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Mission nouvelle

Silence de l'histoire ou histoire des silences?

Source : revue Relations , # 701, juin 2005

 

Toussaint Kafarhire Murhula

L'auteur, jésuite et poète, étudie en éthique et théories sociales à Berkeley, en Californie; il vient de publier Bukavu : La Chanson du Soleil en Exil , Ottawa, éditions Malaika, 2004

La République démocratique du Congo (RDC) est une histoire mêlée de tragédies et de silences. Très peu de gens, même parmi les Congolais, se sont donné la peine d'en explorer les compromis et d'en dénoncer les injustices. Et pourtant, les rapports récents des organismes internationaux accrédités, tout comme les recherches académiques autorisées, font mention des génocides dont personne ne parle et que personne ne veut peut-être entendre. Environ quatre millions de Congolais morts entre 1998 et 2005 rappellent l'hécatombe de millions de victimes entre 1890 et 1908, enterrées dans le silence d'une époque où tout était permis au nom de la civilisation, du christianisme et du commerce.

Entre ces deux génocides congolais s'étale l'histoire d'un pays humilié, la résistance d'un peuple broyé et ces millions de vies mutilées par la douleur et l'injustice. Le calvaire congolais n'est pas une fiction spirituelle d'un peuple qui cherche à dramatiser son passé. Depuis les conquêtes léopoldiennes du caoutchouc pour maximiser le profit dans le business du pneu, inauguré par Michelin et Dunlop en 1891, jusqu'à notre société éprise des idéologies du marché libre, l'expérience congolaise, vécue au fil des ans, crie au scandale de l'anarchie économique contre les droits et libertés fondamentaux des pauvres. Si les promesses de la mondialisation paraissent de plus en plus fallacieuses, seule une libération qui supprime les causes profondes de la pauvreté est cohérente avec l'Évangile. Malheureusement, notre monde est plus enclin à pavoiser les idéologies des plus forts qu'il ne commémore les souffrances et les peines des pauvres sur lesquelles est fondé le bien-être des riches.

Au moment où la crise en RDC fait l'objet de débats idéologiques nourris, nous sommes confrontés à l'une des crises humanitaires les plus intolérables de l'histoire. En effet, l'humiliation des Congolais ne se réduit pas à une crise politique ou économique difficile à résorber. Elle est surtout d'ordre existentiel. Aussi, avant même d'être une question de survie, le langage des droits de l'Homme au Congo appelle au respect absolu de la dignité humaine des plus vulnérables.

Au Congo, les violations massives des droits fondamentaux s'inscrivent à nouveau dans cette histoire des silences qui a vu une dictature abjecte succéder à la brutalité d'une aventure coloniale tournée vers l'exploitation des richesses naturelles du pays. Cependant, même lorsque la majeure partie de la population est confrontée à des défis existentiels énormes, l'urgence consiste à rétablir cette dignité, à restituer au Congolais ces droits humains fondamentaux qui ne sont ni négociables, ni fonction d'une charité condescendante des plus forts. Ces droits sont le privilège dont peut se prévaloir tout être humain et toute communauté par la simple vertu d'appartenir à la communauté et à l'histoire de l'humanité. Sevré de son passé, le Congolais est susceptible d'être spolié de ses capacités créatrices dont la mémoire constitue un atout important pour s'inventer une unité politique et une communauté de destin.

Refus d'insignifiance et balises contre les erreurs du passé, la mémoire ouvre donc à différentes possibilités d'exister. Toutefois, la tragédie congolaise semble aujourd'hui battre son plein. Les violences historiques subies ne se sont pas arrêtées avec la décolonisation. Elles jonchent encore le parcours de 32 années de dictature et se prolongent dans la crise humanitaire qui jette tout le pays dans une pauvreté indescriptible. Plus de 370 000 Congolais vivent réfugiés en dehors de leur pays tandis que les déplacés à l'intérieur du pays sont évalués à plus de 2 000 000. Un tiers de la population est confrontée à la famine dans un pays au potentiel humain et naturel exorbitant.

De surcroît, la guerre et l'insécurité n'affectent pas seulement le présent immédiat. Elles touchent en même temps l'avenir de tout le continent africain qui continue de connaître le plus grand nombre de réfugiés, d'analphabètes, de sidéens, d'enfants soldats, de conflits armés, etc. La destruction de l'infrastructure sociale (hôpitaux, écoles, système de communication) et les abus des droits fondamentaux (viols des femmes et des enfants) compromettent les chances d'un développement intégral qui assimile le bien-être des plus vulnérables.

Si la réponse adressée au désastre du tsunami asiatique exprime une solidarité mondiale inclusive par-delà les frontières, le silence sur le calvaire congolais est une complicité qu'il faut dénoncer. C'est le défi de notre espérance de salut que de réconcilier nos expériences historiques avec le destin d'une humanité en procession vers l'infini.

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