Jean-Marc Biron, s.j. (Centre justice et foi)
Quand, en 1995, les décrets de la 34 e Congrégation générale ont été rendus disponibles, j'ai été personnellement touché par le décret 13 sur la collaboration avec les laïcs dans la mission . Déjà le titre en disait long : on ne parlait pas de la collaboration des laïques dans notre mission mais bien de la collaboration avec les laïques dans la mission. Ce document invitait les jésuites à être non seulement «des hommes pour les autres», selon l'expression du Père Arrupe, mais aussi «des hommes avec les autres», ce qui, selon ce texte, serait «un aspect central de notre charisme» 1 . Le document appelait également les jésuites à se mettre au service de la «mission du laïcat en offrant ce que nous sommes et avons reçu: notre héritage spirituel et apostolique, nos ressources en matière d'éducation et notre amitié» 2 . Le décret 13 invite également les jésuites, à «déplacer le centre de notre attention de l'exercice de notre propre ministère direct vers l'appui aux laïques pour les affermir dans leur mission. Pour ce faire, sera requise de nous la capacité de mettre en valeur les dons des laïques, de les animer et de les inspirer» 3 .
En écho au décret 13, j'aimerais partager avec vous quelques éléments de mon expérience de collaboration avec les laïques.
Quand je suis entré dans la Compagnie, en 1990, je n'ai pas tout de suite vu présente cette collaboration avec les laïques que j'avais connue dans mon travail antérieur en paroisse. Dans un premier regard, la Compagnie m'apparaissait être un monde un peu replié sur lui-même, un monde qui portait sa propre culture, qui avait son vocabulaire propre. Cela se révélait pour moi par des petits détails : pourquoi dans telle activité on fait appel seulement à des jésuites ? Pourquoi, dans telle liturgie, c'est un jésuite qui proclame la première lecture alors qu'il y a tant de personnes laïques dans l'assemblée; des petits détails qui me faisaient dire : en paroisse, cela ne se serait pas passé comme cela.
Ma venue au Centre justice et foi, en 1993, m'a, par ailleurs, fait plonger dans une expérience réelle de collaboration. À sa fondation, le CJF était presque uniquement constitué de jésuites. Mais dès le départ, était présente cette volonté de faire appel à des collaborations laïques. On m'a rapporté qu'au début de l'équipe, une seule femme, madame Ginette Boyer, partageait le travail avec les jésuites. On m'a raconté que la présence de Ginette et ses réflexions avaient amené l'équipe à prendre la décision de faire de la situation des femmes dans la société et dans l'Église un champ privilégié d'analyse du Centre. Justement parce que l'équipe était massivement constituée d'hommes, et des clercs en plus, il devenait essentiel qu'on ouvre le plus possible la réflexion du Centre à la situation des femmes. Vingt ans plus tard, l'équipe du Centre justice et foi est presqu'entièrement constituée de non-jésuites, hommes et femmes.
Un autre aspect de mon travail au CJF a été de me faire expérimenter comment le discernement s'y exerçait collectivement afin d'en venir à prendre des décisions. J'ai tout de suite perçu, quand je suis devenu directeur, qu'il n'aurait pas été de mise de prendre seul des décisions sans que celles-ci aient été d'abord réfléchies en équipe. Même si la décision ultime était prise par la direction, cette décision s'imposait comme le fruit d'une réflexion collective.
Dans son énoncé de mission, le Centre justice et foi se définit comme un centre jésuite d'analyse sociale. Lors d'une rencontre d'équipe où nous tentions d'ajuster cet énoncé à notre réalité d'une équipe de travail plus laïque que jésuite, nous nous étions demandé si le terme ignatien ne serait pas davantage approprié à notre réalité. Assez unanimement, les membres laïques de notre équipe ont choisi de garder le terme jésuite qui fait davantage référence à la mission de la Compagnie de Jésus. Pour eux, le mot ignatien s'appliquait davantage à la spiritualité. Or, même si la spiritualité ignatienne fonde la manière avec laquelle le CJF pose son regard sur le monde, les membres de notre équipe ne s'identifient pas tous à la spiritualité ignatienne. L'analyse sociale peut trouver un écho dans la spiritualité ignatienne, mais elle n'en épouse pas tous les contours. L'analyse sociale permet de poser un regard critique sur les structures sociales, économiques, politiques et culturelles à partir d'un parti-pris pour les exclus. C'est une autre manière de comprendre et d'ajuster pour aujourd'hui cette expérience profonde que nous propose Ignace par la contemplation de l'Incarnation, dans la deuxième semaine des Exercices .
C'est aussi en prenant en perspective la collaboration entre jésuites et non jésuites que, l'an dernier, nous avons mis sur pied un petit comité constitué de deux laïques et de deux jésuites pour réfléchir l'avenir du Centre justice et foi en posant comme préalable la question suivante: quel est l'avenir d'une ouvre jésuite comme le CJF, dans la perspective d'une équipe constituée de plus en plus largement de laïques et qui, éventuellement, pourrait ne comporter aucun jésuite?
Notre objectif était de procéder à un discernement des conditions concrètes à établir pour que la mission du CJF puisse continuer de se situer en fidélité avec celle de la Compagnie, tout en répondant aux besoins actuels de la société et de l'Église québécoises. À quelles conditions le CJF pourrait-il exister comme oeuvre de la Compagnie, dans cette perspective où il serait constitué majoritairement, sinon totalement par des laïques ?
Ce discernement nous a amenés à faire un certain nombre de recommandations dans un rapport déposé au conseil d'administration et remis aux membres de l'équipe du CJF et au Provincial.
Dans ces recommandations, il nous est apparu essentiel :
1. de formuler clairement les éléments constitutifs de l'apostolat social jésuite, tel que vécu actuellement au CJF, éléments à transmettre à des laïques dans une perspective de continuation de l'ouvre;
2. d'établir des « mécanismes de transmission » de cet esprit dans un contexte de roulement du personnel laïque et dans une dynamique de réciprocité entre les plus anciens membres et les nouveaux;
3. de regarder de façon réaliste l'avenir des ressources humaines jésuites disponibles pour le CJF (directeur, administrateur, etc.);
4. de regarder de façon réaliste les perspectives de financement de l'ouvre et des avenues de financement possible.
Dans l'expérience de collaboration vécue au CJF, la capacité de partager des valeurs communes nous est apparue essentielle. Une foi engagée socialement, un regard critique, une capacité à réfléchir et à communiquer les questionnements nous apparaissent être des éléments essentiels pour partager le projet commun. Un souci habite également les membres de notre équipe, celui de transmettre à la jeune génération l'héritage de la réflexion et d'une analyse sociale fondée sur la justice, telle que nous la pratiquons à l'intérieur des oeuvres d'apostolat social de la Compagnie.
Jean-Marc Biron, s.j.
www.cjf.qc.ca
www.relations.qc.ca
1 CG 34, d. 13, n.334, Collaboration avec les laïcs dans la mission .
2 CG 34, d.13, n. 337
3 CG 34, d. 13, n. 353
Alain Gagnon (Le Gesù - Centre de créativité) Manon Girard (Maison Dauphine pour les jeunes) Rita Laberge (Centre de spiritualité Manrèse) Martin Couture (Mer et Monde) Louis-Martin Cloutier, SJ (Collaboration au Collège Saint-Charles-Garnier) Jean-Marc Biron, SJ (Centre justice et foi) Jean-Marie Louis, SJ (GADRU : Groupe d'aide au développement rural, Haïti) Jean-Denis Saint-Félix, SJ (Expériences au Salvador et en Haïti)

