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BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE

Conversation avec P. Adolfo Nicolás,
Supérieur général de la Compagnie de Jésus

Dimanche, le 20 février 2008

 

PREMIÈRE PARTIE Arrière-plan culturel

 

Père Nicolás, quel rôle ont joué votre famille et votre enfance dans la personne que vous êtes devenu aujourd'hui? Parlez-nous de votre famille, en ce qu'elle peut nous aider à vous comprendre et peut-être avant tout à comprendre votre vocation.

Le P. Adolfo Nicolás, Supérieur général de la Compagnie de Jésus:
Je pense que mon enfance a eu un rôle important dans ce que je suis devenu. Je suis né en avril 1936. C'était immédiatement avant la Guerre civile en Espagne. Pendant environ trois ans, avant la Guerre civile, il y avait bien des turpitudes et de la confusion dans le pays. Des camps se formaient; il y avait des menaces et même des assassinats un peu partout. Or, peu de temps après ma naissance, les gens de la petite ville voisine de notre village ont menacé de tuer mon père, parce qu'il était un leader dans son village. Mon père avait pris des positions catholiques très fermes contre les gens de la ville voisine qui s'étaient ralliés aux communistes. Heureusement, son frère travaillait dans cette ville-là et il a entendu les rumeurs à propos de ce complot. Il a informé mon père lui disant : « Ils vont venir te chercher ce soir! ». Alors mon père a dû fuir et la seule fuite possible dans ce contexte, c'était d'aller à l'armée. C'est alors que nous avons commencé à déménager.

Ainsi mon enfance a-t-elle été faite de déménagements, du village à un autre village, puis vers le Nord, où mon jeune frère est né, à Santander; puis dans différentes villes jusqu'à Barcelone. Ainsi j'ai surtout vécu à Barcelone, de l'âge de 4 ans jusqu'à 13 ans. C'est là que j'ai grandi. Dans ma vie, on trouve donc des influences de Barcelone, mais l'influence aussi de cette vie en mouvement. Une statistique : depuis mon entrée à l'école jusqu'à la fin du secondaire, je suis allé à sept écoles différentes. Pour un enfant, c'est une expérience douloureuse: vous vous faites des amis et vous devez les laisser; vous en faites d'autres et vous devez encore les laisser derrière…

Mais, plus tard, j'ai vu que cela avait été une bénédiction. Par exemple quand je suis allé au Japon et qu'à chaque six mois je devais changer de communauté, depuis l'école de langues et pendant les années qui ont suivi. Mais j'avais l'habitude d'être avec des gens nouveaux, de faire de nouveaux contacts et ce depuis mon enfance. Cela m'a donc aidé beaucoup dans ma vie missionnaire. J'ai eu à voyager beaucoup en Asie du Sud-Est; je suis allé dans différent pays, à bien des endroits, dans beaucoup de communautés et mon expérience passée m'a certainement rendu les choses plus faciles. Ainsi la douleur de mon enfance a-t-elle été une bénédiction pour mon avenir.

Le fait que je sois né dans une famille de travailleurs, dans un village aussi,cela m'a donné, je pense, la possibilité de vraiment admirer la simplicité – non pas que j'aie toujours réussi à la vivre. Des relations simples, une vie simple, des gens pas sophistiqués: voilà ce que j'aime. Bien que j'aie vécu ensuite à Barcelone puis à Madrid, la simplicité du village et le ciel grand ouvert de Castille, les larges horizons, ça a été important pour moi. Mon frère ainé a composé un poème à propos de la Castille où il a écrit : Castille, où tous les chemins montent et montent. En Castille les mystiques ont abondé: c'est peut-être dû au ciel immense, aux larges horizons.

Une anecdote à ce propos: j'ai été très surpris de la couverture d'un livre que j'avais écrit au Japon sur la vie religieuse et que j'avais intitulé « L'horizon d'espérance ». Pour moi, l'horizon était celui de mon enfance, quand on peut voir très loin. Mais au Japon, c'était devenu bien étroit : l'horizon là-bas s'arrête tout près de vos yeux! Parce qu'il n'y a pas beaucoup d'espace: vous ne voyez pas, là-bas, de larges horizons grands ouverts. J'ai pu me rendre compte, à ce moment-là, des différences de perspectives…

J'ajouterais aussi que la Castille n'a pas seulement de larges horizons mais est caractérisée par ce que j'appellerais « une parole franche ». Ainsi je n'aime pas cacher les choses; je n'aime pas les demi-vérités. Je préfère le langage direct. Le Japon m'a adouci, m'a enseigné à ne pas être rude; mais je suis un homme ouvert. Je n'aime pas cacher les problèmes ou faire des entourloupettes.

Vous avez mentionné le caractère catholique de votre famille; est-ce que cela a aussi contribué à ce que vous êtes?

AN:
Oui, certainement; et il y a deux choses à mentionner à ce propos qui peuvent être intéressantes. La catholicité de mes parents était une forme de « catholicisme du village », d'un village catholique castillan, c'est-à-dire très affirmé, constant, traditionnel. Mais le fait que nous avons dû beaucoup bouger a fait que mes parents, et spécialement ma mère, ont été très flexibles. Elle pouvait s'ajuster, trouver des issues à différentes situations difficiles de sorte qu'à la fin de sa vie elle était devenue une sorte de conseillère. Elle n'avait pas été à l'école plus longtemps qu'au primaire, mais elle est devenue la conseillère de presque tout son voisinage. Les gens venaient demander son avis et elle manifestait de la flexibilité dans son approche avec les gens.

Si vous aviez demandé, à elle ou à mon père, ce qu'ils pensaient, leurs réponses auraient été tout à fait dans la ligne de la pensée traditionnelle catholique. Mais si des gens s'adressaient à eux en leur soumettant leurs problèmes, ils avaient l'habileté d'ouvrir des chemins, pas juste de « donner les réponses ». Ils connaissaient les réponses théoriques, les réponses « orthodoxes », mais ils avaient un sens de l'adaptation. Je pense que cela m'a influencé, en particulier aux moments où j'ai passé dans d'autres cultures et que j'ai réalisé que les gens traversent des expériences tout à fait différentes de ce que vous avez connu. Ainsi j'étais donc plus disposé à entendre la “musique”, pas seulement les mots, la musique de l'expérience de l'autre. Cela a donc certainement eu une influence. Très souvent, quand je réagis à quelque chose et que je me demande pourquoi je réagis ainsi, je puis identifier ces éléments de mon enfance que je viens de mentionner.

Je pourrais ajouter quelque chose sur l'influence de mes frères. Nous sommes quatre frères, pas de sœurs. Nous sommes assez proches les uns des autres même si nous sommes bien différents. L'aîné est un intellectuel, un philosophe qui vit aux États-Unis. Le deuxième est un employé de banque, donc très terre-à-terre, un homme du sens commun, droit et honnête. Je suis donc le troisième et le cadet est bouillonnant d'idées et d'imagination; c'est un psychologue, un enseignant aussi.

Ce contexte de relations entre frères a aussi eu pas mal d'influence sur moi. Mon frère aîné, le plus intellectuel, m'a souvent aidé, m'a orienté quand j'ai commencé à enseigner la théologie, par exemple. Il m'a ouvert au symbolisme, au langage symbolique, à Paul Ricoeur, etc. Et il a certainement été d'une grande aide quand j'ai commencé à enseigner l'eschatologie : comment parle d'eschatologie sinon de manière symbolique?

À d'autres moments de ma vie, mes frères m'ont gardé les pieds sur terre. Mon deuxième frère et ses enfants sont des gens ancrés dans la vie, de gros travailleurs, qui ont dû traverser des temps difficiles en Espagne. Ça a beaucoup de sens pour moi jusqu'à maintenant, leur façon d'être; ainsi j'hésite à trop parler de manière « spirituelle » de la vie religieuse. Comme si des paroles spirituelles pouvaient compenser pour un manque de lien avec le réel. Non, non… Quand on parle de pauvreté, ou de notre manière de vivre , ma famille me ramène à la réalité et me dit : « qu'est-ce que tu veux vraiment dire? »

Ainsi je ne peux pas simplement « spiritualiser » quelque chose qui doit être enraciné dans le corps, dans la réalité concrète. Je suis reconnaissant pour ce fond de réalisme qui me vient de ma famille. Ça me garde les pieds par terre. On peut parfois planer durant cinq minutes, mais on doit revenir sur terre. Autrement, je sens un malaise.

Et cela vous a conduit à la Compagnie de Jésus. Mais comment se sont précisées votre vocation jésuite et votre vocation missionnaire dans la Compagnie?

AN:
Eh bien, une chose dont je suis de plus en plus convaincu, c'est que l'histoire et la réalité sont plus fortes que les idées. Et l'histoire nous force à changer, à nous ouvrir, à nous développer. Dans mon cas, en termes chrétiens on dirait que des événements providentiels sont arrivés. Tout d'abord, je dois dire que je n'ai pas connu du tout les jésuites à Barcelone, là où j'ai surtout grandi. Mais mon frère aîné est éventuellement entré chez les jésuites. Il est allé en Inde mais est tombé malade; sa santé n'a pas tenu durant ses études de philosophie et il a quitté l'ordre.

Mais ça a été pour moi le point de contact avec les jésuites. Car, pour dire vrai, je pensais devenir frère enseignant parce que j'allais à l'école chez les Frères des écoles chrétiennes. J'aimais l'éducation que je recevais avec eux, leur style amical aussi. Mais alors mon frère est entré en contact avec les jésuites et cela m'a distrait des Frères! Et parce que les jésuites étaient aussi impliqués en éducation, que j'avais un penchant pour ce ministère, je les ai contactés. Quand marents sont déménagés à Madrid, j'ai pu aller à un collège des jésuites là-bas. Mon attention s'est centrée vers les jésuites. Et, à la fin du secondaire, durant une retraite, j'ai pensé que la vocation jésuite était ce qu'il y avait de meilleur pour moi.

Quant au Japon? De nouveau une affaire de Providence et d'histoire! Je ne me suis jamais offert expressément pour aller au Japon et je savais d'ailleurs bien peu de choses sur ce pays. Mais durant mon juniorat, le père Janssens, alors Général, a écrit une lettre – en passant, je pense qu'il avait eu une bonne idée et que je devrais peut-être faire comme lui, maintenant que je suis Général! – donc, sa lettre à toute la Compagnie demandait des volontaires pour les missions dans différentes parties du monde. Il écrivait : « On nous demande des hommes pour aller aider à bien des endroits. Alors, si vous ressentez un appel, manifestez-vous.”

J'ai pensé: des gens ont besoin d'aide et je suis un jésuite. J'ai toujours compris ma vocation jésuite comme une vocation universelle : je n'étais pas un jésuite seulement pour l'Espagne, j'étais prêt à aller n'importe où. Alors, je me suis porté volontaire en écrivant : “Vous avez besoin de monde? Je suis “quelqu'un” et donc si je peux aider quelque part, je suis disponible. » J'ai écrit cette lettre au début de mes études de philosophie. Un mois plus tard, le Provincial m'a appelé et m'a dit... – il n'était pas très heureux de mon initiative puisqu'il avait déjà fait d'autres plans pour moi: il voulait, après la philo, me faire faire des études de mathématiques pour enseigner à Madrid, dans une école d'ingénieurs. Alors le Provincial m'a dit: “Vous avez écrit au père Général pour vous offrir pour les missions? Vous savez, vous pouvez encore changer d'idée. » Mais j'ai répondu : « Je me suis offert, alors je vais y aller! ». Il m'a dit ensuite : « que diriez-vous du Japon alors? » J'ai dit : « Très bien; ça ira! »

C'était tout un défi; en quittant son bureau j'ai pensé: “le Japon... ça veut dire que je devrai continuer d'étudier toute ma vie! » J'avais l'image du Japon comme d'un pays avec une vaste culture, une langue difficile aussi. Et j'avais raison : j'ai dû étudier toute ma vie! Et donc, tout a changé pour moi : j'ai terminé la philosophie et j'ai orienté le reste de ma formation en vue d'un engagement au Japon.

Je pense que tout ça n'était pas l'effet du hasard; ça arrivait, dans mon histoire, mais, en y réfléchissant, je puis dire que c'était le meilleur choix. Si j'avais eu moi-même à choisir un territoire missionnaire, j'aurais sans doute choisi l'Amérique latine, l'Afrique ou d'autres endroits où les besoins étaient plus visibles. Après réflexion cependant, c'était le meilleur choix puisque dès les débuts je me suis aperçu que le Japon et moi nous étions tout à fait compatibles. Je me suis senti chez moi avec les Japonais et avec leur manière d'être. Je ne suis pas de ce type d'Espagnol extraverti, spontané et extravagant; je suis plutôt tranquille. Ainsi le Japon m'allait bien et je me suis senti confortable là-bas tout au long des ans.

Vous n'aimez pas tellement parler de spiritualité comme telle car vous préférez vous exprimer en termes concrets sur les manières d'aider les gens à mieux comprendre qui ils sont; pouvez-vous tout de même identifier quelques passages de l'Écriture sainte ou des évangiles qui sont spécialement parlants pour vous?

AN :
Je peux dire que je suis rejoint chaque fois que je trouve dans la Bible des textes sur trois sujets en particulier.

D'abord, le SERVICE: par exemple, quand le serviteur à la fin du jour n'attend pas que le maître le serve mais qu'il se dit : « Je n'ai fais que mon devoir; c'est tout. » L'idée que je retiens c'est qu'on n'a pas à s'enorgueillir quand on mène une vie de service. C'est normal dans notre vocation. Ainsi toutes les paraboles qui appellent au service, à la simplicité du service, tout cela m'a toujours rejoint.

Je ne veux pas juger les autres, mais je n'aime pas ça entendre des religieux, des jésuites ou d'autres, parler de la vie religieuse comme d'une lourde croix, comme quelque chose de difficile à porter. Je pense que c'est futile la plupart du temps puisque les gens mariés ont bien des problèmes eux aussi. De même les gens qui doivent lutter pour joindre les deux bouts, les migrants également. Alors dramatiser les difficultés de la vie religieuse n'a pas beaucoup de sens. Je crois au service et ma vocation c'est de rendre service. J'aime servir et je pense que c'est au cœur de notre spiritualité. Si nous en venons à véritablement aimer être serviteurs, alors nous avons devant nous une vie pleine de joie. Qui nous fera des difficultés? Ceux qui veulent vraiment donner d'eux-mêmes dans le service ne rencontrent pas tellement de compétition sur leur route!
Ainsi donc, je suis touché par l'Écriture quand elle parle de SERVICE.

Le second thème, c'est celui de la VIE DANS L'ESPRIT. Je pense que l'Asie m'a aidé à découvrir le sens de ça. Les spiritualités asiatiques, la spiritualité indienne comme la bouddhiste, insistent sur cette paix qui vient de l'intérieur, qui vous submerge. J'y vois aussi une image de l'Esprit. Attention, pas comme si quelqu'un venait me parler à l'oreille, mais plutôt comme si l'Esprit de Dieu me remplissait, m'inspirait, me soutenait. J'aime tous ces chants à propos de l'Esprit Saint dans lesquels on le perçoit comme consolateur, source de guérison et de repos. Je sens vraiment que l'Esprit m'inspire, et qu'il nous inspire tous.

Le troisième thème, et je pense que vous identifierez là une influence ignatienne – même si c'est aussi présent dans l'univers bouddhiste avec lequel j'ai vécu depuis tant d'année – c'est celui du DÉTACHEMENT. Les textes là-dessus m'ont inspiré depuis le temps du noviciat : « Si vous gagnez votre vie, vous la perdez! » Ou encore « À quoi sert de gagner l'univers si vous vous perdez vous-même? » Il y a là une convergence claire avec le bouddhisme. Et je peux ajouter que c'est aussi un des points sur lequel mon frère m'a aidé puisqu'il m'a lui aussi orienté vers ça.

Le cœur de la spiritualité bouddhiste est le détachement des résultats de vos efforts. Ça a beaucoup de sens; c'est très utile de comprendre ça. Il ne s'agit pas tellement du détachement des choses : je vois que je suis attaché car j'aime des personnes, j'aime le travail et bien d'autres choses. Mais il s'agit d'être détaché de ce qui arrive ensuite. Ça peut nous rappeler ce dicton attribué à saint Ignace: “Faites tout comme si tout dépendait de vous, sachant que tout dépend de Dieu… et puis relaxez! » (Il y a diverses versions.) C'est donc ça le détachement : vous faites votre possible en sachant que vous n'êtes qu'un serviteur; vous laissez le reste à Dieu, vous le laissez faire mûrir les fruits.

Alors donc, quand je lis des versets sur ce thème dans l'Évangile, ça me rejoint au plus profond… C'est sans doute l'Esprit qui se manifeste.

C'est facile ici de faire une relation avec la question suivante: l'élément principal de votre curriculum qui a été mentionné quand vous avez été élu a été que vous aviez passé tant d'années en Asie. On va revenir à ça mais pour le moment, pouvez-vous nous dire si vous vous sentez plus asiatique qu'européen?

AN :
C'est une question que je me suis souvent posée et que bien des gens m'ont lancée. Ma réponse la plus honnête c'est que je ne suis pas un Asiatique mais pas non plus un Européen. En Asie, je suis convaincu que je ne suis pas asiatique et je ne prétendrais jamais l'être. Être quelque chose implique une profondeur... et donc quand je suis en Asie je sens que je suis Européen. Par ailleurs, en Europe, je suis conscient que je ne suis pas vraiment un Européen. Pas seulement parce que j'ai été absent durant longtemps, ou parce que je n'ai pas été un observateur attentif de ce qui s'est passé en Europe mais plutôt à cause de ma manière de sentir les choses. Je pense bien que j'ai changé.

J'ai dit aux gens de la presse, il y a deux semaines environ – et c'est très honnête de le dire – que je pense que je suis une personne en devenir. Et donc, qui suis-je? Je suis en démarche, en croissance et j'espère continuer à grandir; je sens que j'ai toujours à apprendre. Au Japon, j'apprends du Japon; en Corée, j'apprends de la Corée; aux Philippines, des Philippines, et ainsi de suite. Je sens que mon identité est libre, que je suis un être libre.

J'ai vu, en Asie, d'autres Européens connaître des problèmes d'identité. Ça n'a pas été le cas pour moi. Sans doute parce que je ne me soucie pas du fait que je sois Espagnol, Français ou Japonais. Je suis comme je suis. Si vous m'aimez nous pouvons être amis; si vous ne m'aimez pas… vous pouvez chercher quelqu'un d'autre! Mon identité vient de ma communication avec les gens, des situations aussi. Alors je me sens bien en revenant à Rome, comme je me sentais bien aux Philippines, comme je m'étais senti bien au Japon. Je sais que je ne serai pas romain. Quel que soit le temps que vous avez passé là-bas, il y a des zones de profondeur que vous n'atteindrez jamais. Alors, je me sens bien en étant en devenir. Et j'espère que je continuerai sur ce chemin d'apprentissage et de croissance.

Cela confirme le fait qu'une des caractéristiques qu'on a entendue à propos de vous, c'est que vous étiez une personne heureuse, joyeuse, facile de contact, et que vous dégagiez une impression de sérénité. Vous voyez-vous comme ça et y a-t-il eu des moments dans votre vie où votre sérénité a été menacée?

AN:
Oui, certainement, j'ai connu des moments difficiles, au niveau personnel comme au niveau institutionnel. Mais fondamentalement, je pense que ce qui m'a aidé, ça a été de retourner aux trois éléments que j'ai mentionnés comme importants pour moi dans la Bible. Vous devez vivre le détachement. Une fois ou l'autre j'ai senti une sorte de crise parce que j'avais le sentiment de n'être pas accepté ou compris, dans des choses importantes. Puis j'ai réalisé que c'était là aussi une occasion de devenir plus libre. Dans ces moments-là, j'ai pris conscience que mon but ultime dans la vie n'était pas de faire plaisir à quiconque. Je pouvais alors être libre devant les opinions des autres.

Donc, quand les choses vont bien, il n'y a pas de problème évidemment. Mais quand ça va mal, on sent la souffrance, la difficulté, le défi. Mais c'est alors qu'il faut distinguer là une occasion de devenir un peu plus libre, de gagner de l'espace intérieur. Et c'est une bénédiction, je pense . Vous sentez alors que vous êtes dans une position où vous n'avez rien à perdre.

Dimanche dernier, durant les derniers vœux de deux jésuites, ici à la curie, j'ai mentionné que la Compagnie de Jésus insiste sur quelques points importants. Par exemple, quand je suis devenu Général, on m'a conduit dans la chambre de saint Ignace et on m'a rappelé le Troisième degré d'humilité et d'autres points semblables. C'est formidable de savoir se centrer ainsi sur l'essentiel de qui nous sommes. Alors vous trouvez la voie de la sérénité totale. Qui peut vous ravir votre joie si elle ne dépend pas du succès ou de ce que les gens pensent de vous? Mais ce type de liberté s'acquiert en traversant les difficultés; ça ne vient pas tout seul. Par ailleurs, je dois dire honnêtement que je n'ai pas rencontré, au cours de ma vie, des « difficultés extraordinaires ». Je ne peux prétendre à un parcours héroïque.

 

DEUXIÈME PARTIE Jésuite en Asie

Centrons notre attention sur votre vie en Asie. Vous avez tout d'abord été professeur de théologie: quels étaient vos intérêts dans ce domaine? Comment ont-ils évolué au cours des ans parce que vous étiez en Asie?

AN:
Ici encore, l'histoire a été déterminante. J'ai commencé à enseigner par la fin puisque j'ai d'abord enseigné l'eschatologie! Ensuite, je suis passé à la Révélation et j'ai trouvé ça très stimulant parce que dans la Révélation vous trouvez les questions fondamentales sur la manière dont Dieu peut se révéler à nous. Pas seulement les questions sur la façon de comprendre la Révélation d'ailleurs, mais comment on en fait l'expérience. Ça renvoie de fait à l'expérience religieuse et à la spiritualité de la théologie. Donc j'ai trouvé ça extrêmement intéressant puisque ça m'amenait à plus de profondeur. Dans ce champ, vous avez besoin d'une approche multidisciplinaire qui inclut la linguistique, la psychologie et la sociologie de l'expérience religieuse. Ce cours ouvrait pour moi de nouveaux horizons : c'était stimulant. J'ai donc bien aimé ces années d'enseignement.

J'ai senti que ce dont l'Asie avait peut-être plus besoin que d'une théologie spéculative, c'était une théologie pastorale. Pour entrer en contact avec la manière dont les gens expérimentent leur foi, font l'expérience de la communauté, entrent en lien avec Dieu, prient, etc. Je me suis donc beaucoup intéressé à la théologie pastorale.

Là encore, l'histoire a joué son rôle : j'ai été envoyé aux Philippines, à l'Institut pastoral. À ma surprise, je me suis rendu compte qu'à cet institut on n'enseignait pas les sacrements. Je me suis dit: la plupart des étudiants, prêtres et catéchistes en particulier, vont investir 80% de leurs efforts dans l'animation de la vie sacramentelle; alors, puisque j'avais travaillé la symbolique, j'ai commencé à enseigner les sacrements . J'ai bien aimé ça. Les étudiants aussi puisque, après m'être rendu compte que les sacrements avaient été réduits, à cause de facteurs historiques, à des rituels, je les aidais à voir qu'en fait ils étaient la spiritualité de la vie chrétienne.

À des moments clés de la vie de la communauté et de l'individu, nous avons l'occasion d'introduire des interventions majeures de l'Église, les sacrements, qui expriment ce que Dieu fait dans la vie de la personne et de la communauté dans les circonstances spécifiques de leur histoire. C'est donc très riche quand vous intégrez la vie et les sacrements. C'est donc une matière que j'aime beaucoup parce qu'elle est reliée à tout ce qui concerne la vie humaine: la personne, la société, les relations interpersonnelles, l'espérance, les luttes à mener, même l'humour : les sacrements sont très ouverts à la réalité humaine. Cette piste a été source d'inspiration pour moi, source de défi jusqu'à maintenant. De fait, je devais commencer un cours sur les sacrements à l'Institut pastoral à mon retour à Manille...

En lien avec ça, je pense que, particulièrement pour les Églises minoritaires, la théologie pastorale et une bonne théologie sacramentaire qui sait mettre en lien la vie et la foi sont très importantes. Ensuite la christologie et l'ecclésiologie viennent les compléter. Quand le Provincial m'avait demandé de faire des études avancées en théologie, j'avais fait des “représentations” (dans la tradition ignatienne, c'est l'occasion d'apporter des arguments contre une proposition d'un supérieur). Je lui avais dit: « je pense que je suis plus intéressé dans la pastorale que dans la théologie ». Mais il avait eu l'habileté de me répondre: “Exactement, nous avons besoin de professeurs de théologie qui sont intéressés par le travail pastoral ! » Alors je n'ai rien trouvé à dire : j'étais pris!

À cause du fait que vous avez vécu en Asie, votre intérêt a sans doute été attisé par le dialogue interreligieux. Pouvez-vous nous dire ce que vous avez découvert dans ce champ?

AN:
Eh bien, dans mon cas, les contacts quotidiens ont été beaucoup plus importants et m'ont plus influencé que les contacts formels. Je n'ai pas été très actif dans les rencontres académiques avec différents groupes bouddhistes par exemple. Mais j'ai toujours vécu avec des non-chrétiens, j'ai travaillé et coopéré avec eux. Et je vois là un défi, un défi auquel nous n'avons sans doute pas assez répondu, nous les jésuites. Quand j'étais Provincial, j'ai tenté de communiquer ça à nos gens dans les collèges. Par exemple, il n'y a que 20% des professeurs qui sont catholiques dans nos écoles – et très peu d'élèves le sont; ma question c'était : comment entrons-nous en lien avec les professeurs non-chrétiens? Pas dans une perspective de prosélytisme ou pour les convertir, mais pour avoir un dialogue en profondeur avec eux. Quelles sont leurs raisons de vivre, la source de leur inspiration? Nous n'avions pas ce type de dialogue et je pense que ça aurait été très intéressant. Il s'agit donc du dialogue avec les gens que je rencontre.

Si je cherche par ailleurs à identifier des rencontres significatives à un niveau plus officiel, l'expérience la plus inspirante pour moi, je l'ai vécue aux Philippines. La rencontre a eu lieu à Marawi, dans l'île de Mindanao, une des îles au sud des Philippines. En entrant dans la ville vous lisez : « La ville islamique de Marawi ». Il y avait là un évêque, monseigneur Tudtud, qui aimait le dialogue et avait beaucoup de liens avec la communauté musulmane. Il avait donc organisé un symposium avec des professeurs musulmans, catholiques et protestants. Du côté musulman il y avait un professeur égyptien, un autre de l'Indonésie et quelques Philippins. Un professeur de théologie de la congrégation des Pères columbans et moi-même représentaient les catholiques; il y avait aussi des protestants. Ça a été très significatif, cette rencontre, parce que nous cherchions tous les racines anthropologiques de notre foi et que nous avons trouvé beaucoup de liens. Tant que vous ne vous attaquez pas à la question de la Sainte Trinité, il y a pas mal de convergence. Et je dois dire que j'ai trouvé intriguant que les plus grandes résistances ne sont pas venues des musulmans mais plutôt de nos frères chrétiens d'autres confessions qui trouvaient que de tels rapprochements avec les musulmans étaient dangereux. J'avais trouvé les professeurs égyptien et indonésien passablement proches de moi dans leur sensibilité religieuse, dans leur approche.

Parlez-nous de votre expérience avec les migrants, au Japon d'abord. À la fin de votre provincialat, vous avez choisi de faire quelque chose de passablement différent de ce que vous aviez fait jusque là. Vous avez vécu cette orientation vers la justice sociale, si importante depuis un bon moment pour la Compagnie de Jésus.

AN:
J'ai toujours été intéressé par un type ou l'autre de travail social. Ainsi, durant ma 2 e année comme Provincial du Japon, on a dû faire des réparations à notre maison; ce fut l'occasion pour moi de sortir du centre de Tokyo et d'aller vivre avec le directeur du Centre social de Tokyo. Il vivait dans un quartier pauvre de la ville. C'est là où les travailleurs immigrants vivent, parce que c'est moins cher. Il était seul à ce moment-là alors je suis allé vivre avec lui et je voyageais soir et matin au bureau. Ce fut une très belle expérience.

Le dimanche, quand j'étais libre, j'aidais également à la paroisse. Je me suis intéressé au sort de ces migrants, aux difficultés qu'ils rencontraient; j'ai même alors pensé que la Compagnie devrait ouvrir un centre pour eux. J'arrivais alors à la fin de mon terme comme Provincial et alors, le diocèse de Tokyo a justement ouvert un centre pastoral pour les migrants et a demandé mon aide. J'ai donc dit à mon successeur, le nouveau Provincial, « vous décidez de mon avenir mais le diocèse me demande de les aider au centre pour les migrants. Ça m'intéresse beaucoup, personnellement. Je pensais justement que nous devrions faire quelque chose pour ces gens mais puisque le diocèse le fait, pourquoi lancerions-nous un autre projet? »

Le Provincial a été d'accord avec moi and j'ai énormément aimé ces quatre années. Mes premières amours étaient pour le travail pastoral et c'est ce que j'ai pu faire avec ces gens. J'aidais les migrants de diverses manières, mais, en même temps, j'ai aidé à l'organisation du centre et à la planification de ses services pastoraux.

Plus largement, ca vous a donné une relation directe avec cet aspect de la vie jésuite qui a été central depuis le père Arrupe.

AN:
J'ai compris que le père Arrupe avait eu une intuition formidable: que dans ce domaine, nous pouvons apprendre beaucoup et nous pouvons devenir de meilleurs religieux parce que les gens avec lesquels nous nous impliquons nous aident à avoir le sens de la réalité. Tout ce que nous affirmons doit passer le test du réel, et ces gens sont au cœur de la vie réelle: des croyants, dont la foi varie beaucoup de l'un à l'autre, parfois une foi populaire sans beaucoup d'instruction, parfois une foi bien profonde, parfois sophistiquée même puisque nous rencontrons toutes sortes de gens. Mais l'important, c'est le test de la réalité pour nous, pour notre spiritualité, pour notre propre foi même, parfois.

De temps à autre, vous voyez des gens qui, sans formation théologique, sans pratiquement d'éducation formelle, ont une véritable profondeur dans leur relation à Dieu; ça peut être vraiment surprenant. Je me dis alors : j'aimerais avoir cette familiarité, cette facilité dans ma relation à Dieu. C'est quelque chose que la communauté catholique japonaise ne trouve pas facile à apprivoiser, parce que pour un Japonais qui vient d'une tradition bouddhiste ou confucianiste, quand vous entrez dans un espace sacré, vous adoptez tout de suite une attitude formelle, vous cherchez à être pur, et tout ça. Vous devez être sérieux. De fait, l'Église japonaise a un visage très sérieux.

Alors, ils voient tous ces Philippins arriver à l'église. Ils entrent dans le lieu de culte comme si c'était une extension de leur foyer. Ils parlent entre eux et sont heureux devant le Seigneur. Ils chantent et dansent; les jeunes enfants dansent et courent partout! C'est un choc pour bien des Japonais; mais alors ils y repensent et ils constatent que ces gens, dont la vie est difficile, trouvent à l'église un moment de joie, d'espérance. C'est vraiment un ébahissement pour eux. Et ça peut l'être pas seulement pour les Japonais mais pour nous tous. Où trouvons-nous nos joies? Parfois nos joies coûtent cher, alors que ces gens vivent des joies toutes simples et peuvent y puiser une nouvelle énergie. Il y a là encore un test qui peut être très utile pour la spiritualité de notre prière, pour la rendre plus vraie, plus concrète, plus proche du monde.

Avez-vous eu l'occasion de rencontrer, au cours ces années, des Jésuites de différentes générations, en particulier des hommes des plus jeunes générations?

AN:
J'ai toujours été avec des jeunes jésuites, parce que j'ai enseigné la théologie à nos scolastiques et je suis très à l'aise, pas seulement à l'aise mais je me réjouis de la vitalité et des idées, l'imagination, toute la créativité que l'on voit chez les jeunes. Et pendant ces années, je travaillais avec des migrants, ce qui intéressait beaucoup les jeunes ; alors ils nous visitaient régulièrement et certains scolastiques demandèrent même à vivre dans notre maison, ce qui était une très bonne chose. C'était une opportunité pour eux de connaître l'environnement et, pour quelques-uns d'entre eux, cela leur ouvrit les yeux.

Je me souviens d'un scolastique japonais qui est venu là : c'est un monde qu'il ne connaissait vraiment pas. Dans ce voisinage populaire, tout le monde se connaît ; lors de l'évaluation finale, il a dit : « la chose qui m'a le plus surpris c'est que dans la rue, les gens me regardaient ! » C'est qu'il était un inconnu... Ainsi donc un Japonais pouvait être surpris de voir un environnement japonais différent de ceux dont il avait l'habitude. Ça fut très utile pour lui.

Ensuite, ces trois dernières années, en tant que modérateur à Manille, mon bureau était à côté du scolasticat, et je m'occupais des scolastiques assez souvent. Je mangeais avec eux chaque semaine. Ils venaient aussi assez souvent pour me consulter et parler. J'ai donc été très proche des jeunes.

Et ce travail spécifique de modérateur de la Conférence des provinciaux d'Asie du Sud-Est et Océanie, comment vous a-t-il préparé à vos nouvelles responsabilités de Supérieur Général ?

AN:
Une chose que j'ai apprise, c'est que si vous avez de bon Provinciaux, le travail se déroule très bien. Là, je crois que j'ai été béni : je n'ai pas trouvé cela très difficile parce que l'actuel groupe de Provinciaux et Supérieurs majeurs est excellent. Accommodants, ouverts, solidaires les uns des autres et qui s'entraident. Chaque fois que nous avions un problème, je n'avais qu'à les informer. Une fois, j'ai écrit une lettre spécifiant qu'une région était en situation financière difficile: « Pouvez-vous aider ? » En moins de deux semaines, je reçu tout l'argent ! Ils étaient disposés à aider.

Au Timor nous avions besoin d'une importante somme d'argent pour acheter une parcelle de terrain. Immédiatement deux Provinces offrirent d'aider : non pas comme par un prêt, mais par un don. La même chose au Viet-Nam qui en est à ses débuts comme Province. Immédiatement trois provinces ont aidé. Quand vous travaillez avec des personnes comme celles-là, votre travail est très facile

Donc j'ai trouvé facile d'approfondir le type d'expérience qu'ils avaient et je pense que c'est un défi pour moi ici. Une partie de mon travail est de m'assurer, autant que possible, d'avoir les bonnes personnes comme Provinciaux et Supérieurs majeurs, parce que cela fait une vraie différence.

Une autre chose que je trouve très utile et j'espère que cela peut être appliqué à toute la Compagnie, c'est le désir dans notre Assistance pour plus de transparence entre les Provinces. Traditionnellement, les Provinces ont de hauts murs, chacune est une unité indépendante. Ceux qui sont en dehors de la Province ne connaissent rien sur les Provinces voisines. Maintenant nous voulons les rendre poreux et transparents.

Par exemple, nous partageons désormais les comptes de toutes les Provinces dans notre Région, afin que les Provinces sachent où se trouve l'argent... ce qui rend tout le monde vulnérable. Je pense que ce type de partage et d'ouverture aiderait la Compagnie à être plus universelle. Dans un monde globalisé, l'information est un élément clef. Donc, plus nous nous connaissons entre nous, plus nous pouvons coopérer, discerner ensemble et nous entraider.

 

PARTIE III – Nouveau père Général

Cela nous amène à votre nouvelle vie de Supérieur Général de la Compagnie de Jésus. La question de votre âge est venue quand vous avez été élu. Quels sont les avantages et les inconvénients, à votre avis, de prendre la responsabilité de diriger la Compagnie de Jésus à ce moment de vote vie ?

AN:
Pendant les murmurationes, quand les électeurs discutaient entre eux pour chercher une personne qui serait la meilleure pour être le prochain Général, je devins vraiment inquiet quand, lors du troisième jour, ils furent si nombreux à me poser des questions à propos de ma santé ! Je n'ai jamais été dans une communauté où des jésuites étaient si soucieux de ma santé. Quand j'ai vu autant de personnes me demandant “comment est ta santé”, alors j'ai commencé à m'inquiéter de ce qui pourrait m'advenir ! Bien sûr, la question a à voir avec l'âge : ils étaient préoccupés.

Maintenant, quels sont les avantages et inconvénients ? Les inconvénients sont clairs : avec l'âge, l'énergie est réduite. Par exemple, si maintenant je continue à me sentir à l'aise pour voyager, je ne sais pas combien de voyages je pourrai faire dans les années à venir. Est-ce que de nombreux voyages pour visiter toutes les maisons seront possibles, je ne le sais pas. Ma capacité à être imaginatif et créatif sera probablement moindre que celle d'un homme plus jeune. Ce sont des inconvénients évidents.

Mais il y a des avantages. D'abord, vous avez plus d'expérience, vous êtes plus réaliste, moins utopique, et vous savez un peu plus ce que vous pouvez attendre et ce que vous ne pouvez pas attendre. Je continuerai d'attendre beaucoup des jésuites, mais à mon âge vous savez, vous êtes plus conscients des faiblesses humaines. Vous pouvez savoir ne pas trop demander, ne pas trop attendre afin de ne pas être déçu trop souvent. Vous pouvez voir cela comme des avantages.

Ensuite, aussi, vous savez un peu plus comment faire aller les choses ; il ne s'agit pas d'abord de demander, il s'agit de faciliter la communication et de laisser les personnes être plus conscientes. Tout vient de la sensibilisation, sans la sensibilisation nous n'allons nulle part. Prenez tout ce qui se passe à propos de l'écologie, sans sensibilisation rien n'est possible.

Faire des choses par devoir, parce que nous sommes chrétiens, ou parce que nous sommes religieux, cela ne va pas très loin, concrètement. Mais si nous devenons sensibles aux nouvelles dimensions de notre monde, nous pouvons être impliqués. Mais nous verrons ; cela dépendra aussi de ma santé et de mon niveau d'énergie. La Congrégation prend un risque avec moi !

Quelle image avez-vous du premier Général de la Compagnie de Jésus? Qu'est-ce que vous appréciez surtout chez saint Ignace?

AN:
D'Ignace, ce que j'ai toujours admiré et que j'ai trouvé très attirant, c'est son sens de la profondeur. C'est ce que j'espère aussi de la Compagnie. Quel que soit le champ d'implication, théologique ou pastoral, personnel ou administratif, je pense que nous avons un appel à la profondeur. Ignace est allé au fond dans son propre discernement; il a regardé en profondeur sa personnalité; il a cherché la profondeur dans la spiritualité, dans la manière d'aider les gens, dans la manière de voir quand l'aide était une aide et quand elle ne l'était plus. En même temps, sa vision était large, très large. Profondeur et envergure! Les deux sont liées en fait : plus vous creusez profondément, plus libres vous devenez de vos limites immédiates et donc plus vous devenez capables de voir large.

Tout cela, je trouve ça très dynamisant et très attrayant chez saint Ignace. Et j'ajouterais une autre qualité d'Ignace : le courage de se lancer. Aussi je l'admire et je l'aime beaucoup. Je sais qu'il avait ses limites, qu'il a probablement fait des erreurs parfois, dans sa méthode, dans les petites choses… Mais vous ne pouvez pas aller plus profondément dans les choses qu'il ne l'a fait; et ça, c'est un défi constant.

Et en tant qu'Espagnol qui a quitté son pays pour l'Asie, jusqu'à quel point avez-vous été influencé par François Xavier?

AN:
J'ai certainement été influencé par lui, mais c'est ma relation avec François Xavier n'a pas été la même tout au long de ma vie. Quand j'étais jeune, François était bien sûr le héros, le modèle, à cause de son enthousiasme, de son feu, de sa disponibilité à aller d'importe où dans le monde, de ses rêves. Je me souviens que, quand j'étais jeune, j'avais beaucoup aimé une pièce de José María Pemán dont le titre était « Le divin impatient ».

Mais ensuite, au Japon, je me suis rendu compte qu'il n'est pas un saint tout à fait universel. Il a fait de graves erreurs en Inde. Aussi, les gens qui sont au courant de ces erreurs ont tendance à le dévaloriser, à ne pas le voir comme un modèle pour la mission, spécialement en Asie et peut-être plus encore au Japon, où les gens sont très sensibles à l'importance du dialogue, au respect, au respect de la conscience. Alors j'ai commencé à regarder François Xavier avec un œil critique.

Mais j'ai ensuite constaté que Xavier a manifesté sa grandeur justement durant le temps qu'il a passé au Japon. En Inde, il était encore le fils de sa théologie et d'une « école » particulière. Mais quand il est allé au Japon, il s'est mis à vraiment rencontrer des gens : voilà ce que je trouve si important. Dans ces rencontres, il a pu se rendre compte qu'il avait eu tort. Il a alors pu commencer à écouter, à respecter des gens différents, à les admirer… Comme missionnaire aussi, il a changé : il a ouvert la voie à une manière d'être qui a été reprise par Valignano, Ricci et d'autres. Mais c'est bien François Xavier celui qui a opéré le changement de cap en manifestant une force qui m'inspire encore aujourd'hui. Ça n'est donc plus tellement le personnage enflammé qui m'inspire, mais plutôt l'homme qui a appris à changer et qui a modifié ses préconceptions. Il a su apprendre!.

Au Japon un moment donné, alors que nous préparions un congrès sur saint François Xavier, nous avions une rencontre avec des évêques du Sud où Xavier avait vécu. L'évêque de Fukuoka n'était pas très enthousiaste; il a dit : « Je ne sais pas si nous devrions participer à cette célébration puisque François n'a fait que passer à Fukuoka et que la seule chose qu'il ait faite là, ça a été de se quereller avec le moine bouddhiste. »

Mais cette querelle m'est apparue très intéressante. Parce que François Xavier est allé voir le moine et qu'il l'a semoncé parce qu'il considérait que le moine ne donnait pas le bon exemple à ses fidèles bouddhistes. Il n'a pas tenté d'en faire un chrétien, il est allé lui dire que sa fonction impliquait qu'il aide ses gens mais que, par sa façon de vivre, il ne les aidait pas à devenir meilleurs, au contraire. C'était donc une intuition remarquable pour François sur la façon dont Dieu travaille dans les autres, même dans un moine bouddhiste, par exemple, dans la manière avec laquelle il aide les fidèles bouddhiste à progresser.

Avec l'expérience que vous avez en Asie, avez-vous en tête de rapprocher l'Orient de l'Occident à l'intérieur de la Compagnie de Jésus? Est-ce que c'est sur la liste de vos projets?

AN:
Eh bien, je ne m'exprimerais pas comme ça; je ne dirais certainement pas « mon rôle est de rapprocher ou de réunir l'Est et l'Ouest! » Mais je pense que ce qui va nous changer fondamentalement ce sont les RENCONTRES. Vous faites la rencontre de certaines personnes, vous les rencontrez ensuite à un certain niveau, en profondeur, des gens qui sont différents de vous. Et alors vous commencez à changer. Aussi mon espoir est que je puisse aider – et cela commence avec les jésuites qui sont ici à la Congrégation générale – à ce que les gens se rencontrent les uns les autres, qu'ils se rencontrent sans barrières, sans préjugés, pour se mieux connaître. Alors seulement il devient possible d'apprécier ce que les autres ont à offrir.

C'est de cette manière que l'Orient et l'Occident peuvent le mieux se rencontrer. Les occasions académiques peuvent aider à chercher et à trouver les mots qu'il faut pour ce rendez-vous, mais ce sont les rencontres interpersonnelles qui font la différence. Dans tous les domaines: dans l'apostolat social, dans les relations interculturelles, en spiritualité.

Même si vous attendez les indications de la Congrégation générale pour bien voir les priorités de la Compagnie, y a-t-il des régions du monde que vous aimeriez visiter dans un futur pas trop éloigné, comme nouveau Supérieur général?

AN:
Vous savez, on aurait pu dire de moi: “l'ignorance de cet home est encyclopédique »!

Je sens qu'il y a tant de choses que je ne connais pas à propos de la Compagnie et à propos du monde. Si vous me demandez les régions que j'aimerais visiter en premier, je parlerais d'abord de l'AFRIQUE. Je ne suis jamais allé en Afrique. C'est tout un monde, pas juste une région du monde; tout un monde en lui-même! J'aimerais donc savoir beaucoup plus de choses sur l'Afrique et j'ai l'intention de faire une visite là-bas dès que j'en aurai l'occasion.

Puis l'Amérique latine. Je suis allé là pour de courtes visites, parce que nous avions des jésuites du Japon là-bas. Je suis donc allé à Lima, Bogatá, Mexico et Buenos Aires. Mais ça n'est pas comme ça qu'on peut connaître l'Amérique latine. Ce continent est donc aussi sur ma liste. Et enfin, l'Europe de l'Est. Voilà les trois parties du monde que je connais le moins.

Ensuite, bien sûr, j'aimerais mieux connaître l'Inde. J'y suis allé trois fois, mais l'Inde est si immense. J'aimerais aussi, peut-être à cause de la distance que j'ai prise au cours des ans, en savoir un peu plus sur l'Espagne…

De toute façon, on voit bien que mon ignorance est encyclopédique! Partout où je regarde, il y a beaucoup à apprendre. Et maintenant je ne puis plus dire « j'ai une idée globale et ça suffit ». Je dois plonger plus profondément au cœur des réalités, tout au moins pour éviter de faire de grosses erreurs par ignorance.

Que dire de plus à propos de mon avenir comme Général? Je ne sais trop encore. Je me sens bien limité pour ce travail, ignorant sur bien des choses, et je sens donc que ma première tâche est d'apprendre et d'apprendre encore. Et c'est très bien comme ça : c'est aussi l'expérience que j'ai faite quand j'ai été envoyé à l'Institut pastoral (aux Philippines). J'étais au Japon et tout d'un coup on m'envoie à Manille, pour être le directeur de cet institut, au service de toute l'Asie. Je ne me sentais pas à la hauteur. Mais je me suis alors rendu compte que ça pouvait être ma force. Parce que je ne savais pas tout, je devais écouter. Quand vous avez été au même endroit pendant bien longtemps vous pouvez en savoir trop et cesser d'écouter. Parce que vous savez les mots et parce que les mots sont les mêmes, vous pensez déjà tout savoir… Mais vous devez prendre conscience que la musique est différente: les mots sont les mêmes mais la musique est différente et savoir écouter la musique est aussi important que d'entendre les mots.

Ça pourrait être une bien belle conclusion. Mais y a-t-il quelque chose d'autres que vous auriez aimé dire, en ce moment où vous entreprenez votre service comme Supérieur général des jésuites?

AN:
Je pense avoir dit l'ensemble de ce que j'avais en tête. Si j'ajoutais une chose, ce serait que pour toute entreprise, que ce soit en spiritualité, en apostolat social, en quoi que ce soit, il n'y a jamais de raccourci. Il faut toujours prendre le long chemin car le véritable changement et les bonnes intuitions viennent à la suite d'un long processus. Et la première étape en tout cela c'est le contact, contact avec les personnes, contact avec les situations.

Le père Arrupe a insisté beaucoup sur l'insertion, le contact avec les gens. Même ici à la curie, il y avait ces « heures Arrupe », du temps que les membres de la curie devaient investir pour sortir et rencontrer des gens, pour ne pas rester à l'intérieur des murs. Je pense que c'est essentiel. Sans rencontres on peut devenir très théorique; on peut dépenser beaucoup de temps et d'énergie de manière théorique et c'est souvent dans ces contextes que les luttes entre nous surgissent, non?

Mais la réalité n'est pas là; la réalité est dans les luttes des gens pour leur vie et leur survie, pour vivre l'amour et l'approfondir, pour élever leur famille, pour enrichir leurs relations interpersonnelles. C'est quelque chose que je veux garder en tête dans tout ce que je porterai comme responsabilités. La théorie est bonne pour rassembler l'expérience, mais si l'expérience n'est pas à la base, la théorie devient bien faible.

Merci beaucoup, père Nicolás.