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BIBLIOTHÈQUE DE THÉOLOGIE

  Défis environnementaux :
le don d'une crise


Fin novembre, les jésuites ont reçu au Québec le théologien belge Jacques Haers, S.J., de la faculté de théologie de l'université de Leuven, en Belgique.

Jacques Haers a une expertise particulière dans les questions environnementales et sa réflexion oblige à repenser l'interaction entre foi et politique, entre théologie et spiritualité de la création.

Voici le plan des conférences qu'il a prononcées à Montréal et à Québec. On trouvera bientôt, sur cette même page du site www.jesuites.org, des extraits du texte même de la conférence. Revenez nous visiter!

 


 

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Les rencontres-conférences ignatiennes
Une activité de la Province jésuite du Canada français et d'Haïti

 

Les défis environnementaux
Le don d'une crise

avec Jacques Haers, SJ

Introduction

Les deux faces d'une crise (la menace et la décision)

Le don qui coûte

 

Les dimensions d'une menace planétaire

Les différentes perceptions de cette crise

L'échelle planétaire et les dimensions surprenantes de cette crise

Les urgences qui nous dépassent

Des complexités à peine compréhensibles

La mise en cause de l'être humain

Durabilité et justice

Des angoisses que nous cherchons à fuir - l'écoscepticisme

La faillite de nos « politiques » usuelles

 

Encourager à répondre

Répondre ensemble

Les heuristiques d'un penser nouveau trans-disciplinaire

Les attitudes du « voir » (compassion), du « juger » (à partir de nos traditions), et de la « spiritualité »

Situer l'être humain

Entrevoir et choisir des lignes d'action

Célébrer l'impensable afin de le rendre présent

 

 


 

Conférence de Jacques Haers, S.J.
donnée à la Maison Bellarmin, à Montréal,
le 16 novembre 2009.
 

Les défis environnementaux :
le don d'une crise

 

Votre présence ici, ce soir, montre que vous êtes conscients qu'il y a aujourd'hui une crise environnementale très grave à l'échelle mondiale, et que la réunion qui aura lieu en décembre à Copenhague est d'une grande importance. Dans les conférences que je donne en ce moment sur le sujet j'essaye surtout d'interroger le public : qu'est-ce que vous trouvez important, avez-vous des idées, des éléments qui pourraient être apportés à cette conférence, à partir du monde concret dans lequel vous vivez, à partir de vos expériences ecclésiales, ou encore à partir de ce que vous vivez dans le monde à partir de votre foi? Ce que je vous présente ce soir a surtout comme but de prendre cette attitude critique et constructive dont nous avons grand besoin en ce moment.

 

Une crise véritablement mondiale

La crise est une crise à échelle mondiale, c'est une crise de l'humanité, et c'est une crise de la planète. Pour les Églises et communautés religieuses, certainement celles à dimension mondiale, il y a là un défi à assumer, un défi qu'à mon avis elles n'assument pas suffisamment en ce moment. L'Église catholique romaine par exemple a de grandes difficultés en ce qui concerne les politiques de population. Or, tous les livres écologiques commencent par mentionner le problème de la population humaine sur notre planète : il y a trop d'être humains qui consomment trop. Voilà une question assez tabou pour l'Église catholique! Il serait intéressant qu'elle apporte de façon plus constructive son point de vue dans la discussion. Il existe des résistances similaire dans d'autres Églises et dans d'autres religions. Je crains que les religions ne répondent pas toujours d'une façon constructive au défi qui se pose maintenant.

Je ne vais pas entrer dans le détail scientifique et technique de la crise actuelle. Je remarque seulement qu'il y a un consensus parmi les scientifiques - exprimé par exemple dans les rapports de l'IPCC - et même, jusqu'à un certain niveau, parmi les politiciens. Il y a un consensus que cette crise est la plus grave que nous ayons connue dans notre histoire avec des dimensions que nous n'avons jamais connues auparavantles perspectives locales ou même régionales.

Il y a eu des crises environnementales humaines au cours de l'histoire de l'humanité, mais il s'agit de crises locales et contrôlables d'un point de vue géographique. Cette fois-ci, la crise concerne toute la terre; il n'y a plus moyen de fuir d'un endroit géographique vers un autre pour résoudre la crise. Il faudra faire face. La réunion de Copenhague va essayer de contenir l'augmentation de la température de la planète à deux degrés, mais déjà ces deux degrés auront des effet très considérables, des effets qui d'ailleurs se font déjà sentir. Les changements climatiques se font d'ailleurs plus rapides que ce que prévoient les rapports et les modèles de l'IPCC, qui est le groupe de scientifiques le plus reconnu sur ces questions.

Donc, on se trouve devant des effets qui déjà se mesurent en dégâts concrets pour des personnes humaines. Pour vous donner une idée, par exemple, la fonte des glaciers en différents endroits va poser des problèmes énormes pour des villes qui captent leur eau à partir de ces glaciers; je pense à Lima au Pérou ou encore à à Denver aux EEUU. Des grandes populations seront forcer à migrer. Le Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés prévoit déjà une augmentation sensible du nombre de réfugiés pour cause environnementale. Les rapports font état de 50 millions de personnes en 2020, alors que pour l'instant on compte environ 30 millions de réfugiés politiques dans le monde.

 

Une crise qui ouvre à la prise de conscience

J'aimerais voir cette crise comme une opportunité. Le mot « crise » contient deux éléments. Quand nous parlons de crise, normalement, il s'agit de quelque chose dont nous avons peur, d'une menace. Ce qui se passe maintenant au niveau environnemental, c'est vraiment une menace et c'est une menace déjà concrète pour beaucoup de personnes dans ce monde. Dans nos pays développés, nous allons le sentir relativement tard parce que dans ces pays les gens et les sociétés ont la capacité de faire face à ce genre de problèmes. Mais des pays beaucoup moins riches, des pays dans l'hémisphère sud, auront beaucoup plus de difficultés, et ils en ont déjà.

Une crise, c'est une menace, mais c'est aussi une opportunité pour prendre des décisions cruciales. Le mot crise vient du grec, un mot qui veut dire qu'il faut se décider, qu'il faut faire un discernement. Alors le moment actuel, c'est une occasion pour nous d'essayer de trouver des ressources en nous-mêmes et dans le monde pour faire face. Une crise est un don parce qu'elle nous permet de changer, de devenir autres, de trouver nos ressources constructives, pour nous changer nous-mêmes et changer la terre que nous habitons dans un sens positif. Dans ce sens, Thomas Homer-Dixon a publié un livre, The Upside of Down . Selon lui, une crise représente un moment pour trouver des ressources qui font changer la face du monde et certainement la perception des situations dans lesquelles nous nous trouvons. En ce sens, il s'agit un don, mais c'est un don qui oblige à travailler. C'est un don, une tâche et nous aurons à prendre des responsabilités, à nous engager tou(te)s. C'est un don qui coûte quelque chose! Ceci rejoint une expression théologique très connue, qui nous vient de Dietrich Bonhoeffer  : une grâce qui coûte quelque chose, un don pour lequel il faut faire quelque chose.

Il faudra discerner ensemble le sort de la planète. Il faudra percevoir les enjeux qui se jouent maintenant, des enjeux qui nous mettent en cause en même temps qu'ils mettent en cause la terre entière. Et il faudra faire des choix si nous voulons que cette terre survive comme milieu de vie.

Je commence par fournir quelques dimensions très générales de cette crise planétaire. Tout d'abord et c'est une expérience que j'ai faite dans le monde jésuite, il faut prendre conscience qu'il y a des perceptions très différentes de cette crise. On peut constater, par exemple, que des jésuites africains ou indiens, disent à leurs confrères européens (dont je suis) : « c'est très bien que vous vous accentuiez cette crise, car c'est une crise majeure; mais au fond, vous l'accentuez pour nous demander à nous des solutions! En ce moment, on dit que le monde en développement ne devrait pas se développer autant qu'il se développe parce que là se trouve la source du problème environnemental. Vous nous demandez de ne pas continuer à développer parce que vous voulez sauvegarder votre propre manière de vivre, qui est non-durable. » Un conflit surgit à propos de la tension entre développement et la réponse à donner à la crise écologique. On trouvera que souvent les opinions européennes ou nord américaines sont perçues par les gens d'autres parties du monde comme des défenses idéologiques d'une manière de vivre exorbitante, qui en demande trop de l'environnement.

 

Des perceptions différentes

Il y a des perceptions différentes aussi parce que les effets de la crise se font sentir de façon très différente en différents lieux du globe. Les effets ici au Québec ne se font pas sentir comme c'est le cas au Bangladesh, ou dans les îles du pacifique qui sont englouties par ce que le niveau de la mer est en train de monter. Donc il y a des perceptions très différentes parce qu'on perçoit différemment les conséquences.

Alors, en vue de cette multiplicité de contextes, comment parler de cette crise ? Et comment peut-on parler de cette crise à un niveau global, à un niveau planétaire, de telle manière qu'on puisse faire face ensemble, conjointement? Voilà, pour moi, une question cruciale. Il faudra chercher dans l'Église, dans les institutions internationales, dans ce qui va se passer à Copenhague, chez les jésuites aussi un langage et une base sur lesquels on peut s'unir pour parler un langage commun et partager un action commune. Mais ce n'est pas facile parce qu'il y a tant de différences économiques, sociales, et de perceptions de cette crise. C'est un premier point important, car on ne peut résoudre cette crise qu'ensemble. Il n'y a pas de solution qui réside dans les décisions d'individus isolés : c'est important de s'en rendre compte et de voir combien il est difficile de trouver des solutions puisque les perceptions de la crise sont si diverses.

 

Les aspects nouveaux de la crise actuelle

Un second point d'attention, c'est l'échelle planétaire de la crise. La plupart des crises dans l'histoire de l'humanité jusqu'ici ont été des crises localisables; on voit d'ailleurs qu'aujourd'hui encore les problèmes environnementaux sont très souvent considérés comme des crises purement locales. Je reviens à un exemple dans le monde jésuite : il n'est pas difficile de trouver des jésuites qui sont préoccupés par les questions écologiques et les questions environnementales au niveau local. Depuis des années, chez les jésuites européens, comme on ne se rendait pas encore tout à fait compte que la crise était au fond planétaire, on s'occupait de son environnement local sans s'apercevoir que ce local cachait une profonde dimension globale. On a fait beaucoup dans cette ligne et plusieurs sont très engagés dans ce sens là. Mais très souvent, il manque une perception du niveau planétaire. Il s'agit du futur de la planète. Il ne faut plus penser en termes de région, mais en termes de la planète entière. Le défi local se révèle être défi global et la perception de la dimension mondiale est essentielle pour mener à bien la lutte locale.

Mais nous ne sommes pas habitués à voir cela; nous sommes habitués à nous voir de près, à nous situer très localement. Il faut parvenir à nous voir comme les habitants de la terre plus que d'un pays ou d'une région. Il s'agit de découvrir un autre angle, même à nos crises locales : nous sommes des habitants de la terre, même si nous nous considérons d'abord comme des habitants de Montréal, ou du Québec, du Canada, ou peut-être, de l'Amérique du Nord. Les identités que nous nous donnons sont souvent des identités à échelle locale. Il faut en arriver à nous penser à des échelles plus grandes : nous sommes des habitants de la terre. Notre voisin, c'est quelqu'un qui vit en Inde, c'est quelqu'un qui vit en Asie, c'est quelqu'un qui vit au Mali, c'est quelqu'un qui vit en Bolivie. L'internet nous offre les possibilités de penser dans ce sens, mais je me demande si nous avons vraiment déjà intériorisé que nous sommes des habitants d'une région qui s'appelle Terre, d'une entité qui s'appelle Terre.

Un autre élément de cette crise, c'est que ces dimensions sont complexes et surprenantes. Il s'agit, au fond, de plusieurs crises reliées dans la crise environnementale. La crise environnementale contient des crises sociales, des crises politiques, des crises économiques qui sont unies à cette crise environnementale. La crise économique que nous avons connue et connaissons - et je dis « que nous avons connue et connaissons » parce qu'on veut nous donner l'impression que cette crise économique est maintenant terminée et qu'on se retrouve à nouveau dans le « business as usual », dans le même modèle d'économie qu'on avait avant - cette crise économique est un exemple d'une crise qui se trouve proche de notre crise environnementale. Les abus d'un système économique qui cherche à produire toujours plus de gain, même là où on ne parvient plus à l'obtenir, paraissent les mêmes dynamiques que celles de la crise environnementale. C'est l'idée des bulles. On construit une bulle qui ne contient rien, mais durant un temps on peut en tirer du profit. C'est ce qui est en train de se passer aussi avec la terre. Nous faisons comme si la terre pouvait nous donner beaucoup plus que ce qu'elle ne peut nous donner, et nous prenons de cette terre beaucoup plus que ce qu'elle ne peut offrir. Notre crise économique est, par analogie, la même chose que la crise environnementale. Les crises militaires que nous connaissons, sont des crises de contrôle : nous engager militairement signifie que nous essayons de contrôler une situation en imposant la force. Nous croyons en ce moment que nous pouvons résoudre la crise environnementale en contrôlant les variables techniques, scientifiques et militaires, en pensant qu'on peut utiliser des armes et des armées. On peut penser pouvoir contrôler cette crise environnementale par la force militaire. C'est une question qui se pose très clairement en Europe; nous allons connaître des migrations toujours plus grandes venant de l'Afrique; c'est déjà d'ailleurs le cas. Beaucoup d'Africains essayent de passer la Méditerranée pour entrer en Europe. Il y en a beaucoup qui se noient en cours de route; il y en a beaucoup qui sont refoulés. Mais à un certain moment je crains que l'Europe ne dise : « écoutez, on ne peut plus accepter ça! «  Comment est-ce qu'on peut arrêter cette immigration? Le seul moyen qui sera d'abord proposé, ce sera le militaire. La crise environnementale qui va produire une poussée d'immigration encore plus grande pour l'Europe, va provoquer l'Europe et pourrait l'emmener vers un type de solution classique de contrôle, c'est-à-dire l'utilisation de la force militaire pour bloquer cette immigration. Je crois, je crains que si nous ne faisons pas vraiment face à la crise environnementale, on en vienne à des guerres.

Il y a des dimensions surprenantes à cette crise environnementale; elle aura des effets énormes dans tous les sens. Elle changera les structures de la société; plusieurs scientifiques l'ont indiqué. Si l'environnement dans lequel nous vivons change profondément, nos sociétés, les habitudes que nous avons dans nos sociétés vont changer. Par exemple, une des conséquences de la crise environnementale globale est que la production de blé va changer géographiquement et qu'il y en aura moins. Cela provoquera des changements sociaux profonds dans différentes parties du globe. L'eau potable devient une denrée de plus en plus rare. Il y aura des problèmes énormes si les glaciers se retirent de telle façon que des villes ou des régions entières ne peuvent plus s'approvisionner en eau. La ville de Denver est un exemple. Les États-Unis, un pays qui semble pouvoir faire face à pareil situation, continue pourtant à ne pas pouvoir contrôler les conséquences du drame de l'ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans. Que sera-ce à Denver? Si le pays le plus puissant du monde semble déjà en difficulté, il faut se préparer qu'à l'échelle planétaire, les problèmes environnementaux pourront préparer des surprises que nous ne parvenons plus à contrôler.

Il y a d'ailleurs déjà des urgences qui sont en train de nous dépasser. On ne se rend pas compte de la vitesse à laquelle les crises humaines vont se produire. J'ai déjà donné l'exemple des réfugiés. Cela représentera un défi énorme pour le Service Jésuite aux Réfugiés. Toute la terminologie juridique n'a même pas encore été créée à ce niveau. Est-ce qu'il faut parler de migrants environnementaux, ou de réfugiés environnementaux? Est-ce que ces gens ont le droit pour se relocaliser autre part si dans leur pays l'environnement ne leur permet plus de vivre? Est-ce qu'ils ont un droit à migrer? Est-ce qu'il faut les considérer comme réfugiés ? C'est un problème qui n'est pas résolu, mais l'urgence d'une solution croît chaque jour. La fonte des glaces arctiques est plus rapide que ce qu'on pensait. Cela crée de nouvelles possibilités, mais cela amène aussi des changements géostratégiques importants : par exemple, la militarisation de l'arctique.

Certaines de ces complexités sont à peine compréhensibles. Les sciences dont nous avons besoin pour comprendre cette crise ne sont pas avancées à ce point. Les meilleurs modèles scientifiques dont nous disposons, nous donnent des résultats et des prévisions, mais avec des degrés de certitude encore approximatifs. La science a conscience de ne pas pouvoir prendre en compte tous éléments et tous les phénomènes qui se passent. On sait qu'il y a des phénomènes qu'on a pas suffisamment pris en compte, par exemple, la fonte du permafrost qui va libérer une grande quantité de méthane. L'effet du méthane, c'est un gaz comme le CO2 mais beaucoup plus puissant et sa libération va accélérer le réchauffement de la terre. Nos sciences ne sont pas encore capables non plus de considérer la terre comme un ensemble - c'est comme si nous en serions à étudier l'être humain seulement par l'étude des molécules qui le composent.

 

Le besoin d'une science plus unifiée

Il faudrait une science beaucoup plus unifiée et une science beaucoup plus « globale » que ce qu'on a aujourd'hui pour mieux comprendre ce qui est en train de se passer. Pourtant, avec leurs meilleures capacités, les scientifiques nous disent que la terre passe par des changements profonds. On ne peut pas nier ces résultats scientifiques, même si on pourrait dire que ce que la science nous apporte comporte une marge d'erreur. Certains continuent à nier les projections de la science sur le réchauffement ou les problèmes environnementaux. Malgré le degré d'erreur possible, il reste qu'au minimum, la recherche scientifique nous oblige à la prudence. La science nous dit tout au moins : préparez-vous à des changements qui peuvent être des changements très chaotiques en certains endroits, et qui vont se passer bientôt. Il y a des complexités que nous ne comprenons pas bien, mais nous sommes certains que ces complexités vont nous surprendre.

La crise représente aussi - ce n'est pas toujours facile à accepter - une mise en cause du rôle de l'être humain sur la planète. La planète terre a connu plusieurs crises environnementales au cours de son histoire, mais la crise environnementale que nous connaissons maintenant est spéciale parce qu'elle est en grande partie causée par la manière de vivre des êtres humains. Nous représentons une espèce qui exerce une influence énorme sur la terre elle-même. Nous changeons le visage de la terre.

 

Et la philosophie?

En discutant avec des philosophes à Leuven, j'ai été choqué. Ils m'avaient demandé de faire une conférence en tant que théologien sur les questions environnementales. Je leur ai dit : « écoutez, comme théologien ce dont j'ai besoin, c'est d'une philosophie de l'ensemble, une philosophie de la co-appartenance. J'aurais besoin d'une autre philosophie que la philosophie du sujet. Aidez-moi à définir cette autre philosophie. » Ils m'ont surtout dit : « l'être humain sur terre est en train de prouver qu'il est une faillite; l'être humain disparaîtra de la terre. C'est bien simple, il ne faut pas s'en faire trop, la nature continue d'exister! » Je leur ai montré une photo que je garde toujours avec moi, une petite carte postale d'UNICEF qu'on reçoit gratuitement à Leuven, pour envoyer au Premier ministre. C'est la photo d'un enfant réfugié, et la légende dit : « Ne pas jeter sur la voie publique! » On veut dire de ne pas jeter de déchets sur la rue, mais en même temps, on dit aussi : « ne jetez pas l'enfant». C'est cette personne humaine qui m'intéresse. Comme théologien, je crois que nous avons une responsabilité vis-à-vis de cet enfant. Et cette responsabilité on ne la considérera que si nous prenons la responsabilité vis-à-vis de la terre, de l'environnement où cet enfant vivra. Pour assumer cette responsabilité, il faudra apprendre à penser différemment.

La position de ces philosophes m'a surpris. Ils constatent qu'il y a une mise en cause de l'être humain dans le cadre de la crise environnementale, au point de s'imaginer qu'il serait meilleur que l'être humain disparaisse. C'est peut être ce qui se passera, mais je crois que nous pouvons résister et lutter pour la survie de la planète, de la vie sur la planète et de la vie humaine.

En vue de la justice et de l'équité sur toute la terre

Une autre question très importante concerne le lien entre l'environnement, la durabilité et la justice; la justice globale, la justice équitable. L'empreinte écologique par personne nous offre une bonne illustration. Aux États-Unis, elle est de 9,6. L'empreinte écologique du Canada est 7,6. L'empreinte écologique de l'Europe 5,5. Ce sont des chiffres de l'année 2003, quand l'empreinte écologique du monde en était de 2,2. L'empreinte écologique maximale soutenable pour la terre serait de 1.8. Nous dépassons, dans l'ensemble, les capacités de la terre d'environ ¼, ce qui veut dire que la terre après une année a besoin d'une année et 3 ou 4 mois, pour se remettre de l'utilisation que nous en faisons. Nous nous retrouvons en situation de dépassement. Nous mangeons notre capital : à un certain moment, quand on commence à manger le capital, la possibilité de régénération n'existe plus. Bien-sûr, dans l'équation, l'empreinte écologique des pays les plus pauvres est moindre, et de beaucoup, de celles des pays riches et développés, dont le développement dépend précisément de cette empreinte grande.

Il y a des inégalités énormes. L'empreinte écologique que je vous donnais est l'empreinte écologique par être humain. Cette empreinte était de 0.8en 2003 en Inde . Naturellement, l'Inde, comme pays qui est en train de se développer rapidement et avec une population énorme, a une empreinte globale écologique immense. La Chine a elle aussi une empreinte écologique globale immense, bien que l'empreinte écologique par personne soir beaucoup plus petite qu'aux États-Unis ou au Canada. Je vous ai dit que l'empreinte limite pour le monde est de 1.8 : le maximum que chaque être humain pourrait utiliser, mais cette limite pour le Canada est 14.8! Votre pays contient d'immenses ressources. C'est-à-dire que même avec votre 7.7, vous êtes encore en deçà de ce que le Canada pourrait vous offrir. Vous ne demandez pas à la terre du Canada tout ce que vous pourriez lui demander. Mais il me semble qu'il y a un problème : ce que peut offrir le Canada, cela vous appartient-il à vous seuls, . ou au monde entier?

Là, un déclic devrait se produire. En politique et dans la perspective habituelle du monde où nous vivons, nous pensons en termes de «  pays » ou de « nations ». Nous disons, par exemple : « au Canada, nous n'utilisons pas toutes les ressources à notre disposition. On pourrait utiliser beaucoup plus de ressources au Canada. » C'est effectivement le cas, mais est-ce qu'une partie de ces ressources au Canada n'appartiennent-elles pas à des non-Canadiens? Quel est le sens de dire que les ressources qui se trouvent dans un certain pays sont des ressources seulement pour ce pays-là ? C'est une question à se poser.

Il y a des injustices très grandes entre les pays pauvres comme certains pays en Afrique qui ne sont pas responsables de la crise écologique, mais qui vont en souffrir le plus. Ces pays n'ont-ils pas droit, pour faire face à cette crise, aux ressources d'autres pays, parce qu'ils appartiennent comme nous tous à la même planète terre ? Il me semble qu'on ne peut plus penser simplement en termes de pays. Et pourtant, toutes nos politiques se font encore dans ces termes là. Il faudrait en arriver à faire des politiques en termes internationaux, en termes globaux. Nous avons certaines institutions internationales comme les Nations Unies, le HCNUR, le Programme alimentaire mondial, et tous ces organismes internationaux commencent à prendre des positions plus globales. Mais est-ce suffisant ? Je crains qu'à Copenhague nous ne voyions à nouveau le retrait sur des politiques nationales dans un débat qui ne peut plus se faire sur base de politiques nationales. Il y a un risque de faillite de nos politiques usuelles.

Nous nous trouvons devant une crise très angoissante, en tout cas c'est ce que je remarque chez beaucoup de gens : ils ont peur de faire face parce que c'est quelque chose qu'on ne comprend pas, quelque chose de beaucoup trop grand. On essaye de fuir. Il y a des réactions d'éco-scepticisme; il y a aussi, dans le cadre religieux, des réactions fondamentalistes et de créationnisme, ce qui est à mon avis une réaction de fuite, une réaction qui ne veut pas reconnaître la complexité d'une création telle qu'elle se présente aujourd'hui.

 

La recherche de réponses

J'aimerais mettre un peu plus l'accent sur les réponses à donner, mais je vous disais déjà, je ne n'ai pas LA réponse. Les réponses sont à construire, les réponses sont à trouver et elles sont à inventer par nous tous. Ce qui m'intéresserait dans le temps que nous avons pour discuter, c'est d'essayer de répondre ensemble. Essayons de voir ce que nous pouvons faire, comment nous pouvons le faire. Pour les réponses, pour l'encouragement à répondre, la première perspective c'est, en effet, qu'il faut répondre ensemble, à un niveau planétaire., Il faudra trouver des moyens de s'accorder pour répondre ensemble. C'est vrai au niveau politique, mais c'est aussi vrai au milieu de toutes les différences d'appréciation de la crise telle qu'elle se présente aujourd'hui.

La crise est une crise du vivre ensemble. Je vis avec d'autres gens sur cette terre, et c'est nous tous qui devrons résoudre l'équation du comment vivre sur cette terre, car le comment je vis, moi, a des conséquences sur la manière de vivre de bien d'autres. Nous nous influençons mutuellement. Par exemple : le développement en Chine a des conséquences aux États-Unis, et vice-versa. Il faudra s'accorder. La consommation en Europe a des conséquences sur les modes de vie en Afrique. On travaille beaucoup sur cela à l'OCIPE à Bruxelles. Les guerres dans l'est de la République Démocratique du Congo - il y en a eu plusieurs et il ne faut pas oublier qu'en 10 ans il y a eu 5 millions de morts à cause de ces guerres - ont pour cause profonde les minéraux et les minerais qui se trouvent au Congo, par exemple le coltan qui est nécessaire pour l'assemblage de nos téléphones portables.

Ca fait réfléchir quand on se rend compte que son téléphone cellulaire est responsable d'une guerre, ou coresponsable d'une guerre qui tue 5 millions de personnes environ. Dans ce contexte, en Belgique en tout cas, les jésuites essayent d'influencer le parlement Européen pour dire : il faudrait des codes de contrôle sur l'exploitation des minéraux et minerais en Afrique centrale. C'est un exemple, les crises ont besoin de réponses globales. La réponse pour une partie des problèmes environnementaux au Congo se trouve en Belgique et au Canada.

La crise des réfugiés, des immigrants en Europe, est en partie une crise environnementale qui se produit en Asie et en Afrique. Il y a des interdépendances qui font que nous devons répondre ensemble. Alors comment allons-nous répondre ensemble ? Comment allons-nous résoudre le vivre ensemble et le vivre dans les limites d'une terre qui nous donne des ressources pour vivre ensemble. Pour cela, il faudra penser à un niveau planétaire.Le niveau national ne suffit plus.

 

Pour un renouvellement des perspectives théologiques

Si je veux mettre cela en termes de théologie chrétienne, le défi est d'ecclésiogénèse. Comment allons-nous construire une Église où nous pouvons vivre ensemble dans la perspective que Dieu nous a donnée ? Il faudra discerner et décider ensemble quelles vont être les structures de l'Église - du vivre ensemble autour de Dieu - de l'avenir. C'est une question théologique cruciale. Qu'est-ce que Dieu désire pour la communauté de ceux qui vivent ensemble? Quelle est la vision à laquelle nous pouvons nous accrocher? Quand je pense à ce qui va se passer à Copenhague, je ne suis pas très optimiste. J'espère toujours que quelqu'un comme le président Obama aura la bonne idée de vouloir faire quelque chose d'important à Copenhague, mais je crains que ce ne soit pas le cas. Alors j'ai des moments de désespoir et je me dis que cette ecclésiogénèse, cette construction d'un monde ensemble, on ne va pas y arriver. Qui alors va payer la dette ? A ce moment, ma foi chrétienne me dit : il y a quand même un Dieu qui nous a dit : on peut le faire; il y a capacité d'ecclésiogénèse dans la perspective du Royaume. Je crois, comme théologien, que dans les Églises il faudra programmer cette idée; il faudra la présenter comme un appel, comme une tâche à assumer. Bien-sûr, il y aura des conséquences sur la manière de vivre concrètement si nous voulons construire cette Église.

Il y a aussi les questions d'un savoir nouveau ou d'une approche nouvelle du savoir. J'ai appelé cela des heuristiques. Normalement, nous pensons que nous avons des sciences que nous pouvons appliquer à des situations dans lesquelles nous nous trouvons. Je ne crois pas que les sciences dans l'état actuel de notre savoir nous indiquent une direction claire, nous donnent une idée de ce que la crise représente et des conséquences qu'elle pourrait avoir. Nous n'avons pas de science en ce moment qui nous permette d'imaginer, de penser ces équilibres mondiaux dont nous avons besoin pour le vivre ensemble. Nous sommes en train de rechercher ces sciences. Bien-sûr, les sciences actuelles nous offrent des pistes, présentent des suggestions à suivre, des technologies qui nous aideront - mais il faudra plus.

Un problème qui se pose en science, à mon avis, c'est le pas vers le niveau supérieur. C'est facile à illustrer. Vous pouvez me regarder comme un être humain, comme « Jacques », une personne. Si vous me considérez comme une personne - je peux être une personne malade, je peux être une personne avec certaines caractéristiques, je peux réagir de certaines façons - et vous allez m'étudier d'une certaine façon. Mais vous pourriez aussi m'étudier comme un ensemble de molécules. Si vous m'étudiez simplement comme un ensemble de molécules, vous ne m'avez pas, moi, car je suis beaucoup plus que l'ensemble ou le total de mes parties moléculaires. Donc si vous étudiez la terre, la planète, sous certaines perspectives, de certains points de vue, si vous vous limitez à certaines parties ou composantes de la terre, vous n'avez pas la terre entière. La terre en entier est plus que la somme de ses parties et composantes.

Cela s'observe quand une espèce disparaît - de fait, les espèces disparaissent à un rythme rapide actuellement. Quand une espèce disparaît, ce n'est pas seulement une espèce qui disparaît, c'est un chaînon dans la vie de cette terre qui disparaît et ça a des conséquences sur d'autres chaînons. Dans un autre domaine on le comprend bien : par exemple, en Belgique, à Anvers, on va fermer une usine d'Opel, le constructeur de voitures de GM. Ça ne seront pas seulement les milliers de travailleurs dans cette usine qui vont souffrir de cette fermeture, mais des gens dans toutes les usines qui apportent des pièces vers ces installations de Opel et qui en sont dépendants. Une espèce animale, ce n'est jamais juste une espèce animale : c'est un chaînon dans l'ensemble de la vie de cette planète. Alors il faudra essayer de penser cette espèce animale dans son ensemble sur la planète terre. Nous ne sommes pas habitués à cela, nous n'avons pas pour l'instant les sciences pour bien comprendre tout cela. Nous avons des indications mathématiques qui vont dans ce sens, mais nous n'avons pas une vision scientifique globale : il y a donc toute une heuristique qui se fait pour découvrir ça.

Si on se déplace sur le plan religieux et de la théologie, cela correspond à un changement des méthodologies théologiques très abstraites et qui viennent d'en haut, vers des théologies heuristiques, vers des théologies de discernement, des théologies qui essaient de découvrir comment Dieu se révèle maintenant, dans cette situation de crise, au milieu de nous. La réponse n'est pas encore faite. Par exemple, dans la situation où nous nous trouvons en ce moment, nous utilisons des métaphores de Dieu qui ont soutenu et fortifié cette emprise mortelle que nous avons eue sur la terre et qui est en train de la changer dans une direction de mort plutôt que vers des perspectives de vie.

 

Toucher le réel

On doit toucher la réalité telle qu'elle est à ce moment de la crise environnementale. Je crois qu'il faut la toucher. par exemple, en regardant cet enfant que je vous montrais sur cette carte postale tout à l'heure. Mais je devrais montrer aussi des espèces animales, des situations écologiques, des niches écologiques qui sont en train de changer. Je ne veux pas dire que ces niches écologiques ne peuvent pas changer; il faudra toujours des changements. Il y a des espèces animales qui disparaîtront et il y en a de nouvelles qui apparaîtront, ce sera toujours le sort de la planète, mais pas à la vitesse et de manière chaotique comme cela se passe maintenant et où la richesse de la diversité est en train de disparaître.

Je pense qu'on peut aussi se poser la question : que signifient la souffrance et la mort au milieu de cette crise; peut-être faut-il voir la crise à partir de ceux qui souffrent. C'est une espèce d'option préférentielle pour ceux qui souffrent dans cette crise. Cela nous encouragera à juger les traditions à partir desquelles nous regardons le monde. Nous avons, dans le monde occidental, des traditions de consommation, des traditions de domination qui sont appuyées par des visions sur la création. Nous voyons l'être humain, comme l'être qui règle, qui domine la nature, qui donne leur nom aux choses, qui contrôle la nature. Peut-être faudra-t-il redécouvrir et ré-articuler nos traditions. Peut-être , faudra-t-il en utilisant le concept de création, apprendre à voir non seulement cet être humain comme un élément très spécial qui domine la création, mais plutôt comme un être appartenant à une création qui est un monde plus grand. Ce n'est pas l'être humain en soi qui pense, c'est aussi la création qui s'est donné la capacité de penser en provoquant l'émergence de l'être humain.

J'aime bien dire à mes étudiants : selon une certaine vision du monde et de l'être humain, nous disons : « je pense donc je suis », Eh bien, qui est cet être pensant? Qui est-il? Est-ce l'être humain ou est-ce la nature entière, est-ce la terre, est-ce peut-être l'univers entier qui dans l'être humain pense, et se donne des possibilités? N'est-ce pas cette terre qui se donne des possibilités qu'elle n'aurait pas si l'être humain n'était pas là. Et la séparation que j'aime faire en moi entre les « choses » et le « moi », n'est-ce pas une erreur? Peut-être ne suis-je que la composante ou l'élément pensant d'un être beaucoup plus grand. Alors,la séparation exagérée détruit cet être beaucoup plus grand ne peut pas survivre, et moi-même comme être qui ne peut pas survivre hors de son ensemble. Peut-être faut-il essayer de voir différemment en posant la question : quel est le sujet de la création ? Est-ce un alignement d'espèces séparées, est-ce la vie, est-ce beaucoup plus que nos vies individuelles? À mon avis, il y a là d'importantes questions philosophiques et théologiques à explorer.

Une autre question surgit dans ce contexte : que voulons-nous enseigner à nos enfants ? Comment enseigner à nos enfants ? Devons-nous enseigner à nos enfants l'autonomie du sujet humain? Ce dont on parle a des implications importantes pour l'enseignement. Il y a de bonnes raisons pour encourager à l'autonomie individuelle, mais est-ce seulement cela que nous devons enseigner ? Il y aussi un élément qui demande de mieux voir, de juger l'ensemble dans lequel l'individu est inscrit. C'est une perspective de spiritualité : quelles sont les conditions intérieures, les attitudes intérieures pour pouvoir vivre d'une façon durable? Comment élaborer la vision d'un monde durable, d'un monde qui donne vie à beaucoup d'entre nous, d'un monde aussi qui porte la vie en soi, et qui porte la vie en soi comme un don à cette création? Comment penser dans ces termes? Avons-nous des modèles pour cela?

Je crois qu'en théologie, et j'essaye d'expliquer cela surtout aux religieux et aux jésuites, nos voux, les voux de pauvreté, d'obéissance, de chasteté, - les jésuites ajoutent un vou très intéressant d'obéissance au Pape - sont révélateurs pour la situation dans laquelle nous trouvons. Le vou de pauvreté, c'est un vou qui nous dit : je peux jouir de ce qu'il y a dans le monde, mais en respectant les limites du vivre ensemble, dans les limites d'un monde qui est pour tous (y compris toutes les créatures). Le vou d'obéissance, c'est la capacité d'écouter ce monde et les autres qui vivent dans ce monde; c'est un vou d'équité, c'est un vou de justice. Le vou de chasteté, c'est un vou de respect, c'est un vou qui nous encourage à nous voir dans l'autre, dans les autres éléments de la création,. Le vou d'obéissance au Pape, c'est un vou d'obéissance à l'universalité, c'est le désir de voir le monde comme monde en entier et de ne pas le voir comme petites parties. Le pape, au temps d'Ignace, était la personne qui avait la vision la plus universelle. Et je crois que saint Ignace avait cette obéissance au pape parce qu'il voulait obéir à une perspective universelle. Pour aujourd'hui, cela voudrait dire que nous travaillons dans la ligne d'une politique qui surpasse le national et qui a en visée le monde entier.

 

En conclusion

Il faudra aussi, et je conclue ici, célébrer; je l'ai appris des orthodoxes. Célébrer, c'est le respect de la vision. Il faut s'imaginer un monde différent, il faut s'imaginer un monde durable, un monde juste. Et il faut le jouer, afin d'en tirer l'inspiration et l'encouragement nécessaire pour changer concrètement notre monde. Nous ne savons pas très bien comment il faut le faire; il reste un travail d'heuristique, mais une partie de l'heuristique, une partie de la recherche, c'est d'oser à partir d'une vision, à partir de la certitude que le meilleur soit possible. C'est oser célébrer et mettre déjà en pratique ce qu'on a compris; en même temps qu'on met en pratique, on découvre encore comment aller plus loin. Dans ce contexte, il faut célébrer l'impensable. Il faut célébrer, il faut jouer ce que nous ne sommes pas encore afin de le devenir.

Je termine en vous présentant cela en mode de réconciliation; quand vous êtes en brouille avec quelqu'un, en brouille sérieuse, il faut à un certain moment célébrer ce sacrement de la réconciliation. Ce sacrement de la réconciliation nous dit : Dieu s'imagine qu'à un certain moment vous vous trouverez ensemble au ciel près d'une tasse de café, vous, les deux ennemis, et vous vous considérerez comme des amis. Si cela représente le futur de Dieu, si vous célébrez cela dans vos sacrements de la réconciliation, quelle va en être la signification maintenant ? Est-ce que vous n'êtes pas en train de perdre votre temps à vous chamailler là où il y une autre possibilité? Célébrer l'impensable pour pouvoir changer ce monde : il faut célébrer un monde durable, et découvrir dans la célébration ce que cela signifie.

Voilà, c'est ce que je voulais dire. Je ne sais pas si cela vous aide beaucoup. J'aimerais que dans la période d'échanges, quand vous poserez des questions, vous m'aidiez à découvrir des choses que je puisse porter avec moi dans la délégation franciscaine que j'accompagnerai à Copenhague. Ce sera un plaisir pour un jésuite de s'entendre dire : peut-être pourrait-on prendre telle piste, essayer telle ou telle option.

Merci!