BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE
Décès du jésuite Guy Paiement
un homme profondément engagé dans la pastorale sociale, promoteur au Québec des communautés de base, initiateur et animateur des Journées sociales du Québec, prêtre au service du monde populaire.
Le père Guy PAIEMENT est décédé à l'Institut de Cardiologie de Montréal, dans la nuit du 4 au 5 avril 2010, à l'âge de 75 ans, après 55 ans de vie religieuse.
Le corps sera exposé au complexe funéraire Urgel Bourgie du 3503, rue Papineau (en face du parc Lafontaine) le 9 avril, de 14h à 17h et de 19h à 21h.
Les funérailles seront célébrées à l'église Saint Pierre Apôtre (1201, rue de la Visitation) à 14h, samedi, 10 avril.
Lui survivent une sour, des neveux et nièces, les membres de sa communauté de base du 853, rue Sherbrooke est, et de nombreux amis.
Voici quelques textes de Guy Paiement qui nous viennent du Réseau culture et foi .
Habiter la mutation du monde et témoigner d'une bonne nouvelle
Guy Paiement, S.J. |
Guy Paiement est théologien, animateur social et président des Journées sociales du Québec.
D'entrée de jeu, je voudrais rappeler que le concile de Vatican II constitue une rupture avec les conciles antérieurs et que cette rupture ouvre des chemins nouveaux dans lesquels nous sommes invités à nous engager.
Une rupture tout d'abord. Alors que les conciles antérieurs étaient convoqués pour préciser des questions dogmatiques, le concile Vatican II a voulu prendre acte des grandes transformations en cours et inviter les chrétiens à y entrer avec confiance. Même si l'on peut critiquer la naïveté de certains participants qui y ont vu une nouvelle tactique pour retrouver un pouvoir perdu dans la société, il reste que le concile a proposé une nouvelle perspective qui cassait avec celle de la chrétienté antérieure. La forteresse plus ou moins assiégée par les ennemis de toutes sortes, sûre d'elle-même et incitant fortement tous les gens qui étaient à l'extérieur à retrouver la chaleur sécurisante du giron maternel, a cédé la place à la représentation d'un peuple qui chemine au milieu des gens de notre temps, en partageant les fascinations et les tristesses.
Deux éléments majeurs sont alors soulignés. Le premier : la nécessité de créer des liens avec une humanité qui explore de nouveaux domaines, comme si ces liens devenaient des lieux où affleurait une nouvelle expérience du Dieu de Jésus-Christ. Le second : la nécessité d'apprendre à lire les signes que l'Esprit de Jésus-Christ trace à même notre histoire mouvementée comme autant d'appels à donner des formes inédites à la bonne nouvelle de l'évangile.
Ne nous y trompons pas, cette nouvelle perspective implique la mort d'une certaine Église et l'espérance de nouveaux enfantements. Les disciples ne sont pas plus grands que le maître. Ils doivent, eux aussi, participer à sa mort, non seulement dans leur expérience personnelle mais aussi bien dans leurs institutions. Or, les récits évangéliques sont éclairants à ce sujet. Après la mort de leur maître, les disciples ont connu la peur et se sont barricadés dans le cénacle. Ce sont des femmes qui ont marché vers eux et ont frappé avec tant d'insistance qu'ils ont accepté d'aller dehors et de retrouver les chemins de la Galilée. C'est là que le Vivant les attendait, au cour des histoires de clôtures, de la hausse des prix de la vigne, du manque d'ouvriers pour recueillir les olives, des brimades des soldats, du désespoir de l'endetté qui se retrouve en prison ou du malade qui peine à trouver un morceau de pain. Ce sont aussi des marcheurs qui retournaient vers Jéricho qui ont appris à sortir de leur désespoir en écoutant la parole d'un étranger qui leur proposait une autre lecture des événements récents. C'est dans le partage d'un repas avec lui qu'ils en sont sortis tout remués. Tisser des liens avec les gens et leur histoire devient ainsi le chemin d'un nouvel engendrement.
Les Actes nous montrent, pour leur part, que l'expérience du Souffle promis par Jésus a incité les disciples à répondre à de nouveaux besoins qu'ils n'avaient pas prévus et cela a donné place à des diacres pour mieux s'occuper des personnes pauvres d'origine étrangère. C'est encore l'expérience du Souffle qui a convaincu Pierre qu'il se passait à Antioche quelque chose de neuf qu'il fallait reconnaître. C'est au nom de ce même souffle que Paul tint tête à Pierre à Jérusalem et que la communauté traditionaliste du lieu accepta qu'elle n'avait pas de mainmise sur l'imprévu de Dieu.
Les premiers disciples ont ainsi vécu une rupture profonde et traumatisante avec leur monde religieux antérieur. Une nouvelle réalité devait en résulter, ouverte à toutes les nations mais cette communauté demeurait encore marquée par l'univers religieux dont elle était en partie sortie. Pendant des siècles, elle continuera de se mouvoir dans un monde religieux, faisant même des pieds et des mains pour que ce monde religieux prenne de force le pouvoir dans la société.
Ce temps est terminé. Il aura fallu à l'Église de multiples crises et l'exode de beaucoup de croyants et de croyantes pour en arriver là. Mais nous y sommes. À cet égard, la force d'interpellation du dernier concile consiste à nous inciter à renouer avec la nouveauté de l'évangile. Et que trouve-t-on? Que Jésus de Nazareth avait une passion et c'était le Royaume de son Père. Or, ce Royaume n'est pas un lieu. On ne peut pas l'enclore quelque part. On ne peut pas davantage le saisir par des rites et le posséder. C'est un lien proposé. La suggestion discrète d'un amour sans limites qui affleure dans notre vie de tous les jours et qui nous fait faire de l'inédit. Un amour qui se fait complice de notre goût de vivre pleinement et de permettre à l'autre d'en faire autant. Jésus ne s'intéresse pas à l'observance des rites religieux des gens qu'il rencontre mais à leur désir de vivre avec les autres, d'être accepté et pardonné. En d'autres termes, il se sait en lien avec celui qu'il appelle son Père et la force de ce lien le fait vivre, c'est sa nourriture, sa passion, et il la découvre à l'ouvre dans ces gens qui veulent se tenir debout. « Va et qu'il soit fait selon ta foi! » Le temps me manque pour multiplier les exemples mais je crois en avoir assez dit pour affirmer que le Dieu de Jésus-Christ travaille à la réussite de ce qui se trouve en nous d'humain et que Jésus fait de même.
Il en découle que les liens que nous tissons dans notre vie de tous les jours demeurent le lieu par excellence où se jouent nos liens avec cette Présence qui s'y trouve. Il en découle aussi que les liens que nous tissons dans nos occupations les plus diverses sont impliqués dans cette recherche d'un ajustement, un peu comme le joueur de jazz s'ajuste aux autres joueurs et module le thème musical qui ne lui appartient pas. La justice dont on parle dans l'évangile n'est donc pas seulement celle du droit. Elle travaille à l'équité et peut même aller jusqu'au don de sa vie. Elle a une parenté certaine avec l'harmonie qui se tisse entre les humains, avec le respect de la création et avec la source de toute vie. Voilà pourquoi l'exploitation de la nature ne peut pas se faire comme si on était seul au monde. Elle doit respecter les liens avec les humains d'aujourd'hui comme avec les enfants de demain qui ne sont pas encore nés. L'économie est bonne quand elle permet de répondre aux besoins de tous. Mais elle est empoisonnée quand on la coupe des populations appauvries et de l'environnement. Annoncer, par notre vie et nos actions, que la bonne nouvelle en est une de justice et d'amour créateur ,déborde ainsi de tous bords et de tous côtés les actes rituels d'une religion.
En définitive, ce que vient nous rappeler le dernier concile, c'est que nous ne sommes plus dans un monde régi par la religion. Nous sommes dans la longue marche de l'humanité qui cherche à aller au bout d'elle-même. L'essentiel n'est plus, pour l'Église, de sauver un imaginaire religieux. Il est d'apprendre à lire les signes que nous fait le Souffle de Jésus-Christ dans notre histoire et de chercher comment y répondre. Ces signes sont assez nombreux, de nos jours, pour comprendre que nos fragiles réponses demeurent toujours une participation à la croix de notre frère et Seigneur car la libération de tous et de toutes est à ce prix. Mais il y a aussi cet étonnement de retrouver sans cesse le goût de se remettre debout, ce que veut dire ressusciter, et d'aider nos compagnons et nos compagnes de route à en faire autant. Il fut un temps où nous pensions glorifier Dieu en humiliant tout ce qui était humain. Le concile vient nous rappeler qu'il s'agit désormais de sauver l'humanité qui nous est commune car elle est lourde d'une promesse qui nous dépasse. |
Dans ce monde en crise, élargir nos solidarités
Guy Paiement, S.J. |
Déjà, il y a deux ans, à Saint-Hyacinthe, à l'occasion des huitièmes Journées sociales du Québec, alors que la situation économique n'avait pas encore atteint le degré de délabrement que l'on connaît aujourd'hui, nous dénoncions avec virulence le fonctionnement d'un système économique qui permet que prolifèrent les injustices, les iniquités et les inégalités. Nous y constations alors que la richesse, si elle existait bel et bien, échappait à celles et à ceux qui la produisaient.
Qu'en est-il aujourd'hui, à Trois-Rivières, deux ans plus tard ?
Non seulement n'avons-nous pas assisté à un commencement de redressement de ce désordre des choses, mais encore, on nous fait traverser, depuis, une crise dont on sait maintenant que, par ses conséquences et par ses effets dévastateurs, elle est de la nature de la Grande crise de 1929.
On voit des États courir au secours de banques, de compagnies d'assurances, de fabricants d'automobiles à coups de centaines de milliards de dollars, et avec une ardeur qu'on ne leur connaît pas quand il s'agit de trouver des solutions mille fois moins coûteuses pour soulager la misère des moins bien nantis.
Au Canada, le 20% de moins riches n'ont pas connu de gains salariaux depuis 25 ans. Au contraire, leurs revenus réels ont régressé de 20,6% et c'est par l'endettement que ces personnes ont pu maintenir, de peine et de misère, une partie de leur niveau de vie. Pendant la même période, les mieux nantis voyaient leurs gains s'accroître de 16,4%.
Pourtant, ces hommes et ces femmes, dans les usines, dans les institutions, sur les chantiers, dans les lieux de recherche, ont produit de la richesse.
En témoigne cette hausse remarquable du PIB, la somme de la richesse produite par un pays, qui est passé en 25 ans de 624 milliards de dollars à 1248 milliards de dollars. Mais alors, où est donc passée cette richesse ?
Chaque jour nous apprend de quelle manière, et par qui, cette richesse est détournée au profit d'un petit nombre. Ces élites autoproclamées jouent les pays les uns contre les autres, spéculent avec l'argent des caisses de retraite, se soustraient de leurs obligations fiscales en se réfugiant dans les paradis fiscaux, laissant à la fin l'économie réelle exsangue et sans ressources et jetant à la rue des centaines de milliers de travailleuses et de travailleurs.
On nous a expliqué tout cela. Et nous avons compris que ces profiteurs cesseront d'agir dans leur seul intérêt que s'ils y sont contraints par les États. Des États qui, sous la pression des forces populaires organisées, n'auront plus le choix d'intervenir dans le sens des intérêts de la majorité de la population. Déjà, des initiatives ont cours un peu partout sur le territoire. Elles nous indiquent qu'un autre monde est possible
Nous avons aussi compris, ce que l'histoire nous enseigne, que c'est à l'occasion des grands bouleversements que commencent à naître, à se développer et finalement à s'imposer de nouvelles manières de prendre le réel à bras-le-corps.
Il nous semble que dans l'état actuel des choses, des images comme celles du levain dans la pâte, comme le grain qui se multiplie, comme la galette qui se partage, sont une source d'inspiration, pour aujourd'hui et pour demain. Se pourrait-il que le neuf en train d'advenir nous échappe parce que nous n'avons que de vieux mots pour le dire ?
Nous avons comparé nos expériences, écouté le récit de réussites, applaudi à des actions collectives qui ont changé le monde, ici et ailleurs.
Et quand un vieux monde s'écroule, quand les vieilles pratiques économiques tombent en faillite, quand il semble n'y avoir d'avenir que pour le chacun pour soi, il nous est apparu que l'heure était venue de tendre nos mains vers les autres, de tisser des liens avec des réseaux qui nous sont inhabituels, de prendre conscience d'un bien commun à protéger et à faire progresser.Nous avons saisi l'urgence d'élargir nos solidarités. |
Noël : entre la trêve et l'inédit
Guy Paiement, S.J. |
Le piège de la trêve
Chaque année, la fête de Noël revient couper le temps d'hiver, comme une sorte de trêve dans le temps enneigé, la course au travail et les petites magouilles politiques. Qui dit trêve dit arrêt, temps pour souffler. Elle n'implique cependant pas de changement d'orientation. Un peu comme ce film sur Noël où l'on voit les soldats des armées adverses arrêter le combat quelques heures sur le coup de minuit, chanter ensemble et fraterniser, pour, à l'aube, reprendre de plus belle le combat, décidé par les meneurs des différents camps.
De façon similaire, la trêve de Noël constitue souvent un arrêt dans notre parcours quotidien, mais il ne comporte guère de temps de renouveau ni même la moindre réflexion, sinon celles qui ont trait aux invitations possibles et à la liste des cadeaux à faire, le tout avec un portefeuille qui s'amincit malgré les entourloupettes des gouvernements.
C'est ainsi que nous risquons fort de continuer, après Noël, à croire que rien ne peut changer dans le monde de la finance. Les inégalités iront toujours croissant, les oubliés devant se contenter des guignolées l'espace d'un court moment. L'affaissement du sens de la responsabilité, que l'on découvre dans toutes les sphères de pouvoir, ira se noyer dans le fond des verres et confirmer le cynisme ambiant.
L'inédit fait partie de la fête
Heureusement que le visage ébloui des enfants comblés de cadeaux et les rencontres réinventées demeureront une sorte d'incantation nous amenant à croire que d'autres choses peuvent se produire. À titre d'exemple: pour la première fois de notre courte histoire humaine, une conscience universelle est en train de se forger au sujet du réchauffement de la planète. Le débat demeure vif entre les différentes puissances, mais le fait demeure qu'une conscience planétaire est en train de se développer.
Or la particularité de ce sursaut de la conscience, si relatif soit-il, lui vient d'une nouvelle lucidité relativement à l'avenir de la planète. Comme si une responsabilité plus large et exigeante était en train de se découvrir et que cette dernière nous venait de l'avenir. Un avenir dont il faut répondre, même si beaucoup d'entre nous ne le verront pas de leur vivant. Même si la solidarité entre les peuples est encore à construire, quelque chose bouge qu'il est important de souligner.
J'en veux pour signe cette poignée de médecins de Sept-Îles qui n'hésitent pas à mettre leur avenir en jeu pour dénoncer un mode de développement qu'ils jugent néfaste pour toute la population. Ou encore tous ces manifestants, dans les pays les plus divers, qui descendent dans la rue pour exiger des résultats significatifs de la part des dirigeants. Plus près de nous, je pense à tous ces gens qui inventent leurs propres cadeaux et font appel à leur créativité.
«Voilà le pays que j'aime, dirait le grand Gilles. Il n'a ni président ni roi et est présent au plus profond de toi!»
Une complicité avec le premier Noël
La promesse que cette maturation universelle vient d'ouvrir me rejoint encore plus en ce temps de Noël. J'y vois des complicités avec les vieux textes évangéliques qui affirmaient que, alors même que les responsables du temps ne pensaient qu'à gonfler leurs revenus, un enfant venait de naître dans le dénuement, mais libre comme l'air et porteur d'une libération des consciences et du sens de la vie.
Plusieurs ont compris à son contact, quelque trente ans après sa naissance, que le monde ancien s'achevait pour laisser place à un autre, issu celui-là de l'avenir, comme une promesse de bonheur pour tout le monde. Un avenir déjà présent et agissant, lourd d'un souffle créateur au coeur de chacun et de chacune.
L'avenir qui est déjà là
Dans cette perspective, il nous faut donc partir non plus du passé ou du souffle court du présent, mais de l'avenir pour discerner les tâches qui nous attendent. Si cela vaut pour la vitalité de la planète, comme on le redécouvre péniblement, la chose est encore plus vraie pour l'avenir de notre humanité, de toutes ces populations qui cherchent une terre où vivre un peu mieux.
Cela vaut aussi pour les conditions à mettre en place pour qu'un vouloir-vivre-ensemble soit possible. Ne jamais séparer ces diverses tâches devient aujourd'hui la façon de se comprendre et de répondre à l'appel à la coopération qui est lancé au coeur de notre conscience et au coeur de notre histoire par cette Présence, lancinante comme une musique, qui veut tellement que notre aventure collective aboutisse.
Non, la fête de Noël n'est pas une simple trêve. Elle est un déplacement. Un peu comme Joseph qui, prenant avec lui l'enfant et sa mère, s'est déplacé pour éviter que le roi Hérode ne récupère l'événement à son avantage et ne tue cet enfant dont la naissance venait gêner ses plans. |
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