Évangile du jour
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Les Exercices ont une actualité extraordinaire par ce qu'ils apportent et par leur force pour changer le coeur de l'homme. C'est précisément ce dont a besoin le monde d'aujourd'hui. Les terribles problèmes humains qui angoissent nos contemporains ne trouveront pas desolutions dans deslois ou des réformes de structures si, auparavant, le coeur de l'homme ne change pas. C'est l'homme en effet qui crée les structures et les divers systèmes économiques. Donc, si l'homme ne change pas à l'intérieur de lui-même, les nouvelles structures et les nouveaux ordres financiers seront aussi mauvais ou pires que les précédents. Pour cette raison, les Exercices, qui visent justement à ce que l'homme se convertisse et réforme sa vie selon l'Évangile, possèdent une force spécifique pour la construction d'un monde nouveau qui signifie un véritable progrès humain intégral, et non un monde dans lequel l'homme soit prisonnier et victime de son propre égoïsme ou de ses inventions. C'est contre lui-même que l'homme technocrate et égoïste transforme le monde en une prison et édifie ce que l'on appelle la cité du profit dans laquelle il ne reste, selon l'expression de quelqu'un, que « le vent qui la traverse ». On a aussi affirmé qu' une heureuse rénovation résulte de la réponse de toutes les possibilités de l'homme .
Les Exercices ont ce pouvoir de provoquer une réponse totale de l'homme à l'appel du Christ face aux situations de la vie; ils inspirent la véritable évaluation et le vrai discernement des problèmes humains concrets, et ils développent la plus grande efficacité dans l'action, avec dessolutions qui seront les meilleures car elles naîtront d'un esprit équilibré qui ne subit pas d'influences qui le perturberaient.
Les Exercices sont non seulement un antidote contre ce que l'on appelle le choc du futur qui paralyse aujourd'hui et annihile tant d'énergies humaines, mais aussi un stimulant pour les forces les meilleures de l'homme. Car ils présentent le pur idéal de l'Évangile, personnifié par la figure de l'Homme-Dieu, avec son message à la fois très simple et très élevé, porté à ses ultimes conséquences. Et tout ceci en une présentation psychologique si humaine et si profonde qu'ils rendent cet idéal irrésistible.
Pedro Arrupe
Itinéraire d'un Jésuite , pp. 90-91.
L'actualité des Exercices spirituels
Jacques Lewis, s.j.
La question de l'actualité d'un instrument apostolique ou d'une spiritualité particulière est, à vrai dire, une question banale, car elle va de soi. Il s'impose, en effet, qu'on se demande si le moyen ou les thèmes qu'on veut mettre en oeuvre sont compréhensibles et acceptables dans le milieu où l'on se trouve. Cela vaut, bien sûr, pour ce qui est des Exercices de saint Ignace, qui ont été conçus en une autre époque que la nôtre. Dans la Compagnie, on a affirmé ces derniers temps qu'ils n'ont pas vieilli en leur substance. Il importe de bien montrer qu'il en est ainsi, non pour exalter notre fondateur ou notre marchandise ni pour nous rassurer inconsciemment, mais pour voir clair tout à fait et utiliser avec autant de confiance que de savoir-faire cet instrument dont l'emploi est une exigence de notre mission de jésuites. J'essaierai donc ici de mettre en lumière des points sur lesquels, à mon avis, les Exercices concordent avec la mentalité de notre temps et qu'il faudrait retenir, étudier, faire valoir. Mon exposé ne sera pas nécessairement exhaustif et il s'en tiendra à des aperçus.
Expérience
Notre civilisation répugne à des vues religieuses tombées d'en haut sans qu'on ait prise sur elles, à un système de dogmes auxquels il est obligatoire d'adhérer, à une morale rigide qui oblige strictement et engage notre sort éternel, à un régime de rites ou de pratiques auquel on doit s'astreindre. Bref, on tend à rejeter tout ce qui est ressenti comme un carcan imposé de l'extérieur et qu'on appelle volontiers religion. On agrée le « spirituel », c'est-à-dire un dépassement vécu. On aspire à éprouver un contact avec des présences ou des forces qui sont au-delà du quotidien, du structuré, du contraignant. On est attiré par une expérience sortant de l'ordinaire. Voilà le mot clé: expérience, qu'on entend de diverses façons, même aberrantes.
Or, il faut l'affirmer résolument, en leur essence même les Exercices proposent une expérience et se définissent par elle. Gilles Cusson a vu correctement en eux une pédagogie de l'expérience spirituelle personnelle et Karl Rahner a souligné avec une immense conviction que le Dieu des Exercices est le Seigneur qui se livre à une communication de lui-même. La retraite ignatienne ne se présente pas comme une session de spiritualité où l'on vient s'instruire, ni même comme une période où l'on s'adonne à un surcroît de piété pour renouveler ou approfondir sa ferveur. Elle se fait par des exercices, c'est-à-dire par la mise à contribution, devant les données de la foi, de nos puissances de comprendre, d'imaginer, de réagir, de prendre contact, de communier, bref de connaître, au sens biblique d'entrer en relation vitale par tout son être. On se livre à des « opérations » (Ex 1), mêmes corporelles et dans une ambiance physique appropriée (cf. les Additions), où tout le moi entre en jeu, où l'on passe par des mouvements d'attrait ou de répulsion, des motions diverses que saint Ignace appelle « consolations » ou « désolations » et qui lui paraissent si normales et requises que leur absence doit provoquer une intervention de la part du directeur (6). En effet, il est persuadé que, si le retraitant se prête avec tous ses dynamismes aux réalités spirituelles qui lui sont offertes, tant l'ennemi que Dieu notre Seigneur vont « agir » en lui (16). Et la mise en branle de l'être global et profond du retraitant peut être telle que, par exemple, il «goûte l'infinie suavité et douceur de la divinité » de ]'Enfant couché dans la crèche (124), et la grâce peut aussi s'avérer si pénétrante et si forte que l'âme verse des larmes qui la portent à l'amour de son Seigneur , ou bien produit dans l'âme une motion qui l'amène à « ne pas pouvoir » aimer une créature en dehors du Créateur (316).
Si le retraitant, d'entrée de jeu ou en tout cas par la suite, offre au Créateur et Seigneur tout son vouloir et toute sa liberté (5), les Exercices sont vraiment et avant tout une occasion d'intense et intime expérience spirituelle. Ils procurent au retraitant, dans les oraisons, de sentir et goûter les choses intérieurement et par là d'avoir l'âme r assasiée et satisfaite (2); ils lui font éprouver que le Créateur se communique lui-même à l'âme et agit sans intermédiaire avec sa créature (15); ils peuvent occasionnerune consolation sans cause précédente , car c'est le propre du Créateur d'entrer, de sortir, de produire dans l'âme une motion, l'amenant tout entière à l'amour de sa divine Majesté (330). Il faut noter que le directeur nuira à de si hauts bienfaits, voire les entravera, s'il se comporte comme un meneur disciplinaire dans la marche de la retraite ou si, dans la présentation de sujets d'oraison, il fait preuve, à l'encontre de ce qu'exige la 2' Annotation, d'un savoir abondant ou d'aptitudes à persuader, émouvoir, orienter. Un directeur ignatien doit ne rien avoir d'un professeur ni d'un chef ni d'un causeur séduisant. Sa principale, presque son unique qualité est celle d'avoir la présence discrète d'un témoin qui accueille les confidences de son retraitant, discerne ce qui se passe en lui, l'amène à voir clair dans le cheminement qu'il parcourt et à reconnaître l'appel que lui adresse le Seigneur. Il est le sage et amical compagnon d'un être comptant sur lui pour accomplir sa précieuse démarche. Un signe humain de l'Esprit. Si tout cela est assuré, l'exercitant fera sa propre retraite, et non la retraite du père Untel .
Si les Exercices se caractérisent tellement par une expérience, sous diverses formes, qu'ils sont issus de ce qui s'est passé chez Ignace lors de son entrée dans la vie spirituelle à Loyola-Manrèse. Il a toujours pensé que ses Exercices étaient beaucoup moins son oeuvre que celle de Dieu, autrement l'éloge extrême qu'il en fait dans sa lettre à Miona serait troublant ou bien scandaleux. Et il a été convaincu qu'il avait non seulement le droit, mais aussi le devoir de transmettre à d'autres ce qu'il avait reçu lui- comme on peut le voir ou le deviner par ce qu'il révèle laconiquement à Ca- dans les deux premiers paragraphes du no 99 de son Récit du Pèlerin (RP). Or, qu'avait-il reçu durant sa longue conversion ? Une initiation à travers des expériences variées et de niveaux différents, même hautement mystiques, par lesquelles Dieu marquait son être en l'introduisant dans une nouvelle vie (RP 21), en lui faisant percevoir et juger la « diversité des esprits » (RP 99), en faisant que son intelligence soit éclairée par la vigueur divine (Ex 2) en de prodigieuses manifestations (RP 28-30) don dont la première, sur la Trinité, déclenche en lui « tant de larmes et de sanglots qu'il ne pouvait se dominer », et dont la dernière, au bord du Cardoner, lui laisse le sentiment d'être devenu comme un autre homme . Comment nous étonner alors que sa retraite se situe foncièrement sur un plan expérientiel ? Les Exercices nous placent fortement sur le terrain du vécu, si bien que, par exemple, le pécheur qu'est chacun de nous lance un cri d'étonnement avec une profonde émotion (60) devant toutes les créatures qui l'ont laissé en vie. Pour être ignatienne, du moins pleinement, la retraite doit pénétrer nos ressorts humains et les imprégner tant d'âme que de grâce, si bien que le retraitant puisse sentir que l'amour qui le meut et le fait choisir un chemin descend d'en haut, de l'amour de Dieu (184).
Autonomie spirituelle
On sait qu'au plan de la morale notre époque tend à récuser des normes absolues et l'intervention d'une autorité; on s'oppose à tout ce qui brime la conscience individuelle. D'autre part, à cause d'une fréquente complexité des situations, et aussi d'une évolution de la culture, l'Église elle-même fait appel plus souvent qu'autrefois aux décisions de la conscience personnelle. On est réfractaire au légalisme et sensible à la directive de saint Paul: Laissez-vous conduire par l'Esprit (Ga 5, 16), ou à la suivante:Soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait (Rm 12, 2), comme on aime la réprimande que lance Jésus après avoir évoqué les signes des temps: Pourquoi aussi ne jugez-vous pas par vous-mêmes de ce qui est juste? (Lc 12, 57) . Le Créateur, n'est-ce pas, a laissé l'homme à son propre conseil (Si 15,14).
Dans les Exercices, c'est à cet idéal d'initiative et d'autonomie, sur le plan spirituel, qu' on est invité et initié. On vient aux Exercices pour faire quelque chose soi-même et pour découvrir son orientation de vie, non pour qu'un directeur dicte ce qu'il faut penser et décider. Le verbe « chercher » est caractéristique de la retraite ignatienne et il en exprime un aspect essentiel. On s'engage dans les Exercices essentiellement pour chercher et trouver la volonté divine dans la disposition de sa vie (1). Ce que saint Ignace formule dans ce texte au sujet de la retraite prise en son ensemble, il le reprend à propos de chaque Semaine (11) et de chaque oraison (76). La retraite ignatienne est une période où l'on se livre à la recherche personnelle, sous l'action de l'Esprit, à la lumière d'une contemplation de l'appel et du mystère de Jésus Christ. Cette recherche s'effectue par les tentatives du discernement et s'achève dans un choix que le directeur doit bien se garder d'influencer. Tout le processus de l'élection, but des Exercices, est ainsi la mise en oeuvre de la liberté profonde du retraitant. La retraite ignatienne est une école d'autonomie éclairée par la foi priante. On y cherche contemplativement le Seigneur qui se communique lui-même en révélant l'appel particulier qu'il adresse à chacun, et on s'offre délibérément à partir de son élan intérieur et de la perception que l'on a vécue personnellement. C'est une merveilleuse réalisation de soi-même, qui peut combler les aspirations modernes au cheminement qui aboutit à l'accomplissement de nos potentialités, à notre point oméga. Elle est d'autant plus merveilleuse qu'elle se fait dans une rencontre avec Dieu, non dans une orgueilleuse autosuffisance. Le retraitant ignatien passe de la liberté de l'« indifférence » à celle du Suscipe.
Ajoutons que cette mise en oeuvre de l'autonomie n'est pas l'apanage de la retraite: un spirituel ignatien la pratique durant toute sa vie. Cela est providentiel en notre temps où l'on n'est plus porté par l'unanimité chrétienne.
On l'a dit, l'humanité habite maintenant ou plutôt constitue un « village global ». Les pays sont en communion les uns avec les autres à travers les continents et les mers; ce qui se passe dans une région du monde est instantanément connu dans les autres régions et les affecte plus ou moins; bien des choses s'internationalisent, dans le domaine du droit, du commerce, des arts, de la politique; les nationalismes s'affirment plus que jamais, mais aussi se répand ici et là le sentiment qu'on est citoyen du monde; on voyage de plus en plus et avec toujours davantage de facilité, de même qu'on communique aisément d'un continent à un autre; sont devenus courants les mots: international, planétaire, mondial et même spatial ou cosmique, et, bien sûr, universel.
Les Exercices correspondent-ils à cette mentalité ? Ils sont sûrement de nature très personnelle, au point qu'on les a taxés d'individualisme. Mais cette accusation est fausse. Le retraitant vise sa libération spirituelle et la découverte du chemin de vie que Dieu lui réserve, mais il le fait en ayant devant les yeux une ampleur de vision illimitée. Ce qui manque aux Exercices en ce domaine, ce n'est pas l'universalisme, mais la dimension communautaire, me semble-t-il; par exemple, ils n'expriment pas la solidarité avec Adam dans le mal, ni la réponse en Église à l'appel du Roi éternel.
Dignité du terrestre
De nos jours, à la faveur des diverses sciences et des progrès socio-politiques, on s'ouvre comme jamais auparavant aux merveilles que contient le cosmos, à l'importance des faits sociaux qui modifient la destinée du genre humain, au caractère « historique » de certains événements, au respect que mérite la nature, à l'inviolabilité des droits tant de la personne que des groupes, à l'estime que l'on doit accorder à l'homme et à tout ce qui le touche. En conséquence, on magnifie le terrestre et surtout on glorifie l'homme, pour ne pas dire qu'on le déifie parfois, faisant de lui son propre sauveur et sa propre fin.
À n'en pas douter, la spiritualité ignatienne se soucie du terrestre et notamment de l'homme. Elle vise la gloire de Dieu, mais à travers ou à même le service de l'homme; elle exerce son action avec et dans le terrestre; elle s'emploie à chercher Dieu en toutes choses. Un spirituel ignatien ne pratique pas la fuite du monde , il s'immerge dans le domaine du Créateur et cherche à y implanter le Christ; il ne sépare pas le Dieu de 'a nature du Dieu de la grâce. Il n'est pas nécessaire de prouver ici que les Exercices accordent une grande place aux créatures, bien particulièrement à la foule humaine su la face de la terre (101-109). Et que dire de l'Ad amorem
L'accompagnement spirituel
Il est de la nature même des Exercices qu'ils se fassent avec un guide. La façon dont Ignace comprend le rôle de celui-ci rejoint l'intérêt moderne pour le dialogue: dialogue dans les rapports entre pays, dans les relations entre groupes sociaux ou dans le monde du travail, dans la démarche pédagogique, dans la pratique du counselling et de la psychothérapie, dans la réalisation de l'harmonie conjugale, etc.
Le guide ignatien voit à ce que le retraitant se conforme à ce qu'impliquent les conditions des Exercices auxquels il est venu par choix, mais il ne se comporte pas comme un gendarme raide et méticuleux. Il n'est pas là pour régler des problèmes doctrinaux, bien qu'il puisse avoir raison de lui donner certains conseils. Il n'est pas même celui qui engendre le retraitant à la façon d'un père spirituel, comme l'a fait l'abba dans la grande tradition du monachisme. Il est simplement (ou peu s'en faut) un accompagnateur. C'est le retraitant lui-même qui fait le travail, qui s'éduque, qui cherche. L'accompagnateur assiste respectueusement à ce qui se passe et il assiste discrètement celui qui traverse cette expérience. Il ne dirige pas, il dialogue et, du même coup, monte la lumière!
Paru dans le numéro 60 (octobre-décembre 1991) des Cahiers de Spiritualité Ignatienne , pp. 695-700.
