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Les jésuites au Canada anglais

BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE

La dernière entrevue du
Père Raymond Parent, S.J.


Le concepteur et réalisateur prenait
parfois lui-même la caméra…

Un de nos « missionnaires de Chine » nous a quittés. C'est le 3 février dernier que le P. Raymond Parent décédait à Taipei des suites d'une pneumonie, à l'âge de 78 ans. Jusqu'à son entrée à l'hôpital, trois semaines avant son décès, il était à l'ouvrage, mettant ses talents de communicateur au service de la Bonne Nouvelle, dans le contexte culturel complexe de la société chinoise taïwanaise. En octobre dernier, Pierre Bélanger, le directeur du BRIGAND, avait passé quelques jours avec lui à la communauté jésuite de Kwangchi Program Service. Voici l'essentiel de l'entretien que le P. Raymond lui a accordé à cette occasion.

Pierre Bélanger : Père Parent, qu'est-ce qui vous amené à vivre la plus grande partie de votre vie ici, à Taipei?

Raymond Parent : Pour commencer par le début, j'imagine que j'avais une vocation jésuite, qui implique bien souvent une dimension missionnaire. Quand je suis arrivé au terme des deux ans d'études de philosophie, dans la formation jésuite, il fallait proposer ce qu'on voudrait faire pour la régence, ces années de travail apostolique ou de « stage ». On m'avait proposé d'aller étudier la psychologie aux États-Unis. Mais, personnellement, je me disais : « J'aimerai mieux aller dans un pays étranger, pour aller annoncer la Bonne Nouvelle ». Pour nous, du Canada français, il y a avait trois choix principaux : Haïti, l'Éthiopie, la Chine. Au début des années 50, si on se souvient bien, ça ne faisait pas longtemps que les missionnaires avaient été expulsés de la Chine communiste. Beaucoup s'étaient repliés avec ceux qu'on appelait les « nationalistes », ceux qui s'opposaient aux communistes, sur l'île de Formose, ou Taïwan.

Les jésuites, à ce moment-là, ne pouvaient donc plus entrer en Chine communiste, mais, ici, on croyait qu'on pourrait y retourner un jour; on pensait même que ce jour ne serait pas très éloigné. Alors je me suis dit : « l'Éthiopie ce serait intéressant », mais il fallait être parfaitement bilingue pour aller enseigner là-bas, ce que je n'étais pas. Pour Haïti, je ne ressentais pas de motivation particulière; je ne voyais pas bien ce que j'irais faire là, sans doute par manque d'information. Par ailleurs, pour ma thèse de maîtrise en philosophie, je travaillais sur l'œuvre d'André Malraux consacrée à l'art, Les voix du silence. Il y avait là beaucoup d'art chinois et oriental. Quelque chose me plaisait là-dedans. Mais plus fondamentalement sans doute, je m'étais rendu compte que, dans le monde où je vivais, sur cinq personnes, il y a un Chinois. Une institutrice nous avait dit ça à l'école primaire et je me souviens que dans la cour, quand on se retrouvait à cinq, on se demandait qui était le Chinois parmi nous!


Au cours de ses premières années
à Kuangchi. Sur le plateau,
au montage, en réunion.

PB : Et cela vous a mené à Taïwan…

RP : Ça faisait mystérieux de partir pour Taïwan! Les idées et les images de la Chine que j'entretenais, tout ça devenait concret. Le Brigand avait beaucoup parlé du Süchow, de nos missionnaires, de leurs conflits avec les communistes. Je me souviens qu'au noviciat plusieurs missionnaires étaient revenus parler de ce qu'ils avaient vécu sous le régime communiste; ils nous parlaient aussi de la culture chinoise. Ça aussi, ça m'avait marqué.

PB : Ce fut donc ici, à Taïwan, que vous avec vécu votre vocation missionnaire, au cœur de la culture chinoise. Il y a quelques années, nous avions parlé de votre implication dans la création et le développement du centre de production télévisuelle Kuangchi Program Service . Parlons plutôt de ce qui a retenu vos énergies plus récemment, le travail avec le Kuangchi Cultural Group , une maison d'édition.

RP : Il y a sept ans, quand j'ai eu l'occasion de parler de ça pour Le BRIGAND, nous étions à produire et à distribuer un cours sur l'éducation à la vie. C'était pour les jeunes du secondaire. Il s'agissait de répondre à un besoin qui s'était manifesté de façon dramatique, à cause d'un taux élevé de suicide chez les jeunes. Ce qui était frappant, c'était que, le plus souvent, ça n'était pas les derniers de classe mais les premiers qui s'enlevaient la vie. Alors le gouvernement, les écoles, les spécialistes, ont senti le besoin de motiver les jeunes à vivre! On s'imagine que c'est tout à fait instinctif mais, dans le contexte de la pression de la vie moderne, surtout dans les écoles où la pression pour réussir des examens qui classifient une personne pour le reste de sa vie, le découragement peut l'emporter. C'est très présent dans les systèmes d'éducation en Orient; au Japon, la compétition commence dès le jardin d'enfance. Il y a là une pression sociale mais surtout une pression familiale. Si le jeune garçon ou la jeune fille ne passe pas ses examens, c'est une perte pour toute la famille. Dans les familles pauvres, on a souvent désigné un enfant pour faire des études; on s'est mis ensemble pour contribuer financièrement à son éducation; on a mis les espoirs de la famille, pour l'avenir, dans cet enfant. Le jeune qui manque ses examens a l'impression de trahir toute sa famille.


L'entrée des bureaux de Kuangchi Cultural Group.

PB : Le travail que vous avez fait à Kuangchi a-t-il eu du succès? Le taux de suicide a-t-il diminué?

RP : Ce n'est pas facile à évaluer mais ce qu'on peut dire, c'est que ce mouvement d'éducation pour la vie – pas seulement grâce à ce que notre groupe a fait – a changé beaucoup de choses. D'abord la pression pour la réussite scolaire a diminué. Les professeurs ont dû se rendre compte que le succès aux examens n'est pas le but ultime de la vie. Il reste des pressions familiales, mais il y a eu évolution.

PB : Ce projet terminé, vous avez pensé que les plus jeunes pouvaient, eux aussi, avoir besoin d'un tel programme?

RP : C'est exact. Mais il faut dire que là où nous avions le mieux réussi, ce n'était pas au secondaire mais à l'université et dans les écoles spécialisées, les écoles techniques. On s'est dit qu'il faudrait attaquer cette question chez les jeunes enfants, avant même qu'ils arrivent au secondaire, et pourquoi pas à la maternelle, pour les petits entre 3 et 6 ans? Nous pensons que c'est un âge où les enfants assimilent les grandes valeurs de base comme l'amour de la vie et une certaine moralité aussi.

Dans l'éducation à la vie qu'on proposait pour le secondaire, on ne parlait pas du Christ; nous offrions un programme pour les écoles régies par le gouvernement et on ne pouvait y faire la présentation d'une religion en particulier. Pour les maternelles, c'est différent; c'est un secteur privé. Dans les maternelles dirigées par les catholiques, contrairement à ce qui se faisait chez les protestants, on ne présentait pas jusque là les valeurs chrétiennes. Nous avions tendance à dire que c'était vers 12 ou 14 ans qu'avec le développement de la conscience du moi, le jeune pouvait faire un choix religieux. Mais nous avons jugé qu'on pourrait présenter les valeurs du christianisme assez ouvertement aux petits, qui pourraient alors plus tard faire un choix plus éclairé.

PB : C'est la première fois que vous faites quelque chose d'aussi marqué par le message chrétien. Habituellement, vos productions pour le grand public étaient plutôt discrètes sur la foi chrétienne, n'est-ce pas?


Au cours d'une célébration
eucharistique.

RP : Oui, la politique Kuangchi Studios, c'était que, pour le grand public, on proposait des valeurs morales, une certaine spiritualité, une recherche de Dieu, mais sans identifier telle ou telle religion. Si on voulait parler du catholicisme, on le faisait toujours au nom de l'Église catholique; alors que notre organisation, qui porte le nom de Kuangchi , nous invite à plus. Paul Hsu Kuangchi (ou Xu Guangqi, selon la translitération contemporaine), un des premiers Chinois convertis au catholicisme, était un ami de Matteo Ricci, le grand missionnaire jésuite. Leur premier principe – et le nôtre – c'est le respect des convictions des gens. Ce qu'on fait au nom de l'Église catholique, par exemple le travail dans les jardins d'enfants – où on accepte des enfants de toutes les religions – nous offre l'occasion de présenter notre vision du monde aux enfants, comme le font les autres groupes religieux dans leurs maternelles.

PB : Vous avez donc travaillé à établir ce programme. Avez-vous eu des remarques négatives de la part des parents, à cause de cette approche ouvertement catholique dans un pays où si peu de gens sont chrétiens?

RP : Non, au contraire, et d'une façon assez surprenante. Notre travail a été l'adaptation d'une méthode qui existait ailleurs. Chaque manuel a une approche « d'éducation à la vie » : on présente une histoire « séculière » et puis, dans une deuxième partie, on voit comment ce qui est révélé dans cette histoire est manifesté dans l'Évangile et dans le catholicisme en ajoutant une deuxième histoire, chrétienne celle-là. C'est une méthode qui part des activités des enfants, découpage, chant, danse. Et il y a même un cours d'anglais qui est inscrit là-dedans. Ils rencontrent des mots-clés : « Hi! », « This is my name ». Ce n'est pas facile d'enseigner l'anglais parce que bien des professeurs ont une prononciation horrible. Alors, on fournit un CD avec les chants à apprendre. Le CD inclut la chanson mais aussi la musique sans les paroles. Moi, j'écris les histoires et les chansons; c'est notre confrère Jerry Martinson qui enregistre. On propose donc des histoires en chinois qui introduisent des mots-clés en anglais, des mots liés à l'histoire humaine et spirituelle qu'on raconte.


Manuels pour présenter les valeurs chrétiennes à la maternelle.

PB : Si je comprends bien, ce projet vous permet de présenter les éléments du christianisme dans un milieu qui ne le permettait pas beaucoup habituellement.

 

RP : Exactement, parce que, de fait, l'Évangile fournit beaucoup d'histoires et plusieurs d'entre elles sont assez faciles d'accès pour les enfants. On essaie de prendre dans l'Évangile ce qui se rapporte aux valeurs, aux expériences de vie fondamentales. Par exemple, avec le thème « Hi, it's me! », « Coucou, c'est moi! », l'enfant arrive à découvrir qu'il a une valeur en soi, qu'il est aimé par papa et maman, par ses frères et sœurs. C'est le thème de l'identité personnelle, le fait que chacun de nous est une personne aimée… par Dieu aussi. D'autres chapitres permettent d'ouvrir sur les autres, sur le sens de la famille, de la maison familiale qui sert à nous regrouper.

On propose des exercices où les enfants doivent arriver à se parler, à communiquer, deux à deux. Puis des exercices pour apprendre à se parler à soi-même… à réfléchir sur une situation. Une caractéristique de cette méthode, c'est d'impliquer les parents dans l'éducation des enfants. Il y a beaucoup de références au papa et à la maman et puis il y a un texte d'accompagnement pour les professeurs et les parents.

PB : Et vous me dites qu'il n'y a pas eu de contestations du caractère chrétien du programme?


Le P. Raymond, apprécié pour son sourire
et sa joie de vivre par tout le personnel..

RP : C'est bien ça. Chaque livre se termine par une célébration, qui est un peu une imitation de la messe. Un accueil au début, puis une présentation du thème, par l'histoire séculière. Ensuite la lecture de l'histoire biblique; après ça on remercie et, finalement, on s'en va. On fait ce type de célébration dans le groupe d'enfants puis, un jour, on invite les parents à participer et on donne un rôle aux parents. Durant la partie du « merci » les enfants remercient les parents pour la vie qu'ils ont reçue d'eux. Et, petit à petit, c'est aussi une éducation pour les parents. Comme c'est proposé dans une atmosphère ouverte, ça passe. Les parents ont du respect et personne ne se plaint. Nous avons préparé le matériel pour 6 semestres, donc pour trois années de maternelle. Mais nous avons aussi ajouté deux livres, pour Noël et pour Pâques, qui peuvent servir au cours des trois années.

PB : Je passe à un autre sujet. Vous avez célébré assez récemment le 50 e anniversaire du travail de communication des jésuites ici à Taïwan, le travail de Kuangchi Studios . Qu'est-ce que vous avez fait et dans quel esprit?

RP : Nous avons célébré, il y a deux ans, 50 ans d'existence de notre organisation, mais le travail était commencé bien avant nous quand, sur le continent chinois, le jésuite Matteo Ricci est entré dans la culture chinoise. Ainsi, ce qu'on a fait a commencé avec la collaboration entre Matteo Ricci et Hsu Kuangshi. C'est eux qui, les premiers, ont traduit les grands textes occidentaux des sciences mathématiques, la trigonométrie d'Euclide, la géométrie; ils ont créé des mots qui sont passés dans la langue chinoise. Ils sont connus en particulier pour avoir écrit un ouvrage sur l'amitié, une façon d'entrer dans la vie des gens.

PB : Ainsi, au cours des cinquante dernières années, le Kuangchi Cultural Group a voulu continuer le travail de Matteo Ricci et de son partenaire, Hsu Kuangchi?


Le P. Matteo Ricci et son disciple, Hsu Kuangchi.

RP : En 1957 à Taïwan, il n'y avait pratiquement aucune maison d'éditions. Le KCG a publié dans le domaine de la religion mais aussi de la littérature; de grands écrivains chinois ont publié chez nous. Mais avec le temps, parce qu'il y avait plus de maisons d'éditions, Kuangchi s'est spécialisé dans la religion et la spiritualité. Un moment assez important dans l'histoire de notre oeuvre, c'est il y a 40 ans, quand le théologat jésuite – la maison de formation des futurs prêtres – est déménagé de Baggio, aux Philippines, à Taïwan. On a coopéré et, depuis, chaque année, nous publions quatre ou cinq livres de théologie en plus d'un journal théologique semestriel. Pour célébrer, nous sommes revenus à nos amours, une de nos spécialités à Kuangchi Studios : nous avons présenté ces années d'histoire dans un dialogue entre des marionnettes et des personnes réelles. Ça nous permettait de parler aussi bien de nos productions audiovisuelles que des ouvrages imprimés; on pouvait mettre en valeur aussi le travail spécifiquement jésuite.

Pour revenir à Matteo Ricci, dont on célèbre en 2010 le 400 e anniversaire de sa mort, on peut vraiment dire que nous travaillons dans le même esprit que lui. Il avait été envoyé ici par le père Général pour rencontrer les Chinois. On lui avait dit : « Vous devez atteindre Pékin, rencontrer l'empereur pour pouvoir ensuite obtenir une reconnaissance officielle du catholicisme, la liberté de propager le catholicisme en Chine. »

PB : Comment s'y est-il pris pour remplir sa mission?

RP : Il a utilisé l'approche scientifique, en particulier en présentant à l'empereur le calendrier grégorien. On attribue l'évolution du calendrier julien au calendrier grégorien au pape Grégoire XIII, mais c'est une équipe de scientifiques qui avait fait les calculs, en particulier un certain Clavius, ami de Galilée, dont Matteo Ricci avait été l'élève. Avec ces nouvelles données, Ricci a pu démontrer aux Chinois qu'il pouvait prévoir les éclipses. Cela a assuré les bases de sa notoriété et on a écouté ce qu'il avait à dire.

PB : Ricci est reconnu pour avoir su s'insérer culturellement dans le monde chinois. On peut dire qu'il s'est fait accepter par son approche « douce »?


Au cours d'une émission de télévision…
100% chinoise.

RP : C'est l'initiateur de l'apostolat culturel : il faut entrer dans la culture des gens et aussi faire entrer le christianisme dans la culture des gens. Dans cette perspective, on est appelé nécessairement à apprécier les autres religions; c'est un peu lui qui a suscité de l'intérêt pour le dialogue interreligieux en un sens. Pour être honnête, il n'était pas tellement sympathique à toutes les religions mais plutôt au confucianisme. Il est arrivé à accepter que chaque tradition ait sa façon d'exprimer son attitude vis-à-vis du divin. Il a certainement manifesté beaucoup de respect pour la culture qu'il rencontrait en Chine.

PB : N'a-t-il pas manifesté cette ouverture à une époque où on affirmait fortement la prépondérance sinon l'exclusivité de l'approche romaine?

RP : Pour les occidentaux, toute compréhension était fondée sur l'Europe; on se croyait supérieur à toute autre civilisation! À certains points de vue, la Chine était en avance sur l'Europe et Matteo Ricci, lui, l'a reconnu.

PB : Alors, qu'est-ce qu'on peut célébrer surtout au cours de cette année Matteo Ricci ?

RP : Je pense que c'est justement ce renversement dans l'approche du christianisme : un respect pour tout ce qui appartient à la culture des gens qu'on approche avec le message du Christ. C'est nous qui devons entrer dans la culture des autres. Mettre en pratique ce que saint Paul avait déjà découvert, se faire grec avec les Grecs, juif avec les Juifs. C'est vraiment ce que Matteo Ricci a apporté. Et il l'a fait durant toute sa vie missionnaire, en apprenant le chinois d'abord, en laissant de côté sa soutane, ensuite, pour se vêtir selon les coutumes du pays où il voulait s'insérer. Comme François Xavier avait senti qu'il devait le faire quand il était allé au Japon.


Lors de la fête pour son 50 e anniversaire
dans la Compagnie de Jésus, à Saint-Jérôme, août 2002.

N.D.L.R. : Cette inculturation, le père Raymond Parent l'a certainement vécue durant toutes les années qu'il a passé dans l'univers de la culture chinoise, à Taïwan. Son attention discrète, son sens du service, sa disponibilité en ont fait un missionnaire de son époque, respectueux de toutes les personnes qu'il côtoyait. Lors de ses funérailles, célébrées à l'église jésuite de la Sainte-Famille, à Taipei, plusieurs personnes de tout âge – et on remarquait en particulier des gens des jeunes générations – ont tenu à souligner combien le père Raymond avait été un maître, un inspirateur, un modèle. LE BRIGAND est heureux de pouvoir lui rendre un dernier hommage aujourd'hui.

 

 
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