TAÏWAN
Le frère Gérard Aubin
Une vie donnée au service de la mission chinoise à Taïwan
par Pierre Bélanger, S.J.
Le BRIGAND a eu l'occasion, de temps à autre, de mettre en relief l'apport remarquable de certains frères jésuites. Pensons au F. Mathurin Charlot en Haïti dont on a des nouvelles régulièrement. Souvenons-nous aussi du F. Louis-Joseph Tremblay, de Cebu aux Philippines, dont nous avions tracé le portrait en 2008. Une visite à Taïwan, l'automne dernier, m'a permis de passer de bons moments avec un autre de nos frères, âgé certes, mais toujours actif dans sa vocation missionnaire.
C'est le frère Gérard Aubin , 88 ans, de la communauté jésuite attachée à la paroisse de la Sainte-Famille, à Taipei, la capitale de Taïwan. Le frère Aubin a quitté le Québec pour la première fois en 1952. Si l'on prend en compte le nombre d'années en service sur cette île de Formose, il est certainement le missionnaire étranger qui a le plus d'ancienneté, étant arrivé à Taipei dès 1953.
Avec la simplicité et la générosité qui le caractérisent, il nous raconte l'histoire de sa vie, sa vie donnée à la mission chinoise, oui, mais plus encore sa vie donnée au Seigneur.
De la ferme au petit séminaire
Gérard Aubin : Je suis né à Upton le 11 mai 1921. Mon père s'appelait Hervé, ma mère, Émilia Thibault. Mes parents étaient très chrétiens; nous vivions à la campagne, mais tous les dimanches nous allions à la messe au village. Mon père était cultivateur. Nous étions quatre enfants : j'ai une sour plus vieille que moi, puis je suis l'aîné des garçons.
J'ai toujours été attiré par ce qui se passait à l'église. Je me souviens que dès l'âge de 7 ans, j'avais préparé, à la maison, une petite table pour faire les prières et pour « dire la messe », avec une feuille de journal que je découpais pour faire une chasuble! J'allais à l'école, qui était juste à côté de chez nous, mais c'était une école de rang où seulement trois familles envoyaient leurs enfants. On pourrait dire que ça n'était pas une école forte!
À LA BARATE À CRÈME GLACÉE
À l'âge de 13 ans - j'étais en troisième année - papa m'a dit : « Tu vas laisser l'école, et tu vas venir m'aider sur la ferme. » Pour un cultivateur, l'ouvrage ne manquait pas. J'ai fait ce que mon père me demandait, mais j'avais toujours en tête la question : « Quand est-ce que je pourrai quitter la maison pour avoir une soutane? » Un Frère des écoles chrétiennes est venu visiter la paroisse; j'ai demandé à papa d'aller le rencontrer, mais il n'a pas été d'accord. J'avais l'impression d'avoir perdu ma chance de m'engager dans la vie religieuse.
Un bon jour, environ trois ans plus tard, monsieur le vicaire à qui je m'étais déjà ouvert sur mon intérêt pour les ordres, est venu me voir. Il m'a demandé : « As-tu encore l'intention d'être prêtre? » J'ai répondu que oui, mais que c'était impossible car mon père n'avait pas d'argent pour me faire instruire. Pour dire vrai, nous étions très pauvres. Le vicaire m'a répondu : « Garde espoir, j'ai un ami qui va pouvoir t'aider. Tu n'auras pas à payer pour aller au Séminaire de Saint-Hyacinthe. » Comme j'étais content! J'entrais au séminaire!
Pierre Bélanger : Un collège classique, ça a dû vous paraître passablement différent de tout ce que vous aviez connu jusque-là.
GA : Oui, je me souviens d'avoir reçu la liste des règlements; c'était très strict. En fait, la vie au Séminaire de Saint-Hyacinthe, à cette époque, c'était une sorte de pré-noviciat: les rangs, le silence, les maîtres de salle sévères. Et puis, j'avais 17 ans et j'étais avec des jeunes de 12 ans. J'étais grand.trop grand! J'ai fait un an de latin : c'était trop difficile. Je faisais plein de fautes en français aussi.
PB : En fait, vous n'aviez pas les bases nécessaires pour être au collège.
Une inspiration : entrer chez les jésuites
GA : Je suis tout de même passé à la 2 e année. Au premier semestre, je m'en suis tiré, mais à partir du 2 e semestre, les maux de tête ont commencé. Mon père spirituel m'a dit : « Gérard, le cours classique dure huit ans, puis il y a quatre ans de théologie au moins. Ta santé n'est pas très bonne. Alors, à ton âge, je te conseille de rentrer dans une communauté religieuse, chez les frères, mais dans une communauté où il y a des frères et des pères. » (à cause de mon désir initial d'être prêtre).
AU TEMPS DE LA BELLE JEUNESSE
Pendant les vacances, le supérieur du séminaire a écrit à mon père et lui a dit qu'il ne me reprenait pas à cause de ma santé. Papa m'a demandé ce que j'allais faire et je me souviens que je lui ai répondu : « Je rentre chez les jésuites ». En fait, ça a été une sorte d'inspiration; je ne connaissais pas les jésuites. J'avais entendu parler bien sûr des Martyrs canadiens, mais je ne savais pas qu'ils étaient jésuites! J'ai tout de même cherché l'adresse des jésuites, à Montréal, et j'ai pris rendez-vous avec le P. Gérard Goulet, le Maître des novices.
PB : Le père Goulet vous a accueilli et reçu tout de suite comme novice?
GA : Pas tout à fait; je me souviens que je l'ai demandé à la porterie. Il s'est présenté : il avait un beau sourire. Je lui ai dit mon désir d'être frère chez les jésuites. À cette époque, les candidats frères pouvaient entrer n'importe quand durant l'année, selon leurs disponibilités. Il m'a dit : « Apportez des vêtements pour 6 mois; après, on se charge de vous ». Deux semaines plus tard, le 15 octobre 1941 au matin, je prenais le train. Ma mère pleurait comme une madeleine. Je me souviens que je lui ai dit comme ça : « Je t'aime, mais le Seigneur m'aime et il m'a pris dans ses bras! » J'ai embrassé maman et, hop!, à la gare : pas une larme. Je n'ai pas regardé en arrière, comme l'évangile nous dit de faire.
EN SERVICE À LA FERME
Au Sault-au-Récollet, je me suis dit en arrivant, en voyant le grand escalier : « me voilà chez moi! » Le Maître des novices m'a accueilli; le frère Jolin m'a conduit à ma chambre et m'a dit : « Vous êtes le 9 e postulant et il y a déjà 26 novices ». On était nombreux, à l'époque. Bientôt, ce fut la « prise de soutane ». Ça s'est fait le matin de Pâques en 1941. J'étais si heureux : j'avais une vraie soutane sur le dos!
PB : Vous y songiez depuis l'âge de 7 ans; on peut dire que votre vocation avait été enracinée dans votre enfance et que vous aviez toujours cultivé votre intérêt pour la vie religieuse. Vous avez donc de bons souvenirs de votre noviciat et du temps que vous avez ensuite passé au service de la communauté du noviciat?
GA : De très bons souvenirs. J'ai compris que même si je n'avais pas beaucoup d'instruction, ce qui comptait pour le Seigneur, c'était l'amour et la prière. Et ça, je n'en manquais pas! Après mes voux, on m'a assigné à la ferme, avec le frère Cantin, durant un an et demi si je me souviens bien. Nous étions durant la guerre. En 1944, je suis allé donner un coup de main à la Maison provinciale puis je suis retourné à la ferme. Les frères Cantin, Bédard et Roussel s'occupaient des vaches; j'ai suggéré d'avoir un poulailler dont je me suis occupé pendant deux ans.
Se donner à la mission chinoise
PB : Jusqu'à maintenant, rien dans votre histoire n'indique que vous alliez devenir missionnaire et passer la plus grande partie de votre vie avec les Chinois.
GA : Eh bien!, j'avais tout de même parlé de ça aux supérieurs, de temps à autre. C'est que le frère Léon Fontaine, qui avait passé 18 ans en Chine et qui avait dû revenir à cause de sa santé, était lui aussi originaire d'Upton. Je m'étais dit que je pourrais peut-être, en un sens, le remplacer là-bas. J'en parlais donc et je me souviens qu'un 1 er janvier, un confrère m'avait dit : « Va souhaiter la Bonne Année au père Provincial et fait ta demande pour la Chine. »
EN ALLANT AU MARCHÉ, À TAIPEI
On était en 1949, je crois, et donc la Chine était fermée. On avait commencé à expulser les missionnaires sous le régime communiste qui s'installait. En attendant, on m'a envoyé, de 1950 à 1952, à la Résidence des jésuites, à Québec, pour m'occuper de la maison. J'allais de temps en temps à la Procure des missions de Québec, pour entretenir mon élan missionnaire; j'y rencontrais des missionnaires de passage ou de retour de Chine. Un bon jour, je reçois une lettre du Père Général annonçant qu'avec le père Marcel Legault, j'étais accepté à l'école de langues aux Philippines pour apprendre le chinois. À ce moment-là, on croyait qu'on pourrait bientôt retourner en Chine et c'est finalement aux Philippines qu'on allait se préparer.
Je me souviens du voyage : de Montréal à Toronto, à Vancouver, à Los Angeles. Puis 18 jours en mer durant lesquels mon compagnon, le P. Legault, m'enseignait l'anglais.
PB : Dix-huit jours pour apprendre l'anglais, ça n'est pas beaucoup!
GA : C'était sans doute plus facile à apprendre que le chinois! Durant la première année, à l'école de langues, on se servait de la romanisation (les sons des mots chinois étaient écrits avec des lettres occidentales). Mais ensuite, il fallait apprendre les caractères. En fait, je n'ai fait que la 1 ère année car après ça, le supérieur, le P. Desautels, m'a dit : « Après cette année d'études du chinois, vous en savez assez pour faire les achats au marché. » On pourrait dire que mon chinois n'a jamais été bien riche, mais c'est vrai que je me suis débrouillé.
PB : Mais, n'allons pas trop vite. À partir de 1953, vous êtes donc venu vivre ici à Taïwan.
GA : C'est exact. J'ai occupé tous les postes que les frères occupaient traditionnellement : entretien général, sacristain, responsable de la lingerie, adjoint du ministre (celui qui a la responsabilité matérielle de la maison), responsable des employés. Je l'ai fait surtout en lien avec la paroisse dont nous étions responsables, la Sainte-Famille, en particulier à partir de 1963 quand on a construit la nouvelle église, celle qu'on a ici maintenant.
Quand je suis parti du Canada, en 1952, c'était pour le reste de ma vie. Les gens de ma famille ne s'attendaient pas à me revoir. Ils m'avaient toujours appuyé; ils étaient contents de me voir missionnaire, même si j'avais dû les quitter pour toujours. Même mon père, au fond, avait désiré que je sois prêtre. Eh bien!, 15 ans après mon départ, en 1967, les choses avaient changé et j'ai eu l'occasion de retourner voir les miens. Maman était alors dans un foyer tenu par des religieuses. Elle leur avait dit : « Comme je voudrais voir mon Gérard cinq minutes avant de mourir! Mais je sais qu'il est missionnaire et qu'il ne reviendra pas. » Alors, un jour, la supérieure lui annonce : « Madame Aubin, vous avez de la grande visite aujourd'hui ! » Je me souviens que ça a été un moment fort. Je l'ai visitée quelques fois durant mon séjour au Québec et, la dernière fois, elle m'a dit : « Gérard, prends bien soin de ta santé. Je sais que ton cour n'est pas ici au Canada. Va auprès de tes petits Chinois. » Puis elle m'a fait un beau sourire. Elle était heureuse et je suis reparti heureux.
AVEC L'ANCIEN GÉNÉRAL,
LE P. KOLVENBACH
Le soutien de l'Esprit-Saint
PB : Mais, dans les années qui ont suivi, les choses n'ont pas toujours été faciles pour vous.
GA : C'est vrai. J'ai senti que ma vie spirituelle était moins vivante. J'avais beaucoup de travail et j'avais aussi parfois l'impression de ne pas être compris par les supérieurs. Au point qu'en 1978, j'ai demandé de pouvoir retourner respirer un moment au Canada; j'avais l'impression que j'allais devenir fou. Je n'ai pas eu la permission tout de suite; j'ai dû attendre un an.
En arrivant à Montréal, ma nièce me dit : « Mon oncle, il y a un grand congrès charismatique international au stade olympique. Est-ce que vous aimeriez y aller? » J'ai tout de suite dit « oui ». C'est durant ce congrès que j'ai fait l'une des expériences spirituelles les plus fortes de ma vie. Après l'une des conférences, j'ai dit à une religieuse : « J'aimerais qu'on m'impose les mains ». Je me suis dirigé vers un prêtre et je lui ai dit : « Mon père, je viens de Taïwan où je travaille comme missionnaire; mais ma fournaise est morte. » Il m'a dit : « Revenez à 7 h ce soir et je prierai avec vous. » Il a prié; nous avons prié ensemble. Et le samedi soir, après la communion, je me suis senti comme tout changé. À la fin de la messe, une religieuse m'a regardé et m'a dit : « Frère Gérard; mais que tu es beau ! » J'avais été transformé par la présence du Saint-Esprit.
PB : Vous aviez donc dû vous rendre au Canada pour raviver votre flamme, pour retrouver de l'énergie apostolique. Mais tout n'a pas été plus facile, dans votre travail à Taïwan, à votre retour.
GA : J'avais entendu dire que le Provincial voulait m'envoyer au centre de l'île, à Hsinchu, un endroit que je n'aimais pas vraiment. Mais, après cette messe au Congrès, j'ai prié et j'ai dit au Seigneur : « Seigneur, je suis tout à vous ». Et j'ai arrêté de penser aux inconvénients de mon déménagement éventuel en dehors de Taipei. Quand je suis revenu à Taïwan, j'ai dit au supérieur : « Merci, mon Père, de m'avoir changé de communauté ». Et je me suis mis à travailler pour faire de la maison et de l'église, là-bas, des endroits magnifiques.
J'ai été ensuite nommé infirmier, à notre infirmerie, à Taejon. Ça m'inquiétait parce que je ne connaissais rien aux médicaments. Mais le Provincial d'alors me disait : « Dites-vous que c'est Jésus que vous allez soigner ». Ça m'a beaucoup aidé. Je suis resté à l'infirmerie durant deux ans et, alors que j'étais découragé quand j'avais été nommé à cet endroit, j'ai trouvé ça dur de partir. Je m'étais attaché aux malades. J'avais le soutien du Seigneur; j'avais été renouvelé par l'Esprit-Saint.
PB : Vous êtes donc revenu à Taipei en 1983.
GA : C'est à cette époque que j'ai pu parler au supérieur du P. Émilien Tardif, un missionnaire du Sacré-Cour très connu dans les milieux charismatiques au Canada et dans plusieurs pays. Je l'ai fait venir ici pour animer des rassemblements charismatiques. Ça m'avait tellement fait du bien quand, en 1979 au Canada, j'avais fait cette expérience. Je l'ai fait venir deux fois, de fait, et nous avons réuni de bonnes assemblées.
DANS LE GROUPE DE PRIÈRE CHARISMATIQUE
Depuis ce temps-là, je continue de participer à un petit groupe de prière charismatique, ici à Taipei. Nous ne sommes pas très nombreux, entre 20 et 50 personnes habituellement, mais cela m'aide beaucoup, ça m'apporte la paix.
Quand j'ai eu des difficultés, par exemple quand j'ai ressenti de l'incompréhension de la part d'un supérieur ou d'un autre, quand j'ai éprouvé une fatigue qui me poussait au découragement, j'ai prié et je me suis souvenu de la force que j'avais ressentie lors de mes rencontres avec le P. Tardif. Il avait insisté pour dire qu'il faut demander pardon pour tous ceux qui ont des difficultés et qui ne trouvent pas Dieu. Alors, me rendant compte que mes difficultés m'avaient éloigné du Seigneur, je lui ai demandé pardon. Et j'ai retrouvé la paix.
À L'HÔPITAL, SOUTENU PAR
SA FOI ET SES PROCHES
Une autre fois, en 1993, j'ai eu des malaises intestinaux. Je suis allé à l'hôpital pour des examens. Résultat : cancer des intestins! Je suis entré à l'hôpital le samedi pour être opéré le mercredi suivant. J'ai demandé l'onction des malades et j'ai prié. J'ai dit au Seigneur : « Seigneur, demain je vais être opéré; prenez donc ma place. Je vous demande de ne pas avoir peur. » Et j'ai retrouvé le calme. Juste avant de rentrer dans la salle d'opération, un confrère m'a béni. Après quelques jours à l'hôpital, je suis sorti : il n'y avait plus aucune trace de cancer!
Servir encore, selon la volonté de Dieu
PB : Vous avez maintenant 88 ans. Comment entrevoyez-vous le temps qu'il vous reste à vivre? Vous pensez demeurer ici, à Taïwan, et y trouver votre bonheur?
GA : Je rends encore service selon mes capacités, surtout à la sacristie de notre église de la Sainte-Famille, une paroisse très active où nous avons six messes en fin de semaine. Je dois beaucoup me tenir debout et mes jambes ne sont plus ce qu'elles étaient. Il y a beaucoup de travail, en particulier pour les jours de fête et la Semaine Sainte. Je suis attaché aux paroissiens. De fait, ça fait cinq ans que je n'ai pas pris congé! Je vis maintenant avec des jésuites chinois; il n'y a presque plus de missionnaires étrangers. Je suis aussi, depuis plusieurs années, ministre de la communion. C'est un ministère qui me fait participer encore plus à la vie de la paroisse et j'en suis très heureux.
LE MINISTRE DE L'EUCHARISTIE,
DANS « SA » SACRISTIE.
En somme, je veux terminer ma vie ici; je n'ai pas l'intention de retourner au Canada où je me sens plus étranger qu'ici. Je me souviens que la dernière fois que je suis allé au Canada, j'avais hâte de revenir « chez moi », ici à Taïwan. Je rends des services à la communauté jésuite et à la communauté paroissiale. Je suis prêt à rendre service tant que je le pourrai. C'est le Seigneur qui décide. Le médecin m'encourage à me reposer, mais l'important pour moi, c'est de continuer à servir. Mon cour est ici, avec les Chinois. En fait, maintenant, je suis sûrement à moitié Chinois!