Dans une chambre de collège

 

 

Dans une chambre de collège

Les premiers Jésuites

Paris, AD 1530

Une pièce à quelques voix

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Scène 1

(Un air en latin est doucement chanté par Inigo, non pas avec les accents latins mais avec un accent égal sur chaque syllabe et un accent plus fort sur la syllabe finale de chaque ligne, comme c'est la tendance en français. [Le h dans nihil est prononcé comme un k.] Chaque syllabe est chantée comme une noire, à l'exception de la dernière syllabe de chaque ligne, qui est soutenue comme une ronde.)

Pau - per sum e - go;
F3 C3 D3 C3 F2

Ni - hil ha - be - o;
F3 E3 F3 G3 A3

Cor me - um da - bo.
A3 G3 F3 E3 F3

(Un domestique montre à Íñigo sa chambre dans une tour. C'est pauvrement meublé mais on y a une vue splendide sur la ville.)

Domestique: Monsieur, où dois-je mettre vos choses?
   
Íñigo: Mets les livres sur la tablette, s'il te plaît, et accroche le manteau au crochet près du lit. (Allant à la fenêtre) Oh, d'ici je peux voir le monde entier!
   
Domestique: Monsieur, c'est tout ce que vous avez?
   
Íñigo: Il y a tant d'étudiants pauvres dans le Quartier - plus pauvres que moi! C'est impossible de ne pas donner quelque chose - un foulard, un manteau - quand ils gèlent dehors. (Rieur) Il semblerait même qu'il ne me reste pas grand' chose à donner. Fournissez-vous les chandelles ici?
   
Domestique: Non, Monsieur, seuls les hôtels font cela. Mais vous pouvez vous en acheter à la boutique du marchand tout près d'ici.
   
Íñigo: Merci, garçon. Dis une petite prière pour moi afin que mon séjour ici soit béni par Dieu.
   
Domestique: Je ne connais pas de prières, Monsieur.

Íñigo: Je vais t'enseigner le Notre Père , si tu le veux bien.
   
Domestique: Peut-être une autre fois, Monsieur. Au revoir.
   
   
(Il y a le bruit d'une porte qui se ferme comme le domestique sort. Íñigo gémit un peu comme il se met à genoux. Sa prière est récitée lentement, à voix basse et accompagnée de soupirs.)
   
Íñigo: O bon Jésus, mon Créateur et Seigneur. Je m'agenouille en votre présence. ici dans cette chambre. Je vous remercie de tout mon cour. d'avoir une fois de plus répondu à mes pauvres prières, et de m'avoir conduit ici, à ce lieu de solitude. où je peux étudier et être seul . pour parler avec vous.
   
(On frappe à la porte, on attend un peu comme Íñigo se lève debout péniblement.)
   
Íñigo: Oui, entrez, entrez. Ah, Docteur Pe ñ a! Comme c'est bon de vous voir!
   
Peña: Bonjour, mon cher Íñigo. Avec votre permission, j'aimerais vous présenter un jeune homme qui a demandé à vous rencontrer: c'est Maître Pierre Favre.
   
Íñigo: Avec grand plaisir!
   
Pierre: Je suis enchanté de faire votre connaissance! Monsieur, je ne suis pas encore Maître, mais j'en recevrai sous peu le titre, si Dieu le veut.
   
Peña: Oui - summa cum laude . Pierre fut l'un des plus braves étudiants auxquels j'ai eu le plaisir d'enseigner. Et maintenant je dois vous quitter. On demande mon opinion sur une affaire de grande importance pour les Anglais.
   
Pierre : Pour les Anglais?
   
Peña : Oui. Après vingt ans de mariage et quatre enfants, le Roi Henri VIII a maintenant des doutes sérieux sur la validité de son mariage avec Catherine d'Aragon.
   
Pierre : Et le Roi demande votre opinion sur cette question?
   
Peña Le Docteur Thomas Cranmer de l'Université de Cambridge a tout dernièrement demandé aux universités d'Europe de considérer le cas -l'éloignant donc ainsi des mains des cours ecclésiastiques. Je suis invité à aider établir la commission pour traiter des présentes instances.
   
Pierre : Il semble que les Anglais accueillent le vin espagnol plus qu'ils n'accueillent les femmes espagnoles!
   
Íñigo: Pauvre Catherine! Je l'avais vue une fois à Alcalá quand elle était jeune fille, seulement quelques années plus agée que moi. On doit prier pour elle.
   
Peña: Et pour moi aussi! Au revoir, mes amis.
   
Pierre: Au revoir, Docteur Peña.
   
Íñigo: A Diós, Doctor .
   
Pierre: Pardonnez-moi, monsieur, d'être si audacieux, mais le docteur Peña m'a parlé un peu de vous.
   
Íñigo: Ah oui?
   
Pierre: Oui, il m'a parlé au sujet de votre zèle à propager l'Évangile. Il m'a raconté comment vous passez beaucoup de temps à enseigner le catéchisme aux petits enfants, et à parler de prière avec tous ceux que vous rencontrez.
   
Íñigo: Je ne parle plus de choses spirituelles en public - car cela me cause des problèmes avec les autorités.
   
Pierre: Pourtant, le docteur Peña dit que vous êtes enflammé de l'amour de Dieu. .
   
Íñigo: Je ne peux pas le nier.
   
Pierre: Alors vous êtes un don de Dieu pour moi! Depuis quelque temps, j'ai souhaité m'ouvrir à un autre au sujet des désirs de mon cour. Mais la plupart de ceux que je rencontre préfèrent s'engager dans la controverse - discuter des doctrines des Réformateurs, ou bien parler d'abstractions, ou argumenter à savoir si tous sont sauvés ou seulement quelques-uns.
   
Íñigo; Dieu n'est pas une abstraction.
   
Pierre: Oui, je le sais!
   
Íñigo: Et le salut n'est pas une proposition de débat, mais un but à poursuivre sur les pas de Jésus, notre Sauveur.
   
Pierre: Oui - C'est exactement ce que je pense! Je veux suivre le Christ, Notre Seigneur de plus près, mais je ne sais par où ni comment commencer.
   
Íñigo: Commence avec toi-même.
   
Pierre: Je me sens. paralysé!
   
Íñigo: Paralysé? Comment?
   
Pierre: Pris au piège des doutes. .. des peurs... des scrupules.
   
Íñigo: Moi aussi, j'ai eu ces tentations subtiles.
   
Pierre: Le résultat, c'est que je ne peux plus faire confiance à rien - ni à mon jugement, ni à moi-même.
   
Íñigo: Ta confiance doit être en Dieu avant que tu ne puisses commencer à te faire confiance à toi-même.
   
Pierre: Oui, en Dieu.
   
Íñigo: As-tu demandé l'aide de Dieu?
   
Pierre: J'ai demandé et supplié et frappé au point de presque abandonner!
   
Íñigo: Quand tu es sur le point d'abandonner - c'est alors que la porte s'ouvre.
   
Pierre: Eh bien! J'en suis presque à ce point!
   
Íñigo: Tu dois aussi avoir confiance en l'Église de Dieu - dans les sacrements.
   
Pierre: J'ai connu des hommes d'Église merveilleux, mais trop souvent les prêtres et même les religieux sont corrompus. Ou bien ils sont ignorants des choses spirituelles.
   
Íñigo: C'est triste, mais vrai.
   
Pierre: Quelques-uns des réformateurs, ici à Paris, sont prêts à tout rejeter - même la messe! Mais, comme le dit Érasme, l'Église a désespérément besoin de réforme.
   
Íñigo: L'Église a toujours besoin de se réformer - maintenant plus que jamais! Mais j'ai décidé pour commencer, de me réformer d'abord moi-même.
   
Pierre: Je dois enlever la poutre de mon oil avant d'essayer d'enlever le bran de scie dans l'oil d'un autre!
   
Íñigo: Je peux voir que nous allons bien nous entendre, nous deux!
   
Pierre: Alors, je vous le demande, comment devrais-je procéder dans cette tâche de me réformer moi-même?
   
Íñigo: Eh bien, je peux te dire au moins ceci: c'est un dur travail. Ce ne sera pas accompli en te laissant aller avec le courant, mais plutôt en nageant de toutes tes forces contre les courants qui t'entraînent avec eux, loin de Dieu.
Pierre: Vers l'auto-destruction?
   
Íñigo: Oui, mais d'abord seulement vers l'égoïsme.
   
Pierre: En quel sens?
   
Íñigo: Tu es pris au piège dans tes scrupules?
   
Pierre: Oui. .
   
Íñigo: Tu pourrais tout aussi bien être pris au piège par autre chose.
   
Pierre: Par exemple?
   
Íñigo: Tu pourrais être pris au piège par tes dons d'intelligence ou par ton désir d'atteindre la renommée.
   
Pierre: Ou par le désir de l'amour?
   
Íñigo: (Il parle lentement d'abord.) Nous désirons tous l'amour - l'amour d'une femme, d'une famille. Nous mourons d'envie d'avoir des fils et des filles, un foyer, une maison.
   
Pierre: Ou bien?
   
Íñigo: (Il commence à parler de plus en plus vite.) Ou encore nous voulons à tout prix une carrière dans le monde des lettres - d'être recherché par les étudiants ambitieux, avoir des degrés et des titres et des honneurs qui s'entassent l'un sur l'autre. Et ainsi nous sommes emportés par l'ambition. Nous faisons des plans, des projets, avons de grandes intentions et, une chose en appelant une autre - luttes, échecs, succès - tout s'empile. Mais jamais on ne se pose la question: "Où est Dieu dans tous mes grands projets et mes nobles entreprises? Quel est le but de Dieu pour ma vie?"
   
Pierre: Vous me submergez sous une avalanche de mots!
   
Íñigo: Et tu me mystifie avec tes mots étranges! Quel est le sens de cette avalanche dont tu parles? Est-ce du dialecte ou du patois?
   
Pierre: C'est du savoyard. Dan s mon pays - en Savoie où j'ai grandi comme un berger domestique - en hiver, la neige s'accumule dans les Alpes et, comme elle fond au printemps, elle tombe souvent en cascade le long de la montagne, brisant rochers et arbres, et balayant tous les villages. C'est une avalanche. Et c'est ainsi que vos paroles m'ont submergé et renversé.
Íñigo: Je dois alors moins parler.
   
Pierre: Non, pas moins, juste un peu moins vite!
   
Íñigo: Et pourtant je ne peux pas arrêter la Parole qui est dans mon cour, brûlante comme un feu dans ma poitrine.
   
Pierre: Vous me faites penser à Jérémie. Mais c'est précisément ce dont je veux vous parler. Je sens que j'ai été conduit ici, à Paris et à cette université, par Dieu. J'ai été comme porté dans mes études - par un désir de connaissance, de vérité, de sagesse. Mais, maintenant que mes efforts ont été couronnés par le diplôme de Maître ès Arts, je ressens un certain vide dans mon âme. Je me sens incertain, ne sachant où aller maintenant, et que faire.
   
   
Íñigo: Qu'est-ce qui t'attire?
   
Pierre: Le savoir et l'étude sont ce qui m'attire le plus! Quand j'étais enfant, je pleurais parce que je ne pouvais pas aller à l'école!
   
Íñigo: Tes parents. ?
   
Pierre: Ils m'ont gardé à la maison pour garder les moutons.
   
Íñigo: A Pierre, m'aimes-tu plus que ceux-ci?"
   
Pierre: Plus que ces moutons? Oui! Plus que toute chose ou toute autre personne!
   
Íñigo: Aimes-tu Jésus?
   
Pierre : Plus que toute autre chose ou toute autre personne!
   
Íñigo: Quoi d'autre t'attire?
   
Pierre: Le mariage et la famille m'attirent. Je pourrais gagner ma vie comme professeur et continuer ici à l'université. L'ordination à la prêtrise m'est aussi ouverte - je pourrais acquérir une paroisse rurale, et vivre fort confortablement - mais je désire. quelque chose de plus.
   
Íñigo: Oui, quelque chose de plus! C'est là le désir qui doit te guider. Permets-lui de le faire. Ce plus dont tu parles n'est pas quelque chose de plus pour toi-même. C'est quelque chose de plus pour Dieu.
   
Pierre: A Nos cours sont faits pour vous, Seigneur ...
   
Íñigo : ...  et ils sont inquiets tant qu'ils ne reposent pas en vous."
   
Pierre: J'aime aussi le grand Augustin!
   
Íñigo: Comme j'envie ta connaissance de la théologie! Mais Dieu m'a rejoint dans ma pauvreté et mon ignorance, et il m'a enseigné des choses qu'on ne peut pas apprendre dans les livres. Parle-moi de ta manière de prier.
   
Pierre: Je pratique des dévotions tous les matins : quand je me lève à quatre heures, avant d'aller en classe - il y a des prières que je récite, des demandes que je fais, des saints dont j'invoque l'intercession. Après la première classe, il y a messe à six heures.
   
Íñigo: Les dévotions sont bonnes, mais je vais t'enseigner quelque chose de plus, puisque c'est ton désir. Je vais t'enseigner à réfléchir sur ton expérience quotidienne, en commençant par rendre grâces à Dieu pour tout ce qu'il t'a donné ce jour-là.
   
Pierre: Je fais déjà cela! Je rends grâces chaque soir, et souvent mon cour déborde de gratitude.
   
Íñigo: La gratitude est essentielle. Il n'a pas de plus grand péché que le péché d'ingratitude. Mais il y a aussi d'autres mouvements de l'âme, tout à l'opposé de la gratitude.
   
Pierre: Que voulez-vous dire?
   
Íñigo: À côté de cette forme de consolation spirituelle, il y a aussi, souvent, une certaine désolation spirituelle.
   
Pierre: Désolation spirituelle? Vous voulez dire découragement? Dépression? Je suis souvent déprimé!
   
Íñigo: Non, ce n'est pas ce que je veux dire - pas seulement un sentiment d'extrême pauvreté, mais un état spirituel qui survient à la suite de la perte ou de la diminution des dons de foi, d'espérance et d'amour.
   
Pierre: En cet ordre?
   
Íñigo: Non, l'espérance est d'habitude la première chose de se dissiper. Nous pouvons trouver notre espérance subtilement érodée par des contrariétés, et, quand cela arrive, nous commençons à douter que Dieu est présent, ou que nos prières sont entendues, ou, si entendues, qu'elles seront exaucées.
   
Pierre: Oui, j'ai fait quelque peu l'expérience de cet état désespéré!
   
   
Íñigo: À moins que nous réfléchissions sur nous-mêmes, d'abord pour devenir conscients de ces mouvements, et ensuite pour agir contre ceux qui nous plongent dans notre propre misère, nous pouvons graduellement glisser dans un état de découragement.
   
Pierre: Sans espoir?
   
Íñigo: Presque. Alors la foi faiblit et l'amour s'assèche, et la prière devient difficile et désagréable.
   
Pierre: Vous dites d'agir contre ces mouvements. Voulez-vous dire en priant davantage?
   
Íñigo: Non pas en priant davantage, mais en insistant davantage sur la prière.
   
Pierre: Je vois.
   
Íñigo: Quand nous nous trouvons dans cette sorte de désolation spirituelle, la première tentation est d'abandonner la prière tout simplement. A quoi bon prier, pensons-nous, si Dieu n'écoute pas ou s'il n'est pas là pour répondre à nos prières?
   
Pierre: Et ainsi prier davantage - réciter plus de prières ou passer plus d'heures en prière - nous épuiserait tout simplement, dans des périodes comme celle-là?
   
Íñigo: Précisément. Je dis seulement que nous devons insister davantage sur la prière. Nous ne devons pas abandonner nos habitudes ou nos méthodes de prière, mais continuer dans ce que nous avions décidé de faire. Faire cela, c'est lutter contre la tentation d'abandonner la prière. Cela prend un certain effort. Mais nous ne sommes jamais seuls dans nos luttes.
   
Pierre: Si seulement mon compagnon, Francisco, pouvait vous entendre parler comme ça, çà lui ferait beaucoup de bien.
   
Íñgio: Francisco?
   
Pierre: Francisco Xavier - c'est votre compatriote, un Basque.
   
Íñigo: Oui, je connais le nom, mais j'ai servi les rois d'Aragon et de Castille, et sa famille servait les rois de Navarre et de France.
   
Pierre: C'est peut-être une raison pour laquelle il refusa mon invitation à venir avec moi vous rencontrer. Mais il a aussi entendu bien des choses négatives à votre sujet - sur votre étrange mode de vie, comme il l'appelle, et sur vos difficultés avec l'Inquisition en Espagne - et il a développé une sorte de préjugé contre vous. Peut-être que si vous lui écriviez un mot, il consentirait à vous visiter.
   
Íñigo: Permets-moi d'y réfléchir et de prier à ce sujet.
   
Pierre: Je dois partir. Vous m'avez consolé et donné beaucoup de conseils pratiques! Je serais honoré si nous pouvions continuer, une autre fois, cette conversation.
   
Íñigo: Rien ne pourrait me faire plus plaisir. Je sens que le Seigneur va accomplir beaucoup de bien à travers toi. Que le Seigneur soit avec toi!
   
Pierre: Et avec vous! Au revoir .

(Comme Pierre quitte, nous l'entendons chanter le chant latin du début en traduction.)

Un pau vre je suis
F3 C3 D3 C3 F2

Qui n'a rien du tout;
F3 E3 F3 G3 A3

J'veux don - ner mon cour.
A3 G3 F3 E3 F3