La collaboration jésuites-laïques

 

Jean Denis Saint Félix, s.j. (San Salvador et Haïti)

Tout d'abord mes remerciements au comité organisateur pour l'invitation qui m'a été faite et au père provincial pour son approche, son engagement manifeste et sa détermination notoire d'instaurer cette dynamique créatrice à travers toute la province.

Je commencerai ma petite présentation en identifiant mes présupposés, préjugés ou encore mes prémisses. En second lieu, je parlerai de deux expériences précises révélant un type de collaboration. Je parlerai aussi un peu de mes appréhensions et je terminerai sur une note propositive.

Mon premier présupposé , c'est que l'authenticité de la totalité de cette démarche est fonction de sa capacité de se souscrire au sens d'un plus grand service aux plus pauvres de ce monde. Nous, jésuites et laïques, ne sommes pas le premiers ou les principaux destinataires de notre travail. Cela étant, une journée de ce type répond avant tout aux exigences d'un plus grand service aux pauvres d'un monde marqué par l'injustice, l'exclusion et la souffrance. Et ceci pas seulement en Haïti, mais aussi ici au Canada.

Mon deuxième présupposé veut que notre démarche soit alimentée et guidée par la volonté de vérité, celle de la plus profonde sincérité. D'une dynamique malsaine de pouvoir et de contrôle, devons-nous entrer dans un vrai dialogue, une vraie communication en vue d'une collaboration digne de son nom. Si nous sommes ici aujourd'hui c'est parce que nous voulons découvrir - ensemble - la meilleure façon d'être des hommes et des femmes avec et pour les autres.

A) Mon expérience : El Salvador

Pendant trois ans (de1996 à 1999), j'ai travaillé au Salvador dans une institution de la Compagnie de Jésus (SJD - Servicio Jesuita par el Desarrollo). Nous étions environ 6 scolastiques jésuites à collaborer avec une équipe de 20 personnes. J'ai travaillé de façon plus immédiate avec 3 laïques. La coordinatrice de notre équipe était madame Marina Montenegro. Mes souvenirs de cette expérience : des gens extrêmement compétents et très professionnels. Ils étaient irréprochables quand à leur proximité avec les gens des communautés dans lesquelles on travaillait. Aussi des personnes totalement identifiées à la philosophie de l'institution et soucieuses de la réussite des différentes actions de la dite institution, et surtout du développement intégral de ces communautés. La notion pouvant exprimer le mieux ce temps passé dans cette institution est bien celle de collaboration ou bien complémentarité. Marina, Alonzo y Miguel étaient du Salvador, ils connaissaient mieux l'histoire, la langue et la culture du pays. Ils avaient, du moins au début, une relation beaucoup plus facile avec les adultes de la communauté de San Francisco Morazán. Ils connaissaient assez bien leurs problématiques. Bref, ils avaient beaucoup plus d'expérience, et, en quelque sorte, ils connaissaient mieux l'institution que moi.

De mon côté, j'étais un plus patient qu'eux et beaucoup plus habile avec le monde des jeunes et des enfants. J'apportais aussi et surtout une perspective religieuse qui n'était pas trop développée chez eux.

Puisque nos forces et richesses étaient différentes, nous étions condamnés a collaborer et à nous compléter. Ils travaillaient durant la semaine pendant j'étudiais à l'université. J'étais beaucoup plus présent dans les communautés durant les fins de semaine.

Cependant on se réunissait chaque vendredi pour évaluer et planifier nos actions et, chaque deux semaines, on s'arrangeait pour être là ensemble dans la communauté, offrant à la communauté l'image et la réalité d'un travail coordonné et la vision d'une équipe unifiée.

Difficultés :

En termes de difficultés, je mentionnerais le fait que qu'il y a eu de la part des autres membres de l'institution une certaine méfiance face aux jésuites. Ils nous voyaient comme les fils de l'institution. La notion de 'collaborateur' était très faiblement développée et très peu assumée des deux côtés. Il y avait une survalorisation du 'professionnel.' Je n'ai pas senti de la part du directeur une volonté de véhiculer avec vigueur la spiritualité ignatienne et d'inviter les collaborateurs à une plus profonde découverte de la richesse de la tradition ignatienne.

B) Haïti : Solidarite Fwontalye à Ouanaminthe

Avec en tête cette expérience, et ayant fait ma régence en Haïti (2002-2003), découvrant un peu plus le visage de la Compagnie là-bas, j'ai proposé au père provincial de collaborer pendant deux mois (mai et juin 2005) à la formation des nos collaborateurs/trices à Solidarite Fwontalye : la version haïtienne du SJR (Service jésuite aux réfugiés). L'idée était d'inviter les gens à se familiariser de plus en plus avec la spiritualité ignatienne, de répondre à leurs questions sur les jésuites et surtout les inviter à réfléchir sur le travail qu'ils réalisent, sur eux-mêmes et sur la réalité dans laquelle ils évoluent. Mon arrivée à Ouanaminthe, l'endroit où s'enracine cette ouvre, a coïncidé avec une des plus grandes vagues de déportations massives (plus de 2000 haïtien(ne)s) de la part des autorités dominicaines. Cela m'a donné l'occasion d'avoir une expérience de première main et de m'impliquer de manière directe dans la dynamique de travail de l'institution. C'était comme un baptême. Cette introduction pratique qui a duré plus de deux semaines allait être fondamentale pour l'orientation de mon projet de formation.

J'ai commencé ce temps de formation en invitant les gens à se dire et à nommer leur propre réalité. Je me suis rendu compte que les gens ignoraient pratiquement les différents talents qu'ils avaient - musicien, coiffeur, tailleur - ils ont tous fait une expérience dans l'enseignement. Je les ai invités aussi à ne pas cacher les diverses expériences qu'ils ont eues avant de commencer à travailler à Solidarite Fwontalye. Ils étaient mêmes invités à comparer leurs différentes expériences passées avec celles acquises au sein de l'institution. J'ai présenté la figure d'Ignace et les principaux moments de sa vie. Ce qui leur a permis de faire la découverte d'un saint auquel ils pouvaient facilement s'identifier. Ensuite on a parlé de la formation et la mission des jésuites et on a conclu avec le décret 26 (conclusion) de la 34 e Congrégation générale (1995): Caractéristiques de la façon jésuite de procéder.

En vue d'une plus grande compréhension de la mission de la Compagnie de Jésus et également de leur propre travail, on a étudié le décret 2 de la 32 e CG, dans lequel se trouve une articulation de la mission de la Compagnie: service de la foi et promotion de la justice. Une présentation générale sur les Exercices spirituels soulignant l'importance de la prière et du discernement et surtout une lecture approfondie du document de la 34 e CG sur la collaboration avec les laïques nous a permis d'entrevoir les possibilités de réalisation de notre mission commune.

Pour terminer, on a eu une journée de réflexion-prière au cours de laquelle tous et toutes étaient invités à évaluer leur présence et collaboration dans l'institution, le travail de l'institution comme tel, et le petit processus de formation que nous avons entrepris.

Convictions :

- Nous - spécialement jésuites - ne sommes pas toujours conscients de l'impact de notre spiritualité sur les gens qui collaborent avec nous et sur l'efficacité de nos projets. Nous ne sommes pas toujours enthousiastes à promouvoir une plus grande familiarité avec cet héritage sous prétexte que les nécessités sont trop pressantes.

- Je suis persuadé qu'une plus grande familiarité avec notre héritage peut résulter en de plus profondes et sincères relations avec nos collaborateurs et aussi en un service beaucoup plus adéquat au plus petits.

- Un partage plus profond de l'héritage ignatien peut nous aider à dissiper nos peurs mutuelles d'être absorbés par l'autre "partie" ou nos peurs de perte de pouvoir et de contrôle.

C) Propositions :

Je suis convaincu que l'avenir appartient définitivement à la collaboration, non seulement en raison du nombre des jésuites qui va en diminuant (ce qui est déjà une réalité), mais aussi parce que c'est salutaire et souhaitable.

Pour cette raison, je vois qu'il est impératif que le document sur la collaboration entre jésuites et laïques soit complété par deux choses : les différentes façons selon lesquelles ce document a été reçu et vécu tant par les laïques que par les jésuites. Et deuxièmement, par la façon dont les laïques perçoivent cette collaboration. J'ai l'impression qu'il manque dans nos documents la saveur laïque. En un mot, le document doit être enrichi, c'est-à-dire réécrit à la lumière de nos multiples expériences.

Je dirais que c'est bien que la formation des jésuites soit ponctuée de manière particulière de cet esprit de collaboration avec les laïques. Nous sommes de plus en plus préparés en ce sens. De la même manière, je perçois la nécessité pour les laïques de se former dans le sens de la collaboration avec les religieux ou les gens ordonnés (prêtres). La dynamique doit être réciproque.

Au demeurant, je suis persuadé que toute collaboration sérieuse et fructueuse passe par un profond respect mutuel, la compétence et par une vision communément partagée de la réalité. Toute collaboration doit présupposer la primauté de l'option pour les pauvres, la nature et la qualité de la mission de la Compagnie : service de la foi et promotion de la justice. Cette collaboration doit s'enraciner dans la tradition ignatienne, sans pour autant chercher à imposer une vision religieuse fondamentaliste et exclusiviste.