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Les jésuites au Canada anglais

BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE

 

GILLES BEAUCHEMIN (1)

Gilles Beauchemin, S.J.

Mon premier intérêt pour Jean Vanier et son ouvre remonte à 1968. Dans le cadre d'une émission religieuse à la télévision, on présentait un reportage sur l'Arche fondée à Trosly-Breuil par un certain Jean Vanier . Celui-ci y disait, entre autres choses : « Des personnes me félicitent en disant : "C'est donc beau tout ce que vous donnez à ces personnes handicapées" Je leur réponds que je ne sais pas si je leur donne quelque chose, mais je sais que je reçois beaucoup plus que ce que je leur donne. » Cette parole de Jean Vanier m'a beaucoup touché : est-ce possible que lui, professeur d'université, reçoive quelque chose de ces personnes qui ne savent parfois même pas parler? C'était pour moi très paradoxal. Dix ans plus tard, quand j'ai vécu un temps à l'Arche de Trosly-Breuil , dès les premières semaines, j'ai pu vérifier que Jean disait vrai.

Un deuxième événement s'est passé en 1973, à Québec. Jean prêchait ne retraite de Foi et Partage sur les parterres de l'Hôpital général. Un soir, après la prédication publique, il rencontrait un groupe restreint de responsables de Foi et Partage. Jean avait laissé monter sa colère - une sainte colère - parce que certains le mettaient sur un piédestal. Dans une ville où Jean devait prêcher une retraite Foi et Partage, les responsables - ce n'était pas à Québec - avaient changé le nom en Retraite Jean Vanier ! À un autre endroit, Jean devait prêcher une retraite où il y avait près de 800 inscriptions. Jean est tombé malade et le nombre d'inscriptions a chuté à presque rien. Jean se désolait en disant : « Est-ce que les retraitants viennent écouter Jean Vanier ou l'Esprit Saint? » Et il ajoutait : « Quand on met quelqu'un sur un piédestal et qu'il tombe de son piédestal, tout le monde s'effondre avec lui. Et moi, si vous me mettez sur un piédestal, quand j'aurai besoin d'aide, à qui pourrai-je demander de l'aide ? »

Ces faits m'ont ouvert à deux traits de la personnalité de Jean. D'abord son humilité, sa capacité de reconnaître sa propre fragilité, ses erreurs, ses propres brisures intérieures. Ensuite, il me paraît un peu comme Jean-Baptiste qui dit en montrant Jésus : « Ce n'est pas moi le Messie ; c'est lui. » Jean Vanier , qu'on présente souvent comme un prophète, montre les pauvres et dit : « Ce sont eux les prophètes de notre temps»

En fait, si on porte un regard sur toute la vie et l'ouvre de Jean, on voit que les personnes blessées de l'Arche sont au centre de son histoire. Il en a parlé beaucoup, et à partir d'elles, il a eu un langage plus universel, nous le verrons. On peut dire que ce sont ces personnes, pauvres, brisées, bien souvent rejetées de la société, qui l'ont formé, qui l'ont conduit et amené là où il est maintenant dans son être, sa pensée et son regard sur le monde. Le père Thomas, avec qui Jean a fondé l'Arche à Trosly-Breuil , aimait souvent répéter la parole de saint Vincent de Paul : « Les pauvres sont nos maîtres. » Je pense que Jean Vanier a mis en pratique d'une manière toute spéciale ces mots .

Jean Vanier , son histoire et son ouvre
Jean Vanier est né le 10 septembre 1928, fils de Pauline et Georges Vanier . Son père a été militaire, diplomate et, à la fin de sa vie, gouverneur général du Canada de 1960 à 1967. Jean était le quatrième d'une famille de cinq enfants, une fille et quatre garçons. La majeure partie de son enfance s'est passée en Angleterre où son père a exercé un rôle de secrétaire à l'ambassade canadienne à Londres. En 1939, son père est transféré en France où il devient ministre plénipotentiaire du Canada à Paris. La famille le suit en France. Peu après, c'est l'envahissement de la France par les Allemands et la fuite de la famille vers le Canada.

En 1942, Jean demande à son père la permission de retourner en Angleterre à une école militaire pour défendre l'Angleterre. À cette époque, un bateau sur trois qui traversaient l'Atlantique était torpillé ! Son père lui dit : « Si c'est ce que tu penses qu'il faut faire : vas-y. J'ai confiance ! » Jean a souvent rappelé dans ses conférences et ses livres cette conversation déterminante pour lui. Ces mots « J'ai confiance » lui ont donné un grand élan. Madame Vanier dira plus tard qu'elle n'était pas prête à donner son accord. Elle n'a pu que pleurer.

Pendant son séjour à l'école militaire, un rapport a été envoyé à ses parents disant que Jean faisait preuve de quelques qualités d'officier mais qu'il manquait de respect envers ses supérieurs. Monsieur Vanier a fait la remarque suivante: «Manquer de respect envers ses supérieurs [...] Pourvu qu'il ne manque pas de respect envers ses inférieurs ! »

Après la guerre, Jean Vanier entre dans la marine canadienne et est affecté au porte-avion Magnificent . En 1950, il démissionne de la marine. À partir de là commence une longue quête spirituelle. Il se renseigne sur différentes communautés laïques qui, d'une manière ou d'une autre, avaient le souci de vivre l'Évangile dans un esprit de pauvreté. Il entre en contact avec un groupe appelé L' Eau Vive. C'était une communauté d'étudiants située dans la banlieue de Paris, près du couvent dominicain du Saulchoir . Le groupe était constitué de près de 80 étudiants, hommes et femmes, venus de différents pays (France, Syrie, Liban, Egypte, Maroc et même Allemagne). En plus des catholiques, on y trouvait quelques protestants, orthodoxes et musulmans. Tout en étudiant la philosophie et la théologie, ces gens voulaient vivre une expérience communautaire dans la simplicité. Ce groupe était rassemblé autour du père dominicain Thomas Philippe.

En 1952, le père Thomas est appelé à Rome. Il désigne Jean Vanier pour lui succéder à la tête de la communauté. Cet événement a précipité une crise dans les relations de L' Eau Vive avec le Saulchoir . Les dominicains fermèrent les portes de leur lieu de formation aux membres de L' Eau Vive. Ceux-ci se retrouvèrent à Paris à l'Institut catholique, mais leur nombre tomba à environ 25 membres. Le groupe continua à exister encore quatre ans. Entre-temps, Jean Vanier avait été accepté comme candidat au sacerdoce dans le diocèse de Québec, et avec la permission de son évêque, il avait pu poursuivre ses études de théologie en Europe. Il était sur le point de rentrer à Québec pour se préparer au sous-diaconat quand une nouvelle crise éclata à L' Eau Vive. En 1956, Jean démissionna du groupe. Il décida alors de ne pas achever sa dernière année d'étude au sacerdoce.

Jean est demeuré très silencieux sur cette expérience de conflit qu'il a vécue à L' Eau Vive. À un ami, il confiera que cela fut à la fois une croix et une grâce. Quoi qu'il en soit, on peut imaginer qu'un temps d'incertitude et de solitude suivit cet événement. Pendant une période, il a vécu chez les trappistes, puis sur une petite ferme, puis deux ans à Fatima. En 1962, il soutint avec succès une thèse de doctorat en philosophie sur Aristote. Il devint professeur de philosophie au St-Michaels Collège de l'Université de Toronto. En 1964, commença la grande aventure de l'Arche. Quand Jean Vanier parle de ses années d'avant l'Arche, il dit qu'il n'était pas en recherche, mais en attente. Il attendait que Dieu lui indique ce qu'il devait faire de sa vie. Dieu s'est servi du père Thomas pour lui faire connaître ce que devait être sa mission.

Le père Thomas était devenu aumônier d'une petite institution appelé Le Val Fleuri, où étaient parqués une trentaine d'hommes handicapés intellectuels, et située dans le village de Trosly-Breuil , près de Compiègne, à 70 km au nord de Paris. Le père Thomas vivait très pauvrement dans une petite maison du village. Il invite Jean à le visiter et à rencontrer ses amis handicapés. En décembre 1963, Jean se rend à Trosly-Breuil ; il assiste à une représentation théâtrale donnée par ces hommes dans le grand hall du Val Fleuri. La représentation lui a plu. Il avoue cependant ne pas s'être senti très à l'aise !

À travers ce premier contact, Jean avait senti un appel : celui d'accueillir chez lui quelques-uns de ces hommes que la société met de côté. Il achète une vieille maison dans le village de Trosly-Breuil et accueille Raphaël et Philippe qu'il était allé chercher en institution, et dont les parents étaient décédés. Ces deux hommes étaient seuls dans la vie. Jean sentait bien que l'engagement qu'il prenait face à ces deux personnes devait être pour la vie (plus tard, on nommera cet engagement l'Alliance). C'était le 4 août 1964, en la fête de saint Dominique. Ainsi est née l'Arche ; le mot évoque l'Arche d'Alliance, lien de Dieu avec son peuple, et l'Arche de Noé qui a accueilli des êtres qui allaient   mourir noyés par le déluge : c'est la barque du salut. À ce moment, tout était simple et pauvre dans cette maison : ce fût pour Jean le moment de découvrir l'univers du cour et l'univers de la souffrance et de l'angoisse chez ces hommes.

En mars 1965, neuf mois après les débuts, Jean accepte d'assumer la responsabilité du Val Fleuri. Il est ainsi introduit aux réalités administratives, aux relations avec les fonctionnaires de l'État et avec les professionnels. Tout un apprentissage pour lui ! À cette période, le mouvement social en France, comme ailleurs dans le monde, en était à ce qu'on appelait la normalisation pour les personnes handicapées. Cela a donc apporté une aide financière importante de la part des services publics français. Plusieurs foyers ont été ouverts à Trosly et dans les villages environnants. Une communauté, plusieurs foyers.

Que se passe-t-il dans ces foyers de l'Arche ? Dès les premières années, il était évident que le climat des foyers serait celui d'une famille. Selon la taille du foyer, on compte de 4 à 10 personnes handicapées intellectuelles, qui vivent avec de 2 à 6 assistants. Ceux-ci ont la charge du foyer, assurent sa bonne marche et son animation, assument les tâches ordinaires de cuisine et d'entretien, etc. Les assistants viennent pour aider les pauvres. Mais dans le contact avec les résidants et résidantes du foyer, ils découvrent les réalités du cour; ils découvrent aussi qu'ils sont eux-mêmes pauvres. Bien sûr, il y a des temps difficiles, mais il y a davantage de temps de grande simplicité, de douceur et de fête. Avec le temps, on y vit des relations d'égalité, comme ami et comme frère, des relations d'Alliance.

En 1969, cinq ans après les débuts en France, une deuxième communauté de l'Arche s'ouvre à Toronto, fondée par un couple de confession protestante. La première communauté, celle de Trosly , était en milieu catholique, fortement marquée par la présence du père Thomas. La nouvelle s'établissait en milieu religieux différent. L'année suivante, aux Indes, s'ouvrait une autre communauté, fondée par des chrétiens, mais établie en un pays où se trouvent mêlés hindous, musulmans et chrétiens. On le voit, dès ses débuts, l'Arche a dû s'ouvrir à la réalité ocuménique et interreligieuse. L' Arche est profondément religieuse et spirituelle, mais elle a dû apprendre à vivre ses valeurs spirituelles à travers différentes traditions chrétiennes et non chrétiennes. Parmi les groupements religieux actuels, l'Arche (avec Taizé) est un des cas rares d'ocuménisme vécu dans le quotidien. Aujourd'hui, on compte plus de 100 communautés de l'Arche dans plus de 30 pays différents, sur les cinq continents. Il y en a 23 au Canada, dont 7 au Québec; Montréal, Beloil, Hull, Amos, Trois-Rivières, Québec et Saint-Malachie en Beauce (celle-ci, la première au Québec, née il y a 25 ans précisément).

La fondation des premières communautés de l'Arche au Canada et aux États-Unis a ceci de particulier que plusieurs d'entre elles ont été fondées peu de temps après une retraite prêchée par Jean, et qu'elles étaient liées dans leur début à Foi et Partage, qui a d'abord été un type de retraite prêchée par Jean Vanier . La première a eu lieu en 1968 près de Toronto. On avait alors demandé à Jean de prêcher une retraite à des prêtres. Il accepta à la condition que le groupe soit composé de prêtres, de religieux, de religieuses et de laïcs. Ce qui s'est passé à cette première retraite en a bouleversé plusieurs ; pourtant il n'y avait rien de bien spécial. Jean donnait un enseignement centré sur Jésus, nourri de son expérience communautaire, de sa proximité avec les pauvres, et évidemment de la profondeur de sa propre vie de prière. Retraite en silence, avec beaucoup de temps passé devant le Saint-Sacrement, selon la manière de faire des Petites Sours de Jésus. Une fois par jour, les retraitants échangeaient en petite équipe sur ce qu'ils avaient vécu dans la prière. Il y avait là quelque chose de tellement nouveau et ressourçant qu'il a été décidé qu'il y aurait une autre retraite semblable l'année suivante. Ainsi sont nées les retraites appelées retraites Foi et Partage, prêchées d'abord par Jean Vanier . Les communautés Foi et Partage continuent d'exister à Montréal, Sherbrooke, Québec et ailleurs. Jean Vanier a raconté comment, durant les premières retraites, quelqu'un allait le voir et lui disait : « J'ai le désir de commencer une Arche ! » Et Jean, bien souvent sans autre formalité, répondait: « Rassemble trois personnes, et commence ; vas-y ! » C'est ainsi que sont nées, une année ou deux après les retraite de Foi et Partage, des communautés de l'Arche à Calgary, Ottawa, Saint-Malachie et beaucoup d'autres endroits.

Jean Vanier a été aussi à l'origine des communautés Foi et Lumière qui comptent maintenant plus de 1000 communautés à travers le monde. Voici comment elles ont commencé. Les parents de deux enfants très handicapés en France ont voulu participer à un pèlerinage de leur diocèse à Lourdes. On leur a fait savoir que ce n'était pas leur place. Ils ont partagé leur déception avec d'autres. L'idée est alors venue d'organiser un pèlerinage spécialement pour les personnes lourdement handicapées et les personnes handicapées intellectuelles. Dès les débuts, l'Arche avait expérimenté l'importance des pèlerinages. À Pâques 1971, 12 000 personnes (handicapés, parents, amis) se sont rassemblées à Lourdes. Beaucoup de parents ont découvert qu'ils n'étaient pas seuls, que leur enfant n'était pas une honte, et qu'ils pouvaient célébrer ensemble. Beaucoup de jeunes ont vécu un moment important de présence et d'engagement auprès des personnes avec un handicap intellectuel. Ce fut un grand moment de joie et de rencontre avec Dieu. De ce pèlerinage est né le mouvement Foi et Lumière, qui rassemble handicapés, parents et amis lors de rencontres mensuelles pour un temps de prière, de fraternité et de fête. Ces communautés brisent la solitude des personnes blessées et de leurs parents, et offrent un lieu où le pauvre trouve sa place. Il y a plusieurs communautés de Foi et Lumière à Montréal et un peu partout au Québec.

Jean Vanier a maintenant 71 ans. Depuis plus de 20 ans, il a abandonné la responsabilité de sa communauté à Trosly et le rôle de coordinateur de l'ensemble des communautés de l'Arche. Après ses années de direction, Jean a d'abord vécu une année sabbatique dans un foyer de personnes lourdement handicapées. Cette expérience l'a profondément nourri. Il en parle avec abondance. Il a beaucoup appris dans le contact d'un corps fragile à travers les soins quotidiens, le bain, l'habillement, les repas, etc. Il avoue aussi avoir atteint des zones de peur et de colère devant l'angoisse de ces personnes si pauvres. Après cette année sabbatique, donc depuis près de 20 ans, Jean parcourt différents pays - principalement les pays en voie de développement et les pays de l'Europe de l'est - pour fonder ou soutenir les communautés de l'Arche ou de Foi et Lumière. Il annonce le message unique que nous apprennent les personnes handicapées intellectuelles : langage du cour, espérance, contestation (involontaire) de notre monde. Il parle des blessures, des angoisses de ces personnes, aussi de la sérénité et de la joie qu'elles peuvent vivre.

Jean Vanier , homme spirituel
On connaît beaucoup Jean Vanier par ses retraites et ses livres qui portent sur la vie spirituelle. Je me permets de citer d abord des extraits d'un écrit de Jean sur la prière :

Quand j'étais marin, je savais prier. Tous les jours, je récitais le bréviaire sur le pont du porte-avion. Quand j'ai quitté la marine, le père Thomas Philippe dominicain, est devenu mon père spirituel, il m'a introduit à la prière d'oraison je faisais alors des études de théologie et de philosophie et je prenais une heure ou deux par jour près de Jésus dans le Saint-Sacrement. J'aimais aussi la prière vocale du chapelet.

Aujourd'hui, après trente-deux ans à l'Arche, je ne sais pas si je sais prier La prière n'est plus pour moi une chose à faire, plus ou moins bien. C'est devenu autre chose : une amitié, un amour... Même quand j'ai des temps de prière un peu longs, je ne sais pas si je prie bien. Tout ce que je sais, c'est que je suis là, avec mes fatigues, mes soucis et ma pauvreté, bien plus radicale qu'autrefois. Parfois mon imagination vagabonde ou je somnole un peu. Parfois, je reste silencieux avec de temps à autre une parole qui jaillit : « Viens. Seigneur Jésus, viens ! » « Me voici », « Je veux être là pour toi », « Je m'offre à toi », « Pardon », « J'ai confiance en toi », « Je t'aime ».

Cette prière silencieuse devient parfois repos profond. Je me repose en Jésus demeurant en son amour. Ce repos peut-être lié à la présence de telle personne qui m est donnée dans la prière. J'apprends aussi peu à peu à accueillir Jésus sa paix et ce repos intérieur, quand je voyage en avion, ou la nuit quand je ne dors pas.

Avec les années, ma prière s'est simplifiée. Je ne cherche pas une expérience de Dieu, m même une expérience de paix. Que Jésus me donne ou non sa présence c'est son affaire. Je suis là pour lui. Au cours de la journée, au milieu de multiples préoccupations, je crie davantage vers Jésus, surtout quand je ne sais que faire ou que dire, ou que je me sens un peu angoissé, perdu.

La prière comme temps déterminé, comme action à accomplir, est devenue moins importante pour moi. Elle est nécessaire mais moins centrale dans ma vie. Ce qui est important pour moi, c'est d'être avec Jésus, de le laisser vivre en moi de lui être attentif, d'être son ami, d'agir comme il le désire, d'être son visage. Comment boire à la source pour devenir source? Comment contempler son visage blessé pour reconnaître son visage blessé en mes frères et sours en communauté et en humanité? Je ne sais si je prie, mais je sais que ma pauvreté, mes blessures, ma vulnérabilité sont le lieu de la rencontre avec Jésus. Il est là derrière les murs qui me protègent. Je m'abandonne à son amour. (2)

Jean Vanier a su rejoindre le cour de beaucoup de croyants, par une façon nouvelle de parler de la foi et de la vie spirituelle. Ses écrits ne sont pas ceux d'un théologien; il n'a pas introduit de concepts nouveaux. Sa nouveauté vient de son expérience avec les pauvres. À partir du monde de la souffrance humaine, il a lu l'Évangile. Cela l'a amené à porter un regard neuf sur la vie spirituelle et la prière.

Ce qu'il a vécu dans ses contacts avec la misère humaine a nourri et approfondi sa vie spirituelle, et sa vie spirituelle a donné de l'ampleur et de la densité à son agir. C'est de cela dont témoignent ses écrits et ses retraites. Au début, il avait été guidé par le père Thomas, dont il a su suivre le chemin vers les pauvres et les petits; il en a retenu le message central: celui de Jésus, son langage du cour, la Parole de Dieu, l'importance de la prière et du silence.

Mais Jean a été sensibilisé aux différences religieuses et aux difficultés que cela peut susciter. Il a côtoyé de nombreux non-catholiques , à l'Arche et ailleurs. Il a été sensible à ce qui peut heurter, blesser chez l'autre. Lui-même profondément ancré dans la tradition catholique, il se fera très respectueux   des autres traditions religieuses. Il va chercher à développer ce qui rassemble et unit, et à écarter ce qui peut séparer et diviser. Partant des pauvres, son langage religieux sera langage d'accueil, ouvert à tous.

Comment exprimer cette vision spirituelle apportée par Jean Vanier ? Au centre, il y a la réalité de l'Alliance. Dieu fait alliance avec l'homme, malgré le péché. Dieu réalise cette alliance par Jésus qui s'est fait un des nôtres, qui s'est dépouillé entièrement et qui nous a enrichis par sa pauvreté. Et chacun est invité à dire oui à cette alliance avec Jésus, pauvre et humilié.

Cette alliance avec Jésus a amené Jean Vanier à faire alliance avec le pauvre, alliance que Jean voulait permanente, on l'a vu, en accueillant Raphaël et Philippe au tout début. Cette rencontre avec le pauvre, Jean dira qu'elle produit ordinairement deux effets. D'abord le pauvre peut apparaître comme source de vie, il guérit et donne un sens; c'est souvent l'expérience qu'un jeune assistant fait à son arrivée à l'Arche ; il découvre qu'il est utile, aimé ; que sa vie a un sens. Mais aussi, le pauvre dérange. Jean répète souvent : « On vient à l'Arche pour aider les pauvres ; on reste à l'Arche parce qu'on est pauvre soi-même. » Le pauvre ne laisse pas indifférent ; souvent il éveille des peurs, des colères, des sentiments d'impuissance. Jean en a témoigné pour lui- même. Le pauvre « visible » en face de moi est comme le miroir du pauvre «invisible» en moi ; il me fait toucher l'univers de ma propre pauvreté intérieure. Cette expérience n'est pas faite seulement à l'Arche, avec la personne handicapée intellectuelle. Chacun peut la faire avec une personne souffrante qui vient de vivre un deuil, un divorce, qui vient d'apprendre qu'elle a un cancer, avec un chômeur, un dépressif ou un suicidaire, une personne âgée ou seule, etc. À leur contact, bien souvent surgissent la peur, l'angoisse, le refus, le rejet. On touche une limite d'accueil, de patience ou de tolérance. C'est trop. Cela éveille une blessure à l'intérieur ou une brisure du passé, et parfois suscite la dépression. Les sentiments intérieurs sont confus et mêlés. Dans une perspective moralisante, ces sentiments seront nommés impatience, colère, refus de pardonner, orgueil, etc., et tout cela, pense-t-on, éloigne de Dieu : ils deviennent comme un mur, un obstacle entre Dieu et moi.

Jean Vanier nous introduit à un tout autre regard, un regard très proche de celui de la petite Thérèse de l' Enfant-Jésus . Un regard de compassion de Dieu pour nous. Ce qui était obstacle entre Dieu et moi devient le lieu où Jésus s'approche de moi. Jésus voit ma misère, ma brisure, ma cassure. Et je n'ai qu'à accepter le pauvre en moi. Dans le texte sur la prière, cité plus haut, Jean disait : « Je ne sais si je prie, mais je sais que ma pauvreté, mes blessures, ma vulnérabilité sont le lieu de ma rencontre avec Jésus. » Le langage de Jean n'est pas un langage d'ascèse ou un langage moral, mais davantage un langage spirituel et mystique. Il ne parle pas beaucoup de péché , mais de brisure, de blessure, il appelle à la compassion, à la miséricorde, à la communion, à la paix, au pardon. Il invite à un regard neuf sur la vie spirituelle.

Je suis toujours étonné de constater comment l'approche spirituelle deJean Vanier et de l'Arche nous amène à voir autrement ce qu'est la sainteté. La nôtre et celle des autres. On pense toujours à la sainteté en termes d'équilibre personnel, d'harmonie intérieure et de capacité de faire de grandes choses. Mais un trisomique pourrait-il un jour être canonisé ? Pourquoi pas ? Aujourd'hui cela paraît impensable. Mais accueillir ses propres limites, prier, mettre sa confiance en Dieu, tout cela n'est pas une affaire d'intelligence ou d'autonomie personnelle ! C'est un don de Dieu. Et certaines personnes handicapées le reçoivent d'une manière singulière et intense ! L'ouverture à Dieu n'est pas conditionnée par la capacité intellectuelle. La pratique de L' Arche et de Foi et Lumière amène aux sacrements de confirmation et d'Eucharistie les personnes trisomiques, et même des personnes très profondément handicapées. Nul n'est exclu de l'expérience spirituelle et de la présence de Dieu en lui, quelle que soit sa pauvreté.

* * *

Jean est au confluent de bien des réalités humaines ; il est fils de militaire et diplomate, militaire lui-même pendant un temps, professeur de philosophie, il a fait des études de théologie. Il fut marqué par des expériences de vie communautaire à L' Eau Vive et à l'Arche, plongé dans l'univers des personnes handicapées intellectuelles. Par ses voyages à travers le monde pour l'Arche et Foi et Lumière, il a touché la souffrance et la détresse des personnes handicapées et de leurs parents, quelle que soit leur nationalité ou leur religion. Sa pensée est de plus en plus universelle, et centrée sur l'Homme, sur l'humanité de chacun. Ce qui rassemble les hommes est infiniment plus grand que ce qui sépare (richesse, pays, religion). Ses derniers livres témoignent de cette prise de conscience humaniste. Il interpelle encore croyants et incroyants sur ce qu'est l'Homme. Par ses qualités de communicateur, il sait transmettre et partager son expérience. Par tout son être, Jean Vanier nous dit : « C'est vrai. Les pauvres sont nos maîtres ! »

  1. Émission radiophonique du 19 janvier 2000. Gilles Beauchemin, s.j. , a été prêtre de l'Arche pendant 15 ans et animateur spirituel de Foi et Partage.
  2. « Prier, c'est accueillir l'instant présent », dans Panorama, juillet-août 1998.

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PENSEURS ET APÔTRES DU XXe SIECLE

P. TEILHARD DE CHARDIN . P. TILLICH . H. U. VON BALTHASAR . K. RAHNER . U. R. HEINEMANN . B. LONERGAN . G. MARTELET . J. MARITAIN . M.-D. CHENU . E. SCHILLEBEECKX . L. et S. OEL VASTO . É. GILSON . A. VON SPEYR . C. DUPUIS . E. MOUNIER . G. GUTIERREZ . M.-j. LAGRANGE . S. WEIL . J. VANIER . T. DE LISIEUX . G. MARCEL . T. BELASURIYA . M. ZUNDEL . B. HÂRING . j. GUITTON . É. BAHR-SICEL . H. KÛNC . JEAN XXIII . J. LOEW . D. DAY . Y. CONCAR . A. SCHWEITZER

Au COURS DU XXe SIÈCLE qui vient de s'achever, le christianisme aura été troitement associé aux profondes transformations qu'a connues l'Occident. Dans un monde ébloui par les progrès fantastiques de la science et des prouesses technologiques qui défient l'imagination, dans un monde profondément marqué aussi par l'horreur des deux Grandes Guerres qui ont bouleversé l'échiquier planétaire, de grands penseurs issus du christianisme ont abordé avec un regard neuf les grandes questions existentielles que se pose une humanité plus que jamais en quête de sens. Leur ouvre - souvent considérable - a valeur de témoignage en la fécondité de la pensée qui s'ouvre à la Bonne Nouvelle du salut réalisé en Jésus Christ.

Réalisé sous la direction de Jean Genest, cet ouvrage regroupe les contributions d'une trentaine d'universitaires canadiens et français qui nous font découvrir ces penseurs.