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Les jésuites au Canada anglais

BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE

Conférence du Père Général
Assemblée de Midland, ON (28-7-2011)
Thème central du Congrès

Frères et soeurs, amis et compagnons de Jésus

Actualité centrale de l'ÉVANGÉLISATION

1. Il est évident que "L'Évangélisation est la question du jour pour l'Église. C'est aussi la question pour la Compagnie et il en fut toujours ainsi. C'est LA QUESTION, parce qu'elle ne se comprend pas d'elle-même et qu'elle semble provenir comme une sorte de crise. Le zèle semble moins fervent - les théologies asiatiques mettent en défi l'évangélisation traditionnelle. L'Ouest semble dire que le christianisme n'est que "l'une des nombreuses religions, dont le peuple s'éloigne. Ceux qui sont ‘en recherche' se sentent libres de chercher dans un marché ouvert. Le Pape voit bien cette situation et il a formé un nouveau Dicastère (une sorte de Congrégation) appelé justement "Pour la Nouvelle Évangélisation.", et le prochain synode des évêques, en 2012, portera sur ce même thème.

Il y a quelques jours, je rendais visite au Cardinal Rylko, le préfet de la Congrégation pour les laïcs. Pour la seconde fois, (il l'avait déjà mentionné un an auparavant), il cita les trois principes du Pape sur l'Évangélisation. Le premier principe est celui de "l'Expropriation", ce qui signifie que l'Évangélisation n'est pas n'est pas la nôtre, mais celle de Dieu. Elle n'est pas notre propriété. Il en est ainsi et ce fut toujours la "Mission de Dieu."

En fait, chaque personne que je connais en parle de cette manière. Ce fut un thème récurrent dans le Séminaire sur la Vie apostolique religieuse de février dernier, organisé par l'Association des Supérieurs Généraux à Rome. Le problème, c'est que ces grands mots (Mission de Dieu) et les concepts fondamentaux sont comme un film...Le film se déroule, l'intrigue s'approfondit et nous oublions comment tout cela a commencé. La vision est importante et la terre vibre, si nous arrêtons de regarder. C'est pourquoi nous allons essayer d'arrêter pour un moment le cadre du film et tenter de comprendre. Et la première chose que nous entrevoyons, c'est que, si c'est la Mission de Dieu, on ne peut lui imposer aucune limite. Elle est universelle dans toutes se dimensions.

2. Mais parler aujourd'hui d'une mission universelle, c'est peu original. Tout le monde parle en ces termes. Globalisation, marché global, international, interculturel, etc. sont partout des mots quotidiens. Est-ce que nous suivons simplement la tendance générale?

 

Votre histoire missionnaire

3. Ma venue au Canada me rend beaucoup plus conscient de l'histoire, notre histoire. J'ai grandi dans la Compagnie avec les noms de Jean de Brébeuf, Gabriel Lalemant, René Goupil, etc., comme des noms de famille qui continuent d'avoir une puissance d'inspiration et dont nous célébrons le quatrième centenaire. Il est digne de mention que ces "noms de famille" n'appartiennent pas seulement aux Jésuites, mais également aux laïcs qui ont travaillé avec les Jésuites dans la mission, comme Jean de la Lande, René Goupil, etc. Ainsi, en revenant dans notre histoire, nous découvrons que les Jésuites étaient très universels à une époque où l'universalité n'était ni populaire, ni bien accueillie. À l'époque d'Ignace, c'était tout à fait 'original' et même prophétique. Tellement original et prophétique que, même aujourd'hui, cet universalisme continue d'être plein de sens et nous y trouvons un nouvel élan et une nouvelle force.

4. Nous vivons certainement aujourd'hui dans des temps difficiles et différents. Ce n'est pas la première fois que l'humanité ou l'Église se retrouve dans une telle situation. Israël traversa d'importants changements dans son histoire, qui ont provoqué la créativité de Dieu. Lorsque le peuple souffrait et perdait son identité, Dieu lui parla à travers l'histoire. Aux moments de foi profonde et de grandes tentations, Dieu suscita des prophètes en Israël et en Juda. À l'exil, le peuple perdit sa foi et risqua de perdre son identité. Lorsqu'après l'exil, il n'y eut plus de prophètes en Israël, Dieu inspira les Sages, ces hommes avisés d'Israël, qui dégagèrent de leur existence quotidienne les traces du Dieu vivant. Peut-être que notre époque ressemble plus à cette période qui suivit l'Exil (après les printemps de Paris en 1968 - après les Tours jumelles de New York – après la Post-modernité...) que nous voulons le reconnaître... Notre défi est le suivant: d'où allons-nous tirer la sagesse dont nous avons besoin pour continuer la mission de Dieu? De nouveau, nous avons besoin de la sagesse d'Ignace. Cette sagesse continue d'être pertinente aujourd'hui, parce qu'elle a toujours été fidèle à la réalité et n'a jamais nié les tensions propres à notre histoire concrète.

5. Pour le discernement communautaire que vous avez entrepris dans le présent Congrès, vous possédez une histoire extraordinaire d'où vous pouvez tirer la sagesse pour reconnaître l'appel du Christ et pour en tirer la magnanimité, l'audace et la liberté pour y répondre. Il y a quatre cents ans, la Compagnie de Jésus a répondu à cet appel, lorsque le Père Général Acquaviva envoya les pères Ennemond Massé et Pierre Biard vers ce qui est maintenant la Nouvelle Écosse, pour aider la nation Mi'kmaw et les colons français à reconnaître l'Esprit du Christ à l'oeuvre parmi eux. Dans le chef Membertou, ils ont de fait découvert le Christ à l'oeuvre. Comme le père Biard l'écrit en 1612 à son provincial le P. Christophe Baltazar de France: "Dieu a imprimé dans l'âme de ce chef une plus vivante idée du christianisme que ce qu'il aurait pu comprendre par la simple écoute d'un prédicateur. Il disait souvent dans sa langue maternelle, "Apprenez rapidement notre langue, car aussitôt que vous la connaîtrez et que vous m'enseignerez bien, je désirerai devenir un prédicateur comme vous."

6. La mission des pères Biard et Massé prit fin après seulement deux ans, mais les jésuites retournèrent en Nouvelle France, quatorze ans plus tard, mais cette fois à Québec. De là il rejoignirent plusieurs ‘Premières Nations' et, en particulier, le peuple Wendat, précisément dans cette région de la Huronie où nous sommes rassemblés aujourd'hui. De la trentaine de jésuites qui leur furent envoyés avec les nombreux compagnons laïcs, français et wendats, qui participèrent aussi à cette mission, nous mentionnons tout spécialement les huit martyrs canonisés: les six jésuites Isaac Jogues, Antoine Daniel, Jean de Brébeuf, Gabriel Lalemant, Charles Garnier et Noël Chabanel, ainsi que deux laïcs, René Goupil et Jean de la Lande. Nous honorons aussi la mémoire de leurs compagnons et amis, français et wendats, spécialement le chef Wendat Joseph Chiwatenhwa et sa femme Marie Aonetta.

La mission jésuite chez les Wendats fut courte, mais illustre. Les évêques canadiens, dans leur lettre pastorale de 1999 célébraient le 350e anniversaire des Martyrs canadiens. Ils caractérisaient leur mission comme "...l'une des plus difficiles dans l'histoire de la Compagnie de Jésus." Elle commença avec la première visite ici de Jean de Brébeuf, de 1626 à 1629, pour être reprise avec son retour en 1634 et elle se termina avec martyre de Brébeuf, Lalemant, Garnier et Chabanel, et avec la destruction de l'établissement missionnaire Ste Marie. Parmi les fruits de cette mission signalons la nation Wendat, dont la majorité avait reconnu et vénéré le Christ et son Évangile. Dispersés par les attaques qu'ils subirent, les Wendats répandirent le message évangélique dans les régions du centre et de l'est du continent. Un autre fruit de cette mission se perpétua dans l'exemple des martyrs, jésuites et laïcs. Je voudrais maintenant réfléchir quelques instants avec vous sur ce sujet.

 

Universalité de la mission

7. La véritable universalité (telle que nous l'entendons aujourd'hui) découle beaucoup plus du coeur de Dieu que de la géographie ou de n'importe quel plan humain en vue de la conquête économique, politique ou culturelle. Pour Ignace, la rencontre avec Dieu marqua la fin de tout rêve basque, espagnol ou européen. Il devint universel comme le Dieu Trinitaire, qui veut sauver tous les mondes, qui ont besoin de salut. Les martyrs canadiens en offrent un exemple significatif : ils manifestèrent un zèle et une liberté admirable "pour aller n'importe où dans le monde, là où il y avait espoir d'une plus grande gloire de Dieu", comme le Père Ignace et ses compagnons aimaient le dire. La vertu la plus éminente qui semble caractériser l'universalité de la vocation des Martyrs et de leurs compagnons fut leur profond mysticisme et le radicalisme de leur immersion dans la vie des Wendats.

8. Les Martyrs canadiens donnent ainsi une excellente réponse à la question que me posent de nombreux jésuites à la suite de ma lettre sur la vocation universelle. C'est une question à propos du passage que nous avons franchi depuis l'époque de "l'inculturation" vers celle de "l'universalité." Les Martyrs canadiens nous disent clairement qu'il n'y a pas d'opposition entre les deux; au contraire, plus nous sommes inculturés, plus nous pouvons entrer dans les autres cultures. Plus nous sommes enracinés, plus nous sommes universels. Plus profonde est notre inculturation, plus large est notre ouverture sur la réalité, ouverture qui provient du coeur même de Dieu. Le coeur d'un jésuite est toujours universel, que sa province soit grande ou petite, quelle que soit son appartenance culturelle. Dans la véritable inculturation, le coeur de Dieu touche la réalité humaine, et la réalité vient en contact avec Dieu.

9. Comme les Exercices Spirituels nous l'enseignent, la source de tout dans la vocation ignatienne, c'est un amour profond et personnel de Jésus Christ. Les Martyrs étaient enracinés dans l'amour de Jésus Christ pour eux. Le Christ était une présence vivante qui les accompagnait en toute chose et ils grandissaient dans la vision de Dieu qu'ils découvraient partout autour d'eux. En retour, leur gratitude les inspirait à répondre avec magnanimité apostolique qui marqua leur vie. Dans leur zèle, ils désiraient que les autres parviennent à cette rencontre personnelle avec l'amour transformant du Christ. L'esprit de prière est ressort à l'évidence dans leurs écrits. Gabriel Lalemant écrit: "Mon Dieu et mon Sauveur...si vous avez mis de côté votre confort, votre honneur, votre richesse, votre joie et votre vie pour sauver ma misérable personne, n'est-il pas plus raisonnable que, à votre suite, j'abandonne toutes ces choses pour le salut des âmes que vous réclamez comme les vôtres et que vous avez aimées au point de répandre votre sang?" Les troisième supérieur de la mission, Paul Ragueneau, dans sa Relation de 1648-49, attribue cette étonnante déclaration à Jean de Brébeuf: "Mon Dieu, soyez mieux connu! Oui, mon Dieu, si tous les tourment endurés par les prisonniers de ce pays ... tombaient sur moi, je les offrirait de tout mon cœur, même si je serais seul à les supporter!"

 

Le coût de l'immersion

10. L'union des Martyrs dans le Christ et leur conviction que Dieu était présent et à l'œuvre partout les a conduit à développer une autre caractéristique de leur vocation, ce que nous appelons en mémoire de Pedro Arrupe, l' Immersion. Pour présenter l'Évangile aux Wendats, les Martyrs n'ont pas cherché à en faire des Français. Comme le sel de l'Évangile se dissout dans le monde, ils se sont immergés eux-mêmes dans la vie, la culture et l'environnement des Wendat. Ils ont appris leur langue, même s'ils ont dû consacrer six à huit ans à cet apprentissage. Ils ont essayé de vivre et de manger comme les Wendats. Ils s'efforcèrent de comprendre la signification des chemins et des croyances des Wendats, ce qui n'était pas facile. Combien d'entre nous avons mal interprété une autre culture, nous sentant isolés et confus dans cette culture étrangère? Dans de telles situations, nous avons souvent avancé à l'aveuglette.

En dépit pourtant d'une vue aussi confuse, les Martyrs et leurs compagnons ont persisté; ils ont appris de leurs erreurs, ils ont reconnu leurs limites, ils n'ont pas eu peur de réviser leurs opinions et de changer leurs points de vue et leur conduite. Écoutons la prudente révision que formule le P. Ragueneau en 1548-49, "Chacun doit être très prudent avant de condamner mille choses dans leurs coutumes, qui offensent beaucoup nos esprits éduqués et figés dans un autre monde...Je n'ai aucune hésitation à dire que nous avons été trop sévères sur ce point ...Nous voyons qu'une telle sévérité n'est plus opportune et que, dans plusieurs cas, nous devons être moins rigoureux que dans le passé. »

11 . Ce genre d'universalisme, qui va au-delà de nos propres étroitesses dans la recherche du monde et de la mission de Dieu, ne peut survenir sans une autre caractéristique de l'esprit ignatien, que nous distinguons clairement chez les Martyrs canadiens: le détachement total. Personne ne peut se donner soi-même sans, en même temps, se vider de lui-même. On pourrait dire que Ignace - le maître du paradoxe - savait cela très bien et, dans sa manière succincte, mais pratique, il plaça tous les jésuites devant ce défi pénible: il voulait que tous soient totalement morts, pour qu'ils puissent être totalement vivants et porteurs de vie. Les Martyrs et leurs compagnons quittèrent leur foyer en France, abandonnèrent leur place dans leur famille, oublièrent leur langage familier, leur nourriture familière, leurs relations intimes, peut-être même leurs chances d'un progrès social et professionnel. Ils quittèrent ce qui leur était familier pour une situation qu'ils ne comprenaient pas et où ils n'étaient pas compris. Il leur fallut un long apprentissage pour comprendre la culture et les coutumes des Wendats; même alors, ils ne les comprirent qu'imparfaitement.

(Pour ma part, c'est une expérience facile à évoquer. Nous nous débattions avec le japonais à l'École de langue, en nous demandant combien de mois ou de semaines d'étude seraient encore nécessaires pour parler couramment. Dans une allocution, l'un des jésuites de notre Université, connu pour son excellente maîtrise de la langue japonaise, nous déclara qu'il nous faudrait encore au moins sept ans avant que nous puissions nous sentir à l'aise dans la langue japonaise. Il ne parla pas de nous sentir à l'aise dans cette culture, car il ne voulait probablement pas nous décourager. Plus tard, en tant que provincial, j'étais de temps à autre surpris de voir des missionnaires, qui vivaient au Japon depuis 30, 40 ans et même plus, mais qui n'avaient pas encore saisi les éléments fondamentaux de la culture japonaise. C'est dire que le détachement de sa propre culture n'est pas automatique.

En plus de toutes ces difficultés, vos missionnaires ici au Canada savaient que, à n'importe quelque moment, ils risquaient la mort pour des causes à la fois naturelles et humaines. Pourtant ils persistèrent. Ils payèrent sans compter le prix, pour l'amour du Christ qui les avait aimé le premier et pour l'amour du peuple qu'ils estimaient de plus en plus. Pour certains, ce détachement fut plus coûteux que pour d'autres. Noël Chabanel fut un exemple éminent. En France, il était excellent en rhétorique et un maître accompli dans les humanités. Mais ici, dans la Huronie, il ne parvenait pas à apprendre la langue (une difficulté semblable à celle de Xavier en Inde). De plus, Chabanel ne put s'habituer à la nourriture des Wendats et, par dessus tout, comme il le dit, il ne trouvait pas le peuple attirant. Pourtant il refusa de demander son retour dans son pays. Convaincu en fait que Dieu le voulait comme collaborateur de la mission, il fit le voeu de stabilité dans cette mission, et il priait le Christ de le rendre "digne d'un appel aussi sublime."

 

Coopération diversifiée

12. Une autre conséquence du principe de « l'expropriation », dont les saints Pères parlaient, est l'ouverture totale à la collaboration avec les autres. La survie l'exigeait alors des missionnaires du Canada. Mais dans toute mission, partout et à tout moment, un vrai témoin total du Christ et d'un Dieu d'amour accueille complètement la coopération avec les autres. Les défis et les joies de la mission sont trop grands pour être portés seul. Il est intéressant de noter que l'Église célèbre les Martyrs comme un groupe. Ils vivaient certainement comme une communauté. Dans le langage d'aujourd'hui, pouvons-nous dire aussi qu'ils formaient une équipe?

Les évêques canadiens, dans leur lettre de 1999 sur les Martyrs, écrivaient que les missionnaires étaient « …merveilleusement généreux dans leurs relations quotidiennes les uns avec les autres. Chacun louait ses compagnons de labeur, sans chercher aucune sorte de faveur spéciale pour lui-même. » Mon prédécesseur, le P. Peter-Hans Kolvenbach, écrivant dans sa lettre commémorative des Martyrs en 1999, signalait un autre aspect important de la coopération radicale, celui de partager la mission avec les autres, et pas seulement selon nos vues, mais en respectant les particularités des autres vocations.

Tous les martyrs n'étaient pas jésuites; deux étaient des laïcs, Jean de la Lande et René Goupil. De tels partenaires étaient alors appelés « donnés ». Le P. Kolvenbach écrit : « Les jésuites de la Nouvelle France avaient une confiance totale dans leurs « donnés » et croyaient dans leur vocation ignatienne spécifique. « Notre dernière Congrégation Générale, GC 35, qui s'est réunie en 2008, rédigea un décret complet sur la collaboration, intitulé « Collaboration au cœur de la mission. » Je discerne cette collaboration dans les matériaux préparatoires au présent Congrès. Ce genre de coopération radicale signifie le partage de responsabilité, de pouvoir et de contrôle de la mission.

13. Si nous continuons de parler et de considérer comme centrale cette « Mission de Dieu », alors nous devons admettre que Dieu est libre de toujours susciter ses « coopérateurs » de quelque endroit et à quel moment il veut. Nous découvrons et nous accueillons avec gratitude des collaborateurs dans la mission et nous sommes joyeux d'être coopérateurs avec eux, parce que nous avons commencé nous-mêmes comme coopérateurs de Dieu.

Témoin autochtone

14. On me dit qu'aucune conférence sur la coopération radicale dans la mission, comme une des qualités de la vocation ignatienne des Martyrs, ne serait complète, sans un mot au sujet de Joseph Chiwatenhwa. Il était un chef chez les Wendats et il devint ami et coopérateur des jésuites. Ils se rencontrèrent en 1636 et Chiwatenhwa fut impressionné par ce que les jésuites disaient sur Jésus Christ, malgré l'accusation que les autres Wendats proférsient contre eux, à cause des épidémies qui ravageaient leur peuple à cette époque. En 1637, il accepta le baptême des mains de Jean de Brébeuf et prit le nom de Joseph. Son épouse, Aonnetta accepta la baptême un an plus tard et prit le nom de Marie. Eux et leur famille devinrent le noyau des autres chrétiens Wendats, et ils devinrent des partenaires importants et fiables des jésuites dans la mission de propager l'Évangile.

De fait, la Conférence canadienne catholique des autochtones, dans son message de 2010 pour le Jour national de prière pour les Premières Nations, l'appelèrent « le premier administrateur laïc de l'Église catholique du Canada. » Non seulement Chiwatenhwa devint-il chrétien, mais il fit également les Exercices Spirituels. Pendant ce temps, il composa une prière qui révèle la profondeur de son expérience spirituelle de Jésus. Il n'est pas difficile d'entendre dans cette prière le «  Suscipe  » ignatien. Écoutons-la en la faisant nôtre :

Maintenant je commence à voir la raison pour laquelle du nous a faits :

tu voulais partager ton amour avec nous.
Rien ne t'attire lorsque ton peuple te remercie
pour me permettre de te comprendre.
Tu nous aimes si profondément que tout ce je peux faire en retour
est de m'offrir moi-même à toi.
Je te proclame mon Ancien et mon Chef.
Il n'y en a aucun autre.
Demande-moi tout ce que tu veux.
Permets-moi seulement de te garder toujours dans mon cœur.

 

Chacun construit l'histoire de cette mission

15. Ainsi, pour les Martyrs, l'amour du Christ, l'immersion, le détachement et la coopération – comme je l'écrivais dans ma lettre pour commémorer le Père Arrupe – étaient au cœur de la vocation et de la mission ignatienne. C'est vraiment un puits profond duquel vous pouvez tirer sagesse et direction, alors que vous vous préparer pour votre discernement communautaire de samedi. Bien sûr, les Martyrs ont pu poser pour vous une fondation solide dans le Christ et dans la mission ignatienne, mais ils ne sont pas l'histoire complète dans laquelle vous êtes enracinés et de laquelle vous tirez votre nourriture. Chaque jésuite, chaque personne ignatienne, homme ou femme, chaque religieux ignatien qui a œuvré dans ce pays durant ces quatre cents ans passés a contribué à cette histoire, a vécu le charisme d'une manière particulière, a proclamé cette histoire d'une seule voix et a contribué ainsi à cette histoire de grâce qui vous habite aujourd'hui. En vous rassemblant tous ensemble et en parlant les uns avec les autres durant ces journées, vous faites progresser cette histoire dans des voies qui seront importantes. Ces voies pourraient vous rattacher à quelques-unes des nouvelles frontières apostoliques d'aujourd'hui ou vous remettre en contact avec des frontières familières où vous êtes déjà actifs, des chemins que le Seigneur a choisis pour que le charisme ignatien renouvelle la face de la terre.

16. Pour ce discernement, vous cherchez à vous renouveler en vous rappelant des parties de cette histoire, passée et présente, de quelle manière Dieu a recouru au charisme ignatien comme instrument du Christ pour l'édification du Royaume dans cette région du monde. Je voudrais maintenant partager avec vous quelques autres réflexions sur l'universalité de notre vocation. Notre dernière Congrégation Générale a développé ce thème de différentes manières. Elle le fit par des décrets qui répondaient à l'invitation du Saint Père à propos de notre identité, de notre mission, de l'obéissance, du gouvernement et de notre collaboration. Ces décrets de la Congrégation furent le point culminant de plus de quarante ans de réflexion à la suite du Second Concile du Vatican. Ces années virent les quatre congrégations générales entre le Concile et le GC 35, une période qui fut marquée par la reconnaissance centrale de notre mission comme service de la foi, dont la promotion de la justice est une exigence absolue. Cette reconnaissance nous a donné une nouvelle lumière sur ce que signifie notre vocation universelle, qui découle de la dimension universelle de l'Évangile et de l'Église, porteuse de cette Bonne Nouvelle. Dans cet enseignement de la Bible, repris par la Contemplation à la fin des Exercices Spirituels, l'amour de Dieu est sans limites et sans conditions. En conséquence, par gratitude d'être l'objet d'un tel amour, nous souhaitons que notre amour soit aussi sans limites et sans conditions, et qu'il en soit de même pour notre mission.

17. Ces pensées sont admirables, mais vivre d'une telle gratitude et d'un tel amour est exigeant, parce qu'une telle vie nous entraîne au-delà de nous-mêmes. Mais c'est aussi terriblement stimulant, parce qu'un telle vie nous remplit de joie dans une plus grande et profonde liberté. Beaucoup des défis et des opportunités auxquels nous faisons face aujourd'hui sont globaux dans leur portée, en sorte que notre réponse doit aussi être globale et dépasser les limites d'une apostolat particulier, de communautés particulières, de provinces particulières, de contrées particulières et même de continents particuliers. On ne peut bien servir, en servant seul .

Dans un monde global, la réponse efficace doit s'inspirer de l'amour devant les opportunités de nouvelles connaissances, de nouvelles formes de communication et de voyage, face aux défis des migrations, de la disparité croissante de l'économie, de la dégradation écologique, du matérialisme et de la résistance à rencontrer Dieu, tout ce qui est à la racine de si nombreuse perturbations, des besoins de nouvelles manières de penser, d'agir et de nous organiser, qui soient plus universelles, plus détachées, plus immergées et plus coopératives.

Cependant ce ne sont pas seulement les besoins apostoliques qui nous poussent, mais c'est la nature même de notre charisme dans le Seigneur et dans l'Église. C'est aussi la nature des défis auxquels nous faisons face. La plupart des problèmes et des questions que nous rencontrons requièrent une approche qui tiennent compte de multiples dimensions et qui ne peuvent être traités adéquatement à moins de coopérer entre les différents apostolats. Des réalités complexes exigent des réponses complexes. Des universités jésuites, par exemple, recherchent présentement des voies pour se rattacher à des écoles, à des paroisses et à des centres sociaux, afin d'améliorer tous nos apostolats, incluant les universités.

 

Ouverture sur l'universel

18. Une clé pour l'universalité, c'est la disponibilité. Mais un nouveau genre de disponibilité est nécessaire aujourd'hui. Tandis que le roc à la base doit toujours consister dans une attitude fondamentale d'accueil, « Me voici, Seigneur, envoie-moi », aujourd'hui nous devons être capables de dire aussi, «  Nous voici, Seigneur, envoie- nous . Le « nous » que le Seigneur désire envoyer peut inclure des personnes qui participent à la mission communautaire par le moyen de vocations distinctes.

Alors que l'universalité de la vocation jésuite comprend la liberté d'être envoyé en mission, et même d'être envoyé aux limites de la terre, l'universalité de la mission ignatienne, qu'elle soit celle d'un jésuite ou d'un laïc, ou de quelqu'un d'une autre communauté religieuse, signifie toujours la magnanimité et la liberté de répondre à l'appel de Dieu et de changer en conséquence, de se rendre aux frontières qui intéressent la communauté entière et sa vie. Mais l'Esprit du Christ semble nous inviter à une réalisation nouvelle et plus profonde de l'universalité de notre vocation, qui soit plus communautaire et plus coopérative. Ensemble nous connaissons mieux Dieu que si nous sommes seuls, et notre communion témoigne mieux de l'amour universel de Dieu. De plus, la communion est un effet et une expression de la résurrection de Jésus et de l'envoi de l'Esprit. La CG35s met l'emphase sur la communauté qui, en elle-même, est une forme de mission, qui semble réfléchir l'appel qui surgit pour une plus grande universalité.

•  La communauté est le test ultime du degré d'authenticité de notre réponse à l'appel de Dieu et comment son Esprit nous a vraiment changé. Une histoire, qui est un exemple, m'a profondément touché. C'est à propos du poète mystique musulman, Rumi, de l'ancien Iran, la Perse. Il semble que Rumi devait travailler très étroitement avec quelqu'un qui avait un caractère vraiment mauvais. À un moment, un disciple éventuel de Rumi vint pour le voir. Il arriva qu'il rencontra d'abord son partenaire et lui demanda de voir le Maître. L'autre type lui répondit moins poliment : « Qui cherchez-vous ? Rumi ? C'est un bon à rien, un gars paresseux, qui passe pour un Maître ? » Le jeune homme fut terrifié, mais juste à ce moment Rumi parut au-dessus de l'épaule de son partenaire. Lorsque le jeune homme le vit, il lui dit avec une certaine franchise : « Je suis choqué que vous travaillez avec un partenaire qui semble aussi grossier. » Sur ce, Rumi répondit : « Jeune homme, vous avez beaucoup à apprendre. Vous savez si peu. Nous sommes tous des miroirs de Dieu et de sa bonté. Et Dieu m'a donné ce partenaire dans le but de polir son image. » Ce qui me touche dans cette histoire, c'est que la réaction de Rumi est quelque chose que j'entends rarement (même jamais) dans la Compagnie ou ailleurs. J'entends plus souvent un propos sur la nécessité d'éloigner quelqu'un hors d'une communauté ou d'une œuvre… ce qui affaiblit énormément la conviction que nous sommes préoccupés par la mission de Dieu.

 

L'amour communautaire répond à nos questions

•  En ce qui nous concerne ici, au Canada, membres de la famille ignatienne, jésuites, femmes et hommes laïcs, religieux, comment l'Esprit nous stimule-t-il pour réaliser dans de nouvelles voies l'universalité du Christ crucifié et ressuscité, et l'amour universel de Dieu à travers notre vocation ignatienne ? Comment sommes-nous invités à nous impliquer dans de nouvelles voies vers les frontières apostoliques de notre temps et dans cette région du monde ? Qu'est-ce qui nous aide et qu'est-ce qui nous retient de répondre rapidement en toute disponibilité, d'une manière créative et communautaire à des opportunités et des défis nouveaux dans notre monde et dans l'Église ? Quels sont les coûts que nous sommes invités à payer, non pas à calculer, quand le Christ nous invite à aller de l'avant ensemble sur de nouveaux chemins ? Quelles consolations et désolations s'agitent en nous comme des réactions intérieures à cette invitation ? Je ne puis répondre à ces questions. Vous devez vous-mêmes y répondre et discerner, parce que nous sommes tous appelés, mais c'est vous que connaissez les données – données qui proviennent de votre expérience, de votre analyse, de vos consolations et de vos désolations, données de vos joies et de vos espérances, des craintes et des anxiétés du peuple que vous servez. Je ne suis certainement pas apte à répondre aux questions que le Seigneur pourra vous poser.

21. Vous reconnaîtrez mieux que moi les frontières apostoliques au Canada aujourd'hui. Certaines sont uniques au Canada, plusieurs autres sont communes avec d'autres parties du monde. Mais je voudrais vous signaler un point à propos de la méthode que vous avez choisie pour votre discernement, comment il reflète certains aspects de la plus grande universalité à laquelle l'Esprit a invité la Compagnie et la famille ignatienne. Je parle de votre choix d'un discernement apostolique communautaire et de sa pratique en relation avec la conversation spirituelle. C'est ainsi que vous avez choisi d'utiliser les Exercices Spirituels, qui sont toujours pour nous un instrument apostolique central.

•  La province jésuite anglophone du Canada est géographiquement la plus étendue de la Compagnie. Les longues distances séparent vos communautés et vos apostolats, ce qui doit, j'imagine favoriser une certaine relative indépendance entre elles. Cependant, comme c'est le cas pour nous tous, chacun a besoin de l'autre pour mieux reconnaître la volonté et l'action du Seigneur dans le monde, afin de répondre plus efficacement aux genres de défis et d'opportunités qui se présentent aujourd'hui. Pour célébrer votre 400 e anniversaire et pour discerner comment le Seigneur vous invite à aller de l'avant dans les prochaines années, vous avez choisi de vous rassembler à un coût considérable de temps, d'argent et d'organisation. De plus, vous avez choisi une méthode spirituelle de procéder qui est elle-même communautaire. Avec ces choix, vous avez non seulement résisté aux forces de fragmentation, d'isolement et d'individualisme imposées par la géographie et la culture occidentale, mais vous avez déjà répondu à l'appel d'une plus grande universalité.

 

Votre réunion : discernement communautaire

En choisissant de faire de cette assemblée un exercice de discernement apostolique communautaire, vous avez choisi de vous ouvrir à l'Esprit en vous ouvrant les uns aux autres. Vous avez à réagir mutuellement et de parler l'un avec l'autre. car les données du discernement communautaire ne consistent pas seulement dans ce que vous avez dans l'intimité de vos cœurs, mais aussi dans les rapports entre vous et parmi vous. Non seulement toutes ces relations proviennent profondément de l'Esprit, mais elles sont intimement ecclésiales, car elles constituent l'étoffe dont est tissée l'Église.

De plus, le « communautaire » dans votre discernement apostolique ne concerne pas simplement les membres de la Province du Canada anglophone strictement dite, mais aussi les collaborateurs et les amis reliés à la mission ignatienne par divers charismes, de même que les membres des autres provinces jésuites, spécialement votre province sœur du Canada francophone. Vous avez choisi la communion dans le diversité, qui va amplifier votre ouverture aux dimensions universelles de notre vocation. En optant pour le communautaire et la diversité, vous vous êtes déjà compromis à une plus grande universalité. Dans des milliers de voies subtiles, ceci va favoriser la justice en établissant des relations et des réseaux pour servir la foi en favorisant une connaissance mutuelle. Comme l'énonce un vieil adage, plus le bien est universel, plus il est divin.

En choisissant le discernement apostolique communautaire, vous avez également fait une option pour la conversation spirituelle. Le discernement communautaire ne peut se faire sans se parler l'un à l'autre. Plus cette conversation consiste dans une écoute active et une parole qui vient du cœur, plus elle est spirituelle, quel qu'en soit le contenu. En choisissant la conversation spirituelle, vous avez fait une option pour la profondeur dans vos rapports avec les autres et avec le reste de la création, à l'encontre de la superficialité et de la frivolité qui sont les ennemis de la relation avec Dieu. Finalement, en choisissant le chemin du discernement, vous avez choisi un chemin sans savoir la destination. Alors que les décisions appartiennent au provincial, Dieu seul sait où cette démarche vous mènera. Mais ne craignez pas, car pour faire écho aux paroles immortels du martyr anglais, Edmund Campion, « La dépense a été évaluée, l'entreprise a commencé; c'est celle de Dieu, qui ne peut être arrêtée. »

 

Conclusion

En terminant, je reviens à la question que saint Ignace avait toujours à l'esprit : le Christ est toujours à l'œuvre dans le monde. Vers quelles frontières apostoliques le Christ crucifié et ressuscité nous convoque-t-il tous, en nous disant « Venez me rejoindre! Travaillons ensemble pour le salut du monde et pour le progrès du Royaume de Dieu. » Comment l'Esprit nous stimule-t-il à répondre à cet appel?

Au cœur de votre réponse se trouve votre relation personnelle et communautaire au Christ et à sa mission. Permettez-moi de terminer avec les mots d'une prière du P. Pedro Arrupe :

Tomber en amour

« Rien n'est plus important que de trouver Dieu,
c'est-à-dire de tomber en amour d'une manière vraiment absolue et finale.
Tomber en amour saisira votre imagination et transformera toute chose.
Cet amour sera le stimulant qui vous projettera hors du lit le matin,
qui déterminera ce que vous ferez dans vos soirées,
de quelle manière vous passerez vos fins de semaine,
ce que vous lirez et ce que vous apprendrez,
ce qui brisera votre cœur,
ce qui vous émerveillera de joie et de gratitude.
Tomber en amour!
Demeurer dans l'amour!
C'est ce qui décidera de tout.
Tomber en amour avec le Christ changera tout. »
Avec Arrupe et nos prédécesseurs, nous sommes invités à embraser le monde avec l'amour de Dieu.

Migwetchi

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