JÉSUS CHRIST
Une réflexion à caractère théologique pour aujourd'hui
par René Latourelle, S.J .
L'une des causes du malaise profond qui affecte lÉglise d'ici et l'empêche d'être ce qu'elle devrait être, à savoir lÉpouse du Christ, les membres du Christ, c'est que notre catholicisme n'a pas été avant tout, et fondamentalement, un Christ-ianisme, c'est-à-dire une foi fondée et enracinée en une Personne, Jésus-Christ, Parole de Dieu, Verbe fait chair, Dieu parmi . nous, Plénitude de la vérité, unique Sauveur, unique Médiateur, venu nous révéler notre vocation défils et défilles de Dieu, destinés à entrer dans la pleine communion de vie avec le Père, le Fils et lEsprit.
Le Christ n'est pas seulement irruption de Dieu dans l'histoire, la chair et le langage de l'homme, mais aussi irruption massive de sens. Il est un mystère, mais un mystère illuminant, source de sens, toujours jaillissante. Lorsque l'homme écoute le Christ, il apprend à se situer, à se comprendre, à s'accomplir au-delà de toute mesure. Sur ce point, le texte classique de Pascal n'a rien perdu de son actualité: «Non seulement nous ne connaissons Dieu que par le Christ, mais nous ne connaissons nous-mêmes que par Jésus Christ. Nous ne connaissons la vie, la mort que par Jésus Christ. Hors de Jésus Christ, nous ne savons ce que c'est, ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu, ni que nous-mêmes» (Pensées, Br 548).

En effet, le message du Christ atteint l'homme au plus intime de son être, àdes profondeurs inaccessibles à la psychologie et à la psychanalyse, là où la science et les discours se taisent et disparaissent. Le Christ est la clé de l'énigme humaine, la reprise et le dépassement de toute anthropologie.
Le mystère du Christ et le mystère de l'homme, en effet, ne forment qu'un seul mystère. Si l'homme, par le Christ, est révélé à lui-même, c'est par ce qu'il y a de plus intime et de plus profond dans le mystère du Christ: le mystère de safiliation divine. Le secret de l'homme, c'est qu'il est appelé à partager la vie du Fils, c'est que lAmour de Dieu le couvre et le sauve par le Christ.
La clé du mystère de l'homme, c'est que Dieu, en Jésus Christ veut ré engendrer en chacun de nous une fille et un fils, et leur in-spirer, leur insuffler son Esprit d'amour, qui est un Espritfilial. Dieu voit en chacun de nous la possibilité d'un amour à naître, d'un être nouveau à engendrer, d'une fille et d'un fils à introduire dans la vie trinitaire. Si nous pouvions
comprendre «la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur... de l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance!» (Eph 3, 18-19).
Mais lorsque l'homme a pris conscience que le mystère du Christfait écho àson propre mystère et le rejoint dans cette zone de son être plus intime à luimême que lui-même, pour l'éclairer et le réchauffer jusqu'au point de fusion et de fission, alors il comprend qu'il n'a rien compris, car le sens ultime de sa vie ne vient pas de lui-même, mais du Christ, Don du sens, Plénitude du sens, l'Infini du sens, parce que lui-même Parole de Dieu.
Mais avons-nous rencontré le Christ? Est-il entré dans notre vie comme un souffle d'amour accouru du large? Des hommes, des femmes, un jour, ont rencontré le Christ sur leur route. Il a traversé leur vie, il l'a illuminée et transformée. Ils sont devenus des torches vivantes d'amour et de zèle. Ils s'appellent Paul, Ignace dAntioche, François et Claire d Assise, Ignace de Loyola, François Xavier, Jean de Brébeuf, Mère Teresa.
Le Christ est-il pour nous une présence vivante, proche, passionnément aimée, dans une réciprocité d'amour? Avons-nous, comme saint Paul, été saisis, empoignés par le Christ, au point que nos réactions les plus spontanées, nos moindres décisions, nos pensées, nos désirs, nos jugements s'inspirent de lui, comme l'amant qui n'a de vie que pour l'être aimé? Sommes-nous des connaisseurs du Christ au point de pouvoir crier à tous ceux qui nous rencontrent: «J'ai vu le Seigneur». «Ce n'est pas moi qui vis, mais Jésus Christ qui vit en moi» (Gal 2,20).
Le christianisme n'est pas d'abord une séquence de pratiques, de préceptes, d'interdits, mais une Personne à laquelle on se donne à la vie à la mort, sur parole : la Parole éternelle de Dieu, faite chair, Évangile, donnée, livrée jusqu'au silence de la mort: la parole la plus puissante jamais proférée dans l'histoire de l'humanité.
Sans la Personne du Christ, le christianisme n'est rien : une gnose, une idéologie tout au plus. Ce qu'il faut penser, c'est le Christ; ce qu'il faut faire, c'est lui; ce qu'il faut croire, c'est lui. Il est tout. Il résume tout. Ce qui manque à beaucoup de nos contemporains, c'est d'avoir rencontré Jésus. Ils ne le connaissent pas, parce qu'ils ne l'ont jamais contemplé, longuement, amoureusement pour ne perdre aucun de ses traits. Déjà, une lecture attentive de l'Évangile dégage une séduction d'amour.