfugiés éthiopiens, si je ne me trompe.
GT : C'était quelque chose auquel je n'avais jamais pensé; c'est arrivé comme ça. Le Provincial de l'époque, le père Bernard Carrière, était revenu de la Congrégation générale à Rome et le père Général lui avait demandé ce que je faisais. Le P. Carrière avait été étonné que le Général lui pose cette question à mon sujet. C'est qu'il portait une préoccupation à cause du grand nombre d'immigrés éthiopiens à Rome.
Pourquoi étaient-ils nombreux? C'est simplement à cause de cette relation historique qui remontait à l'occupation italienne de l'Éthiopie. L'Italie sentait peut-être qu'elle avait une sorte de dette envers les Éthiopiens; les Italiens avaient aussi acquis une bonne opinion du peuple éthiopien, considérant qu'il était fait de bons travailleurs et de gens qui pouvaient s'accommoder de la culture italienne. Ainsi, alors que plusieurs pays dans le monde chassaient les immigrants « illégaux », l'État italien n'a jamais cherché à renvoyer chez eux les Éthiopiens. C'était une politique de laissez-faire, sans pourtant les soutenir concrètement. Cette situation a été connue de plus en plus dans le monde et des réfugiés éthiopiens vivant dans divers pays, par exemple en Russie ou en Europe de l'Est où le gouvernement communiste les avait envoyés étudier, sont allés à Rome au lieu de rentrer chez eux.
Tous ces gens qui ne voulaient pas rentrer en Éthiopie - qui souvent étaient en désaccord avec le régime en place à Addis-Abeba - cherchaient asile dans un troisième pays; l'Italie est devenue un pays de passage... Et comme dans bien d'autres cas, l'attente durait des années. Le père Général connaissait plusieurs de ces réfugiés et il cherchait un jésuite pour s'occuper d'eux. Alors il a pensé à moi pour prendre en charge cet apostolat; j'étais alors le seul prêtre jésuite d'origine éthiopienne. Les jésuites italiens, eux, n'avaient pas le personnel pour cet apostolat. Le Père Kolvenbach a donc demandé à ce que j'aille à Rome, et c'est ce que j'ai fait!
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| Le P. Groum est supérieur de la communauté jésuite à Addis; ici il accueille un ami évêque. |
PB : Qu'est-ce que vous retenez de cette expérience?
GT : Ça été une expérience extraordinaire! Je suis entré dans la vie de milliers de gens. Je n'avais presque pas de ressources matérielles - nous offrions tout de même des vêtements et certains repas - mais j'étais surtout là, simplement, avec eux; je vivais ce qu'ils vivaient et je rêvais avec eux d'un avenir différent. La journée ne me suffisait pas : il y avait toujours quelqu'un qui voulait parler avec moi. Même quand j'allais dormir, on me réveillait! Ce furent deux ans et huit mois d'un apostolat - au début de ma vie de prêtre - qui m'ont marqué profondément.
PB : La prochaine étape de votre engagement s'est faite dans la ligne de la spiritualité ignatienne. Qu'est-ce qui a provoqué ce changement de direction de l'engagement social à l'apostolat spirituel?
GT : Après mon Troisième An, cette année de spiritualité que les jésuites font quelques années après leur ordination, j'ai demandé à faire des études à Toronto, en théologie pastorale. Durant l'entrevue, on m'a demandé pourquoi je ne choisirais pas plutôt la ligne de la spiritualité. J'ai accepté cette proposition et le Provincial du Canada anglais de l'époque, Bill Clarke, s'est dit heureux que je vive dans sa Province et m'a offert de payer mes études; mais il m'a aussi suggéré de vivre au centre de spiritualité de Guelph - ce qui pouvait être favorable pour mes études en spiritualité. Comme j'entreprenais un programme de maîtrise et qu'il n'y avait pas nécessité d'aller tous les jours à l'université, il disait qu'il pourrait assurer mon voyagement entre Guelph et Toronto et que je pourrais être d'un apport positif à la communauté de Guelph qui était réduite en nombre.
Le jour de mon arrivée à Guelph, alors que j'attendais qu'on m'indique ma chambre, un jésuite de l'équipe, qui était en fauteuil roulant me dit : « Tu vas étudier la spiritualité à Toronto alors que nous avons un programme de formation spécialisé en spiritualité ignatienne, ici, qui commence justement demain. Ne voudrais-tu pas faire ta formation avec nous? » J'ai accepté même si je n'étais pas de ces experts en spiritualité ignatienne ou responsables de centres de spiritualité qui formaient l'ensemble des participants à cette année de formation. On m'a accepté comme ça, tout simplement comme j'étais! En fait, je me suis aperçu que le travail d'accompagnement spirituel, c'est ce que j'avais beaucoup fait avec les réfugiés à Rome! Après l'année de formation, je suis resté à Guelph durant une année avec l'équipe d'accompagnement. Un autre jésuite m'a alors remplacé puisque j'avais bien hâte de rentrer en Afrique et que la porte s'ouvrait.
PB : Alors la porte de l'Afrique s'est ouverte.
[À SUIVRE.]
1L'occupation italienne a duré de 1936 à 1941.