
Pedro Arrupe : un hommes pour les autres
Hiroshima, 6 août 1945. La bombe atomique vient de dévaster la ville. À quelques kilomètres du lieu de l'explosion, un homme s'affaire déjà – avec ses confrères – pour tenter d'apaiser les brûlures atroces d'un cortège de survivants. D'origine basque, il a fait des études en médecine. Jésuite, il est missionnaire au Japon depuis 1938. Son nom : Pedro Arrupe.
Témoin et figure lumineuse du XXe siècle, le Père Arrupe (1907-1991) a été supérieur général de la Compagnie de Jésus de 1965 à 1983. Sous son leadership, l'Ordre fondé par Ignace de Loyola au XVI e siècle se renouvellera en profondeur. Inspirés par le concile Vatican II (1962-1965), les jésuites procèdent à un vaste discernement. Au cœur des pauvretés et des injustices criantes qui divisent plus que jamais les peuples et défigurent nos sociétés, les fils de saint Ignace reconnaissent alors des « structures de péchés collectifs » à combattre et à changer. Dorénavant, leur mission se définira comme un « service de la foi, dont la promotion de la justice constitue une exigence absolue ».

Le rayonnement du Père Arrupe dépassera largement les 26 000 jésuites de son époque, dispersés alors dans une bonne centaine de pays. Dans l'ensemble de l'Église autant que dans le monde séculier, il sera reconnut comme un maître spirituel, un prophète de la justice, un apôtre de la paix et un leader d'envergure internationale. Aujourd'hui encore, lorsque les jésuites et leurs collaborateurs et collaboratrices laïques s'engagent dans des œuvres d'analyse, de transformation et de solidarité sociales, ils s'inscrivent directement dans la lignée de Pedro Arrupe. Ils cherchent à être, comme ce dernier y invita sans cesse ses contemporains, « des hommes et des femmes pour les autres ».
Au fond, le charisme du Père Arrupe, c'est d'avoir su inspirer et guider une relecture radicale de la mission de la Compagnie de Jésus dans le monde d'aujourd'hui. Sous sa gouverne, en effet, les jésuites ont actualisé une des intuitions fondamentales de saint Ignace pour qui l'authenticité d'une expérience chrétienne se vérifie ultimement dans « l'amour et le service » du prochain. Or, Pedro Arrupe avait discerné qu'en notre époque, cet amour et ce service du prochain ne pouvaient plus faire l'économie d'une analyse critique et d'un combat pour transformer les structures génératrices d'oppressions, d'aliénations et d'injustices.
C'est ainsi qu'il fonda, en 1980, le Service jésuite des réfugiés – une organisation non gouvernementale présente aujourd'hui dans plus de 50 pays et au service de 40 millions de personnes. C'est ainsi que partout dans le monde, dans sa foulée, des jésuites et leurs collaborateurs et collaboratrices s'engagent : à la frontière Sud des États-Unis, en solidarité avec les travailleurs mexicains et les sans-papiers; en Haïti, au service des enfants de milieu populaire dans des écoles du réseau Foi et Joie; en Afrique, auprès des malades du sida; en Amérique du Sud, aux côtés des populations autochtones expropriées par des compagnies minières; au Québec avec les jeunes de la rue et les décrocheurs, etc. Et dans de nombreux pays, on a vu naître aussi des centres jésuites d'action et de recherche sociales (comme le Centre justice et foi de Montréal). Pedro Arrupe s'est éteint le 5 février 1991, il y a vingt ans ces jours-ci.
Marco Veilleux
Délégué à l'apostolat social
Trois témoignages à l'occasion du 20e anniversaire du décès du P. Arrupe
Pedro Arrupe et le petit reste
Un témoignage de Fernand Jutras, S.J.
Chez les jésuites de ma génération, il nous arrive encore de rigoler de cette décision des supérieurs, au moment où nous entrions dans la Compagnie, de créer deux Provinces, sous prétexte que nous allions devenir trop nombreux! Pourtant, quelques années plus tard, c'était la grande débandade, avec des sorties à pleines portes, l'abandon des collèges, l'absence de "relève", etc.
Pour ceux qui restaient, une chose au moins devenait claire: la vocation jésuite, au Canada français, allait perdre ce qu'elle pouvait avoir de « sociologique ». Il fallait retrouver la vocation dans ce qu'elle a de plus radicale. Une simple restauration ne suffisait plus.
La 32 e Congrégation générale passait difficilement. Si l'option préférentielle pour les pauvres était une proposition dérangeante qu'il fallait bien accepter parce que manifestement une option d'Église, la « promotion de la justice », elle, suscitait un grand remous. N'était-ce pas une autre forme de vocation sociologique? D'autres cherchaient le lien nécessaire entre Évangile et justice...
Heureusement, Pedro Arrupe était là pour nous reconnecter à l'intuition fondamentale d'Ignace, celle du Cardoner. Les biographes passent souvent rapidement sur cette expérience. Il est vrai qu'Ignace lui-même resta plutôt laconique sur cet événement, dont il affirma pourtant qu'il demeurait l'ancrage le plus solide de sa foi et de son engagement. Il faut donc y revenir.
Trois méditations de Pedro Arrupe, publiées dans Écrits pour évangéliser (Desclée/Bellarmin 1985) explorent cette vision d'Ignace. La première conférence, Notre manière d'agir (1979) sert, pourrait-on dire, d'interface entre d'une part ce qui paraît, la manière concrète et historique de s'engager, parfois nouvelle et dérangeante (comme la promotion de la justice) et, d'autre part, les motivations profondes, dont la source est finalement la vie et l'amour de Dieu lui-même. Pour le dire sous forme d'image, entre l'arbre visible et ses racines profondes. « En méditant sur notre manière d'agir, j'ai découvert que l'idéal... était ta [Jésus] manière d'agir » (p. 433), conclut Arrupe.
Ce qui nous plonge dans une longue exploration de ce qu'Ignace a pu entrevoir au Cardoner. L'inspiration trinitaire du charisme ignatien (1980), et Enracinés et fondés dans la charité (1981) sont deux textes fondateurs, qui révèlent les racines vivantes de la Compagnie. La « charité » trinitaire, résume Pedro Arrupe, est le « modèle suprême, mystérieux... auquel nous devons recourir avec persévérance pour maintenir la Compagnie en état de continuelle inspiration, de sorte qu'elle soit toujours neuve et toujours ignatienne ». (p. 482)
La véritable « restauration » de la Compagnie, y compris de notre Province, est dans cette spiritualité. Je rends grâce à Dieu pour des confrères comme Rosaire Tremblay, Jacques Couture, Karl Lévesque, Julien Harvey, Guy Paiement - pour ne nommer que des décédés et ne faire rougir personne - qui ont porté visiblement chez nous cet idéal prophétique. Je rends surtout grâce pour l'inspiration que nous a fournie Pedro Arrupe: elle permet encore aujourd'hui de passer avec sérénité et confiance à travers l'épreuve sans doute inévitable et peut-être méritée du petit reste...
Apprendre à ne pas faire obstacle.
Un témoignage de Godefroy Midy, S.J.
La situation d'Haïti ne s'arrange pas mais, comme plusieurs, «Je suis de ceux qui pensent qu'il faut simplement faire avancer la vie, sans seulement s'appesantir sur les écueils». C'est ce qu'a fait en son temps le père Pedro Arrupe, né à Bilbao, au pays basque, le 14 novembre 1907, ordonné prêtre jésuite en 1936, nommé supérieur général, le 22 mai 1965, décédé en février 1991, à l'âge de 83 ans. Il a connu un temps difficile mais il a fait avancer la vie par sa contribution originale à l'histoire du monde. Je ne l'ai jamais rencontré personnellement, mais j'ai été marqué par le tournant qu'il a proposé à la Compagnie. J'aimerais partager ce que j'ai appris de lui et ce qui m'a donné - et continue de le faire - le goût d'être jésuite. Si j'avais à l'exprimer en une seule phrase, ce serait : «Comment apprendre à ne pas faire obstacle à ce qui est appelé à exister et comment cheminer ensemble».
1. Trois dimensions à réconcilier
Les dimensions humaine, chrétienne et charismatique du religieux jésuite que je suis sont trois aspects de l'unique personne humaine que je suis appelé à être. La tentation est toujours là que l'humain essaie de se développer dans l'oubli de mon être chrétien comme disciple de Jésus, et de mon charisme ignatien comme religieux jésuite. L'inverse est aussi vrai : la tentation d'être un religieux qui pense qu'il peut marcher sans s'alimenter d'énergies humaines et chrétiennes. Le jésuite n'est-il pas un homme qui fait de Jésus Christ LE SENS de sa vie ? C'est tellement facile de maintenir déconnectés ces trois aspects de ma vie qui sont faits pour vivre ensemble. En Pedro Arrupe, je découvre un être humain et un disciple de Jésus qui a trouvé dans la spiritualité de saint Ignace de Loyola un lieu de synthèse qui peut aider à éviter une spiritualité de massacre, c'est-a-dire une dichotomie de ce qui est destiné à faire route ensemble.
2. Articuler Contemplation - Action
Pedro Arrupe a essayé dans sa vie de voir Dieu en toutes choses et toutes choses en Dieu, ce que nous, les fils de saint Ignace, nous appelons habituellement contemplation dans l'action . C'est l'un des grands apports de la spiritualité ignatienne. Dieu, nous ne le trouvons pas seulement dans la prière, l'oraison et la contemplation. Nous devons également le chercher et le trouver dans l'action, si cette action est sa volonté, une action de justice et d'amour. Je vois le père Arrupe comme un grand mystique, un contemplatif dans l'action, et un actif dans la contemplation. Cette façon de vivre lui a permis d'articuler apostolat intellectuel et apostolat social, foi et justice (que nous sommes portés à séparer), universités jésuites de qualité et option pour les pauvres et les refugiés, être humilié, désavoué publiquement par la Curie romaine et avoir un amour sincère et respectueux de l'Église et de la hiérarchie, respect des g randes traditions et i nculturation , un homme pour Dieu et un homme pour les autres, le noviciat jésuite comme un lieu qui a sa finalité propre et capacité de le transformer en hôpital de secours quand la bombe atomique explosa au Japon, à Hiroshima. Oui, il a essayé de vivre comme un contemplatif dans l'action et comme un actif dans la contemplation. C'est l'un des grands et beaux messages que Pedro Arrupe adresse aux compagnons jésuites d'aujourd'hui, à moi en particulier.
Pour terminer, je vous invite à relire le texte de la couverture de ce bulletin, un texte fort de l'ancien supérieur général des jésuites, un texte qui traverse le temps. Pedro Arrupe nous parle de Dieu comme de celui qui peut faire l'unité de tout ce que nous sommes et faisons.
Ma préoccupation pour la justice sociale
Un témoignage de Bernard Hudon, S.J.
Lorsqu'on m'a demandé d'écrire sur l'héritage du père Arrupe, j'ai réfléchi à savoir si je n'étais pas un peu comme monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir. Dans ma jeunesse, j'ai été très marqué par la pensée de Baden Powell en adhérant au scoutisme à l'âge de neuf ans pour le quitter à 25 ans. Au plan de la foi, j'y ai appris qu'elle doit servir à l'élaboration d'une société plus humaine. J'ai aussi intériorisé la révision de vie et l'auto-évaluation qui préparèrent la pratique de l'examen religieux. Plus tard, j'avais conscience de vivre ma foi dans l'animation scoute et au camp de vacances l'Oasis Notre-Dame du lac Simon, dont une partie de la clientèle était défavorisée, ainsi qu'en ouvrant dans divers comités d'étudiants, en secondaire V et à la Faculté de Sciences et Génies de l'Université Laval.
Après mes débuts en enseignement de la biologie, j'ai décidé d'habiter dans un presbytère servant de lieu de discernement vocationnel. J'avais 25 ans et je sentais un appel tout en étant heureux dans ma jeune carrière. Après quelques mois, on m'approcha pour collaborer à l'ouverture d'une maison de jeunes dans mon quartier natal. J'ai accepté, y voyant une ouvre complémentaire à l'enseignement tout en permettant à une clientèle jeunesse un peu plus à problèmes d'avoir des ressources et des activités à leurs goûts. C'était aussi une autre manière de faire grandir ma foi.
C'est au presbytère que j'ai eu mes premiers contacts avec la Compagnie de Jésus, d'abord avec la revue Relations . J'y découvrais une analyse basée sur la foi mais aussi sur des préoccupations sociales et politiques. Je me rappelle m'être dit que je devrais rencontrer ces personnes qui font ce travail. Un autre contact avec la Compagnie fut un vendredi soir au cinéma, où on présentait le film Mission . J'y voyais un groupe de prêtres entièrement consacré à l'édification concrète du Royaume. L'année suivante, j'ai vécu les Exercices spirituels par une retraite au noviciat des jésuites. Quelques mois après la retraite, j'ai envisagé d'entrer dans la Compagnie de Jésus. À la même période on préparait le centenaire de Rerum Novarum, une encyclique sur la pensée sociale de l'Église qui m'a interpellé.
Dans la Compagnie de Jésus, j'ai fait mon stage long de noviciat à la revue Relations en pilotant un dossier sur l'industrie forestière. La Compagnie m'a permis de continuer mes réflexions par une maîtrise en éthique à l'UQAR (Rimouski), la région du Bas-Saint-Laurent étant initiatrice des mouvements sociaux en foresterie. Lors de la régence, pour la Conférence religieuse canadienne, j'ai continué de nourrir mes préoccupations sociales et environnementales. Mes deux principaux dossiers étaient le Collectif pour une loi anti-pauvreté et la Coalition des forêts vierges nordiques (avec Richard Desjardins). Ce fut un apprentissage des luttes politiques et de militance au nom de la foi dans un milieu laïque. Après ma régence, j'ai continué en me présentant trois fois en commissions parlementaires au nom de la Conférence religieuse canadienne.
Maintenant, je conserve une collaboration à temps partiel pour la CRC et j'ai un nouveau travail en comptabilité où j'ai à découvrir comment y faire justice. Avec mes forces et mes limites, j'espère continuer à vivre et à ouvrer dans la ligne de pensée et d'action laissée par le père Arrupe.