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Les jésuites au Canada anglais

BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE

MISSION DES CONSACRÉS D'HAITI
A PARTIR DU SÉISME DU 12 JANVIER 2010

Homélie par Godefroy Midy S.J le 27 février 2010

Si le tremblement de terre haïtien avait eu lieu à un autre moment de la journée ou de la nuit, je serais mort et ne serais pas présent à cette célébration du souvenir des nôtres. vous non plus, pas vrai!! Vous ne seriez pas présents.

Si le tremblement de terre haïtien avait son épicentre plus près de ma maison, ou bien, s'il l'avait frappée un peu plus fort et plus longtemps dans sa partie la plus vulnérable, je serais mort et ne serais pas présent à cette célébration du souvenir des nôtres. Vous non plus, pas vrai!! Vous ne seriez pas présents.

Nous sommes en tout cas vivants, vivantes, vous et moi, SANS AUCUN MÉRITE DE NOTRE PART. Nous avons alors une mission, UNE MISSION QUE DIEU NOUS DONNE, celle de vivre notre vie providentiellement protégée, POUR SERVIR, SEULEMENT POUR SERVIR. À notre vie nous devons donner toutes ses possibilités pour qu'elle grandisse en humanité et en sainteté, pour être pur don, pure générosité. Le Bon Dieu a besoin de nous pour qu'avec un cour nouveau, un esprit nouveau, une mentalité nouvelle, nous l'aidions à construire une Haïti nouvelle.

Les textes bibliques que nous venons d'écouter : Jacques 1, 2-4. 12; Ps 90; Luc 13, 1-5 veulent à leur façon nous supplier de ne pas faire de Dieu la cause ou l'auteur du tremblement de terre haïtien. Dieu ne serait pas Dieu s'il pouvait faire une pareille chose. Si c'était Dieu l'origine de ce désastre qui est la plus grande tragédie du siècle, Jésus serait le premier à nous demander de ne pas croire en ce Dieu-là. En effet, un pareil Dieu serait le plus cynique des cyniques, le plus criminel des criminels, un véritable monstre. La méchanceté de ce Dieu-là dépasserait en cruauté celle des sadiques et des masochistes de tous les temps, car c'est Lui, Dieu qui aurait cassé mon pays et mis mon peuple à genoux.

Oh! Non, je ne veux pas, je ne voudrais jamais croire en ce genre de Dieu car Jésus nous a révélé un DIEU-AMOUR, qui n'est qu'Amour. Il n'y a pas d'autres dieux. Amour, bonté, beauté, pur don, pure générosité, tel est le Dieu de Jésus, notre Dieu. Quand nous affirmons qu'Il est tout-puissant, c'est son amour qui est tout-puissant, c'est-à-dire capable de se donner de façon infinie et gratuite jusqu'à l'extrême, jusqu'à la fin.

 C'est en ce Dieu-là, en LUI SEUL, le Dieu de Jésus, en qui je crois et croirai jusqu'à la mort. Vous aussi, pas vrai! Même si le Dieu de Jésus, Père, Fils, Esprit, voulait faire le mal, soit pour se venger, soit pour nous punir, il ne le pourrait pas car il est seulement amour et ne peut qu'aimer. C'est un Dieu Innocent, le seul qui soit innocent. Il ne peut pas et ne veut pas nous crucifier. C'est nous qui avons le triste pouvoir de le crucifier et de le clouer sur la croix. Et là encore il est toujours prêt à nous pardonner car l'Amour est pardon. C'est cela l'Évangile, la bonne et joyeuse nouvelle.

Ah! QUEL BEAU BON DIEU! Ça vaut la peine de croire en Lui, de Lui faire confiance et de l'aimer. Ah! QUEL BEAU BON DIEU! Ça vaut la peine de chanter sa gloire, gloire rendue à un Dieu de toute beauté, de toute humilité et simplicité, UN BEAU BON DIEU qui donne Sens à la vie, même après un tremblement de terre, un Dieu qui nous traite avec honneur et respect comme si nous étions ses égaux. Des esclaves, il n'en veut pas. Ce qu'il veut c'est des hommes et des femmes libres, créateurs et créatrices, donneurs et donneuses de vie, beaux et belles comme Lui. Amour inconditionnel et gratuit, beauté et bonté sans faille, pardon et miséricorde, TEL EST NOTRE DIEU.

Comment parler de Lui, aujourd'hui, après le 12 janvier? Il est l'Amour solidaire qui peut être à la fois sous les débris avec ceux et celles qui sont là, invalides avec les sans jambes et les sans bras (les estropiés et les manchots), mort avec les morts, vivant avec les vivants. Il est la première victime, le premier rescapé, le premier vivant pour faire souffler l'esprit de vie vers une nouvelle Haïti et une nouvelle humanité. C'est en ce Dieu que je crois, le Dieu de Jésus. Le Dieu des quatre évangélistes et des apôtres, le Dieu de Pierre et Paul qui sont les deux colonnes de l'Église.

Comment parler de Dieu après le séisme du 12 janvier? IL EST LE DIEU DE LA GRÂCE. Il n'est pas le Dieu des tremblements de terre et des cyclones, ni de la faim et de la soif, ni de la pauvreté et de la misère, ni de la maladie et de la mort. Par contre, il peut faire tomber sur nous des pluies de grâces à partir des calamités et des malheurs. Voici le secret de la vie spirituelle et de notre foi chrétienne : TOUT N'EST PAS NÉCESSAIREMENT LA VOLONTÉ DE DIEU, MAIS TOUT EST GRÂCE. En d'autres termes, Dieu fera du tremblement de terre qui le fait souffrir, et qui apparemment contredit son amour, un lieu et un temps favorable de grâce. L'Amour de Dieu est fort, tout-puissant, surprenant, capable d'annoncer une bonne nouvelle à partir d'une catastrophe. Religieux (ses), consacrés (ées) d'Haïti, soyons attentifs à la grâce de Dieu, une grâce en relation avec le 12 janvier 2010.

Dieu nous donnera aussi des grâces pour de nouvelles alliances et de nouvelles missions. Une de ces missions pourrait être que Dieu nous apprenne à devenir « des blessés qui guérissent » et « des guérisseuses et guérisseurs blessés ». Un joli paradoxe! Le tremblement de terre nous a tous blessé. Qu'allons-nous faire de nos blessures? Dieu nous demande de les transformer en source de bénédiction, de grâce et de guérison pour tous les blessés qu'il mettra sur notre chemin.

Si nous arrivons à connaître, nommer et accueillir nos blessures personnelles, en tant que religieuses et religieux blessés, Dieu fera de nous des guérisseurs qui agissent EN SON NOM. Nous serons des  blessés à la manière  de Jésus crucifié;  des guérisseuses et guérisseurs  à la manière de Jésus ressuscité; des  blessés faibles et fragiles à la manière de l'apôtre Paul; des  guérisseurs  comme Paul, lui qui a accueilli sa blessure et sa faiblesse comme un lieu de la manifestation de la gloire de Dieu. Paraphrasons l'apôtre Paul en disant : quand nous sommes blessés, c'est alors que nous sommes forts, capables de guérir.

Gloire et louange à toi, ô notre Dieu, Père, Fils, Esprit! Gloire à toi qui a le pouvoir de faire de nous « des blessés guérisseurs et des guérisseurs blessés »! Gloire à toi, le seul capable de faire à la fois du 12 janvier haïtien un jour de deuil et de mission, un jour de blessure et de guérison !

 


 

Évangéliser Haïti pour une culture de vie
Godefroy Midy s.j.
Centre Pedro-Arrupe, Haïti

Alors qu'avec raison nous manifestons notre solidarité avec le peuple haïtien en faisant des dons pour répondes aux urgences ou pour penser à rebâtir peu après, il est bon de prendre un moment de recul pour réfléchir plus largement à l'avenir d'Haïti et à la culture de la vie  qu'il faut soutenir et promouvoir dans ce pays.

Le texte qui suit a été proposé l'an dernier par le père Godefroy Midy, S.J., animateur spirituel reconnu et l'une des figures importantes de la Compagnie de Jésus en Haïti.

Introduction

J'aimerais proposer à mes frères et soeurs d'Haïti ainsi qu'à tous ceux et celles qui aiment mon peuple et qui se dévouent sans compter à son service, j'aimerais proposer une réflexion qui les aiderait, j'espère, à évangéliser Haïti pour une culture de vie . Je ne vais pas partager avec vous selon une grande rigueur scientifique et intellectuelle. Ce que je mets sur papier est l'éclatement de ce que je porte depuis longtemps à l'intérieur de moi-même comme prêtre, guide et pasteur. Je souffre quand je vois la misère de mon peuple et entends ses cris de douleur. Je suis troublé de constater qu'après deux cents ans d'histoire nous en sommes là, parmi les plus pauvres de la terre.

Troublé et souffrant, oui, mais pas désespéré. Je suis habité, au contraire, par une grande espérance, convaincu que mon peuple a un avenir et apportera sa contribution originale à l’humanité. Nous sommes un beau peuple mais, pour des raisons externes et internes au pays, nous n’avons pas pu encore nous révéler. Avec notre indépendance comme premier peuple noir libre, et qui a aidé à mettre fin à l’esclavage dans le monde, notre gloire a été de courte durée. Dès 1804 à nos jours, nous n’avons connu que des turbulences politiques. Et nous voilà dans un pays dont la vie est menacée. Il faut le sauver, il faut nous sauver. Cela est possible grâce au potentiel et à la réserve de vie cachée en nous.

Dans un premier temps, j’essaierai d’expliquer ce que j’entends par évangéliser Haïti pour une culture de vie, et comment l’éducation est l’un des grands lieux vers une culture de vie. Dans un deuxième temps, je donnerai quelques exemples de manières d’exister qu’il faut évangéliser de façon éducatrice, ou éduquer de façon évangélisatrice. Je me contenterai de les nommer, laissant à d’autres le soin de les développer. C’est aussi dans ce deuxième temps que je m’arrêterai très rapidement à quelques lieux pédagogiques vers une culture de vie, à une «nouvelle méthode» et un «nouveau langage» selon la dynamique d’une nouvelleÉvangélisation recommandée par le pape Jean-Paul II lui-même, en la cathédrale de Port-au-Prince, le 9 mars 1983, lors de sa visite en Haïti. Enfin dans un troisième temps, nous dirons un mot sur ce que pourrait être une spiritualité pour une culture de vie, en Haïti.

 

I-Évangéliser Haïti pour une culture de vie

Évangéliser, c'est élever la voix pour annoncer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu. C'était la mission de Jésus: révéler à toute la terre que Dieu est AMOUR. Il a un projet à réaliser, à savoir: nous sommes tous et toutes fils et filles du Père, frères et soeurs de Jésus, temples de l'Esprit Saint. Dieu n'est pas un être abstrait, qui vit quelque part au-dessus et loin de nous. Il est tout proche, en nous, avec nous et pour nous. Ce que nous appelons l'Incarnation du Fils de Dieu signifie que Dieu est entré dans notre histoire pour ne jamais la laisser. Le Projet de Dieu se clarifie quand Jésus nous dit: «Je suis venu pour que vous ayez la vie en abondance» (Jn 10,10). Il se considère comme un don que le père lui fait et que lui fait à Dieu, le Père (Jn 17,6-10).

Comme le Christ est au Père et le Père est au Christ, Jésus nous fait entrer dans sa famille trinitaire Père, Fils, Esprit. Être nous-mêmes trinitaires, venant de Dieu, vivant en Dieu, et allant vers Dieu, telle est notre identité profonde en tant que «personne humaine et terrienne». Aussi, Jésus prie-t-il pour que nous soyons tous et toutes un, comme lui et le Père sont un dans un seul et même Esprit. «Comme toi, père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient en nous afin que le monde croie que tu m’as envoyé..., afin qu’ils soient parfaits dans l’unité, et que le monde reconnaisse que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. Père, ceux que tu m’as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, afin qu’ils contemplent ma gloire» (Jn 17,21-24).

C’est cela l’Évangile: Dieu veut que nous ayons une vie surabondante comme celle dont vit Dieu lui-même qui est Père, Fils, Esprit; que nous ayons aussi entre nous une unité parfaite, une communion harmonieuse, comme c’est le cas en Dieu, en Dieu qui est UN dans la différence. Vivre comme Dieu, vivre dans l’unité comme Dieu, aimer comme Dieu, construire une Humanité de vie, d’unité, et d’amour, tel est l’Évangile de la Bonne Nouvelle. C’est neuf, c’est bon, ça donne le goût de vivre et de s’engager; dans notre cas, s’engager pour une culture de vie, en Haïti dont la vie est menacée.

Cela demande une Nouvelle Évangélisation

Parler de Nouvelle Évangélisation veut dire tout simplement continuer d’annoncer Dieu et son Projet comme une bonne nouvelle pour l’homme. Mais pour que l’Évangile continue d’être bonne nouvelle aujourd’hui comme Jésus l’avait proclamé, il faut l’adapter à notre temps et à notre milieu de vie. En quel sens l’évangélisation devient-elle nouvelle? Le pape Jean-Paul II a répondu à la cathédrale de Port-au-Prince, en Haïti, le 9 mars 1983: (1) c’est quant à une plus grande ardeur que nous déployons à l’annoncer, (2) quant à une méthode nouvelle, (3) quant à un nouveau langage et de nouvelles expressions.

Réclamer une plus grande ardeur ou un plus grand zèle apostolique suppose à mon avis une nouvelle spiritualité, une spiritualité qui intègre et récapitule toutes les dimensions de la vie. Pour ce qui nous concerne ici, une spiritualité «haïtienne» au service de la vie en Haïti. La méthode sera elle aussi nouvelle dans notre approche: une méthode qui part de la vie menacée en Haïti, une méthode qui se fait pour une culture de vie, contre une culture de mort. Le nouveau langage, la nouvelle expression sera celui, celle de la vie menacée du peuple haïtien qui aime la vie et lutte pour la défendre. Tout part donc de la vie en danger d’un peuple. Partir d’une vie en péril vers une vie sauvée. De là surgissent une spiritualité, une pédagogie et un langage au service d’une culture vers la vie, en lutte contre une culture vers la mort.

La vie menacée dans toutes ses composantes

C’est dans toutes ses composantes que la vie haïtienne est attaquée:

- Notre écologie est un désastre. Le désert est à nos portes. Nos forêts sont détruites. La pluie se fait rare. Nos sources sont en train de disparaître. Notre terre se réchauffe. Nos paysans ne peuvent plus vivre de leurs jardins. Notre écologie est menacée de mort.

-Notre économie est un désastre. De la pauvreté nous sommes tombés dans la misère. La misère est source de violence. Quelqu’un qui vit dans la misère peut faire n’importe quoi pour manger. Comme dit saint Thomas d’Aquin :il faut un minimum de bien-être pour pratiquer la vertu. On comprend que les leaders politiques haïtiens ont entre les mains une proie facile dans le monde des misérables, en leur fournissant des armes pour les aider à se maintenir au pouvoir. Quelqu’un qui vit dans la misère devient un sous-homme. Il ne reculera devant rien, y compris enlever la vie d’un autre. La misère en Haïti est la première cause de l’insécurité galopante dans le pays. Avec un peuple majoritairement misérable, une culture de mort s’installe et hypothèque l’avenir. Notre vie économique est menacée de mort.

– Notre vie sociale est un désastre. Chez nous, il y a un fossé, un abîme scandaleux qui sépare ceux et celles qui ont beaucoup et ceux et celles qui ont très peu, et de ceux et celles qui n’ont rien du tout. Ceux et celles qui n’ont rien du tout végètent dans la misère. Et il y a de plus en plus de haine qui se développe, une agressivité de la part de ces derniers envers les riches. La façon dont les classes sociales haïtiennes ontévolué et continuent d’évoluer, fait de nous un peuple socialement divisé. A l’intérieur de la même Haïti il y a «plusieurs pays», «plusieurs mondes»: premier monde, deuxième monde, tiers-monde, quart-monde (le monde des pauvres), cinquième monde (le monde des Haïtiens et Haïtiennes dont l’environnement est la misère). Une telle société est menacée de mort, car fondamentalement divisée. Or la division conduit non pas vers la vie, mais plutôt vers la mort. Il semblerait que nous sommes dans un nouveau tournant de notre histoire où nous commençons à prendre conscience que nous ne devons plus exister comme cinq Haïti dans le même pays.

– Notre vie politique a été jusqu’ici un désastre. J’emploie le passé «a été jusqu’ici», car il semblerait qu’il y a des signes positifs, indicateurs d’une nouvelle façon de comprendre la politique. En tout cas, jusqu’à date, notre histoire en est une de deux cents ans de turbulence politique. Les gouvernants ont toujours utilisé le pouvoir pour exploiter le peuple. La politique n’a jamais été vraiment le lieu pour construire et bâtir la vie du peuple. C’était un lieu de prestige pour s’enrichir soi-même et «partager le gâteau» avec ses proches et ses ami(e)s.

En Haïti, il y a une «hypertrophie politique», i.e. la politique qui étouffe toutes les autres dimensions de la vie haïtienne pour s’installer. Elle est une sangsue, un parasite qui suce le sang de toutes les autres activités. Hypertrophie politique et atrophie de tout le reste. Un exemple frappant, c’est l’environnement, la nature physique d’Haïti qui est en train de disparaître, mais nous y restons insensibles, occupés «à faire de la politique», et de la plus mauvaise des manières. En Haïti, la politique (telle que pratiquée jusqu’ici) blesse et tue la vie. Notre vie politique est menacée de mort, si nous ne la comprenons pas d’une nouvelle façon, à savoir: une politique au service de la vie menacée du peuple haïtien.

Pour une culture de vie, contre une culture de mort

Vers une culture de vie, c’est là que nous voulons arriver, si Haïti doit être sauvée, si l’on veut parler de la vie et de l’avenir d’Haïti. Mais c’est quoi la culture? Pour y répondre je vais citer soeur Martha Séïde fma, dans son beau livre L’Éducation chrétienne pour une culture de communion, (Imprimerie Deschamps, Port-au- Prince, 2003, 20-21) Elle cite Gaudium et Spes du Concile Vatican II. Dans un sens très large, la culture est:

«Tout ce par quoi l’homme affine et développe les multiples capacités de son esprit et de son corps, s’efforce de soumettre l’univers par la connaissance et le travail; humanise la vie sociale, aussi bien que la vie familiale, que l’ensemble de la vie civile, grâce au progrès des moeurs et des institutions; traduit, communique et conserve dans ses oeuvres, au cours des temps, les grandes expériences spirituelles et les aspirations majeures de l’homme, afin qu’elles servent au progrès d’un grand nombre et même de tout le genre humain.» (p. 20).

Dans son discours du 2 juin 1980 à l’UNESCO, Jean-Paul II a repris largement cette façon de comprendre la culture. Pour lui, elle est une caractéristique de la vie humaine comme telle, une manière d’être et de devenir homme, femme, une seconde nature. Sans la culture, on ne peut pas vivre une vie vraiment humaine. C’est pourquoi nous avons dit plus haut que la misère dégrade et tue. La vie humaine est culture, la personne humaine est un être culturel en ce sens qu’elle se distingue et se différencie, à travers elle, dit Jean-Paul II, de tout ce qui existe par ailleurs dans le monde visible (cf. ibidem p. 20)

Vient ensuite cette affirmation fondamentale du pape, dans son discours à l’UNESCO: La tâche première et essentielle de la culture est l’éducation : Que l’homme devienne toujours plus homme (cf. ibid. p. 21). Dans son encyclique Centesimus Annus, Jean-Paul II rappelle:

«Toute l’activité humaine se situe à l’intérieur d’une culture et réagit par rapport à celle-ci. Pour que cette culture soit constituée comme il convient, il faut que tout l’homme soit impliqué, qu’il y développe sa créativité, son intelligence, sa connaissance du monde et des hommes. En outre, il y investit ses capacités de maîtrise de soi, de sacrifice personnel, de solidarité et de disponibilité pour promouvoir le bien commun. Pour cela, la première et la plus importante des tâches s’accomplit dans le coeur de l’homme, et la manière dont l’homme se consacre à la construction de son avenir dépend de la conception qu’il a de lui-même et de son destin.» (cité par Séïde M., ibidem, p. 21)

 

II - Évangélisation éducatrice :
éducation évangélisatrice pour une culture de vie et l’avenir d’Haïti

Je retiens et je souligne les expressions suivantes tirée du discours du Saint-Père à l’UNESCO et de Centesimus Annus : «La tâche première et essentielle de la culture est l’éducation : que l’homme devienne toujours plus homme». Or l’évangélisation comme Bonne Nouvelle de Jésus a pour mission : que l’homme devienne toujours plus homme, étant créé, lui et la femme, à l’image de Dieu (Gn 1:27). Une évangélisation éducatrice qui oeuvre pour la qualité de la vie se fait éducatrice; elle est «éducatrice».

L’autre passage que je retiens du Saint-Père et souligne dans l’intérêt de nos propos est le suivant : «Pour que cette culture soit constituée comme il convient, il faut que tout l’homme soit impliqué... En outre, il y investit ses capacités de maîtrise de soi, de sacrifice personnel, de solidarité et de disponibilité pour promouvoir le bien commun. Pour cela, la première et la plus importante tâche s’accomplit dans le coeur de l’Homme».

C’est donc clair que l’éducation se fait «évangélisatrice», bonne nouvelle au service d’une culture de vie. Évangélisation pour la vie intégrale de la personne, éducation de tout homme et de tout l’homme, une culture qui donne vie, tout cela va ensemble. Nous pouvons donc parler avec raison d’une évangélisation éducatrice et d’une éducation évangélisatrice vers une culture de la vie. Ou dit d’une autre manière: évangéliser par l’éducation vers une culture de vie, contre une culture de mort.

Pas n’importe quelle éducation

Il ne s’agit pas, bien sûr, de n’importe quelle éducation. Pour une culture de la vie, il faut une évangélisation libératrice, éducatrice, et une éducation intégrale qui récapitule toutes les dimensions humaines de toute personne. Cela vaut la peine de recourir à nouveau au beau livre de soeur Martha Séïde pour définir l’éducation; elle assume l’approche de Carlo Nanni: c’est «la promotion des capacités personnelles fondamentales en vue de vivre la vie d’une façon libre et responsable, dans le monde et avec les autres, au fil des temps et des âges, dans la trame des relations interpersonnelles et dans la vie sociale organisée» (cf. ibidem 34).

Ce qui est dynamique dans cette définition, reconnaît Martha Séïde, est la récupération des facteurs temporel, historique et contextuel. L’éducation est conçue comme un processus à réaliser tout au long de la vie. Dans cette optique, la Commission Internationale sur l’éducation pour le 21ième siècle propose les quatre piliers fondamentaux de l’éducation: 1) apprendre à connaître, c’est -à-dire acquérir les instruments de la compréhension; 2) apprendre à faire pour pouvoir agir sur son environnement; 3) apprendre à vivre ensemble, afin de participer et coopérer avec les autres à toutes les activités humaines; enfin 4) apprendre à être, cheminement essentiel qui participe des trois précédents (cités par Séïde, ibidem, 35) L’avenir et la vie d’Haïti menacés par des forces de mort Une évangélisation éducatrice et une éducation évangélisatrice telles que décrites plus haut vers une culture de vie aideront à combattre des forces de mort qui menacent Haïti et son avenir. J’en cite quelques-unes :

- la misère dégradante et déshumanisante
- l’insécurité, la criminalité et l’impunité
- l’absence d’institution et de systèmes de loi solides, indépendants du pouvoir politique
- culture du bruit et irrespect des hôpitaux
- le sida, la maladie, l’absence de bons hôpitaux au service des pauvres et des petits, la mort prématurée
- les enfants de la rue, garçons et fillettes
- le peu de place et de considération accordée au monde rural et paysan
- domesticité, ou forme déguisée d’un néocolonialisme haïtien
- désastre écologique et désertification du pays
- la capitale Port-au-Prince traitée comme si elle était toute la République d’Haïti
- surpopulation haïtienne et urbaine, et dans la capitale en particulier, avec le phénomène du fatras
- absence de logement et promiscuité
- bidonvilisation des villes
- séquestration (kidnapping)
- abîme, fossé social scandaleux qui sépare les différentes classes sociales.
- mentalité superstitieuse et manque d’esprit scientifique
- analphabétisme
- dégradation des moeurs
- mentalité autoritaire des chefs
- individualisme et manque de patriotisme
- installation graduelle d’une mentalité de violence, de destruction, de non-transparence, de division
- connaissance floue de l’identité haïtienne
- manque de respect de la vie: la vie de l’environnement et de la personne humaine
- manque de respect du patrimoine national, de l’héritage de nos ancêtres.

L’apport oecuménique des églises et des religions

Face à tout ce qu’il y a à faire pour une culture de vie qui élimine les forces de mort citées plus haut, et qui mettent en danger l’avenir d’Haïti et une vie de qualité, l’apport oecuménique des églises et des religions sera de grand prix. Leur contribution spécifique sera d’évangéliser et d’éduquer la mentalité haïtienne pour qu’elle soit une «mentalité pour la vie du peuple»; une évangélisation éducatrice et une éducation évangélisatrice qui aident à détruire les forces de mort. Le souhait du pape Jean-Paul II pour Haïti en 1983 était que «les choses changent». Tout reste encore à faire pour qu’on puisse parler de changement dans l’environnement, dans l’économie, dans la société, dans la politique haïtiennes. Je suggère que nous y ajoutions un second volet: il faut que la mentalité change.

Deux aspects donc d’un seul et même projet pour la libération d’Haïti. «Il faut que les choses changent et il faut que la mentalité change» pour la vie du peuple haïtien. Les deux combats doivent être menés simultanément: le combat sur le plan écologique, socio-économique et politique, mené en premier lieu par ceux et celles qui sont délégués par le Dieu de la Vie et par le peuple dont la vie est menacée. Nous sommes tous et toutes responsables, mais chacun(e) selon sa préparation et son charisme. Nous sommes tous embarqués dans le même bateau - le bateau haïtien qui menace de faire naufrage- mais il y a le capitaine.

Pendant que les religions, les églises apporteront leur concours là où l’État, le gouvernement, les scientifiques, les technicien-nes, les économistes, ingénieurs, architectes, administrateurs-trices joueront le rôle principal «pour que les choses changent en Haïti», les religions et les églises travailleront oecuméniquement «pour que la mentalité change en Haïti». Je ne vois pas d’avenir pour une culture de vie en Haïti si ces deux combats ne se livrent pas simultanément et tout de suite, dans un nouveau partenariat entre «changer les choses» et «changer la mentalité» en Haïti. Nous avons tous et toutes la même mission, qui est de sauver la vie en Haïti; la même mission, mais des fonctions différentes. La fonction des églises et des religions, c’est de travailler ensemble, oecuméniquement sur le coeur, la mentalité, l’intériorité. Un service exaltant et passionnant.


II - Évangéliser par l’éducation

Partir d’une «vie menacée» vers une «vie libérée» dans une «culture de vie», tel est ce qui est proposé à chaque Haïtien-ne. Une éducation éducatrice est le lieu par lequel passera la dynamique d’une Nouvelleévangélisation haïtienne. Il ne s’agit pas d’évangéliser et d’éduquer une partie de la population qui aurait besoin de cette évangélisation éducatrice pendant qu’un petit nombre serait des évangélisateurs et des éducateurs déjà évangélisés et éduqués. C’est nous tous, nous toutes, qui avons besoin d’entrer dans la dynamique d’une Nouvelle évangélisation et d’une Nouvelle éducation. Nous sommes tous objets et sujets d’évangélisation et d’éducation, disciples et maîtres à la fois, même si c’est à des degrés différents. Dans le bateau, tout le monde n’est pas capitaine. Maintenant, demandons-nous: 1) qu’est-ce qui a besoin d’êtreéduqué? 2) à partir de quelle pédagogie et de quel langage?

A- Éduquer vers une culture de vie

Il faut y insister: je ne peux évangéliser l’autre qu’en me laissant moi-même évangéliser, ni éduquer l’autre sans me laisser moi-même éduquer. Se donner en recevant, recevoir en se donnant. Cela veut dire que je ne peux évangéliser, éduquer à un changement de mentalité qu’en étant moi-même impliqué. Ce ne sont pas de simples disciplines à enseigner, en étant soi-même détaché. C’est à partir d’une manière d’être moi-même que je me présente à l’autre pour lui proposer d’entrer lui-même dans une nouvelle expérience: expérience d’une nouvelle manière d’exister pour une culture de vie. C’est ce qu’il y a de plus profond dans l’être humain qui crie pour une écologie de vie, une économie, une politique et une culture de vie. Il y a en nous une dimension écologique, socio-économique et politique qui réclame une écologie, une économie, une politique et une culture qui donnent la vie et qui échappent à la morsure de la mort. Ces dimensions sont des façons humaines d’exister et réclament la vie et non la mort.

Ceci dit, nous allons très brièvement et sans commentaire suggérer certains lieux de notre réalité à éduquer pour qu’ils se développent en chacun(e) en «mode d’expérience», en «nouveau style de vie» dans la culture haïtienne. Nous nous contenterons de les nommer, laissant à d’autres après nous le soin de les développer. Je les énumère au fur et à mesure qu’ils me viennent à l’esprit, sans aucune intention de les classer par ordre de priorité et d’importance:
- évangéliser-éduquer au respect de la vie, face à la vengeance, au poison et à la magie;
-évangéliser-éduquer à l’unité - dans la différence, face à la division;
- évangéliser-éduquer à la vérité, la franchise et la transparence, face au mensonge, à la ruse, à la duperie;
- évangéliser-éduquer au respect des pauvres, des faibles, des employé(e)s de maison, des personnes âgées, de ceux-celles ayant un handicap physique, mental, psychologique;
- évangéliser-éduquer à lutter contre les causes de la pauvreté et de la misère, qui sont des maux qui viennent de l’homme, et non de Dieu;
- évangéliser-éduquer à combattre la misère comme source d’insécurité, de criminalité, de haine, de violence. En effet, sans un minimum de bien-être, la vertu est impraticable;
- évangéliser-éduquer au respect des lieux sacrés: temples, églises, hôpitaux, etc;
- évangéliser-éduquer les connaissances et toutes les dimensions de la vie appelées à exister «interdisciplinairement». Chaque discipline aura à la fois son objectif, son charisme, son autonomie, et sa capacité de mettre les fruits de ses découvertes au service des autres disciplines et recevant d’elles. Interdisciplinarité ou complémentarité. Mais au-delà de la particularité des disciplines, au-delà de leur partage dans le travail interdisciplinaire, elles se dirigeront toutes vers un grand projet commun, une belle utopie qui est créé ensemble une culture de vie pour rescaper Haïti d’une menace de sa vie et de son environnement.

Donc, toutes les sciences humaines et sociales, toutes les disciplines et réflexions des religions, la théologie et la pastorale, toute la pensée, toutes les actions de tous les secteurs (scientifique, technique, spirituel) se mettront au service de la vie en Haïti;
-évangéliser-éduquer à l’éthique, à la décence, au comportement moral digne de l’être;
-évangéliser-éduquer au respect et à la dignité des enfants à l’école et dans les familles, en n’utilisant jamais
la violence et les punitions physiques, tel le fouet (instrument utilisé par les colons au temps de l’esclavage);
-évangéliser-éduquer à la formation humaine qui est la manière saine de vivre en relation;
-évangéliser- éduquer au respect des lois justes des institutions, aux« règles de jeu» de la constitution, si nous voulons vivre dans la société qui ne repose pas sur l’arbitraire, l’improvisation, la loi de la jungle, du plus fort, des nantis et des puissants;
-évangéliser-éduquer à l’honnêteté contre la corruption et les abus;
-évangéliser-éduquer au Bien Commun;
-évangéliser-éduquer à l’amour et à la justice, au pardon et à la réconciliation;
-l’évangéliser-éduquer à la paix, à la tolérance;
-évangéliser-éduquer au respect de la parole donnée, au suivi des décisions prises, à l’administration et à la bonne gérance des choses publiques;
-évangéliser-éduquer à relier et à considérer, comme étant d’abord des dimensions humaines, avant d’être de simples activités: l’écologique, le socio-économique et politique, le culturel, le scientifique;
-évangéliser-éduquer à relier l’être et l’avoir en priorisant l’être; l’efficacité et la fécondité, la fécondité étant le résultat de l’avoir, la fécondité étant le reflet de l’être;
-évangéliser-éduquer à ce qui est essentiel et prioritaire dans la vie: le bien, le vrai, le beau, l’être;
-évangéliser-éduquer à la joie du partage et du don;
-évangéliser-éduquer au patriotisme et à l’amour de son pays et de son peuple, à la fierté et à la joie d’être Haïtien-ne, même si nous n’avons pas encore un pays organisé, avec un minimum économique pour notre épanouissement et la qualité de la vie;
-évangéliser-éduquer à une conscience collective de peuple en devenir, face à un individualisme qui menace notre avenir;
-évangéliser-éduquer à une conscience universelle qui nous ouvre sur le monde international;
-évangéliser à l’engagement politique, la politique étant une activité noble, et non une chose sale; elle n’est pas sale en elle-même; c’est nous qui lui enlevons sa beauté, qui est une participation de tous au service du Bien Commun dans la cité; elle doit être un lieu de sainteté, de croissance humaine dans notre relation à Dieu, aux autres, à la Nature et à nous-mêmes;
-évangéliser-éduquer au dialogue, à l’écoute silencieuse et respectueuse de l’autre, au pluralisme;
-évangéliser-éduquer à traiter sur un pied d’égalité: ville-campagne, profession libérale-profession manuelle, gens aisés-gens pauvres;
-évangéliser-éduquer à une théologie, une spiritualité, une pastorale, une réflexion intégratrices, unificatrices de tous les aspect de l’existence:
· écologie pour une culture de vie en Haïti,
· économie pour une culture de vie en Haïti,
· politique pour une culture de vie en Haïti,
· culture, éthique et religion pour une culture de vie en Haïti;
-évangéliser-éduquer à un «oecuménisme pratique»: que pouvons-nous faire, que devons-nous faire, nous tous, nous toutes ensemble pour la vie et l’unité de notre pays?
-évangéliser-éduquer à la sexualité humaine comme merveille et mystère; et à une éducation sexuelle qui conduit à une «parentalité responsable»;
-évangéliser-éduquer «à connaître les forces de vie dans la culture haïtienne et les forces de mort; les forces de vie pour les mettre au service de la vie, les forces de mort pour les combattre;
-évangéliser-éduquer à la découverte et à la joie que la non-violence est plus efficace que la violence;
-évangéliser-éduquer à l’organisation de la grève juste, sans destruction, sans pillage, sans menace, sans le supplice du collier;
-évangéliser-éduquer à une prise de conscience joyeuse qu’en chacun(e) il y a la présence de Dieu et de sa grâce, même si beaucoup ne le savent pas ou ne le croient pas;
-évangéliser-éduquer à l’alliance entre Dieu et la personne humaine dans la construction du règne: la libération socio-économique, politique et culturelle se fait par l’homme; le salut est un don de Dieu; à nous donc d’humaniser la terre, et à Dieu de diviniser nos actions humanisées;
-évangéliser-éduquer à vivre à la fois du silence et de la parole; sans le silence la parole est stérile; sans une parole sérieuse, le silence demeure un trésor caché qui ne révèle pas sa fécondité;
-évangéliser-éduquer à la propreté et à l’hygiène personnelles ainsi qu’à la propreté et l’hygiène du pays comme patrimoine national;
-évangéliser-éduquer à apprivoiser notre «intérieur», ce vaste univers qui est notre dedans;
-évangéliser-éduquer à aller de l’avant à partir de nos échecs qui font partie de la vie, sans nous laisser déprimer; ils doivent être au contraire un tremplin pour aller plus loin, et un lieu pour apprendre et grandir;
-évangéliser-éduquer à connaître et accueillir ses forces et ses blessures, ses ombres et ses lumières, accueillir les conflits, les limites comme occasion de croissance
-évangéliser-éduquer à aimer la vie, à ne donner aux autres que la vie, jamais la mort et la souffrance;
-évangéliser-éduquer aux approches «plurielles» du réel et de la vie (approche écologique, scientifique, technique, sociopolitique, culturelle, artistique, poétique, intuitive, spirituel) pour ne pas les vider de leur complexité et de leur mystère par le réductionnisme ou la dichotomie;
-évangéliser-éduquer à la «liberté-égalité-fraternité», avec la conviction et l’engagement que c’est la fraternité qui est la source des deux autres; pas de liberté ni d’égalité sans fraternité humaine;
-évangéliser-éduquer à redécouvrir et expérimenter, comme nos aïeux, que l’union fait la force, l’union fait la vie; sans l’union nous périrons;
-évangéliser-éduquer à l’autodiscipline, l’autocritique
-évangéliser-éduquer à ce qui donne sens à la vie;
-évangéliser-éduquer à une autre compréhension de l’État, du gouvernement, qui ne sont pas les seules instances pour résoudre tous les problèmes du pays; éduquer à la responsabilité de la société civile, à la citoyenneté, chacun(e) étant responsable du pays; éduquer à la participation de tous à créer un État de droit au service d’une culture de vie en Haïti;
-évangéliser-éduquer à repenser l’école pour que les études en Haïti soient au service d’une culture de vie; éduquer à bien maîtriser les deux langues officielles du pays, le créole et le français, avec la possibilité d’apprendre aussi l’anglais et l’espagnol pour nous ouvrir aux pays voisins.

Le lecteur, la lectrice se rendra compte que tout ce que je veux communiquer et partager se trouve dans ce long chapitre. Une seule phrase peut tout résumer: que chaque haïtien-ne développe un style de vie, une manière d’exister qui les rende aptes à donner la vie, rien que la vie, jamais la mort, pour qu’Haïti vive dans un environnement et une culture de vie qui lui permette de prospérer. Essayons maintenant de donner quelques exemples de lieux pédagogiques pour évangéliser-éduquer à cette culture de vie. Quelle méthode faut-il employer? quel langage? quelle expression utiliser?

B- Lieux pédagogiques vers une culture de vie

1- Quelques lieux pédagogiques.

Les lieux suivants pourraient être des espaces pour aider à développer chez l’Haïtien un «style de vie» apte à créer une culture de vie:

- l’école: depuis le Jardin d’enfants et le primaire passant par le Secondaire, vers l’université.
-les grands rassemblements culturels, religieux, liturgiques, les congrès, le carnaval, les concerts.
-les contes, les fables, la poésie.
-les mouvements de jeunes: scoutisme, guidisme, les clubs littéraires.
-les moyens de communication sociale, presse parlée, presse écrite, radio, télévision.
-la prière vocale communautaire dans les groupes
-les concours et des primes à ceux et celles qui produisent de grands textes sur la culture de vie contre la culture de mort.
-révision de vie périodique pour évaluer notre progrès à penser et agir dans le cadre d’une nouvelle mentalité, une mentalité de la vie, un coeur et un esprit nouveaux.

2- Méthode à employer pour aider à créer une culture de vie.

Comment procéder? Quelle pédagogie adopter pour atteindre notre finalité, qui est de faire de la culture haïtienne une culture de vie et non de mort? La réponse a déjà été donnée implicitement dans chaque page de notre réflexion. L’approche n’est autre que celle de faire de la vie du peuple haïtien le lieu de concentration pour toute réflexion et toute activité. Nous le redisons: notre vie est menacée, c’est de là qu’il faut partir. Notre vie doit être sauvée, c’est le point d’arrivée. Pour passer d’une vie menacée à une vie sauvée, nous devons créer une culture de vie, grâce à une évangélisation éducative et une éducation évangélisatrice.

Il faut considérer l’unique vie qui est la nôtre comme pluridimensionnelle. Et chaque pôle doit être approché comme un désir de l’être humain qui veut un plus-être et un mieux-être. Or voilà que cette quête de vie qualitative rencontre des obstacles et se trouve menacée. La méthode de parer au danger n’est autre que le chemin à suivre pour que la vie triomphe sur la mort. C’est une pédagogie pour la vie. Toutes les disciplines et l’interdisciplinarité mettent leur objectif spécifique au service de l’objectif général qui est de sauver la vie menacée et l’avenir du peuple haïtien. Il s’agit pour nous tous de nous conscientiser à cette réalité, enécoutant le cri perçant de la vie menacée qui appelle au secours. Ce cri lancé par la vie est un cri qui vient de Dieu Lui-même, car Il est le Dieu de la vie et non de la mort.

3- Nouveau langage, nouvelle expression.

De même que la méthode est une méthode qui aide à créer une culture de vie, de la même façon, ce n’est pas n’importe quel langage qu’il faut utiliser, si l’on veut construire une Haïti qui donne la vie et non la mort. La
nouvelle expression devrait être l’union des Haïtien-nes pour la vie du pays. Ce langage se justifie du fait que la division conduit à la mort. Or nous avons une mentalité de division qu’il faut détruire et remplacer par une mentalité d’unité. La division tue la vie; l’unité crée la vie. Le nouveau langage, c’est: L’unité pour la vie. La vie d’Haïti est menacée, nous devons nous unir pour la sauver. Notre force, c’est notre union; notre dernière chance, c’est notre unité. Unité ou la mort. Une culture, une mentalité de vie ou la mort. Le langage nouveau doit naître de la vie menacée d’un peuple en quête d’une culture de vie pour l’avenir d’Haïti. C’est un nouveau langage qui jaillira d’une nouvelle spiritualité, une spiritualité de la vie.

 

-III- Spiritualité
pour la vie et l’avenir du peuple haïtien

Nous avons vu que la vie et l’avenir de notre peuple sont menacés et qu’il y a une urgence d’intervenir pour arrêter le train de la mort. Être Haïtien signifie alors: être un défenseur farouche de la vie fragile d’un peuple et d’un pays en danger. Il faut développer un style de vie, une manière d’exister qui devient notre option fondamentale et qui engage affectivement et effectivement tout notre Être. C’est ce qu’ici nous appelons Spiritualité ou Vie spirituelle. C’est ce qui donne sens à notre vie, ce qui la rend significative ou digne d’être vécue, digne d’être donnée.

C’est une spiritualité qui donne vie en nous reliant au Dieu de la vie, à l’environnement qui nous lance un SOS parce que nous sommes en train de l’assassiner; une spiritualité qui nous relie à nos frères et soeurs qui aiment la vie mais qui sont en train d’être enlisés dans le sable mouvant d’une mort multiforme. Une spiritualité pour la vie ne peut être qu’une spiritualité qui apprenne à intégrer tous les pôles de l’existence pour que rien qui est humain ne lui soit étranger. Or l’humain inclut l’ensemble de l’environnement, de tout l’univers. La personne humaine qui en est l’architecte est appelée à faire de notre planète-terre un lieu où il fait bon d’habiter. Nous devons humaniser notre monde pour que Dieu le divinise. Cette alliance entre le Dieu de la vie et l’être humain assoiffé de vie exige une spiritualité «terrienne», i.e. une spiritualité qui aime la terre et l’accueille comme étant un milieu humain et un milieu divin. Ce n’est pas une terre moribonde, mais pétillante de vie, qui doit être offerte à Dieu en louange et action de grâce. Notre spiritualité doit être une force de vie à la manière du Dieu de la vie qui nous crée à son image et à sa ressemblance (Gn 1,26). Une spiritualité qui n’est pas au service de la qualité de la vie sera intimiste, individualiste, aliénante, dichotomisante, ne reconnaissant pas la terre comme étant à la fois notre terre et la terre de Dieu.

Jetons un coup d’oeil très rapide sur quelques passages bibliques qui nous présentent Dieu comme auteur et ami de la vie. Dans notre itinéraire spirituel et humain nous sommes appelés à être semeurs de vie pour imiter le Dieu de la vie.

La vision centrale de Dieu à partir de laquelle il faut lire tout l’Ancien Testament nous vient de l’Exode: Dieu est celui qui a fait sortir son peuple de l’esclavage et de l’oppression d’Égypte (cf. Ex 20:2; Nb 23:22; Is 10:22-27; Dan 9:15). Dieu dit «Je suis Yahvé, ton Dieu, qui t’ai fait sortir d’Égypte, de la maison de servitude» (Ex 20:2). L’esclavage humilie, opprime, tue la vie et la dignité d’un peuple. Dieu ne peut donc l’accepter car il est le Dieu de la vie et des vivants et non de la mort. Il est le maître qui aime la vie (Sg 11:26). C’est le vivant seul qui peut le louer (Is 38:18-19). Le Dieu vivant subsiste éternellement (Dn 6:21). Le Christ lui-même est appelé le Fils du Dieu Vivant (Mc 8:29; Lc 9:20; Jn 6:68-69). C’est le Dieu vivant qui a fait ciel, terre, mer (Act 14:15) et qui donne la vie aux morts (Rm 4:17). Quand le Dieu de la vie et des vivants proposa au peuple d’Israël le Décalogue, Il l’invita à le mettre en pratique s’il voulait avoir la vie. Ce sont dix Paroles de vie pour la vie du peuple (Dt 5:1-22). Dieu dit: «Vois, je te propose aujourd’hui vie et bonheur, mort et malheur. Si tu écoutes les commandements de Yahvé ton Dieu que je te prescris aujourd’hui et que tu aimes Yahvé ton Dieu, que tu marches dans ses voies, que tu gardes ses commandements, ses lois et ses coutumes, tu vivras.... Je te propose la vie ou la mort... Choisis donc la vie pour que toi et ta prospérité vous viviez, aimant Yahvé ton Dieu, écoutant sa voix, t’attachant à lui, car là est ta vie» (Dt 30:15-20).

Dieu nous rappelle que ce qu’il nous propose, si nous optons pour la vie contre la mort, n’est pas au-delà de nos moyens ni hors de notre atteinte. Elle n’est pas dans les cieux, ni au-delà des mers «car la Parole est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton coeur pour que tu les mettes en pratique» (Dt 30:11-14). Le Dieu de la vie n’est donc pas en dehors de nous. Il est en nous, le Coeur de notre vie.

Jésus, le Fils de Dieu, nous dit son projet: Il est venu de la part du Père pour que nous ayons la vie en abondance (Jn10:10). Il s’identifie comme le Pain de vie que le Père nous donne. Le désir de Dieu est que quiconque croit en Jésus-Christ ait la vie éternelle. Cette vie éternelle ne signifie pas une autre vie mais une vie «autre», la vie en plénitude sur laquelle la mort n’a plus de pouvoir, ni la mort, ni le mal, ni le péché (Jn 10:35-40).

Le livre de l’Apocalypse parle de cette vie «autre» comme un ciel nouveau, une terre nouvelle (Ap 21:1). «Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux; ils seront son peuple, et lui-même sera leur Dieu. Il essuiera toute larme de leurs yeux: de mort, il n’y en aura plus; de pleur, de cri et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé... Alors dit encore celui qui est l’Alpha et l’Oméga, le principe et la fin: «C’en est fait, celui qui a soif, moi je lui donnerai de la source de vie, gratuitement... Voici je fais l’univers nouveau» (Ap 21:3-6).

Dans la Prière Eucharistique III pour assemblées avec enfants dans l’Église Catholique, la liturgie nous fait prier ainsi: «Père, nous te disons merci avec Jésus ton Fils. Car tu aimes la vie, tu nous as appelés à la vie; tu veux notre bonheur pour toujours. Jésus est le premier que tu as ressuscité des morts. Tu lui as donné la vie nouvelle. Cette vie est en nous aussi depuis notre baptême; et nous savons que nous ressusciterons comme lui près de toi. Alors, il n’y aura plus de mort; nous n’aurons plus à souffrir... Il est venu nous apporter la Bonne Nouvelle; nous sommes faits pour vivre, pour être dans la gloire du ciel avec Toi. Il nous a montré le chemin qui mène à cette vie: c’est l’amour des autres. Il a pris ce chemin avant nous».

Ce chemin qui mène à la vie, c’est l’amour. Aimer, c’est donner et recevoir. Le père se donne au Fils. Amour réciproque entre Père, Fils et Esprit. L’un se donne à l’autre, l’un se reçoit de l’autre; chacun se constitue comme mouvement vers l’autre, relation vers l’autre. Si Dieu est Amour (I Jn 4:6,16), nous ses enfants, nous obtenons notre identité en nous aimant les uns les autres. «Si Dieu nous a aimés ainsi, dit l’épître de Jean, nous devons nous aussi, nous aimer les uns les autres» (I Jn 4:11). Dieu demeurera alors en nous et nous en Lui. Car il nous a donné son Esprit (I Jn 4:13-16). Dieu nous a aimés le premier, et ce, gratuitement, inconditionnellement, irréversiblement. Nous devons faire de même. «Si quelqu’un dit: ‘J’aime Dieu’, et qu’il déteste son frère, c’est un menteur». On ne saurait aimer Dieu qu’on ne voit pas, si on n’aime pas son frère qu’on voit (I Jn 4:19-21).

Mais d’où vient cet amour dont nous devons aimer nos frères et soeurs? Cet amour vient de Dieu lui-même. «Comme le Père m’a aimé, dit Jésus, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour...; aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés» (Jn 15:9-15). Il y a donc circularité d’amour! Le Père aime le Fils. Ce même amour passe par le Fils pour venir à nous. Cet amour du Fils en nous, nous devons le donner aux autres, et eux le retourneront au Fils qui le conduit au Père. Une véritable danse circulaire d’amour: du Père au Fils, du Fils à nous, de nous au Fils, du Fils au Père.

Mais c’est quoi l’amour? C’est le don de soi à l’autre qui, lui, se donne en retour. Il n’y a pas de plus grande preuve d’amour que de donner sa vie pour ses amis (Jn 15:13-14), nous rappelle Jésus. Il nous dit aussi que c’est la gloire de son Père que nous portions beaucoup de fruits (Jn 15:8), le premier fruit de l’amour étant de donner la vie à l’autre, donner sa vie. La gloire de Dieu, et aussi notre gloire, c’est la personne vivante, d’abord le pauvre vivant. La vie est donc le fruit de l’amour. Là où existe l’amour véritable, là il y a la vie. Dieu est Amour, donc Dieu est Vie. Si nous sommes amour, nous donnerons beaucoup de fruits, i.e. beaucoup de vie. Circularité d’amour: circularité de vie.

L’amour est source de vie. La vie donnée et reçue le rend crédible. Donc pour aller à Dieu, il faut passer par la personne humaine. Mais le seul don authentique et véritable que nous ayons à donner à l’autre nous vient de Dieu. Aussi ayons l’audace de dire : ‘Notre plus grand, notre plus beau cadeau à l’autre, c’est le Dieu que nous portons en nous. Et c’est également Dieu que nous attendons de l’autre qui, lui comme nous, est porteur de Dieu’. Circularité d’amour, circularité de vie.

S’il en est ainsi, une spiritualité pour la vie du peuple souffrant d’Haïti ne peut être qu’une spiritualité qui vienne au secours de cette vie en danger. Elle est alors ‘style de vie’, façon d’être en relation avec Dieu, avec les autres, avec le monde, avec la nature. Elle est ‘option fondamentale’, ‘horizon signifiant de l’existence’, expérience de Dieu, engagement, libération, communion, refus de l’évasion, du dualisme et de l’individualisme, unitaire et créative (Cf S. de Fiores, Spiritualité contemporaine, dans Dictionnaire de la vie spirituelle, CERF, Paris 1987, pp 1061-1076).

Étant moi-même un fils de ce pays souffrant qui s’appelle Haïti et dont la vie menacée lance un appel pressant à Dieu et à nous tous pour la libérer des gouffres de la mort, il me vient alors ces passages du prophète Isaïe: «Moi, Yahvé ton Dieu, je te prends par la main droite, et je te dis: ‘Ne crains pas; je viens à ton secours’» (Is 41:13). «Et maintenant, ainsi parle le Seigneur, celui qui t’a créé, qui t’a modelé: ‘Ne crains pas, car je t’ai racheté; je t’ai appelé par ton nom; tu es à moi. Si tu traverses les eaux, je serai avec toi; et les rivières ne te submergeront pas. Si tu passes par le feu tu ne souffriras pas, et la flamme ne te brûlera pas. Car je suis Yahvé ton Dieu, le Saint d’Israël ton Sauveur... Ne crains pas, car je suis avec toi» (Is 43:1-5).

Pour finir ma réflexion sur l’évangélisation d’Haïti pour une culture de vie, j’aimerais m’inspirer de Victor Codina, théologien de la Bolivie; j’aimerais proposer dix exhortations à la vie à tous les Haïtiens et Haïtiennes qui sont disposés à donner le meilleur d’eux-mêmes au service de la vie en Haïti. En effet croire en Dieu en Haïti, aujourd’hui, c’est croire en Dieu comme Dieu de la vie; croire en Jésus-Christ en Haïti aujourd’hui, c’est croire en Lui comme celui qui a pour projet que ‘nous ayons la vie, la vie en abondance’ (Jn 10:10).

Être Haïtien-ne, devenir Haïtien-ne, croyant-e ou non, chrétien-ne ou non, c’est s’engager pour la vie du peuple et du pays. Chacun-e de nous est invité à ces dix exhortations à la vie, dix décisions auxquelles engage une spiritualité au service de la vie du peuple haïtien.

1- Je m’engage à croire que Dieu est le Dieu de la vie. Il ne veut pas la mort, mais la vie pour tous.
2- Je ne me servirai jamais du nom de Dieu de la vie pour porter atteinte à la vie de quelqu’un.
3- Je rendrai toujours grâce à Dieu pour le don qu’il m’a fait de la vie, et je mettrai ma vie au service des autres.
4- Je défendrai la vie chaque fois qu’elle sera menacée. J’honorerai Dieu, ainsi que papa et maman qui m’ont donné la vie. J’honorerai tous ceux et celles qui sont au service de la vie.
5- Je ne tuerai pas la vie, car c’est Dieu qui la donne.
6- Je veux aimer la vie de tout mon coeur et la chanter de toute ma force. Je combattrai l’égoïsme et le péché qui sont l’ennemi de la vie.
7- Je ne confisquerai pas, pour mes proches, mes ami(e)s et pour moi-même, les biens de la terre que Dieu a créés pour que tous aient la vie.
8- Je mettrai toute ma vie, tout moi-même, au service d’Haïti et de mon peuple pour que le Dieu de la vie soit glorifié.
9- Je travaillerai pour que mes frères et soeurs d’Haïti aient ce qui est nécessaire pour vivre.
10- Je mettrai ma vie au service des autres, malgré les risques que cela implique.

 

Conclusion

Partir de la vie menacée du peuple haïtien, peuple pauvre et appauvri, qui est passé de la pauvreté à la misère, peuple qui aime la vie et qui dit oui à la vie et à une qualité de vie, peuple qui doit arrêter d’une façon urgente les menaces de mort qui l’environnent, partir de la vie menacée du peuple souffrant, m’apparaît comme le lieu par excellence pour étudier chez nous: l’anthropologie, l’éducation, les sciences humaines et sociales, la théologie, l’éthique, etc. En un mot, tout regarder et tout faire à partir de la vie d’un peuple à sauver, et à sauver de façon urgente. Dans les pays riches, scientifiquement et techniquement avancés, la grande question théologique est: ‘Comment parler de Dieu à des peuples économiquement satisfaits?’

Aux pays pauvres la question théologique est: ‘Comment leur dire que Dieu les aime? Chez nous en Haïti, où c’est la vie elle-même qui est menacée, la vie des personnes et la vie de l’environnement qui court à pas de géant à la désertification, chez nous la question brûlante qui attend tout de suite sa réponse, c’est ‘Comment croire que notre Dieu est un Dieu vivant et le Dieu de la vie?’

Tel est le lieu qui doit faire l’unité de nous tous, Haïtiens-nes : Exister et nous unir pour la vie et l’avenir d’Haïti. Si nous relevons ce défi, nous seront comptés comme peuple dans le concert des nations. Nous pourrons aussi apporter notre contribution à notre monde. Mais pour que notre apport soit original et haïtien, nous devons éviter de tomber dans la dynamique de ce que Mahatma Gandhi appelle les ‘sept péchés sociaux du monde contemporain’. Je les cite tout en demandant de m’excuser de ne pouvoir retrouver la référence:
-richesse sans travail,
-jouissance sans contrainte morale,
-savoir sans caractère,
-affaires sans morale,
-science sans humilité,
-religion sans sacrifices,
-politiques sans principes.

Enfin, y a-t-il lieu d’espérer pour la vie et l’avenir d’Haïti? Oui. Nous sommes tous invités à en faire le pari. Mais quand on fait un pari, il faut tout faire pour le gagner. Ceux et celles qui ne travaillent pas pour rendre crédible l’espérance, ils n’ont pas le droit d’espérer. Je fais encore ce pari parce que toute l’histoire de mon peuple m’a enseigné qu’il est plein d’énergie, plein de courage. Être encore vivant, c’est là le miracle haïtien, l’un des plus grands miracles de l’histoire, un miracle étonnant: alors qu’il était esclave, il combattit l’armée moderne et sophistiquée de Napoléon Bonaparte. Parmi les autres miracles, il faut compter ses résistances face à toutes formes de dictature et d’occupation.

Cependant jusqu’à nos jours, les miracles que nous avons opérés comme peuple de pauvres, ce sont des miracles pour notre survie. L’heure est venue pour nous de réaliser un autre miracle, un miracle d’un nouveau genre, non pas cette fois ‘de survie’ mais de vie et de qualité de vie, un miracle qui permettra à chaque Haïtien-ne de crier à pleine voix, face au monde entier: «Mon peuple est plein de vie, donc j’existe». Si nous arrivons à écrire cet évangile haïtien, à proclamer cette bonne nouvelle, le Dieu de la vie, le‘Bondieu’, nous dira merci. Il exultera de joie, parce que nous aurons fait d’Haïti une semence du Royaume, une terre de vie.

En cette page de conclusion, j’aimerais en tant que prêtre, religieux, jésuite, m’adresser à mes confrères et soeurs de la vie religieuse d’Haïti. Quand nous considérons tout ce qu’il y a à faire dans ce pays que nous aimons, nous nous demandons par où commencer. Il m’apparaît que le champ de l’éducation nous offre l’opportunité d’apporter au progrès de notre peuple une contribution originale. L’éducation de nos jeunes dans nos écoles pour qu’ils prennent conscience de leur responsabilité face à la nature, à l’écologie, dans notre Haïti en voie de désertification, serait un lieu par où commencer. Un petit livre sur ‘l’écologie en Haïti et responsabilité citoyenne’ pourrait être un beau projet commun de la Vie Religieuse en Haïti. Il ferait partie du contenu de la scolarité depuis le Jardin de l’enfance jusqu’au secondaire inclusivement.

Qui sait? Cette initiative ferait tache d’huile et, dans un dialogue respectueux avec d’autres écoles non congréganistes et l’Éducation Nationale, l’étude sur l’écologie haïtienne ferait partie du curriculum scolaire. Le Seigneur nous a fait la grâce de l’unité à travers la CHR (Conférence Haïtienne des Religieux(ses), nous devons explorer toutes nos possibilités créatrices pour voir ce que nous pouvons et devons faire ensemble au service de notre peuple. Notre leitmotiv devrait être maintenant: «Pour une culture de vie, d’unité et de communion, que devons-nous, que pouvons-nous nous faire ensemble?»

Ce serait une excellente manière d’être religieux-ses en Haïti aujourd’hui: celle de travailler intercongrégationnellement dans nos écoles pour une culture de vie. Oeuvrer ensemble écologiquement nous ferait découvrir d’autres décisions à prendre au service d’une culture de vie. Ce n’est ni le moment, ni le lieu de les citer. Je veux simplement faire prendre conscience que la vie religieuse en communion vers une culture de vie trouverait dans le monde de l’éducation en général, des écoles en particulier, un vaste champ de coopération. Ne serait-ce pas pour elle une façon de vivre sa dimension prophétique en Haïti aujourd’hui?

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Godefroy Midy s.j.
Centre Pedro-Arrupe
Haïti