Un été haïtien
ANDRÉ BROUILLETTE, S.J., AVEC UN GROUPE
DE JEUNES À BALAN
Ah! que j'aimerais partager avec les lecteurs du Brigand les visages, les horizons et le quotidien de cet été haïtien! N'étant ni peintre ni cinéaste, ce sont des paroles (et quelques photos!) que j'ai à offrir pour guider notre promenade et notre contemplation.
C'est quatre ans après la fin de ma régence au Grand Séminaire de Port-au-Prince que je suis retourné en Haïti. Quatre années pendant lesquelles et le pays et moi-même avons changé. J'avais quitté un pays gouverné par intérim, à l'aube d'une saison de kidnappings, se relevant péniblement des soubresauts du départ du président Aristide. J'avais aussi quitté ce pays alors que j'étais un « scolastique » jésuite, fraîchement admis aux études de théologie. Quatre années ont donc changé le pays, avec un gouvernement élu, de nouvelles routes, un contexte de sécurité grandissant, des horizons d'espérance, mais aussi des défis très grands. De mon côté, je me retrouvais maintenant diplômé en théologie et ordonné par l'Église au ministère diaconal puis presbytéral.
Mais mon séjour en Haïti ne s'inscrivait pas dans un cadre nostalgique; j'y allais d'abord pour prêter main-forte au maître des novices pendant l'été, pour assurer certaines célébrations eucharistiques, donner des cours et. être présent! En plus de mes responsabilités au noviciat, j'ai eu l'occasion de m'investir dans la pastorale sacramentelle et éducative de quelques paroisses de Port-au-Prince et des environs. J'ai pu y célébrer régulièrement l'eucharistie, y entendre des confessions, officier à quelques mariages, un enterrement, aider à une retraite paroissiale et finalement donner pendant deux mois un cours de Bible bi-hebdomadaire à un groupe de jeunes adultes. Ce sont de belles et bonnes activités pour un prêtre tout récemment ordonné.
LE GROUPE DU COURS DE BIBLE
Au milieu de diverses activités, ce cours biblique à la paroisse Saint Louis-Marie de Montfort, à Delmas, constitua un phare dans mon séjour, et ce fut aussi un repère important dans l'été de bien des participants. Dans les quartiers populaires, la saison estivale est parfois pour les jeunes un temps d'attente, parsemé de quelques activités pour les plus chanceux. Par ce cours, le curé de la paroisse voulait honorer la demande pressante de jeunes qui venaient d'être confirmés et souhaitaient pouvoir poursuivre leur formation chrétienne. Les petites sours de l'Évangile, des amies des jésuites qui résident dans la paroisse, ont été les chevilles ouvrières de cette initiative, lui assurant constance et accompagnement. Le fait d'approfondir ainsi ensemble la Parole de Dieu permet de donner un éclairage nouveau à notre foi, à la vie de Jésus, aux questions de la vie chrétienne et de contempler le visage de Dieu en Jésus-Christ. De Saint Paul à l'Apocalypse, en passant par les Évangiles, nous avons ainsi questionné le texte biblique et nous nous sommes laissé interroger et toucher par lui. À la fin du cours, les participants ont eu la joie de se voir remettre un exemplaire personnel du Nouveau Testament, don d'un ami des sours, de même que l'assurance que l'aventure avec l'Écriture sainte se poursuivrait pendant l'année scolaire sous une forme nouvelle.
Quelques grands événements ont par ailleurs jalonné mon séjour en Haïti. Les voux de quatre novices, maintenant étudiants en philosophie et l'entrée de cinq nouveaux novices ont donné lieu à de belles célébrations. Sans aucun doute, l'événement le plus inattendu fut la nomination de notre confrère Gontrand Décoste comme nouvel évêque de Jérémie, dans le sud-ouest d'Haïti. Bien que ce ne soit pas la vocation des jésuites de devenir évêques, les circonstances forcent parfois un compagnon à accepter une telle nomination. La nouvelle charge de Gontrand ne sera pas légère, mais étant un homme de science, de prière et d'écoute, il saura certainement se montrer un bon pasteur pour l'Église qui est à Jérémie.
DURANT L'EUCHARISTIE, À BALAN
Mon séjour en Haïti avait tout de même un côté aigre-doux. Commençons par l'aigre. La misère est toujours aussi grande, toujours aussi visible et choquante. Mais elle est venue me toucher d'une manière particulière à travers la jeunesse haïtienne. Les enfants et adolescents à qui j'avais donné des cours de français il y a 4-5 ans sont maintenant de jeunes adultes. Ils ont terminé leurs études secondaires pour la plupart. Mais ils attendent toujours d'avoir accès aux études universitaires, puisque les places disponibles du côté de l'enseignement public (gratuit) sont très restreintes par rapport au nombre de diplômés du secondaire, alors que l'accès à l'enseignement privé est difficile en raison des coûts. Plusieurs étudiants que j'avais connus jadis sont ainsi en attente, depuis un an, deux ans, voire plus. Alors qu'autrefois leur viscéral espoir juvénile m'avait réjoui, leur difficulté à avancer dans un univers bloqué ne m'a que davantage frappé. Ils m'ont partagé amicalement leur désir d'apprendre, de se construire, pour bâtir leur pays, contribuer au changement de leur société, développer les dons que le Seigneur leur a donnés, vivre mieux, aider leur famille. Et voilà qu'ils ne savent où avancer. Le mur est brutal. Et souffrant.
Le côté « doux » de mon séjour en Haïti a été marqué entre autres par l'ouvre éducative de mes compagnons en Haïti. D'abord, mon souvenir du Collège Saint-Ignace, qui était tout jeune lors de ma régence, était celui d'un premier bâtiment qui semblait étriqué comme les vêtements d'un adolescent qui grandit trop vite. Mais une visite à la Croix-des-Bouquets m'a vite détrompé : le collège jouit maintenant d'un bâtiment vaste et pimpant pour accueillir ses élèves 1. J'en ai été agréablement surpris! L'ouvre du P. Souffrant avait grandi de belle façon! L'autre constatation de visu , dans le domaine éducatif jésuite, fut l'avancée de Foi et Joie . Deux écoles fonctionnent bien, d'autres sont affiliées au réseau et bénéficient de formations pédagogiques. L'ouvre est toujours modeste et les défis très grands, mais la vue des étincelants toits rouges de l'école de Balan, en une terre désolée, est en soi réjouissante.
DURANT L'EUCHARISTIE, À BALAN
Une autre « découverte » haïtienne fut l'engagement pastoral de quelques jésuites à Balan . Depuis un peu plus d'une année, notre compagnon Marcel Charélus 2 et quelques novices contribuent à animer la vie de la communauté chrétienne locale. La région est très pauvre, même par les standards d'Haïti : on y voit un peu d'élevage, beaucoup de broussailles; une terre bien aride en somme. Les habitations sont minimales, souvent faites de terre battue. Sans beaucoup de perspectives, les jeunes femmes se retrouvent très tôt enceintes. Balan est une « chapelle » de la paroisse de Ganthier, mais comme le curé de la paroisse en a plusieurs, en plus de l'église principale, il ne peut être partout à la fois! Appuyant le « directeur de chapelle », un laïc nommé par le curé, nos compagnons ont mis en place diverses activités de formation sociale et religieuse les fins de semaine pour les jeunes du lieu. Les moyens sont bien modestes, mais l'enthousiasme ne manque pas. J'ai donc été recruté pour célébrer l'eucharistie dominicale à quelques reprises, dans une classe de l'école de Foi et Joie , avec cette communauté jeune - surtout des enfants! - à la foi vive.
CONFESSION À LÉOGANE
Finalement, comme jeune prêtre, l'eucharistie et la confession ont pris en sol d'Haïti une coloration bien particulière, au contact d'une faim et d'une souffrance palpables. Haïti nous met à vif. Le pain que Dieu nous offre, sa Parole, sa miséricorde ne sont pas de vains mots, mais des réalités qui transcendent notre réalité pour qui sait voir, et elles nous invitent aussi, dans cette contemplation du mystère d'un Dieu qui s'offre à nous, à ouvrer maintenant, concrètement, pour rendre ce monde plus digne du projet de Dieu pour l'humanité. Je rêve déjà du jour où je retournerai en Haïti.
André Brouillette, S.J.
1 Voir l'article de Brillaire Délices, S.J., dans ce numéro du BRIGAND , pp. 13-15.
2 Voir l'interview du F. Marcel sur son implication à Balan, pp. 18-20 .