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BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE

Un événement rare : Une lettre du pape Benoît XVI aux catholiques chinois

Une entrevue avec le père Michel Marcil, S.J.

La Chine et la mission chinoise : un sujet cher aux abonnés du BRIGAND depuis ses débuts puisque c'est d'abord en lien avec la mission chinoise de la Province du Canada français que notre revue a été lancée. Depuis quelques années, la Compagnie de Jésus a réaffirmé son intérêt pour la Chine et ce qui s'y passe, non pas sur le plan du commerce international, mais sur les possibilités pour la foi chrétienne d'y faire sa place, dans un environnement politique et culturel complexe. Le supérieur général, le P. Kolvenbach, a indiqué combien « la Chine » est une priorité pour la Compagnie.

En 2006, nous avions eu l'occasion d'aborder ces questions avec le Provincial actuel de la Province chinoise, le P. Louis Gendron. Nous y revenons aujourd'hui parce qu'au cours de l'été 2007, le pape Benoît XVI a envoyée une lettre à l'Église de Chine, un événement remarqué qui a fait couler beaucoup d'encre.

Pour y voir plus clair, nous avons rencontré notre confrère Michel Marcil, source « généralement bien informée » sur les questions chinoises. Le Père Marcil, en effet, a suivi de près et depuis longtemps l'actualité des relations entre la Chine et l'Église catholique, aussi bien quand il était Directeur d'Amitié-Chine à Montréal que comme collaborateur à l'Institut Ricci de San Francisco. Encore aujourd'hui, dans ses nouvelles fonctions de directeur du U.S. Catholic China Bureau, basé au New Jersey, son attention est toute centrée sur la Chine.

Le P. Michel Marcil, spécialiste des relations entre la Chine et l'Église catholique

Pierre Bélanger : Père Marcil, l'été dernier, le Pape Benoît XVI a adressé une lettre aux catholiques de Chine. Voilà un événement assez rare. Quelle est l'origine de ce long document?

Michel Marcil : En janvier dernier, on a réuni au Vatican plusieurs personnes intéressées à la question de la Chine, des gens qui travaillent à la Congrégation pour l'évangélisation des peuples et d'autres qui sont de la Secrétairerie d'État , c'est-à-dire du personnel diplomatique du Vatican. Vous avez peut-être entendu dire que, depuis seulement un an et demi, il y a des contacts direct entre le Vatican et le gouvernement chinois, des rencontres ou des échanges qui pourraient mener, éventuellement, à la normalisation des relations diplomatiques entre le Vatican et la Chine.

Si les diplomates s'intéressent aux relations entre états, la Congrégation pour l'évangélisation des peuples, de son côté, s'intéresse plutôt à la dimension pastorale et missionnaire du travail de l'Église. Alors les deux dicastères ont invité des experts de la question chinoise, y compris cinq évêques chinois, dont deux cardinaux, pour faire le point sur la situation. La réunion a duré deux jours et durant la dernière session, le pape lui-même a été présent. On lui a fait rapport des discussions et, à la suite de ce qu'il a entendu, il a annoncé qu'il écrirait une lettre aux catholiques de Chine.

Portrait de Jésus, par un artiste chinois contemporain : un Jésus sémite, un style chinois.

C'était la première fois qu'un pape écrivait une lettre aux catholiques de ce pays depuis longtemps : le dernier qui l'avait fait, c'était le pape Pie XII, en 1952, puis en 55 et 58. Dans les trois missives de Pie XII, le ton des lettres était clairement celui de la condamnation de la politique religieuse du gouvernement chinois; on invitait les catholiques chinois à la résistance. Donc, à cette époque, c'était très clair que pour la Chine, le Vatican ne se présentait pas comme un ami ou un allié; on était en conflit ouvert.

Jean-Paul II avait plusieurs fois abordé le sujet de la Chine ou plus précisément de la vie des catholiques en Chine. On a même publié un livre réunissant commentaires, sermons, extraits d'audiences hebdomadaires qui faisaient allusion à la Chine, mais il n'a jamais écrit de lettre aux Chinois. La lettre du pape Benoît XVI était donc très attendue. On l'avait espéré pour Pâques, elle n'est parue que le 30 juin, mais il l'avait signée le jour de la Pentecôte, le 27 mai.

Autre nouveauté en passant, la lettre était aussi présentée dans sa version chinoise : c'est la première fois que ça arrivait. On avait fait faire la traduction en chinois et, par délicatesse, on l'avait envoyée au gouvernement de la Chine une semaine avant sa publication officielle.

PB : Quels étaient donc les points forts, les éléments importants de la lettre?

Une église catholique ouverte au public

MM : D'abord, elle ne condamnait plus le gouvernement chinois et elle n'invitait plus à la résistance. La lettre, au contraire, disait que, plutôt que de « contenir » l'influence chinoise, il fallait plutôt engager le dialogue. Je prends un exemple dans le cadre politique pour faire comprendre cela: si, au temps de la guerre froide, l'Occident tâchait de « contenir » l'URSS, essayait de réprimer le plus possible son influence, la voie de l' « engagement » - qu'on pourrait mieux traduire en français sans doute par la création de relations, de liens - a été d'inviter l'URSS à participer à des instances internationales. Avec la Chine aujourd'hui, on fait la même chose sur le plan diplomatique : au lieu de l'exclure, on pense pouvoir mieux réussir à faire changer les choses en l'invitant à participer à divers forums.

Au temps de Mao, la politique américaine était vraiment antagoniste; si on ne pouvait détruire la Chine, au moins, il fallait la contenir, l'empêcher de grandir, d'avoir de l'influence. Après la mort de Mao, depuis la réforme en Chine, les États-Unis ont plutôt changé de tactique et, au niveau économique comme au niveau diplomatique, on a plutôt utilisé une politique de dialogue. Eh bien, la lettre du pape, c'est comme si maintenant, de manière officielle, l'Église annonçait une pareille stratégie. Le pape reconnaît par exemple que, oui de fait, depuis 1982 - on aurait pu dire depuis 1978 alors que Den Xiao-ping a annoncé une grande réforme - il y a eu ouverture. Précisément en ce qui concerne la politique religieuse vis-à-vis de l'Église catholique, le document officiel qui avait présenté la politique du gouvernement chinois à son égard est du 19 mars 1982. Le pape considère donc que, depuis cette époque, la politique gouvernementale chinoise n'a pas été une politique de persécution, qu'elle n'était plus anti-religieuse, mais qu'on pouvait plutôt la voir comme une politique de tolérance religieuse.

Jeunes catholiques en pèlerinage à Sheshan

La tolérance, ce n'est pas encore la liberté; la tolérance, ça donne une certaine marge, mais avec « certaines restrictions ». Personnellement, ça m'a beaucoup frappé - et touché - parce que, depuis que je m'occupe de la question religieuse en Chine continentale, depuis l'époque où j'ai dirigé l'organisme Amitié-Chine à Montréal dans les années 80, j'ai toujours utilisé le mot tolérance pour décrire la politique religieuse de la République de Chine. C'était ce qui m'apparaissait le plus fidèle pour décrire la situation. Ça m'a fait chaud au cour de voir que, pour la première fois dans un document aussi officiel de l'Église, le mot tolérance était aussi utilisé pour décrire la situation. Ça m'a fait un « p'tit velours », constatant que le pape et moi utilisions le même mot-clé pour décrire la situation actuelle.

Funérailles de Mgr Dung (mai 2007). Évêque « patriotique » ensuite légitimé par le Vatican. Un officiel lui rend homage.

On n'en est plus donc à l'époque des années 50 où le gouvernement chinois avait expulsé tous les missionnaires; quand il a confisqué toutes les institutions de l'Église dans le domaine de l'éducation, de la santé, des affaires sociales; quand il a emprisonné, envoyé en camp de rééducation des évêques, des prêtres, des religieux, des laïques engagés, quand il a mis sur pied l'association patriotique, mais plus encore quand il a fait de cette association le fer de lance d'une politique de répression ou de mise sous tutelle, de prise de contrôle de l'Église en Chine par le gouvernement chinois. Donc, la missive du pape de cette année reconnaissait clairement qu'on était sorti de la période de persécution pour être entré ensuite dans une période où la tolérance a prévalu.

PB : Voilà donc un premier point saillant de la lettre du pape. Que peut-on aussi mentionner comme éléments majeurs de cette lettre de Benoît XVI?

MM: Le pape dit en quelque sorte : « puisque la tolérance religieuse, c'est la politique officielle qui a été mise en ouvre depuis environ 25 ans maintenant, on peut voir des résultats concrets de cette politique ». Bon nombre de séminaires catholiques ont été ouverts, un grand nombre de couvents aussi, on a permis à nouveau la présence officielle des communautés religieuses féminines, on a ouvert beaucoup d'églises pour le culte, plus de 7000 de fait, on a permis à des catholiques étrangers de venir travailler sous contrat en Chine - ce fut mon cas quand j'ai enseigné pendant quatre mois dans un Grand Séminaire près de Shanghai . On permet aussi à un certain nombre de jeunes catholiques chinois, parfois prêtres ou religieuses, d'aller à l'étranger pour étudier, pour se perfectionner et ensuite revenir dans leur pays. C'est le cas de 32 jeunes Chinois qui ont profité de bourses cette année dans des universités américaines, pour des études dans des domaines religieux. Le pape reconnaît donc que puisque la politique de tolérance a donné de tels fruits; il voudrait encourager le gouvernement chinois à offrir la complète liberté religieuse.

D'autre part, la lettre reconnaît implicitement que ce n'est pas le but de l'Église catholique de lutter contre la force politique puisque l'État et l'Église doivent s'occuper de leur domaine respectif; donc l'Église catholique n'a pas pour mission d'être l'opposition officielle du gouvernement chinois. Au contraire, l'Église souligne qu'on ne peut craindre que sa présence en Chine soit un danger de destruction du tissu social et politique du pays. Mais en même temps, la lettre se trouve à souhaiter que des relations diplomatiques normalisées puissent permettre de régler des points de tension, comme celle du choix des évêques, des points qui sont au cour de discussions entre le gouvernement chinois et le Vatican et qui durent depuis deux ans.

Si le pape est bien conscient qu'il n'a pas beaucoup de prise sur les décisions du gouvernement chinois, s'il indique ce qu'il souhaiterait que le gouvernement chinois accepte, il sait très bien qu'il peut avoir une influence certaine sur les affaires internes de l'Église, qu'il peut avoir une influence sur la manière dont les catholiques pourraient continuer le dialogue avec le gouvernement. Il sait aussi qu'il peut avoir de l'influence pour aider à régler certains problèmes qui existent à l'intérieur même de la communauté ecclésiale en Chine : c'est peut-être surtout là que se trouvent les obstacles à la conclusion heureuse de négociations pour des relations diplomatiques, par exemple. Des frictions ou des divisions à l'intérieur de l'Église catholique en Chine empêchent la bonne marche des négociations.

Soyons plus clairs : c'est comme si le pape disait que puisque la majorité des évêques de ce qu'on appelle l'Église patriotique sont reconnus ou légitimés par Rome, alors, on en est à l'étape où ou pourrait sortir de la division entre Église patriotique et Église clandestine. Il affirme même que ça n'est pas bon pour l'Église, cette clandestinité, que ça n'est pas normal de vivre dans la clandestinité. On passe donc le message aux autorités chinoises que puisque qu'on a légitimé les évêques reconnus d'abord par l'État chinois, on espère que les autorités civiles accepteront de reconnaître l'existence légale, légitimeront les évêques qui avaient choisi la clandestinité. Le pape indique donc qu'il souhaite qu'on en finisse avec cette division entre église patriotique  et église clandestine car cela peut toujours conduire à un schisme, ce que personne ne désire. Par ailleurs, le pape redit que ça n'est qu'une très petite minorité de catholiques qui accepte la position du gouvernement chinois et de l'association patriotique sur la manière de subordonner l'Église à l'État. Le pape rappelle clairement que le leadership habituel de l'Église est exercé à travers les évêques, surtout quand ils sont réunis en conférence épiscopale; si le gouvernement chinois a des choses à dire ou à demander à l'Église, il l'invite à le faire dans ce cadre de la conférence épiscopale plutôt qu'à travers un organisme d'État (la fameuse « association patriotique »).

Consécration épiscopale de Mgl Li Shan, nouvel évêque de Beijing (approuvé par le gouvernement chinois et le Vatican), le 21 septembre 2007.

PB : Est-ce la première fois que la situation de la clandestinité est décrite comme peu souhaitable, dans le contexte chinois?

MM: Je pense que oui : pendant longtemps on avait invité les catholiques chinois à ne pas succomber aux pressions du gouvernement qui voulait constituer une Église nationale; là, je crois qu'on sort de cette dynamique. Le pape veut favoriser l'unité de l'Église catholique chinoise. La situation de clandestinité avait mené à des situations intenables, à des accusations mutuelles entre groupes de catholiques.

Au temps de la révolution culturelle, au temps où on a tenté d'abolir toutes les religions, le Vatican a donné des facultés extraordinaires à ses fidèles et surtout à ses évêques (clandestins) pour faire face aux circonstances dans lesquelles ils se trouvaient. Les directives pastorales, par exemple, stipulaient qu'il n'était pas nécessaire de demander à Rome de consacrer un prêtre comme évêque. On a dit : « vous pouvez procéder sans même le demander », car les communications étaient quasiment impossibles. Pas nécessaire non plus de faire d'annonce publique des ordinations et consécrations. On comprend bien pourquoi puisque, officiellement, le régime ne tolérait pas ces ordinations et que leur publication aurait mené à la prison ou à la « rééducation ». C'était des concessions ou des facultés plus grandes données par le Vatican à la clandestinité. Ces facultés ont été données par Rome qui ne pouvait prévoir que, très peu de temps après, Den Xiao-ping annoncerait la réforme du système, l'ouverture, la fin de la « révolution culturelle ». C'est à ce moment-là qu'on a relâché de prison tous les catholiques qui avaient déjà purgé leur sentence mais qui étaient restés en prison parce que dans le pays, c'était le chaos.

On comprend donc que des évêques avaient consacré de nouveaux évêques dans la clandestinité et que ces consécrations, mêmes faites rapidement dans une ruelle, étaient valides. Par ailleurs, on n'avait pas de documents officiels de ces ordinations épiscopales. Il y a certains diocèses où, dans la clandestinité, on avait ordonné deux, trois ou quatre évêques.

Autre point qu'on peut mentionner : durant l'époque de la clandestinité, un évêque avait édicté le document qu'on a appelé « des 13 points ». On y défendait sous peine de péché mortel, par exemple, d'entrer dans les églises catholiques patriotiques; on défendait d'autres choses aussi qui empêchaient toute relation avec les catholiques qui acceptaient de se rallier à l'Église patriotique. On faisait de ceux-ci des schismatiques. Puis, quelques années plus tard, suite à une visite du Cardinal Sin, de Manille - un homme qui était à la fois Chinois et Philippin de par ses parents - il y avait eu la promulgation du document des « 8 points », document qui avait adouci la rigueur du document précédent. Comme il n'y avait pas de voix officielle, comme ces documents circulaient sous le manteau, dans différentes parties du territoire, on ne savait plus trop lequel était en vigueur. La lettre du pape de cette année met les pendules à l'heure.

Procession : les catholiques chinois sont invités à sortir de l'ombre.

PB : Ainsi le pape présente un 3 e document, suggérant d'entrer dans une ère nouvelle?

MM: Je dirais que c'est la chose la plus importante dans la lettre du pape : il veut promouvoir l'unité des catholiques en Chine. Soyons réalistes : il y a des catholiques qui vont à la messe dans les églises qui sont officiellement ouvertes au culte, des églises de la mouvance « patriotique », mais qui ne sont pas eux-mêmes de cette tendance là; ils y vont parce qu'ils peuvent assister à la messe et que les prêtres sont légitimement ordonnés. Des prêtres « fidèles à Rome » ont acceptés d'aller dire la messe dans des églises étatiques parce qu'ils ont conscience que les fidèles ont droit aux sacrements. Ils considèrent qu'ils ne doivent pas refuser d'aller dans une église « reconnue par l'état » puisque le service à rendre est important.

En gros, la lettre du pape veut signifier que les directives, déclarations, normes antérieures, les documents de 13 ou de 8 points, tout ça est caduc. Et voici maintenant ce qu'on doit considérer comme une meilleure voie : après 25 ans d'expérience, considérant que la grande majorité des évêques du courant patriotique sont déjà légitimés par Rome, le pape encourage ceux-ci à faire connaître au gouvernement - comme à tout le peuple des fidèles - cette légitimation. On pense que le gouvernement, qui les a reconnus, va les laisser en place. À ceux qui sont dans la clandestinité, on suggère de discerner ce qu'il est mieux de faire selon les relations possibles avec les autorités locales. Si c'est possible, on les encourage à recevoir une reconnaissance, une légitimation du point de vue de la loi chinoise.

PB : Et dit-on aux fidèles qu'ils peuvent recevoir les sacrements des prêtres liés à l'église patriotique?

MM : Devant le manque de prêtres, puisque le prêtre a été ordonné de manière valide, les sacrements qu'il offre son valides. Ça n'est pas nécessairement un encouragement à adhérer à tout le système étatique, mais c'est un accès aux sacrements qui est valide. C'est comme si vous alliez en Grèce et qu'un dimanche, ne trouvant pas d'église catholique, vous allez à une eucharistie orthodoxe. Les sacrements de cette église-sour sont valides; ça ne veut pas dire qu'on vous encourage à passer le reste de votre vie dans l'Église orthodoxe!

PB : Ainsi la lettre du pape pourra aider les fidèles catholiques à moins souffrir de la division qu'ils ont connue depuis quelques décennies.

MM: Oui, les échos que j'ai reçus indiquent que les gens sont contents, en particulier de la pertinence des directives pastorales qui sont données par cette lettre. Mais il faut noter que le pape encourage aussi les catholiques à passer à une autre étape, une fois sortis de la peur ou de la division : c'est de comprendre qu'une partie de leur devoir de vie chrétienne, c'est de participer à l'évangélisation. Voilà quelque chose de nouveau!

PB : Et comment le gouvernement chinois a-t-il réagi à la lettre du pape? Il y avait là des formes d'apaisement, d'encouragement à de bonnes relations, mais aussi peut-être certains éléments qu'on pourrait considérer comme provocateurs? Cette invitation à travailler à l'évangélisation, entre autres.

MM: Ce qu'on note d'abord, c'est que la réaction du gouvernement chinois n'a pas été une attaque contre le pape ou le Vatican, comme lorsque Jean-Paul II a annoncé qu'on ferait la canonisation des martyrs chinois. Ces canonisations avaient été perçues comme une insulte en Chine. Il faut se rappeler que beaucoup de ces martyrs sont morts pendant la révolution des Boers. Or, cette révolution était un mouvement xénophobe : des Chinois chrétiens qui étaient attaqués l'étaient parce qu'ils étaient vus comme des traitres à leur nation, parce qu'ils s'étaient liés à des étrangers, parce qu'ils n'avaient pas refusé tout ce que ces étrangers représentaient et en particulier leur religion.

PB : Et donc, cette fois-ci, la réaction du gouvernement chinois devant l'intervention du pape n'a pas été virulente?

Le Président de la Chine, M. Hu Jin-tao, au décès de l'ancien évêque de Beijing, Mgr Fu Tieshan (avril 2007).

MM: La réaction des autorités chinoises n'a pas été vitriolique. On a tout de même réuni des évêques et des prêtres pour leur donner des « conseils » sur la manière de recevoir la lettre. On voulait éviter une explosion de joie, un mouvement populaire. Le gouvernement invitait les catholiques chinois à ne pas réagir! C'est mieux qu'à d'autres occasions, donc, où on demandait aux catholiques chinois, de s'opposer à ce qui venait de Rome, à le considérer comme une insulte à la nation ou à l'indépendance de la Chine. Par ailleurs, on sait que l'État a bloqué les serveurs internet sur lesquels les gens pouvaient avoir accès aux nouvelles concernant cette lettre. mais on s'est aperçu que bien des diocèses l'avaient déjà téléchargée. Pour éviter des tensions, même les autorités ecclésiales ont choisi de proposer de ne pas encourager à faire de copies; on pouvait plutôt en parler dans des rencontres, la lire à l'église.

PB : Il y a donc eu une certaine restriction quant à la distribution de la lettre.

MM: C'est ce que j'ai constaté. Par ailleurs, j'ai noté aussi que l'Association patriotique a célébré son 50 e anniversaire en juillet dernier (on se souviendra qu'elle avait été créée en 1957). À cette occasion, l'Association, organe officiel du pouvoir chinois, aurait bien pu réagir négativement à cette « intrusion » de Rome, mais elle n'en a pas parlé. N'en avoir pas parlé, c'était déjà, de notre point de vue, une excellente réaction : on ne faisait pas de cette lettre un sujet de polémique.

Mon impression, c'est que les négociations vont continuer, la conversation entre le Vatican et l'État va se poursuivre, même quand on aura pu établir des relations diplomatiques. C'est vrai aussi entre les états, de manière plus large, même quand on est en désaccord. Les États-Unis et l'URSS avaient des relations diplomatiques même s'ils n'étaient pas d'accord ; mais ils se servaient des relations diplomatiques pour discuter, pour trouver des pistes d'accommodement.

Si je reviens aux fidèles, à l'importance que ça a pour eux - car finalement c'est à eux d'abord que la lettre est adressée - ils sont heureux, c'est une forme de libération. On voit que les relations entre catholiques de diverses tendances ne sont pas occasion de péché. Les prêtres et les évêques, eux, y voient au contraire une occasion de dialogue avec leurs fidèles, des possibilités aussi d'être en contact entre personnes de diverses appartenances, selon les circonstances locales.

PB: En conclusion, suite à l'événement que constitue la lettre de Benoît XVI, quelles sont vos espérances quant à l'avenir des croyants catholiques en Chine?

Portrait du P. Nicolas Trigault, S.J. (1577-1628), par Rubens. Le P. Trigault a recruté des jésuites pour la mission de Chine. Il se vêtait, selon les conseils de son prédécesseur Matteo Ricci, avec le costume des litterati chinois, pour une meilleure inculturation.

MM: Mon espoir que les relations entre le Vatican et la Chine se normalisent a grandi. Je n'ai jamais pensé que ça puisse se faire rapidement! Je me souviens qu'après que Kissinger ait fait son premier voyage en Chine pour tenter de reprendre les relations diplomatiques entre la Chine et les États-Unis, il a fallu plus de huit ans. Pour les relations avec le Vatican, ça prendra sans doute encore quelques années, mais on est sur la bonne voie.

Pour la vie des catholiques chinois, c'est aussi un pas dans la bonne direction : on allège leur conscience en tentant d'atténuer les barrières entre les groupes jusqu'ici divisés. On dit plus clairement qu'on entre dans une nouvelle ère : auparavant, on incitait en quelque sorte à rester dans la clandestinité, à ne pas se mêler à ce qui pouvait consolider le point de vue du gouvernement chinois. La lettre a l'avantage de offrir un cadre plus légitime pour que les catholiques puissent fonctionner dans la société chinoise; ça leur permet aussi d'avoir toutes sortes d'initiatives, ils peuvent oser se manifester comme catholiques. Ils comprennent mieux qu'ils vivent dans un climat de tolérance. La tolérance sera donc encore meilleure si le niveau de reconnaissance du gouvernement s'accroît. La tolérance permet l'ouverture graduelle.

La lettre contribue encore à élargir la tolérance : la réaction du gouvernement est plutôt douce et le Vatican manifeste aussi de l'ouverture au point de vue des autorités chinoises. Il y a de la subtilité dans tout ça : les Chinois aiment bien ça. En somme, c'est une bonne lettre!

PB : Merci beaucoup, père Michel, de nous avoir éclairé sur un sujet difficile, celui de l'évolution de la situation des catholiques en Chine. Bon succès dans votre ministère tout orienté vers la réconciliation et la liberté religieuse plus grande pour les Chinois.

Courriel de Michel Marcil :

 


 

 

Un jésuite australien nous parle de la Chine

[Fin mars, la Province du Canada français et d'Haïti a eu le plaisir de recevoir un jeune jésuite australien qui fait actuellement son doctorat sur l'histoire, plus précisément en histoire contemporaine de la Chine. Il s'agit de Jeremy Clarke, SJ. Voici quelques extraits de sa conférence qui faisait un retour historique global sur la présence chrétienne - et en particulier jésuite - en Chine pour ensuite regarder la situation actuelle avec réalisme mais avec espoir également.]

Depuis Mathieu Ricci, tous les missionnaires venus en Chine ont considéré comme importante l'introduction de la science et de la technologie occidentales: les Chinois n'ont commencé à connaître véritablement la culture, la science et la technologie occidentales qu'avec Matthieu Ricci et les jésuites. Les apports de Adam Schall von Bell and Ferdinand Verbiest particulièrement ont renouvelé les connaissances des Chinois dans le domaine d'astronomie.

Les jésuites ont écrit 760 textes et livres de prières en langue chinoise, un millier de lettres sur la Chine, en plusieurs langues occidentales, une centaine de livres sur la culture chinoise. Ces écrits sont la base des études chinoises en Occident. Tout ces travaux ont été fait avec l'assistance essentielle de quelques chrétiens chinois. Particulierement Xu Guangqi, Li Zhizao et Yang Tingyun.

La plus célèbre des publications est peut-être la collection Lettres édifiantes et curieuses écrites par des missionnaires de la Compagnie de Jésus . L'éditeur de ces lettres était un jésuite français, Jean-Baptiste Du Halde, qui a publié en 1735, l'encyclopédie Description géographique, historique, chronologique, politique, et physique de l'empire de la Chine et de la Tartarie chinoise, enrichie des cartes générales et particulières de ces pays, de la carte générale et des cartes particulières du Tibet et de la Corée, et ornée d'un grand nombre de figures et de vignettes gravées en tailledouce .

En dehors de leurs travaux d'astronomie et de mathématiques, c'est dans le domaine de la cartographie que s'illustrèrent les jésuites, continuant une tradition qui remontait au père Matteo Ricci. Matteo Ricci a dessiné la «mappemonde», la première carte géographique mondiale dans l'histoire chinoise. Après, beaucoup de jésuites ont dessiné d'autres cartes géographique, en particulier, la carte de la grande muraille de 1708, et l'atlas de l'empereur Kangxi, [.] La Chine est encore à la pointe de la technique cartographique à l'époque Qianlong, grâce au patronage impérial, aux capacités des jésuites et de leurs excellents collaborateurs chinois, avec l'Atlas de Qianlong, édité en 1769 d'après des relevés faits de 1756 à 1759. Le règne d'empereur Qianlong a duré de 1735 a 1796.

[.]
Le premier jésuite canadien arrive en Chine, à Changhai, en 1918 ; c'est le P. Édouard Goulet qui vient avec un scolastique, Paul Gagnon. Gagnon, promis à la mission du Zhili sud-est, continue vers le nord et le père Goulet a opté pour la mission de Nankin. Trois scolastiques: Auguste Gagnon, Édouard Coté et Georges Marin le rejoignent en 1920. Marin a établi l'école de langues à Pékin, pour tous les jésuites étrangers, ce fut la Maison Chabanel.

L'Église en Chine au 20 e siècle a donné à la Chine beaucoup d'assistance, mais il y avait un certain relent d'esprit colonialiste dans tout ça. Le pape Benoît XIV a publié, en 1919, un lettre qui s'appelle 'Maximum Illud', à propos de la situation de l'Église en pays missionaires. En 1922, il a envoyé un délégué apostolique, Celso Costantini, et en 1924 il y a eu le premier concile plénier de l'Église en Chine, a Changhai. Le Pape Pie XI a écrit dans un lettre au délégué apostolique à propos de ce concile qu'il "s'agissait d'un fait qui brillera d'une très grande lumière dans le faste de l'Église et qui sera gravée dans la mémoire des siècles futurs: par la réalisation de ce projet, il nous semble voir tressaillir les cendres de ceux qui, dans les siècles passés, ont dépensé tant d'énergie et qui, même, courageusement et généreusement, ont versé leur sang, pour conduire à Jésus Christ le peuple de Chine."

[.]
Après la victoire des communistes en Chine, nous connaissons bien que l'histoire de l'Église a été très triste. Tous les missionnaires ont été expulsés, beaucoup de croyants ont été emprisonnés ou tués, et toutes les églises, les bâtiments, particulièrement au moment de la révolution culturelle, ont été endommagées. L'Église de Chine a beaucoup souffert et souffre encore. Elle n'a pourtant jamais cessé de se développer, passant de 3 millions de membres en 1949 à environ 12 à 15 millions aujourd'hui.

Depuis le début de la période de réforme économique, il y a eu beaucoup de changements et quelques signes d'espoir. La Chine est trop grande pour qu'on puisse généraliser, et bien des lieux connaissent des situations différentes. Je vous propose un regard sur la région de Changhai : c'est un coup d'oil.

Premièrement, c'est important d'utiliser les mots appropriés. Il n'y a qu'une seule Église catholique en Chine. Parler de deux Églises, c'est faire le jeu du parti communiste chinois et de son régime dictatorial. La situation de fait, est très compliquée. Un jésuite français qui travaille dans Chine me disait qu'il y a trois factions dans l'Église. On peut parler de la faction souterraine non officielle, en lien avec Rome, non reconnue par le gouvernement chinois. Il y a la faction reconnue par le parti communiste mais sans reconnaissance de Rome. Il y a aussi une troisième faction, grandissante: la faction reconnue à la fois par le gouvernement chinois et par Rome. On peut dire que malgré le contexte politique général de la Chine qui reste encore très difficile, il y a quand même beaucoup d'espoir que les divisions du passé au sein de l'Église puissent se résoudre.

Je vous propose des mots appropriés - une Église, mais des communautés officielle ou recommandées, et les communautés officieuses ou non recommandées. Les mots 'patriotique' ou 'souterraine' - pour parler de l'Église - n'ont plus de sens et devraient être éliminés du vocabulaire.

Un exemple donc, à propos de Shanghai. En 2005, Shanghai a eu un nouvelle évêque auxiliaire, qui s'appelle Xing Wenzhi. La cérémonie de consécration a été présidée par Mgr Jin Luxian, avec deux co-consécrateurs: Mgr. Ma Xuesheng, évêque de Shandong, et Mgr Hu Xiande, évêque de Ningbo. Il y avait 95 concélébrants dont 5 prêtres étrangers et plus de 2400 fidèles ont participé à l'ordination. Mgr Xing, 42 ans, a déclaré qu'il est nommé par le Saint Siège. Ce type de consécration est typique de la nouvelle façon de faire en Chine : l'évêque est nommé par le Saint Siège mais avec la permission du gouvernement.

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On peut rejoindre Jeremy Clarke, SJ, à l'adresse suivante :