IRÉNÉE BEAUBIEN , S.J.

L'OECUMÉNISME ET JEAN-PAUL Il

Irénée Beaubien, s.j.

Le 2 janvier 1984, à Rome, Jean-Paul II invitait le Père Beaubien à concélébrer la messe avec lui dans sa chapelle privée.

Jean-Paul Il visitera le Canada du 9 au 20 septembre 1984. À cette occasion, le Père Beaubien rappelle la place de l'oecuménisme dans la pensée et l'action pastorale du pape actuel.

Un des enseignements majeurs de Jésus Christ porte sur l'unité qu'il désire voir s'établir et se développer parmi ses disciples. L'évangile de Jean nous dit qu'il est venu «rassembler les enfants de Dieu dispersés». Depuis 1959, grâce au nouveau climat créé par le mouvement oecuménique, le pape Jean XXIII et ses successeurs se sont appliqués à faire progresser la recherche de réconciliation et d'unité dans la grande famille des chrétiens. À cet égard, quel est le comportement de Jean-Paul II?

L'oecuménisme compte parmi les grandes priorités de son pontificat. Rarement se passe une semaine sans qu'il en parle dans ses homélies ou ses allocutions. Dès le lendemain de son élection au siège apostolique de Rome, dans un message télévisé au monde entier, il dit: «Nous ne pouvons oublier ici les frères des autres Églises et confessions chrétiennes... Nous entendons poursuivre le chemin déjà bien avancé et favoriser ce qui peut écarter les obstacles, avec l'espoir que dans un effort commun, on puisse arriver finalement à la pleine communion.» (17 octobre 1978)

Un mois plus tard, à la session plénière du Secrétariat pour l'Unité des Chrétiens, il s'exprime ainsi: «La restauration de l'unité entre tous les chrétiens était l'un des buts principaux du deuxième Concile du Vatican. Dès mon élection, je me suis engagé formellement à pro­mouvoir l'exécution de ses normes et de ses orientations, considérant que c'était là pour moi un devoir primordial.» - À S.S. Dimitrios I er , archevêque de Constantinople et patriarche oecuménique, Jean-­Paul Il écrit: «Servir l'unité est une part essentielle de mon nouveau ministère.» (27 novembre 1978) - Avant que ne se termine l'année 1978, en l'espace de deux mois et demi, il s'était déjà prononcé six fois en faveur du mouvement oecuménique.

Depuis lors, il a conservé le même tempo. Jean-Paul Il se fait l'apôtre du mouvement oecuménique chaque année, en janvier, à l'occasion de la Semaine de Prière pour l'Unité chrétienne; chaque fois que le Secrétariat pour l'Unité des Chrétiens organise une rencontre plénière de ses membres ou qu'il convoque les représentants des Commissions nationales d'oecuménisme formées en divers pays par les Conférences épiscopales; quand il reçoit des groupes d'évêques à l'occasion de leur visite «ad limina», tous les cinq ans; chaque fois aussi qu'il accueille des délégués d'organismes oecuméniques, des membres des commissions de dialogues bilatéraux, des groupes interconfessionnels, etc.

À ses audiences publiques, il lui arrive de présenter à ses auditeurs un visiteur important d'une autre confession chrétienne v.g. S.S. Mar Ignatius Yacoub III, Patriarche syrien-orthodoxe d'Antioche. Souvent, à l'Angelus du dimanche, il parlera d'oecuménisme et il priera avec la foule pour l'unité des Églises.

Dans ses rapports avec l'ensemble de la Curie romaine, dans ses encycliques, ses exhortations apostoliques, ses lettres, il ne manque pas l'occasion de souligner la place de l'oecuménisme dans la pastorale de l'Église. Il paie d'exemple en rédigeant des communiqués conjoints avec le Patriarche oecuménique d'Istanbul (30 novembre 1979); avec le Primat de la Communion anglicane (9 mai 1980), etc.

Dans sa première encyclique «Redemptor Hominis» (1979), il écrit: «À tous ceux qui, pour quelque motif que ce soit, voudraient dissuader l'Église de rechercher l'unité universelle des chrétiens, il faut répéter encore une fois: nous est-il permis de ne pas le faire?»

Parlant de ses voyages, il dit: «Le rapprochement des chrétiens divisés est l'objectif principal de mes voyages apostoliques.» (10 novembre 1980). - Il aime rencontrer les représentants des autres Églises. À Dublin, le 29 septembre 1979, il leur confie: «Que ne soit jamais mise en doute la volonté de l'Église catholique et du Saint-Siège de travailler à l'unité des chrétiens...» - Dans un contexte semblable à Paris, le 31 mal 1980, il dit: «Notre désunion masque la voix de l'Esprit qui s'efforce de parler à l'humanité par nos voix.»

Aux cardinaux à qui il présentait «le bilan d'une année de son ministère», le 28 juin 1980, il déclare: «L'engagement oecuménique n'est pas assumé pour des questions d'opportunité et il n'est pas dicté par des situations ou des conditions contingentes mais il se fonde sur la volonté de Dieu.»

À l'occasion du 500 e anniversaire de la naissance de Luther, le pape recommande dans une lettre au cardinal Willebrands, de reconsidérer le plus objectivement et oecuméniquement possible les relations entre l'Église catholique et Luther (10 novembre 1983). - Chose inouïe, le dimanche 11 décembre, il rendit à visite à la communauté luthérienne de Rome. Au cours de son allocution, il dit: « Suivons l'invitation à la réconciliation avec Dieu et entre nous!»

Oecuménisme spirituel et doctrinal

Jean-Paul Il insiste sur la prière: «Moi aussi, je prie tous les jours pour l'unité. Et, cette année, j'ai eu de nombreuses occasions pour prier fraternellement avec les représentants des autres Églises et Communautés ecclésiales. La rencontre dans la prière est la rencontre la plus vraie. Elle est la rencontre devant le Seigneur.» (20 janvier 1980). «Nous devons entrer pleinement, de tout notre être, dans cette prière.» (18 janvier 1964).

Il demeure ferme sur l'unité de la foi qui repose sur l'Écriture Sainte, la Tradition, les Conciles oecuméniques et de sérieuses recherches théologiques: «Il faut avec lucidité, ouverture, humilité et charité continuer à étudier les principales divergences doctrinales...» (9 février 1980). Il suit avec intérêt les nombreux dialogues bilatéraux entrepris avec l'Église orthodoxe, la Communion anglicane, la Fédération luthérienne mondiale, l'Alliance réformée mondiale, le Conseil méthodiste mondial, les Disciples du Christ, le Pentecôtisme. Il faudrait aussi mentionner les dialogues multilatéraux, et plus particulièrement le magnifique travail doctrinal accompli par la Commission Foi et Constitution du Conseil Oecuménique des Églises (COE). Onze théologiens catholiques siègent sur cette commission qui a produit un remarquable document intitulé «Baptême, Eucharistie, Ministère». L'Église catholique, comme les Églises-membres du COE, est à faire une évaluation de ce document.

On sait que la visite du pape en Angleterre (28 mai-2 juin 1982) suivait de quelques semaines seulement la présentation publique du Rapport final de la Commission internationale anglicane/ catholique romaine. Fort émouvant fut le reportage télévisé de la rencontre du primat de la Communion anglicane, l'archevêque Runcie, et du pape Jean-Paul Il dans l'historique cathédrale de Cantorbéry. Au cours de son homélie, le pape a fait allusion aux «longues années d'héritage commun et aux tristes années de division qui ont suivi» . Il a conclu, non sans émotion, avec la supplication suivante: «Vous, qui êtes le Seigneur de l'histoire et le Seigneur des coeurs humains, soyez avec nous! Christ Jésus, Fils éternel de Dieu, soyez avec nous!»

Dans la même cathédrale de Cantorbéry, le pape et l'archevêque Runcie firent une déclaration commune. On y annonce la création d'une nouvelle Commission internationale qui continuera le travail de la première et dont l'objectif «sera d'étudier tout ce qui nous empêche de reconnaître réciproquement les ministères de nos Églises, de recommander les dispositions pratiques qui seront nécessaires lorsque, sur la base de l'unité de notre foi, nous pourrons en venir au rétablissement de la pleine communion». Cette déclaration commune se termine ainsi: «Nous nous engageons à nouveau dans la tâche de travailler pour l'unité, avec une foi ferme, une espérance renouvelée et un amour toujours plus profond.»

Le même jour, au domicile du Doyen de Cantorbéry, le pape a participé à une conversation avec une douzaine de dirigeants des Églises britanniques. À la fin de la conversation, le pape les invita à lui rendre visite à Rome, ce qu'ils firent du 26 au 29 avril 1983. Ce genre de rencontre et d'expérience s'avère très fructueux pour créer un climat de confiance mutuelle et pour accélérer la marche vers l'unité «pour laquelle Jésus a prié».

Les fruits des dialogues théologiques doivent descendre à la base, auprès du peuple chrétien. Ainsi, aux catholiques d'Allemagne, le 16 novembre 1980, le pape dit: «J'aimerais vous encourager à chercher et à approfondir avec une foi sincère les contacts avec vos frères luthériens.»

Quant à la formation des catholiques à l'esprit oecuménique, le pape est revenu plusieurs fois sur le sujet. Entre autres, il a attiré l'attention sur «le rôle de la catéchèse pour promouvoir le changement d'attitude, la conversion du coeur nécessaire à un véritable engagement oecuménique. La recherche de l'unité est une responsabilité qui incombe à tous les baptisés, chacun selon ses propres capacités.» (13 novembre 1981).

Oecuménisme pratique

Le pape s'intéresse beaucoup au témoignage commun que doivent donner les chrétiens au monde actuel. À l'occasion de la première rencontre, sous son pontificat, du Groupe Mixte de Travail, il écrit: «Je souhaite que vous puissiez trouver comment assurer une collaboration croissante dans tous les domaines où cela est maintenant possible entre l'Église catholique et le COE» (23 février 1979). - Au Kenya, parlant aux chrétiens de diverses Églises, il formule la recommandation suivante: «Partout où cela est possible, trouvons donc les modes de nous engager dans des actes de témoignage commun, que ce soit dans la recherche biblique commune, dans la promotion des droits de l'homme... ou pour parler de Jésus et de son salut aux autres.» (7 mai 1980) - Aux Autrichiens, à Vienne: «Ayez le courage et la fermeté... de prendre parti pour le bien-être de l'homme et de la société dans votre pays et au-delà de toutes les frontières.» (10 septembre 1983)

Jean-Paul Il sait fort bien que l'unité recherchée n'exclut pas une certaine diversité. À une délégation de l'Église copte-­orthodoxe d'Alexandrie, il notait que «les richesses de l'unité dans la vie spirituelle doivent s'exprimer dans une diversité de formes. Unité ne signifie pas uniformité ou absorption d'un groupe par un autre. Elle est plutôt au service de tous les groupes...» (23 juin 1979)

Le jour de la Pentecôte 1980, à l'occasion du tout prochain dialogue théologique entre l'Église catholique et les Églises orthodoxes dans leur ensemble, il affirmait: «L'unité de l'Église est symphonique et, dans la pleine unité, il y a place pour tous les dons de l'Esprit.» Aux dirigeants d'Églises chrétiennes à Paris, dans une conversation spontanée, parlant de l'Église orthodoxe, il fit cette remarque: «On ne peut respirer en chrétien, je dirai plus, en catholique, avec un seul poumon; il faut avoir deux poumons, c'est-à-dire oriental et occidental.»

Pour ce qui touche aux mariages mixtes, Jean-Paul Il remarque: «Parfois ces couples éprouvent une tension entre leur loyauté à leur communauté propre et leur loyauté à leur conjoint. Envers de tels couples nous devons avoir une grande délicatesse pastorale.» (13 novembre 1981)

Je termine cette énumération en citant une dernière parole extraite d'un discours à tous les membres de la Curie romaine: «Depuis le début de mon pontificat, l'oecuménisme a été ma principale préoccupation» (28 juin 1982). C'est dans cet esprit que, le 12 juin dernier, il rendait visite au COE à Genève.

Au Canada

Les enseignements de Jean-Paul Il sur l'oecuménisme sont vécus à travers le monde par des individus, par des groupes et par des organismes spécialisés travaillant aux plans local, national et international. Mentionnons de façon particulière le patient et persévérant travail du Secrétariat pour l'Unité des Chrétiens, établi à Rome, en 1960, par Jean XXIII, qui ne cesse de multiplier ses efforts pour que progresse cette unité si chère au Christ et si nécessaire à notre époque.

Quand le pape viendra chez-nous du 9 au 20 septembre, il aura été informé que plusieurs diocèses ont une commission ou un responsable local pour l'oecuménisme; que la Semaine de Prière pour l'Unité des Chrétiens est généralement bien célébrée; que des dialogues bilatéraux sont en cours avec l'Église épiscopale du Canada et avec l'Église unie du Canada; que des évêques anglicans et des évêques catholiques se rencontrent périodiquement; que s'accomplissent des efforts d'information et d'éducation oecuméniques; qu'un Centre spécialisé en oecuménisme, avec un personnel bilingue de onze personnes, est au service de tous les diocèses et de l'ensemble de la population du Canada; que de nombreux projets inter-Églises fonctionnent à différents plans et niveaux; que plusieurs catholiques ont collaboré avec le Conseil canadien des Églises pour la préparation et la célébration de la VI e assemblée mondiale du COE tenue à Vancouver l'été dernier; que des recherches s'effectuent pour constituer une nouvelle structure oecuménique, nationale et bilingue, qui tienne compte des avancées des dernières années et du nouveau contexte social et religieux du pays. Il importe en effet de trouver des moyens qui permettent un témoignage commun toujours plus efficace au service de la promotion de la foi et de la justice dans une société «post-chrétienne» qui donne de nombreux signes de néo-paganisme.

Il est à espérer que le passage parmi nous de Jean-Paul Il stimulera les catholiques romains et l'ensemble des chrétiens du pays à intensifier leurs efforts pour se mieux comprendre les uns les autres; pour explorer et partager les richesses de leurs traditions culturelles et religieuses; pour s'entraider, dans une société en quête de sens et de leadership, afin de témoigner plus efficacement de Jésus-Christ source de Lumière et de Vie dans le monde.

(OECUMÉNISME #75, septembre 1984)

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