Dans une chambre de collège

 

 

HISTOIRE

Comment les jésuites sont-ils venus au monde? La Compagnie de Jésus, selon son nom véritable, a reçu sa reconnaissance officielle et son approbation par le pape Paul III, le 27 septembre 1540. Elle comptait alors douze membres. Depuis lors, toutes sortes d'histoires ont été inventées au sujet des jésuites, au sujet aussi de leur fondateur, Ignace de Loyola. On l'a souvent dépeint comme un stratège militaire, quelqu'un qui aurait planifié la formation d'une armée de paramilitaires spirituels pour lutter contre les Réformateurs durant la Contre-Réforme. La réalité est bien différente.

 

Formation personnelle

Bien des influences ont contribué à former le caractère d'Íñigo - (ou Yñigo, le nom qu'il avait reçu à son baptême). Mentionnons sa naissance en 1491 comme le benjamin de treize enfants, sa culture et sa langue basques, sa lignée de noblesse, son enfance et son éducation primaire au milieu de paysans et d'artisans basques, la perte en bas âge de sa mère et, un peu plus tard, de son père, sa formation de jeune homme comme page, sa lecture des contes populaires de la légende du roi Arthur. Même s'il aimait l'escrime, Íñigo était avant tout un homme de cour plus qu'un soldat professionnel. Après un vain effort pour empêcher les Français de prendre la ville de Pampelune en 1521, bataille durant laquelle sa jambe fut brisée par un boulet de canon, il expérimenta une conversion religieuse profonde bien que graduelle. Il avait à peu près trente ans.

Une fois ses blessures guéries, Íñigo passa près d'une année en prière et pénitence à Manrèse, près de Barcelone, vivant comme un mendiant. Là, il réfléchit sur ses expériences et prit des notes qui éventuellement deviendront les Exercices Spirituels . Son désir croissant était d'aider les gens ordinaires à trouver Dieu, dans leur vie et leur prière. Son pèlerinage à Jérusalem en 1523 le laissa avec l'obsession de retourner en Terre Sainte, avec quelques compagnons si possible. Il projetait de passer le reste de sa vie dans les lieux où avait vécu Jésus. A Barcelone, il tenta d'attirer d'autres personnes dans ce projet, mais il obtint peu de succès.

Après de nombreuses rencontres avec les autorités religieuses, Íñigo arriva à comprendre qu'il aurait besoin d'une éducation formelle en théologie s'il voulait qu'on lui permette d'enseigner aux autres les choses de Dieu. Il passa quelque temps aux universités d'Alcalá et de Salamanca, où il fut mis en prison avec l'un ou l'autre compagnon durant quelques semaines. Puis le Pèlerin partit pour Paris. C'est pendant ses années à l'Université de Paris que l'Ordre des Jésuites connut vraiment son début. Il y rencontra Pierre Favre et François Xavier, les deux premiers de nombreux compagnons qui deviendraient plus tard le noyau de sa Compagnie.

 

L'Université de Paris

C'est dans le contexte d'un collège d'une grande université que tout a commencé. L'université moderne, comme nos cathédrales et parlements, a eu son origine au Moyen Âge. Cette période de l'histoire européenne est en un sens une invention des historiens. Il existe une vision négative d'un « Moyen Âge » unique vu comme une période sombre d'ignorance et de superstition, qui dura mille ans, à partir des invasions barbares et de la chute de l'Empire Romain en Occident (au 5 ième siècle) jusqu'à la renaissance de la culture grecque et romaine et du savoir en Italie (au 15 ième siècle). « Les romantiques des débuts du 19 ième siècle ont remplacé cette vision négative du Moyen Âge par une image éblouissante d'une culture gothique enracinée dans l'idéalisme, la spiritualité, l'héroïsme et l'adoration des femmes » (Norman F. Cantor, Inventing the Middle Ages , publié par Quill, William Morrow, New York, 1991, p.29). Iñigo fut pour beaucoup le produit de cette fin du Moyen Âge; il chérit et s'identifia avec toutes ces qualités si admirées par les gens de cette époque.

Peu avant ce renouveau du savoir, aux 14 ième et 15 ième siècles, il y eut « un renouveau antérieur, moins connu bien qu'à sa manière tout aussi important, que les historiens appellent maintenant la renaissance du 12 ième siècle » (Charles H. Haskins, The Rise of Universities , Cornell University Press, Ithica, NY, 1957.) Cela commença avec la circulation du nouveau savoir en Europe de l'Ouest à travers la Sicile et l'Italie, et surtout l'Espagne, avec sa civilisation arabe très développée. Ce sont des intellectuels arabes qui ont introduit en Europe de l'Ouest les ouvres d'Aristote, d'Euclide et de Ptolémée, tout autant que la nouvelle arithmétique, utilisant les chiffres arabes plutôt que romains.

Les rudiments des sept arts libéraux ont été enseignés dans les écoles des monastères et des cathédrales: grammaire latine, rhétorique et logique (le trivium ) et les éléments d'arithmétique, d'astronomie, de géométrie et de musique (le quadrivium ). Le nouveau savoir dépassa de beaucoup cette sphère et la demande d'enseignement de la médecine, du droit, de la philosophie et de la théologie conduit à la formation des universités - d'abord une université de médecine à Salerno, puis une école de droit à Bologne, et plus tard, à Paris, une école de théologie. La grammaire devint non seulement l'étude des parties de la langue mais l'art d'interpréter les phénomènes, et la logique se développa en dialectique - la science de la vérification des arguments. Grammaire et logique étaient toutes deux nécessaires pour la métaphysique et la théologie.

L'Université de Paris (qui obtint sa première charte royale en 1200) devint le modèle de plusieurs autres universités, Oxford et Cambridge incluses, comme elle était de même le modèle pour tous les collèges qui seront éventuellement établis par Ignace (c'est le nom qu'il adoptera plus tard ). L'université commença dans l'école de la basilique Notre-Dame, dont le chancelier autorisait l'enseignement dans le diocèse. Une université était donc originellement un moyen de former des professeurs, et les titres encore décernés aujourd'hui - maître, docteur - ont préservé ces désignations liées au monde de l'enseignement.

 

Les collèges universitaires

Pourtant une université, au point de départ, n'avait ni édifice, ni terrain, ni bibliothèque, ni laboratoire, ni terrain de jeu, ni stade. C'était à l'origine simplement une société de professeurs et d'étudiants. À Paris, il y eut d'abord les collèges . C'était des résidences qui garantissaient gratuitement chambre et pension aux étudiants pauvres qui autrement ne pouvaient se payer les frais d'études universitaires. Haskings nous dit que Paris, en 1500, comptait soixante-six de ces collèges. Íñigo de Loyola arriva sur place en 1528 (la même année que François Rabelais). Lui qui avait trente sept ans était assis en classe avec des garçons de quatorze ou quinze ans!

A cette époque, les collèges avaient déjà été pendant longtemps des centres de savoir, avec des salles de classe et lieux de résidence. L'Université de Paris s'était développée en corporation, une université de maîtres, avec quatre facultés, chacune sous la direction d'un doyen: arts, droit canon, médecine et théologie. La prééminence de la théologie est ce qui assura la prééminence de l'Université de Paris parmi les universités. Mais, avant qu'on puisse étudier la théologie, il y avait des années, semblables en plusieurs points à ce qu'on appelle aujourd'hui l'école secondaire et le collégial, qui menaient à un baccalauréat. Ceux qui choisissaient les arts étaient plus nombreux que les autres et ils étaient répartis en quatre "nations": les Français, les Normands, les Picards et les Anglais. Il existait de fortes rivalités - de la haine même - entre ces prétendues nations: elles dégénéraient en insultes, batailles à coups de poing et même en émeutes.

Les collèges, qui variaient en taille (Sainte-Barbe comptait environ 200 étudiants), étaient souvent malpropres et infestés de vermine. Íñigo, malgré sa passion pour la pauvreté, insistait sur la propreté et l'ordre. Il demeura d'abord à Saint-Jacques, un hospice pour pèlerins, et prit des cours de latin au Collège Montaigu, où avait étudié Érasme, le fameux humaniste hollandais. L'hospice était situé à trois kilomètres du collège; aussi Íñigo devait-il se lever avant 4 heures en vue d'arriver à temps pour le premier cours, celui de 5 heures du matin. Il y avait aussi des maisons de pension où les étudiants pouvaient louer des chambres; plus tard il déménagea dans l'une d'entre elles.

 

Un pauvre étudiant, dans tous les sens

Incapable de trouver de l'emploi auprès d'un professeur, Íñigo était forcé de quêter dans les rues, et éventuellement il s'absenta deux mois par année pour quêter dans les villes portuaires de Londres, Anvers et Bruges (c'était alors un port - la Venise du Nord - avant qu'il ne s'ensable). Ces villes étaient des centres de grandes richesses (Bruges fut le berceau du premier marché boursier: De Beurs ou la Bourse). Dans ces villes, Íñigo rencontra de généreux espagnols qui lui envoyèrent même à Paris des lettres de crédit. En 1529, il fut admis à la Faculté des Arts au collège de Sainte-Barbe, où il commença l'étude de la logique et de la philosophie aristotélicienne.

Divers professeurs furent associés avec les collèges et, à Sainte-Barbe, Íñigo étudia sous le Docteur Juan de la Pe ñ a, le seul professeur mentionné dans son Autobiographie . Le docteur Peña fut d'abord ennuyé par la manière dont Íñigo influençait les autres étudiants, qui, à l'imitation de sa pauvreté, donnèrent leurs biens - même leurs livres - et se mirent à quêter dans les rues. Il en avertit le Recteur qui menaça Íñigo de le faire fouetter en public. Mais celui-ci devint bientôt l'ami du Recteur; il changea pourtant sa manière de faire et cessa de parler en public de choses spirituelles. Cela lui sembla la chose prudente à faire s'il voulait vraiment se mettre sérieusement à ses études.

Alors que la plupart des étudiants étaient des clercs, comme le Clerc d'Oxenford de Chaucer (c'est-à-dire que ces gens avaient reçu la tonsure avant l'admission aux ordres mineurs, comme Íñigo d'ailleurs), il y avait alors relativement peu d'étudiants en théologie, pour la simple raison que les études théologiques n'étaient pas requises pour la prêtrise. Cette condition ne fut imposée qu'avec le Concile de Trente (1545-1563). Une éducation 'cléricale' à l'origine préparait une personne à devenir un bon secrétaire, habile à prendre des notes et à écrire des lettres en latin. Íñigo était venu tard aux études. Il n'était pas très habile dans la maîtrise des langues, anciennes ou modernes, et il était beaucoup plus enclin à l'action qu'aux débats intellectuels. Mais, grâce à un dur travail méthodique, il en vint à apprécier la valeur du savoir académique, qui incluait une connaissance intégrée de l'Écriture sainte et des écrits des premiers Pères de l'Église, grecs et latins, comme aussi de la théologie des « hommes d'école » ou scolastiques. On étudiait aussi la philosophie de l'auteur grec païen Aristote, sur laquelle était bâtie la scolastique.

 

Les réformateurs

Paris était alors un milieu dangereux. Íñigo avait déjà rencontré des difficultés avec l'Inquisition en Espagne pour avoir tenté de proposer aux gens un enseignement sur le péché et la prière. On l'avait châtié parce qu'il enseignait sans avoir aucune qualification académique formelle. A l'Université de Paris, on trouvait des factions qui favorisaient les doctrines des réformateurs; les idées de Luther et d'Érasme étaient chaudement débattues tant par les étudiants que par les professeurs. En 1523, les livres de Luther avaient été brûlés sur la place publique, devant la basilique Notre-Dame, et, en 1526, deux jeunes hommes, un étudiant et un diplômé, déclarés coupables d'hérésie, avaient été brûlés sur le bûcher.

Íñigo ne s'impliqua pas lui-même dans ces conflits. Non pas qu'il fût quelqu'un qui craignit pour sa vie ou voulut éviter les risques. Il acceptait humblement les insultes (par exemple, quand on se moquait de sa mendicité), mais il n'aurait jamais toléré qu'on le diffamât en doutant de son orthodoxie. Quand de pareilles occasions se présentaient, il allait tout de suite aux autorités, exposait toute évidence requise (d'habitude les notes qui devinrent plus tard les Exercices Spirituels ) et demandait que son nom soit exonéré par écrit. Son désir passionné était d'enseigner aux gens ordinaires les choses de Dieu et il était prêt à surmonter tout obstacle afin d'arriver à cet objectif.

Bien qu'Íñigo pendant ces années fût encore un vagabond, un indigent et un pèlerin, il ne correspondait pas du tout au stéréotype de ces étudiants propres à rien célébrés dans les chansons et vers latins du Moyen Âge. S'il nous fallait nous former une opinion à partir de ces seules chansons, il nous faudrait conclure que les étudiants fréquentaient les tavernes tout autant que les salles de cours et qu'ils étaient moins intéressés à étudier qu'à boire et à passer les nuits en beuveries et en bagarres. Íñigo était depuis longtemps sorti de cette phase d'une vie de jeunesse qu'il avait peut-être connue en Espagne. Il avait maintenant presque quarante ans et il sentait enfin qu'il comprenait avec une certaine clarté ce que Dieu voulait qu'il fasse du reste de sa vie. Ce projet de Dieu, c'était que lui, Íñigo, conduise des gens - on disait souvent « des âmes » - à trouver Dieu. Il voulait le faire en se rendant en Terre Sainte, avec l'aide de quelques compagnons partageant le même idéal. Sa vie allait se dérouler d'une manière qu'il ne pouvait évidemment pas prévoir mais, à l'Université de Paris, il rassembla finalement les premiers compagnons qui allaient faire partie de ce plan.

 

Eric Jensen, SJ
Loyola House
Ignatius Jesuit Centre
Guelph, Ontario , Canada