Jean-Marie Louis, s.j. (GADRU: Groupe d'aide au développement rural - Haïti)
Élucidation d'une expérience
Cette réflexion a comme toile de fond mes propres expériences avec des laïques et des confrères jésuites au Mexique, au Salvador et en Haïti.
1. La justification de la réflexion.
Si les jésuites ont toujours travaillé avec des laïques dans les collèges, les paroisses, les centres de spiritualité et d'analyse sociale, si la collaboration avec les laïques relève de l'ordinaire et du quotidien, on peut se demander pourquoi réfléchir sur ce qui paraît normal et sans problème. Cependant à bien y regarder de près, cet exercice est important parce qu'il y a une responsabilité historique face à une tradition à sauvegarder, un patrimoine spirituel à transmettre et une mission à accomplir dans les contextes particuliers du monde d'aujourd'hui. Avons-nous une forte capacité d'invention apostolique ajustée au temps ? Pouvons-nous créer des ouvres, les maintenir avec nos seules forces ? Sans perdre notre identité , pouvons-nous être efficaces apostoliquement en dehors des réseaux et des partenariats ?
La réponse me paraît que non et nous avons probablement de la misère à le reconnaître, étant prisonniers de la vision d'une époque glorieuse, dynamique et triomphaliste. Nous ne pourrons pas répondre aux défis du monde présent ni mobiliser de jeunes générations de collaborateurs et collaboratrices si nous ne choisissons pas d'inventer et de créer d'autres formes et d'autres modes d'historisation et de dynamisation du charisme ignatien dans nos réalités historiques respectives.
Nous inscrivons notre réflexion sur la « collaboration entre jésuites et laïques » dans la perspective de la « fidélité créatrice » dans et par la « créativité apostolique ». L'enjeu se trouve maintenant entre le refuge dans le passé (aveuglement) et la projection dans l'avenir (création). Mais, comment construire l'avenir dans le présent sans remettre en question la notion même de « collaboration entre jésuites et laïques » dont nous avons héritée ?
2. Le questionnement des visions et des pratiques héritées.
2.1. Les représentation des laïques par les jésuites.
La plupart des jésuites, de façon ouverte ou dissimulée, nourrissent une certaine mentalité de supériorité du clerc par rapport au laïque. Le clerc ou religieux doit avoir naturellement le leadership, il détient le monopole de connaissance qu'il transmet au laïque perçu et vu comme celui qu'on doit former, encadrer et orienter dans ce qu'il doit faire. Il a beaucoup à enseigner et presque rien à apprendre de l'autre.
2.2. Les fausses pratiques de collaboration entre jésuites et laïques.
Les pratiques liées à ce type de représentation n'encouragent ni le dialogue, ni la responsabilité et encore moins la créativité. Cela ne peut que déboucher sur une fausse collaboration entre les jésuites et les laïques parce que la relation est unidirectionnelle. Les laïques appuient les jésuites qui leur disent comment participer à leur mission, leurs ouvres ou leurs apostolats.
2.3. La dimension oubliée : un homme « avec les autres » .
Dans son souci pour bien remplir sa mission, le jésuite démontre qu'il est vraiment « un homme pour les autres » et a tendance à oublier qu'il est aussi « un homme avec les autres » et qui doit déchiffrer, construire et transformer le monde avec eux.
Le modèle hérité avait bien fonctionné tant que les laïques avaient adhéré à cette représentation et avaient cru qu'il ne pouvait en être autrement. Mais, les temps ont changé, les valeurs ont évolué, le défi actuel est dans l'invention et la création de nouvelles formes apostoliques.
3. Les conditions de possibilité d'une authentique collaboration entre jésuites et laïques dans le monde d'aujourd'hui.
La démarche pour une authentique collaboration avec les jeunes générations de laïques va dans la ligne d'une co-création, co-construction, co-responsabilité et co-participation dans la mission. Elle passe par une volonté de voir les limites de la vision et des pratiques héritées, par une volonté de croire aux capacités et aux potentialités des laïques, par une volonté d'ouverture au présent historique et aux exigences de reconnaissance, de confiance, de transparence, de communication et d'égalité que posent les laïques.
« On ne recoud pas une pièce neuve sur un vieux vêtement ». «On ne met pas le vin nouveau dans de vieilles outres ». Les modèles dont nous avons hérité ne peuvent pas nous servir pour gérer le présent et penser le futur. Tout en restant fidèles à notre charisme et à notre mission, nous devons penser et agir autrement, nous devons inventer de nouvelles formes de collaboration apostolique avec des laïques, soit les partenariats, l'insertion dans les réseaux, le soutien aux ouvres laïques, etc.
Probablement nous aurons dans l'avenir plus d'ouvres ignatiennes que d'ouvres jésuites, plus de compagnons et de compagnes ignatiens que de compagnons jésuites. Ouvrons nos fenêtres et nos portes et laissons notre charisme féconder le monde.
Alain Gagnon (Le Gesù - Centre de créativité) Manon Girard (Maison Dauphine pour les jeunes) Rita Laberge (Centre de spiritualité Manrèse) Martin Couture (Mer et Monde) Louis-Martin Cloutier, SJ (Collaboration au Collège Saint-Charles-Garnier) Jean-Marc Biron, SJ (Centre justice et foi) Jean-Marie Louis, SJ (GADRU : Groupe d'aide au développement rural, Haïti) Jean-Denis Saint-Félix, SJ (Expériences au Salvador et en Haïti)

