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Les jésuites au Canada anglais

IGNACE DE LOYOLA 1491-1556

Bernard Carrière, s.j.
Canada

Je voudrais vous présenter des traits caractéristiques de la spiritualité ignatienne pour vous amener à réfléchir à la façon dont nous pouvons aujourd'hui recevoir cet héritage commun dans nos Congrégations respectives. Pour vous guider dans cette démarche, nous partirons de la source, c'est-à-dire d'Ignace de Loyola lui-même, du chemin qu'il a parcouru, de la manière dont lui-même a conçu la transmission de son expérience de Dieu. Dans un deuxième temps, nous pourrons voir ce qui peut davantage nous toucher dans cette spiritualité et nous amener à mieux nous identifier comme religieux, religieuses (ou consacrés) qui appartenons à des Congrégations ou des Instituts de vie apostolique.

Il est bon de vous rappeler que le chemin que saint Ignace a suivi depuis le retournement de son être vers Dieu à Loyola, aux abords de la trentaine, jusqu'à sa mort à Rome, à 65 ans, est balisé par des textes qui nous disent à la fois ce qu'a été son expérience de Dieu et comment cette expérience peut en rejoindre d'autres. Les Exercices spirituels tout d'abord qui sont comme un condensé de sa rencontre de Dieu et un traité de pédagogie à l'usage de ceux qui veulent en accompagner d'autres sur le chemin qui mène à Dieu. Puis le récit (1) de l'itinéraire d'Ignace, raconté, peu avant sa mort (entre 1553 et 1555) à un compagnon d'origine portugaise, sous la forme d'un testament spirituel. Son journal spirituel (2) ensuite, qui couvre un peu plus d'une année et qui illustre le désir du Général de la très petite Compagnie de Jésus d'épouser le plus près possible la volonté de Dieu sur une question déterminante à ses yeux: le modèle de pauvreté à proposer aux compagnons. Les constitutions (3), enfin, qui sont une réflexion prolongée sur ce que lui et ses compagnons de la première heure ont vécu ensemble afin d'en faire « un chemin vers Dieu » (4) pour un corps apostolique au service de l'Église et du monde. À ces documents, on peut ajouter sa volumineuse correspondance qui nous livre la façon dont il communiquait, au fil des jours et au gré des questions qu'on lui posait, sa vision de l'action apostolique qui était pour lui, selon la formule du P. Jean-Claude Dhôtel, « un acte religieux au même titre que la prière » (5) . Tous ces textes sont des reprises cent fois répétées de la même démarche, à savoir la relecture de l'expérience d'un homme habité par Dieu pour mieux voir où le conduit le Seigneur et pour en faire profiter les autres.

Ignace de Loyola a mené plus longtemps la vie d'un laïc que celle d'un religieux et d'un prêtre dans l'Église. Les Exercices spirituels, il les a portés comme le projet d'un chrétien hors de l'ordinaire qui voulait, à partir de son vécu, transformer la démarche de foi de chrétiens ordinaires. Il avait 43 ans quand il s'est engagé en privé, à Paris, avec six compagnons, à vivre chaste et pauvre, sans savoir où le mèneraient ces voeux. Il est ordonné prêtre, à 46 ans, à Venise. Et c'est à 50 ans, à Rome, le 22 avril 1541, investi déjà de la responsabilité de guider le petit groupe de ses compagnons, qu'il prononce avec eux les voeux d'obéissance, de chasteté et de pauvreté dans cette petite Compagnie de Jésus nouvellement constituée pour le service de l'Église universelle. Il meurt à Rome après avoir vécu durant quinze ans la vie de « missionnaire immobile » (6) en se considérant toujours comme un chercheur de Dieu, même s'il ne s'était jamais senti loin de Celui qui s'était révélé à lui à Loyola:


Entre ces deux dates (1491-1556), écrit le P. Maurice Giuliani, il y a la lente évolution d'un homme qui découvrit par étapes vers quelle forme de vie il était « suavement » emporté: une force l'habitait, venue d'ailleurs, qui le fit passer du service du roi au service de Dieu, de Jérusalem à Rome, des intérêts particuliers aux tâches universelles (7).
Dans mon exposé je vais parler de la manière d'Ignace plutôt que d'employer l'expression « spiritualité ignatienne ». Je le fais en fidélité à la formule qu'il employait lui-même, le « modo de proceder », qu'on peut traduire par sa manière « d'aller de l'avant » (autre formule qui lui était chère), sa façon d'agir et de réagir dans le concret de son existence. Ses premiers compagnons et ceux qui les ont suivis immédiatement recouraient à la formule « mens ignatiana » pour parler du véritable esprit de saint Ignace.