HAÏTI
Le père Olivier Morin
passe le flambeau de l'apostolat
auprès des prisonniers étrangers
Les abonnés du BRIGAND suivent depuis plusieurs années l'engagement indéfectible du P. Olivier Morin auprès des prisonniers étrangers, en Thaïlande. Fidèle à l'esprit de l'évangile, ce jésuite s'est fait proche en particulier des prisonniers et prisonnières de pays pauvres qui ne reçoivent aucune aide de leur famille et qui apprécient les visiteurs réguliers du service jésuite aux prisonniers qui leur apportent lumière et espoir. La santé du P. Morin n'est plus ce qu'elle était et ses supérieurs, tout en reconnaissant l'importance de sa mission et en choisissant de conserver celle-ci parmi les priorités du travail jésuite en Thaïlande, lui ont demandé de trouver quelqu'un qui pourrait prendre sa place. Laissons-le raconter pour nous cette étape importante de sa vie.
Pierre Bélanger : Père Olivier, rappelez-nous brièvement l'histoire de votre implication, comme jésuite, dans ce pays mal connu.
Au cours d'un rituel de reconnaissance à l'hôpital de la prison.
Olivier Morin : Avril 1975, chute de Saigon, fin de la guerre du Vietnam. Dans les années suivantes va commencer l'exode que l'on a appelé les « boat-people » ; les Vietnamiens s'enfuient de leur pays en utilisant des bateaux pour chercher refuge dans les pays avoisinants. Au cours d'un voyage en Asie, le Père Pedro Arrupe, Supérieur général de la Compagnie de Jésus, est profondément touché par la détresse de ces gens et pense que les jésuites n'ont pas le droit de rester inactifs devant ce problème. Il décide de la création d'un Service jésuite auprès des réfugiés . En 1985, je demande au père Provincial de France la permission d'aller travailler dans les camps de réfugiés. Et il m'envoie pour un an en Malaisie dans une minuscule île où étaient regroupés des réfugiés. L'année finie, j'ai dû rentrer en France, mais j'avais laissé mon cœur dans les camps et le père Provincial m'a permis de repartir sans limites de temps. Je suis revenu cette fois-ci en Thaïlande.
PB : Votre travail s'est donc fait d'abord au service des réfugiés et non pas des prisonniers ?
OM : Il s'agit là de deux réalités différentes. Lorsqu'en 1990 les camps de réfugiés se fermèrent peu à peu, je fus envoyé au Centre de détention de l'immigration (IDC) dont les réfugiés étaient en attente de leur départ vers un pays d'accueil. L'équipe travaillant là était bien organisée et n'avait nullement besoin de moi. C'est alors que j'ai découvert les conditions de vie des autres « locataires » du centre. Ceux arrêtés par la police de l'immigration en Thaïlande, faute de papiers en règle, et qui étaient entassés et enfermés. Ce que j'ai vu alors était affreux, inhumain et terrible. Lorsque je suis rentré à la maison, j'ai demandé à mon supérieur la permission de rechercher comment aider ces pauvres gens. Il me l'a accordée. Le Service jésuite auprès des réfugiés a accepté de prendre les gens du centre de détention de l'immigration sous sa responsabilité et m'a donné les moyens financiers de démarrer quelque chose. J'y suis resté 12 ans.
Au milieu des siens, les prisonniers.
Parallèlement à ce travail et à cause de ce travail, j'ai découvert le problème des étrangers arrêtés en Thaïlande et mis en prison. J'ai démarré un autre programme d'aide aux prisonniers dans les prisons de Thaïlande. La différence : les personnes enfermées au Centre de détention de l'immigration ne sont pas des criminels, dès qu'elles ont les documents nécessaires et l'argent pour le billet d'avion, elles peuvent rentrer chez elles. Au contraire, les personnes enfermées dans les prisons sont des criminels. Elles ont été condamnées et même si elles ont les documents et l'argent pour partir, elles ne peuvent pas partir avant d'avoir servi toute leur peine.
Nous avons donc créé un nouveau programme sous la responsabilité de la Région jésuite de Thaïlande ; ce programme est directement sous la responsabilité du Supérieur régional et non pas du directeur du Service jésuite auprès des réfugiés . Le Père Kolvenbach, alors Supérieur général de la Compagnie de Jésus, me faisait part, dans une lettre qu'il m'adressait, de son désir de voir le travail dans les prisons rester un travail de la Région jésuite de Thaïlande et me demandait de prévoir tous les arrangements pour que ce travail dure plus longtemps que moi. C'est un travail au cœur du monde actuel : nous rencontrons tous les mois des gens de 47 nationalités différentes, n'est-ce pas un peu la Pentecôte ?
PB : Vous avez donc cherché quelqu'un qui puisse prendre la relève, mais avant de parler de cette étape, rappelez-nous la philosophie de votre intervention, l'esprit qui vous a guidé et que vous avec voulu transmettre à votre équipe.
OM : Ce que je dis aux prisonniers, quand je les rencontre en groupe, c'est : « Je voudrais que vous vous souveniez de la première nuit que vous avez passée au commissariat de police lorsque vous avez été arrêté, lorsque vous avez senti que le sol se dérobait sous vos pieds, que tout s'effondrait. Ce jour-là, vous vous êtes dit : ‘Qu'est-ce que je vais devenir, tout s'effondre ' . Et vous aviez besoin de quelqu'un qui vous dise : ‘Tu es plus grand que ta faute, il y a un espoir'. Même si je suis prêtre, je ne vous ai pas ennuyé avec des questions de religion ; pour moi, vous êtes tous des enfants de Dieu. Que vous soyez musulmans, bouddhistes, maoïstes, ça n'a aucune importance. Ce qui a de l'importance, c'est de vous dire, ‘Relève-toi : tu es plus grand que ta faute, on peut encore faire quelque chose de bon. Ta faute est sérieuse mais elle ne te représente pas entièrement. Il faut voir aussi que tu es capable de faire des choses bien. Ne laisse pas ta faute te dominer'. Pour moi, ce qui est important, c'est de dire, tu es encore aimable, parce que ta faute n'est pas l'ensemble de ta vie. » Souvent je les ai vus piquer du nez quand je leur disais ça. Je les sentais très émus, se demandant comment je pouvais les aimer? Je leur dis alors, quand j'en ai l'occasion – mais pas toujours avec des mots : « Essaie de voir celui qui est derrière moi et que j'essaie de suivre ».
L'équipe de visite des prisons. Sur la photo,
Kep est à droite du P. Morin.
PB : Ça explique bien les t-shirts et les mouchoirs que vous avez distribués au moment de votre départ.
OM : À l'occasion de mon départ, après 18 ans de travail dans les prisons, je ne pouvais partir sans laisser un souvenir. Je voulais surtout qu'ils retiennent la phrase : « Tu es plus grand que ta faute ». J'ai des amis qui avaient fait un photomontage que je trouvais drôle, une photo de moi comme « recherché » par les autorités ! J'ai demandé au directeur de la prison si on pouvait distribuer des t-shirts avec ces inscriptions et il a été d'accord. Nous en avons fait faire 1500 ! Depuis, je reçois des lettres des prisonniers qui racontent : « Père, on vous voit partout dans la prison! Tout le monde porte le t-shirt et tout le monde trouve ça très drôle ».
PB : Faisons un pas en arrière. Parlez-moi de la recherche d'une personne pour vous succéder.
OM : Un bon jour, j'ai pensé à cette jeune femme thaïe qui travaillait avec le Service jésuite pour les réfugiés et qui est la sœur de deux jésuites. Je me suis dit : « Pourquoi est-ce que je ne demanderais pas à Kep de prendre la succession ? » Je suis allé voir le Supérieur régional et lui en ai parlé. Il a été bien d'accord. Mais, si le JRS était prêt à me laisser embaucher leur employée, Kep elle-même n'a pas été d'accord tout de suite… Je lui ai dit : « Je vous laisse y penser jusqu'au 31 juillet, fête de saint Ignace. Je vous demande de réfléchir ; je suis prêt à vous aider. »
Elle a finalement accepté et j'étais très content que ce soit une Thaïe qui prenne la relève. C'est la région de Thaïlande qui a un projet de travail dans les prisons, un projet qu'elle confie à une laïque. C'est une œuvre entièrement sous la responsabilité de la Compagnie, sous le contrôle du Père provincial, avec Kep comme directrice. Je connais Kep depuis des années. Elle baigne dans l'esprit de la Compagnie de Jésus et son engagement à servir le Seigneur dans les plus pauvres est très profond, très réel. Nous avons convenu que nous travaillerions ensemble pendant un certain temps et qu'ensuite, en cas de besoin, je resterais ouvert à toute aide possible.
Durant une de ses visites, le P. Olivier
est chaleureusement accueilli.
Autre élément important pour moi, du point de vue spirituel, c'est une façon de vivre la pauvreté personnelle. J'ai créé le programme d'immigration puis celui des prisons, mais je n'en étais pas propriétaire. Le programme est plus important que son fondateur. J'ai dit à Kep : « Il faut que vous grandissiez ; il faut que moi je diminue. » C'est ce que j'ai expliqué aux prisonniers. Parce qu'on me demandait pourquoi je les abandonnais. J'ai dit : « Je ne vous abandonne pas! Si je fais ça c'est parce que je vous aime bien! Ce qui est important pour moi c'est que, même si je disparais, vous puissiez toujours avoir de l'aide. »
PB : Est-ce que le fait d'avoir une Thaïe comme responsable du programme, à partir de maintenant, ça peut aider dans les relations avec les autorités.
OM : Certainement, parce que Kep parle thaï et qu'elle peut faire les nuances que je ne pouvais pas faire. Moi j'avais l'avantage de mes cheveux blancs et de mon âge. Avec le parcours et l'expérience de notre organisation, elle pourra obtenir beaucoup. Nous avons une équipe merveilleuse. Il y a Kep, deux Birmans, ce qui est bien utile, dont une qui parle chinois, un garçon qui est Thaï et qui parle laos, et un autre qui parle vietnamien et anglais. La population carcérale a évolué aussi. Aujourd'hui, nous avons une grande majorité de prisonniers qui sont capables de se débrouiller en thaï, ce qui change la mentalité.
À l'occasion du départ du P. Olivier, des t-shirts
à son effigie ont été distribués aux prisonniers.
L'équipe comprend donc six personnes qui visitent 1850 prisonniers par mois, dans différentes prisons et dans deux hôpitaux de prison. L'équipe est invitée à créer des relations d'amitié, nous n'avons pas la catéchèse en tête. Nous visitons tous les prisonniers étrangers qui nous le demandent sans nous arrêter à la religion. Nous parlons spiritualité si le prisonnier le demande. Lorsque le Seigneur, dans l'évangile selon saint Matthieu, dit : « J'étais en prison et tu es venu me visiter », il ne précise pas la nationalité, la religion, le sexe ou le crime ! Comme les prisonniers sont très nombreux, nous ne visitons que les étrangers qui sont souvent parmi les plus abandonnés car les familles ne peuvent pas les visiter et leur apporter un soutien matériel. Le plus grand groupe est formé par les Birmans, puis les Laotiens, les Khmers, les Chinois. La raison la plus fréquente pour leur atterrissage en prison est la drogue ! Il ne s'agit pas de grands barons de la drogue mais de fourmis, des gens très pauvres qui prennent des risques qu'ils n'estiment pas bien, en vue de sortir de leur pauvreté – je ne veux pas dire qu'ils ne sont pas responsables.
PB : Comment voyez-vous l'avenir de cette œuvre que vous avez initiée ?
OM : J'ai grande confiance dans l'équipe et en Kep. Le problème, s'il y en a un, pourrait plutôt venir de l'accueil réservé par les jésuites et les bienfaiteurs à la nouvelle directrice laïque. Parfois nous avons tendance à recruter des gens qui seront « efficaces » mais ne s'impliquent pas eux-mêmes ; ça n'est certainement pas le cas avec Kep. Je dirais qu'entre un grand cœur et un gros cerveau, je choisirai le grand cœur (pas forcément avec un petit cerveau) ! Et pour votre information, Kep a un grand cœur ET un très bon cerveau ! Avec elle, nous promouvons l'Église de l'avenir, en permettant à une laïque d'accomplir un travail d'Église important, ce qui n'est pas forcément le privilège des « curés » !
Quant à mon propre avenir, il se trouve que mon supérieur l'a entrevu pour moi. Il m'a envoyé dans une toute petite paroisse pour m'occuper plus spécialement des paroissiens étrangers. Je pense que mon avenir sera quand même limité : mon âge et un cancer qui est toujours là peuvent en être les raisons. J'utiliserai ce temps pour cheminer avec le Seigneur en le remerciant de tous ceux et celles qu'Il a mis sur mon chemin, continuer à les aimer en entrant dans une plus grande familiarité avec le Seigneur. M'asseoir à ses pieds et m'émerveiller de sa tendresse. Lui dire encore et encore que les hommes qu'Il a créés sont véritablement sa plus belle création.
Même durant sa convalescence, le P. Morin
préparait les paquets pour « ses » prisonniers.
PB : Avez-vous un mot de conclusion pour les lecteurs et les lectrices du BRIGAND ?
OM : Je garde au cœur l'amitié que j'ai trouvée au Canada lorsque je suis venu chercher des parrainages pour les réfugiés. Je garde au cœur la générosité toute spéciale des abonnés du BRIGAND pendant toutes ces années de service aux prisonniers. J'ai pu parfois, grâce à plusieurs d'entre eux, rendre la vie plus supportable à des gens qui désespéraient de trouver quelqu'un qui les aimât ! J'ai servi les prisonniers et j'ai appris à les aimer un peu comme mon Seigneur qui portait un regard d'amour sur les pécheurs qui l'entouraient. Alors, le message que je voudrais vous laisser, c'est le même que celui qui est imprimé sur les t-shirts et les mouchoirs que j'ai donnés en guise de cadeaux d'adieu à tous les prisonniers : « Vous êtes toujours plus grands que votre faute. »
J'espère que grâce au BRIGAND , grâce au P. Louis-Joseph Goulet, grâce à la Fondation Bombardier avec laquelle il m'a mis en contact, grâce aux gens du Québec qui ont connu notre œuvre, Kep pourra poursuivre longtemps le travail d'évangile que nous avons commencé.