Entrevue
Le père Nil Guillemette,
Cagayan de Oro, aux Philippines
Une entrevue de Pierre Bélanger, S.J.
Parmi les missionnaires d'Orient originaires de chez nous, il y a un homme bien réservé qui mérite pourtant qu'on le connaisse : c'est le père Nil Guillemette, qui, dans la discrétion, est engagé pleinement dans l'apostolat de l'éducation et l'apostolat intellectuel de la Compagnie de Jésus à Cagayan de Oro, une ville d'un demi-million d'habitants située au sud de l'archipel des Philippines.
Le BRIGAND s'est donné la peine d'aller le rencontrer sur place pour lever le voile sur sa « vie cachée ». À la lecture de cet entretien avec Nil Guillemette, vous serez encore plus convaincus - si c'était nécessaire - qu'il y a autant de manières d'être missionnaire jésuite qu'il y a de jésuites engagés dans l'apostolat international.

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| Le P. Nil Guillemette, professeur à Xavier University, Cagayan de Oro |
PB : Père Guillemette, situez-nous votre engagement à Cagayan de Oro : comment se fait-il que vous vivez ici votre engagement missionnaire?
NG : Je suis venu aux Philippines un peu par hasard après avoir été expulsé du Vietnam. Notre groupe de jésuites était allé à Rome pour faire un discernement communautaire et nous avons offert nos services au Saint Siège, comme saint Ignace l'avait fait au tout début de la Compagnie de Jésus. Notre discernement, qui a duré un bon mois, nous a fait comprendre qu'il n'était pas possible d'envoyer dans un seul pays l'équipe entière de professeurs et de pasteurs qui avaient été forcés de quitter le Vietnam. On a dû accepter de se séparer.
J'ai fait trois ans d'enseignement au Zaïre (devenu plus tard la République démocratique du Congo), mais je dois admettre que, pendant tout ce temps-là, mon cour était en Asie. Au bout des trois ans, j'ai demandé à mon supérieur si je ne pourrais pas aller dans un pays qui aurait besoin d'un spécialiste en Écriture Sainte. J'ai eu son accord et, après quelques moments d'hésitation entre les supérieurs, je me suis offert à la Province des Philippines. Quelques jours après mon arrivée, on m'a offert un travail de professeur d'Écriture Sainte à Manille où je suis resté 19 ans. Après ça, le Provincial des Philippines m'a indiqué que le département de sciences religieuses de notre centre universitaire, à Cagayan de Oro, avait besoin de renfort et j'ai bien sûr accepté de quitter la capitale pour venir au sud, dans cette « petite ville » (si on la compare à Manille!).
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| L'entrée de l'Université jésuite de Cagayan de Oro |
PB : Est-ce que la présence jésuite est importante, ici? Quel est le rôle de l'institution jésuite à laquelle vous êtes attaché?
NG : C'est une ouvre importante. Elle vient de fêter ses 75 ans; sa fondation remonte à un jésuite qui était l'archevêque du lieu. La situation de l'éducation dans cette région était bien pauvre; l'évêque voulait au moins mettre sur pied une bonne école secondaire; en quelques années, c'est devenu une université. C'est une école moderne et modèle; on s'y réfère maintenant dans le pays. Nous avons plus de 10 000 étudiants au collégial (le premier cycle de l'université) et entre 3000 et 4000 élèves au secondaire et au primaire.
Quant aux jésuites, nous ne sommes pas très nombreux : dans la région nous avons quelques paroisses et surtout la responsabilité du séminaire régional (pour la préparation des prêtres diocésains de cinq diocèses du sud). Il y a là environ 70 séminaristes et l'archevêque actuel considère que cette collaboration à la formation du clergé est un apport substantiel. Nous sommes une dizaine à être engagés au centre universitaire de Cagayan de Oro, mais seulement deux d'entre nous sommes professeurs.
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| Durant un cours de religion du P. Nil Guillemette |
PB : Parlez-nous donc un peu plus de la foi des jeunes Philippins que vous rencontrez.
NG : Il y a eu une enquête à ce sujet il y a deux ans environ et les résultats ont été surprenants; nous avons eu beaucoup de belles surprises. C'est vrai qu'il y a de la superstition dans la manière de vivre la foi dans ce pays, mais relativement peu. Il y a plus d'ignorance religieuse que de superstition, et on a pu identifier que « l'instinct religieux » est juste. On sent qu'il y a une longue tradition religieuse dans cette région du pays et les jeunes n'ont aucune difficulté à accepter que ça fasse partie de leur héritage. Il y a un respect fondamental de la religion. Il reste que c'est une minorité qui va à la messe régulièrement : souvent, dans les régions, les églises sont trop loin et il n'y en a pas beaucoup. Quant à savoir si les gens fréquent l'église par obligation, on peut dire que, culturellement, toutes les règles dans cette société philippine sont perçues plutôt comme des suggestions que comme des obligations. Pour les Philippins, une règle, c'est quelque chose qu'ils devraient observer, c'est un idéal.
PB : Ceci dit, vous avez tout de même l'impression que la foi est vivante dans le pays?
NG : Ah oui! Très vivante. On ne peut pas être Philippin sans être croyant; et la plupart sont catholiques. C'est 85% des gens qui s'affirment catholiques. C'est un pays où la foi est forte, dans toutes les religions d'ailleurs. Des gens indifférents, on n'en rencontre pas beaucoup. La sécularisation n'est pas très forte. Prenez la tradition très respectée de la « neuvaine de messes » dans les jours qui précèdent Noël : des foules de gens y participent. Le but spécifique de cette neuvaine est de préserver la foi catholique dans le pays. et je crois que ça marche!
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| La chapelle, bien en évidence à l'entrée de l'université |
PB : Vos élèves, ce sont des jeunes qui ont terminé le secondaire l'an dernier; beaucoup ont donc 16 ou 17 ans. Quels sont vos objectifs et les atteignez-vous?
NG : Un des objectifs de ce premier semestre, c'est de les faire entrer dans l'orientation fondamentale de notre institution. On explique le but de cette université qui est de former « des hommes et des femmes pour les autres ». Les gens savent que c'est une orientation religieuse catholique, même si parmi les étudiants il y a des musulmans et des protestants. Notre idéal est humaniste et il est présenté comme ça dès le début. Nous ne voulons pas seulement former des spécialistes mais plutôt, selon l'idéal ignatien, des personnes complètes. C'est pour ça qu'on fait comprendre aux jeunes qu'il faut aller au-delà de sa spécialité et aborder des choses dans une perspective humaine large. Je dois être inventif car je donne un cours « obligatoire » et quels jeunes de 16 à 20 ans aiment les obligations?
PB : Le caractère jésuite de l'institution est-il connu?
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| La résidence jésuite, au cour de l'université |
NG : Un peu, mais pas assez. Trois ou quatre fois par année nous nous présentons en groupe : à la messe du Saint-Esprit en début d'année, à la Saint-Ignace, à la graduation. Mais nous sommes trop peu nombreux pour que notre présence soit régulièrement perçue. Ce qui fait notre force, c'est qu'il y a un bon nombre de laïcs qui travaillent avec nous depuis plusieurs années et qui sont tout aussi « jésuites » que nous dans leurs manières d'agir et d'enseigner. Ils sont très fidèles à l'esprit de la Compagnie. Nous avons proposé certains programmes de formation pour eux, de la formation ignatienne. C'est un défi, car nous avons 530 professeurs. D'ailleurs, c'est un défi pour la Compagnie à travers le monde entier avec la diminution de nos effectifs. Jusqu'à quel point une poignée de jésuites peuvent-ils inspirer un grand nombre de laïcs avec leur idéal. Si on regarde par exemple ce qui s'est passé aux États-Unis dans nos grandes universités, on pourrait croire que nous avons failli à transmettre l'esprit jésuite; des gens nous le reprochent, avec raison je crois.
PB : J'apprenais que votre université forme beaucoup d'infirmières. qui s'en vont travailler un peu partout dans le monde. Est-ce un cas de conscience pour une université jésuite de préparer des jeunes gens à quitter leur pays? Participez-vous à l'exode des cerveaux?
NG : Le précédent recteur avait même fermé le département de nursing, refusant que notre vocation soit de préparer des gens pour le premier monde au lieu du tiers-monde. Devant la forte demande, l'école a été rouverte. C'est vrai que c'est une perte immense que tous ces talents qui s'en vont, mais par contre, pour chaque Philippin qui va travailler à l'étranger, il y a dix Philippins qui en bénéficient parce que les premiers envoient leur salaire pour permettre à leurs frères et sours d'avoir une éducation. Ça aide beaucoup de familles pauvres.
Il y a un autre aspect qu'on peut mentionner : celui-là n'est pas économique. Assez souvent, des femmes surtout se font « missionnaires ». Les infirmières sans doute mais aussi les « bonnes » ou travailleuses domestiques qui s'occupent de jeunes enfants dans des pays non-chrétiens ou des pays où la religion est peu présente. Ces femmes vont transmettre aux enfants leur foi, tout spontanément, à travers leur manière de vivre leur christianisme. Les enfants s'attachent à elles et il se fait ainsi un grand apostolat discret et difficile à évaluer, mais bien réel.
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| Le département de nursing forme des infirmières reconnues partout dans le monde |
PB : Comment une université jésuite comme celle-ci peut-elle aider les gens pauvres? Et vous, personnellement, qu'est-ce que vous avez fait pour les aider?
NG : Je me souviens d'un document du père Arrupe, notre ancien Général, qui répondait à certains jésuites qui se demandaient s'il ne serait pas logique de quitter nos institutions universitaires pas très proches des plus pauvres. Le père Arrupe répondait par la négative : votre rôle, insistait-il, est justement de donner une dimension sociale à votre enseignement. À ce moment-là, il y a d'ailleurs eu un effort véritable pour créer des fonds pour accueillir des étudiants sans ressources financières. À Manille, je me souviens qu'à l'Ateneo le recteur avait réussi à trouver des bourses pour 16% des étudiants et il visait 25%. Ici, le travail principal de notre recteur, le P. Balchand, c'est de trouver de l'aide financière pour les étudiants plus pauvres; il le fait en particulier auprès des anciens qui vivent aux États-Unis.
Quant à moi, je fais ce que je peux, en particulier grâce au soutien d'un beau-frère qui a certains moyens. À ma dernière visite je lui disais : « tu sais, avec la somme qui te permettrait d'aider un étudiant canadien à aller à l'université, tu peux aider 7 ou 8 Philippins ». Alors depuis ce temps-là, il me donne régulièrement 10 000 $. Cette année, j'aide 12 étudiants qui, autrement, ne pourraient continuer leurs études. Je cultive ce souci chez moi et j'essaie aussi de le communiquer à nos collaborateurs laïcs.
PB : Comment est-ce qu'on choisit parmi les nombreux étudiants qui viennent vous demander une bourse?
NG : C'est une bonne question. Quand j'ai commencé à recevoir des fonds de mon beau-frère, je suis allé voir la conseillère du service social, madame Charito Ferrer, qui recueille les demandes. Elle a formé un petit comité pour choisir les étudiants les plus nécessiteux. Je voulais que ça soit objectif, une aide pour des cas qui vraiment auraient à abandonner les études sans un appui immédiat, suite au décès d'un parent par exemple. De plus, je ne veux pas les rencontrer personnellement; je laisse ce travail au bureau de l'université dont c'est la responsabilité. Comme ça, on évite le favoritisme.
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| Une des classes du P. Guillemette |
PB : Il est temps d'aborder un deuxième aspect important de votre ministère. Vous êtes professeur bien sûr, mais on pourrait dire que vous êtes surtout un auteur.
NG : J'ai toujours été intéressé aux idées. Enfant, je lisais beaucoup; je m'intéressais à la fiction, à la littérature, à la beauté de la langue. En Ontario francophone, d'où je viens, j'ai gagné le concours provincial de français et c'est ce qui m'a permis d'aller au collège. J'ai continué à m'intéresser à ça et j'ai d'abord publié des poèmes au début de mon adolescence. En 2 ème secondaire, j'ai écrit un roman. sans aucune valeur, mais qui indiquait mon goût pour l'écriture. Et puis, j'ai écrit trois pièces de théâtre. Et, dans un moment de lucidité, j'ai détruit toutes ces ouvres de jeunesse tout en continuant à cultiver mon goût de l'écriture.
Alors que j'étais en philosophie, au collège, j'ai découvert la Bible. Je faisais partie de mouvements religieux déjà depuis longtemps, mais là, j'ai découvert la beauté littéraire de la Bible. Ont alors convergé mon intérêt pour la littérature en général et celui pour la littérature biblique. C'est ainsi qu'une fois entré dans la Compagnie de Jésus, j'ai d'abord pensé que je pourrais enseigner la littérature française; j'y voyais une manière d'introduire les étudiants à la beauté. De plus, en choisissant les auteurs et les textes à étudier, on peut les influencer pour qu'ils s'intéressent à la littérature de qualité. En régence, au collège du Sacré-Cour à Sudbury, j'ai constaté que les pères Garant et Davis - décédés maintenant - avaient une grande influence par leur enseignement de la Bible, qu'ils rendaient très accessible. Ça m'a ouvert des horizons : j'ai pensé que je pourrais aussi faire carrière dans l'enseignement biblique. Je me suis alors mis à l'exégèse. J'ai accepté d'être envoyé à l'Institut biblique de Rome et ça m'a conduit à être professeur d'exégèse.
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| L'auteur à l'ouvre dans sa chambre |
Je me suis mis à enseigner au Grand Séminaire, au Vietnam, mais je me suis aperçu que les notes que les étudiants prenaient étaient bien loin de ce que je leur présentais; je me suis dit que je devais publier mes propres notes pour que mon enseignement soit plus clair. C'est comme ça que j'ai commencé à écrire : des livres sur la Bible, des commentaires accompagnés de questions religieuses, des éléments qui pourraient servir de points de départ pour une homélie, ou simplement pour aider un chrétien à réfléchir après avoir lu un passage biblique.
Un jour, je causais avec un séminariste; nous avions l'habitude de partager des rêves. Il m'a dit « on devrait écrire un livre de contes ». On s'est lancé et ça a été le début de ma série de « God Tales », des « contes de Dieu ». C'était un peu risqué de m'aventurer sur ce terrain car j'avais déjà une certaine réputation comme exégète; alors, commencer à écrire de la fiction risquait qu'on me prenne moins au sérieux! Certains confrères d'ailleurs disaient derrière mon dos : « il pourrait écrire des commentaires bibliques et là, il écrit des contes! ». Je pouvais répondre : « Qui est le plus grand exégète de l'histoire? C'est Jésus-Christ puisque que le prologue de Jean nous dit qu'il a fait l'exégèse de Dieu. Et qu'est-ce qu'il a fait, Jésus, pour « expliquer Dieu »? Il a raconté des histoires, les paraboles en particulier; alors j'ai suivi son exemple! ». Rétrospectivement, quand je regarde ça, je m'aperçois que j'alliais mes trois grands amours, la Bible ou la Parole de Dieu d'une part, ensuite la fiction et enfin la beauté de la langue ou de la littérature. Maintenant que j'arrive au crépuscule de ma vie, j'ai 73 ans, je m'aperçois que l'ouvre principale de ma vie aura été d'écrire de la fiction pour Dieu, les « God Tales »; je crois que c'est la meilleure contribution que j'aie pu faire. J'avais 54 ans quand j'ai publié mon premier recueil de contes; c'est venu assez tardivement, mais j'ai été confirmé dans ce ministère de l'écriture : c'est ma destinée. J'ai écrit plus de mille contes jusqu'à maintenant! Je me dis que je peux mourir en laissant une ouvre que j'ai faite pour Dieu et qui a un certain retentissement, je crois, puisqu'on commence à publier des traductions dans diverses langues. J'écris par ailleurs des pistes d'homélie pour un public plus restreint; mais ce sont les contes qui dominent.
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| Quelques-uns des ouvrages des « Contes de Dieu » de Nil Guillemette |
PB : En quoi consiste un conte de Dieu? Pouvez-vous nous donner un exemple?
NG : C'est le genre littéraire qu'on appelle en anglais « short story ». C'est plus qu'une anecdote; on pourrait dire que c'est un court roman. Mon but s'approche de celui de Jésus qui proposait des paraboles. Je veux enseigner quelque chose : c'est un instrument didactique.
Un exemple : celui-ci s'appelle « coucher de soleil ». Tout se passe en quelques secondes. Un homme, Franck, prend une gorgée de café et, comme si le temps se figeait, il se rappelle un poème étudié au collège qui évoquait le vide qu'un être peut ressentir à la fin de sa vie, celui d'avoir l'impression qu'il n'a rien fait de remarquable. Notre ami Franck s'aperçoit que c'est sa propre vie que ce poème décrit, celle d'un homme qui s'approche de la vieillesse - il est dans la soixantaine - et qui a été médiocre. À cet instant, il prend conscience que c'est bien son cas. Or, son épouse souffre d'Alzheimer et les gens de son entourage l'encouragent à la « placer » dans une institution pour pouvoir mieux profiter des dernières années de sa vie. Sa décision était pratiquement prise en ce sens, mais alors, dans cet instant de lucidité sur sa vie, il se dit : « je suis chrétien; est-ce que ça ne serait pas enfin le moment de faire quelque chose de beau, de grand, pour Dieu? » Il prend alors la décision de prendre soin de sa femme. Ça semblera un sacrifice absurde pour les gens qui le connaissent, on pourra dire qu'il « perd son temps », mais au fond de lui-même il aura retrouvé le temps perdu. car il aura enfin fait quelque chose pour Dieu. Laissant sa tasse de café sur le comptoir, il quitte la pièce précipitamment. Quelqu'un lui demande s'il est en retard pour un rendez-vous. Et Franck de répondre : « en retard, oui; mais pas encore trop en retard! ». Et ça se termine comme ça. Le lecteur peut alors réfléchir sur sa propre vie et se rendre compte qu'il n'est pas trop tard pour changer, pour faire mieux.
PB : Si les contes sont votre principale contribution comme auteur, vous produisez aussi des essais théologiques. Parlez-nous de ce tout autre type d'écriture.
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| Nil Guillemette écrit des commentaires bibliques et des ouvrages de vulgarisation théologique. |
NG : J'ai publié une première collection d'essais théologiques il y a une dizaine d'années. Mon but est de faire face à des « problèmes » que les gens rencontrent en lisant la Bible. Par exemple, que penser des « massacres », ces textes où on nous présente Dieu comme exigeant de son peuple qu'il en massacre un autre? S'appuyer sur la volonté de Dieu pour attaquer et même éliminer un peuple, c'est quelque chose d'immoral! Alors, comment Dieu, source de toute moralité, aurait-il pu commander quelque chose d'immoral? Dans ce que j'avais lu auparavant, je considérais ou bien qu'on escamotait la difficulté, ou qu'on l'excusait, ou qu'on apportait des arguments inacceptables comme « Dieu est maître de la vie, il peut bien demander ce qu'il veut! ». Je trouvais que c'était une solution absurde.
Je me suis attaqué à ce problème. Je propose de prendre conscience que dans les civilisations occidentales, nous avons tendance au littéralisme devant les textes de la Bible. Prenez le sermon sur la montagne, que nous considérons comme base fondamentale du christianisme, c'est rempli de métaphores. Si on l'aborde de manière littéraliste, c'est une suite de conseils exagérés. Mais, de fait, il s'agit là d'un langage poétique et métaphorique. Alors on comprend que c'est dans des images littéraires qu'on a voulu faire sentir que Dieu et sa volonté l'emportait sur tout. Une autre question que j'ai abordée, c'est le supposé antiféminisme de saint Paul, ou encore l'affirmation qu'il fait de la supériorité du célibat sur le mariage. J'ai aussi osé poser la question : est-ce que Dieu est du côté des pauvres?
PB : Alors, tous ces écrits, les contes comme les essais, en quoi est-ce que ça sert le peuple et l'Église des Philippines. En quoi est-ce un travail missionnaire?
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| À table avec des séminaristes philippins |
NG : Mon souci principal c'est, comme disait saint Ignace, d'aider les âmes. Je suis plus préoccupé par la pauvreté des âmes, par la situation des gens qui n'ont que peu de foi et souvent pas d'espoir. Alors je me demande comment je peux aider les gens à découvrir le beau côté des choses et en particulier à découvrir Dieu dans leur vie. J'ai aussi un souci pour les prêtres qui ont à prêcher toutes les semaines, et même tous les jours; comment leur donner de la matière qui puisse intéresser les gens, nourrir leur foi. Il y a beaucoup d'ignorance, des images défigurées de Dieu qui persistent et qui, paradoxalement, sont nourries par certaines approches de la Bible et parfois par la liturgie elle-même.
C'est vrai que je suis un « missionnaire » qui travaille dans un pays catholique, mais il y a peu de spécialistes de la Bible ici. À l'université, je contribue à la formation chrétienne de base des jeunes. Et au Grand Séminaire, il n'y a jamais assez de personnel pour la formation biblique des prêtres. On peut dire également qu'ici, aux Philippines, il y a une forte demande pour le soutien de la foi des croyants. Et par l'écriture, je rejoins encore plus de monde.
PB : J'ai ouï dire que vous portez une attention à la santé de votre corps?
NG : Quand je suis arrivé dans ce pays, j'avais 45 ans et je n'avais jamais rien fait pour entretenir ma santé. J'avais toujours été bien mais tout à coup, à cause de la grande chaleur, je me suis senti anéanti. Je me suis dit bien humblement que si ma vie spirituelle n'est pas toujours fantastique, je pourrais peut-être au moins compenser la qualité par la quantité! Alors, si je peux servir le Seigneur 20 ans de plus, ce sera une contribution!
Et puis, pour dire vrai, j'aime la vie. Je m'inspire du témoignage d'un vieillard de notre communauté, le père Ledesma, qui était toujours alerte. Il avait 94 ou 95 ans quand je lui ai demandé, un peu en blague : « est-ce que vous voulez vivre jusqu'à 100 ans? » Et lui de répondre : « YES » avec une fougue remarquable! De fait, il est à mort à 102 ans.
PB : C'est une manière de conclure sur vos perspectives d'avenir?
NG : Mon avenir, je le vois aux Philippines. J'aime les Philippines, c'est mon pays d'adoption; je me sens à l'aise ici. Nous avons un petit cimetière dans cette ville et je sais que j'y ai déjà ma place! Les Philippins, c'est un beau peuple, c'est facile de les aimer : ils sont généreux, souriants, artistes. On dit qu'ils manquent de discipline mais pourquoi regarder le mauvais côté des gens quand ils en ont de si beaux? Alors je me vois très bien vieillir ici et si je pouvais servir le Seigneur ici pendant encore des années, j'en serais tout heureux.
On peut rejoindre le P. Guillemette par le Bureau des Missions jésuites.