Scène 3
(Íñigo est agenouillé au milieu de sa chambre, avec son chapelet en mains; il prie doucement.)
| Íñigo: | . . . Sancta Maria . . . mater Dei . . . ora . . . pro nobis peccatoribus . . . nunc . . . et in hora mortis nostrae . . . |
| (On frappe à la porte. Íñigo se lève lentement sur ses pieds. ) | |
| Íñigo: | Entrez, je vous en prie. |
| Domestique: | Pardon, Monsieur, vos amis sont en bas et demandent s'ils peuvent vous voir. |
| Íñigo: | Pierre et Francisco? Sans aucun doute! Dis-leur de monter. |
| Domestique: | Qu'est-ce que vous tenez dans vos mains? |
| Íñgio: | C'est un chapelet - avec des grains de bois d'olivier de Terre Sainte. J'aimerais te le donner pour toutes tes gentillesses. Voici, prends-le. |
| Domestique: | Dois-je apprendre à prier sur ces grains? |
| Íñigo: | (Il rit.) Non, porte-le tout simplement autour de ton cou, comme un vrai pèlerin. |
| Domestique: | Dan s ce cas, j'accepte. Merci, Monsieur! |
| (Le domestique met le chapelet autour de son cou, grimace, puis salue d'un air moqueur, avec ses mains jointes comme un enfant de chour. Puis il quitte la pièce. Pierre et Francisco entrent dans la chambre.) | |
| Pierre: | Pardonnez-nous, mon ami, de vous déranger si tard. |
| Íñigo: | Vous êtes tous deux très bienvenus - à toute heure! |
| Francisco: | Je viens tout juste de recevoir la confirmation officielle que je suis maintenant un Maître ès Arts! |
| Íñigo: | Oh alors, c'est merveilleux! |
| Francisco: | Je veux que vous soyez tous deux les premiers à le savoir et à célébrer cet événement avec moi! |
| Íñigo: | Vous m'incluez dans votre célébration? |
| Francisco: | Oui, notre sang basque doit tout de même compter pour quelque chose! Voyez, j'ai apporté une bouteille de bon vin de Navarre pour la partager avec vous! |
| Pierre: | Et j'ai apporté trois verres - et un fromage de Savoie, que j'ai gardé juste pour cette occasion! |
| Íñigo: | Et j'ai une miche de pain frais, que m'a donnée la mère de ce jeune garçon qui fait les courses. |
| Francisco: | Excellent! |
| Íñigo: | Vraiment! Voilà une bonne nouvelle! Venez, asseyez-vous. Je n'ai qu'une chaise, mais nous pouvons nous asseoir sur le lit. Dis-moi, Francisco, que vas-tu faire, maintenant que tu as atteint ton but? |
| Pierre: | Tu peux au moins dire adieu à la misérable vie d'un étudiant pauvre! |
| Francisco: | J'aimerais bien qu'il en soit ainsi, Pierre, mais tu oublies qu'il y a des dépenses rattachées aux honneurs qu'on m'a accordés. C'est vrai que j'obtiendrai sous peu un poste au Collège de Beauvais , mais le poste ne paie pas beaucoup, au moins au début. Je devrai engager un domestique - non seulement pour faire bonne figure, mais aussi pour que je puisse consacrer mon temps à la préparation des cours. De plus, j'ai engagé un avocat pour établir la noblesse de ma famille, ce qui m'aidera à mieux percer. |
| Íñigo: | Comment penses-tu y arriver? Je sais que ta famille a connu des difficultés - j'imagine qu'ils ne pourront pas aider beaucoup. |
| Francisco: | C'est vrai. Mais c'est pour cette raison même que je tiens sur mon honneur à me faire une réputation et rebâtir la fortune de ma famille. |
| Íñigo: | Et entre temps. ? |
| Francisco: | J'imagine que je devrai me trouver des étudiants pour leur donner des cours particuliers de latin et de grec. Peut-être que vous pourriez m'en envoyer quelques-uns? |
| Íñigo: | Avec plaisir. Je lève mon verre au succès de toutes tes entreprises! (Ils boivent.) |
| Pierre: | Íñigo, j'ai l'impression que vous n'approuvez pas totalement tous ces changements dans le comportement de votre ami. |
| Íñigo: | Ce n'est pas à moi d'approuver ou de désapprouver. Bien que je partage votre joie dans ce succès, j'observe aussi les complications que suscitent les honneurs. |
| Francisco: | Et vous, qu'allez- vous faire quand vous obtiendrez votre degré? |
| Íñigo: | Je retournerai à mon vieux mode de vie, et - enfin sans embêtement- je parlerai de Dieu à tous ceux que je rencontrerai dans les rues! |
| Francisco: | Cela ne mettra pas du pain sur votre table. |
| Íñigo: | Comme vous voyez, ma table a du pain - même assez pour accueillir mes amis! |
| Pierre: | Et ainsi vous continuerez de vivre la vie d'un mendiant? |
| Íñigo: | J'ai moins de temps pour quêter maintenant que je dois étudier, mais pourtant le Seigneur pourvoie. |
| Francisco: | Mais pourquoi vivre dans la pauvreté quand vous n'avez pas à le faire? |
| Íñigo: | Et pourquoi avoir des degrés et des honneurs quand ils entraînent avec |
| eux tant d'anxiété? | |
| Francisco: | Mais l'honneur, c'est. tout! |
| Inigo: | L'honneur de Dieu est la seule chose. |
| Francisco: | Et sans argent, qui peut vivre? |
| Íñigo: | Comme le dit saint Paul, j'ai appris à être riche et à être pauvre, et je préfère être pauvre - de la même manière que Jésus fut pauvre. |
| Francisco: | Eh bien, n'allez pas me citer ce passage qui demande à quoi sert à l'homme de gagner l'univers entier! Je ne désire pas l'univers entier - juste une fraction de cet univers! |
| Íñigo: | Quant à moi, j'ai déjà tout ce dont j'ai besoin. Je suis libre de soins et de soucis, et, dans ma pauvreté, je rencontre Dieu chaque jour sans exception. |
| Pierre: | Que voulez-vous dire? |
| Íñigo: | Je veux dire que les philosophes et les théologiens ont beau argumenter sur les preuves de l'existence de Dieu, moi je lui confie mes besoins chaque jour et je peux voir que chaque jour mes prières sont exaucées. |
| Francisco: | Eh bien, priez aussi pour mes besoins à moi puisque vous y êtes! |
| Íñigo: | Je le fais, mon ami, je t'assure que je le fais! Mais ces prières pour tes besoins prennent plus de temps à être exaucées! Cependant, permets-moi de suggérer une solution possible à ta situation présente. Je propose que nous unissions nos destinées. |
| Francisco: | Quoi! Unir ma destinée à la vôtre ? |
| Íñigo: | Je veux dire nous trois ensemble. Vous deux, vous êtes déjà compagnons de chambre, durant quelques années. Ce serait moins coûteux si nous trois, nous partagions une seule chambre - pourquoi pas cette chambre-ci? |
| Pierre: | C'est une belle chambre - un paradis si on la compare avec celle que nous partageons, Francisco! |
| Francisco: | Une chambre avec une vue splendide ne compensera pas pour tous ces propos d'exercices spirituels et de pauvreté! |
| Íñigo: | Je vous donne ma parole que je parlerai seulement de choses dont vous voudrez parler. Je prierai seulement quand vous dormirez. Et, tout ce que m'enverra la Providence, je vais le partager avec vous deux. |
| Francisco: | Il me faudra y penser. Pierre et moi en discuterons ensemble. Mais laissez-moi vous dire tout de suite que j'admire votre générosité. |
| Pierre: | Merci, mon bon ami! Votre offre semble être en fait une réponse à la prière. Vous ne manquez jamais d'éclairer ma vie! Comment pourrai-je jamais vous le rendre? |
| Íñigo: | Tu pourrais alors me laisser le reste de cet excellent fromage! (Les trois rient [de bon cour].) |
= = = = =
| Domestique: | Íñigo, Pierre et Francisco devinrent éventuellement des compagnons de chambre et, finalement, des amis pour la vie. Ils ont aussi attiré cinq autres étudiants qui se joignirent à leur projet d'aller en Terre Sainte. Mais cela n'allait pas se réaliser. La guerre avec les Turcs rendit impossible la traversée de la Méditerranée. Les compagnons allèrent enfin à Rome. C'est là que la Compagnie de Jésus, leur nouvelle congrégation, reçut plus tard une approbation officielle. |
| Ignace, le nom qu'Íñigo se donna lui-même, fut choisi, en dépit de sa résistance, comme le supérieur de l'Ordre. Il passa le reste de sa vie à organiser la structure de cette communauté religieuse et à prendre soin de son développement phénoménal. Pierre Favre devint un habile accompagnateur des personnes qui voulurent faire les Exercices Spirituels , et Francisco Javier - François Xavier - fut envoyé en Extrême Orient, où il prêcha l'Évangile à Goa et au Japon. Il mourut sur une île face au littoral de Chine. Et moi? Je porte encore ces grain de bois d'olivier autour de mon cou - je prie même sur ces grains de temps en temps. |
(Le chant d'ouverture est chanté de nouveau, en latin seulement, cette fois en canon par Íñigo, Pierre et Francisco.)
Pau - per sum e - go;
F3 C3 D3 C3 F2Ni - hil ha - be - o;
F3 E3 F3 G3 A3Cor me - um da - bo.
A3 G3 F3 E3 F3

