Germain Lemieux, S.J.

Des honneurs pour le Père Germain Lemieux :
le folklore, source de la culture
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[Une entrevue menée par Pierre Bélanger, SJ]

Récemment, le P. Germain Lemieux a été choisi comme récipiendaire du grade de Chevalier de l'Ordre de la Pléiade pour l'année 2006. Sa candidature a été retenue par l'Assemblée parlementaire de la Francophonie, sur proposition de la section ontarienne. Cet Ordre est décerné pour reconnaître les mérites d'hommes et de femmes qui se sont distingués en servant les idéaux de l'association par leur contribution au développement et à l'épanouissement de la langue française. Le Père Lemieux s'est fait le spécialiste du folklore francophone – chansons et contes – du Nord ontarien durant sa carrière à Sudbury, d'où il a rayonné durant plus de quarante ans et jusqu'en 2001. Il vit maintenant à la maison jésuite de Saint-Jérôme : si ses forces physiques ne sont plus ce qu'elles étaient, son esprit est toujours aussi vif : il a plaisir à converser et à raconter ses rencontres avec tant de conteurs d'histoires!

PB : Père Lemieux, l'Assemblée parlementaire de la francophonie vous accorde un honneur particulier. Parlez-nous de cette reconnaissance qui vous est manifestée.

Père Lemieux : Bien humblement, on ne m'a pas dit pourquoi on m'avait choisi. C'est certain que j'ai travaillé à la promotion de la culture française. Je pense que cette association a une liste de gens qui lui ont été signalés et qu'en décernant des honneurs, ils font avancer leur cause. Je me suis dit que j'étais sans doute un des plus vieux sur la liste, alors ils ont dit : « on va l'honorer avant qu'il meure! »

PB : On vous a déjà décerné d'autres honneurs?

Père Lemieux : Oui, il y en a eu plusieurs autres. Je faisais des blagues l'autre jour en soulignant que le Provincial actuel a l'air à prendre au sérieux cette reconnaissance qui m'est offerte. Je me disais que c'est l'un des premiers à le faire parce que il y a eu d'autres occasions, par exemple par le Consulat de France, par monsieur Lacoursière, l'historien, et puis d'autres à Sudbury. J'apportais ça à la communauté et ça restait dans une petite armoire, dans un coin, sans qu'on en parle plus que ça. J'ai même entendu des réactions négatives au fait que j'avais reçu des honneurs…

PB : Et pourquoi donc y aurait-il eu des réactions négatives?

Père Lemieux : J'ai déjà entendu que c'est parce que j'étais en dehors des sentiers battus.

PB : Mais dans la Compagnie de Jésus, on ne peut pas dire que c'est un gros défaut!

Père Lemieux : Pour certains, ça doit l'être! Je me souviens qu'une fois on m'avait reproché – c'était une note du Provincial – d'être allé deux fois dans la même semaine visiter la même famille, sans accompagnement. Imaginez le danger : on s'inquiétait que je rencontre des femmes : j'avais 78 ans et la plus jeune membre de la famille visitée avait 82 ans, le plus vieux 85 ans! Je me souviens avoir profité de cette réaction pour expliquer au Provincial et à d'autres, par écrit, comment je travaillais, en particulier comment je faisais une pré-enquête auprès de ceux et celles que j'allais éventuellement enregistrer. Pourquoi avais-je fait deux visites dans la même semaine? C'est que le mardi j'avais fait la pré-enquête et le jeudi j'étais allé pour l'enquête ou l'enregistrement comme tel. La pré-enquête me permettait de juger si la personne avait réellement des chansons et des contes à m'offrir, pas seulement des souvenirs personnels de famille. Certaines personnes cherchaient simplement une oreille attentive pour raconter leur vie mais n'avaient pas de contribution spécifique à faire à l'histoire du folklore. Je faisais une pré-enquête pour juger de l'à-propos de leur participation au projet.

Je me souviens que si j'ai été décrié parfois, il y a eu un Provincial qui m'avait bien compris, le Père Gérard Goulet. Ça passait entre nous : il me disait que c'est parce que, à 39 années de distance, nous avions eu le même professeur d'éléments latins! Je faisais des travaux et il me disait : « Le Père Dontigny serait content de voir ce que vous faites! » Il m'a donné certaines permissions qu'il ne donnait pas à d'autres aussi ; je me souviens qu'il me disait : « préparez votre vieillesse; il y en a trop qui sont dans l'enseignement et qui se tournent les pouces devant la radio quand ils ont fini d'enseigner. » Alors j'ai pris des notes, j'ai fait des cahiers avec les trouvailles que je glanais, des petites notes chaque jour. J'en ai jeté beaucoup, mais j'en ai gardé aussi et ça me rappelle de bons moments

PB : Vous avez pris des notes… qu'est-ce qu'on trouve dans ces cahiers?

Père Lemieux : Regardez ici, j'ai un exemple de pré-enquête. J'avais reçu de quelqu'un un vieil article; je suis allé le voir et lui ai demandé de me chanter une ancienne chanson. Il m'a dit qu'il en connaissait plusieurs. « Commençons par une première », lui dis-je. Il chante : « la, la, la, la laire… ». –Très bien; et puis, vous en savez une autre? – Oui, qu'il répond. Et il commence à chanter… la même chanson. C'était donc une pré-enquête qui m'avait permis de savoir à qui j'avais affaire!

PB : Plus largement, comment voyez-vous votre engagement en faveur des francophones de l'Ontario?

Père Lemieux : Je ne sais pas comment répondre de à cette question qui a une tournure « philosophique »! Mais je dirais que, en enquêtant sur leurs traditions, je constituais un bon bagage de leur culture; j'estimais que les vieux, ils avaient un bagage de souvenir qu'il ne fallait pas perdre. En ce sens, j'ai été utile, je crois. Je les ai fait connaître, je leur ai permis de se sentir utiles aussi, parce que beaucoup de ces gens-là étaient analphabètes et se considéraient comme inutile.

Je leur ai permis de constater, parfois, qu'ils chantaient des chansons et racontaient des contes dont les racines remontent à l'antiquité grecque, par exemple! Sans les avoir lues, ils connaissaient des parties de ces légendes. Je leur faisais prendre conscience que le folklore, c'est de la culture ça, comme la façon de vivre, de s'habiller, de parler. Je leur permettais de voir que la langue, les traditions, les contes, les relations avec nos parents, nos amis, tout cela bâtit notre culture. Et puis, je me suis attaché à ces gens; je les admirais, sans avoir pitié. J'appréciais que certains d'entre eux, sans savoir ni lire ni écrire, se livraient, avec le microphone dans le cou, en racontant une partie de la littérature ancienne que la tradition orale avait conservée : des contes, des légendes. Et c'était intéressant de constater que les légendes avaient des racines très anciennes. Des histoires de Ti-Jean, entre autres une histoire qui racontait l'époque où la roue a été inventée. Je me rappelle aussi cette histoire de mariage qu'on m'a racontée : dans ce pays-là, lorsque l'homme mourrait, sa femme devait mourir avec lui. Le cimetière était un ancien cratère de volcan, on descendait le défunt avec la vivante qui partait avec une cruche d'eau et un pain.

PB : C'était une légende héritée d'anciennes civilisations qui avait son chemin jusque dans le nord de l'Ontario…

Père Lemieux : Oui, c'est exact. J'ai donc contribué à convaincre les gens de la valeur de la tradition orale. Je prends un autre exemple : quand j'étais jeune, en Gaspésie, on allait voir un vieux conteur, Alexis Thibault. C'était un analphabète, mais il faisait le tour du quartier et racontait des contes; j'allais l'écouter avec plaisir. Pour avoir la permission d'y aller, il fallait avoir fait nos devoirs, parce que, il y a 70 ans, c'était important de faire nos devoirs, d'apprendre la leçon du lendemain! Alors seulement, on avait le droit d'aller écouter le vieux conteur. Plus tard, au collège, je me suis rappelé des contes d'Alexis et je me suis dit : comment ça se fait que le vieil Alexis avait connu des histoires comme celle du géant, du cyclope? Il nous avait conté l'histoire de Ti-Jean qui avait fait rougir le tisonnier pour crever l'œil du Cyclope!

PB : Des traditions avaient été transportées par la tradition orale, vous en avez reconnu l'importance. Était-ce particulièrement important de faire ce travail de récupération spécifiquement là-bas, dans le Nord ontarien?

Père Lemieux : Pour vous dire franchement, j'ai été transplanté là pour enseigner et c'est par accident que je me suis mis à enquêter parce que je donnais un cour de civilisation grecque et latine. Il fallait parler des légendes, et au lieu de parler de l'Iliade ou de l'Odyssée, je partais des contes que le vieil AlexisThibault m'avait contés. En faisant faire des devoirs ou des travaux à mes élèves, je me suis aperçu que ces p'tits gars-là étaient au courant de légendes de la tradition grecque. Je me souviens d'un garçon qui m'avait raconté l'histoire du cheval qui crachait des soldats… De fait, il me racontait l'histoire du cheval de Troie. Je constatais qu'ils étaient au courant et surtout qu'ils ajoutaient un petit détail qui leur venait de leur grand-père, de leur oncle. Je me suis dit : je dois aller voir ces gens-là. Et puis, de fil en aiguille, j'ai créé et entretenu des contacts avec les gens. On me disait : « Ah mais, vous n'avez pas entendu mon beau-frère, il en sait lui, des histoires! Je notais son adresse et la semaine suivante j'allais le voir et j'enrichissais mon répertoire.

Ça me rappelle un conteur de Timmins : il avait 95 ans et il vivait dans un manoir pour les personnes âgées. Mais il avait un petit défaut… on m'avait dit : il dira rien, si vous ne lui donnez pas un peu de fort! Problème nouveau pour moi! Sans apporter de fort dans ce manoir – c'était contre les règles – on m'a suggéré un vin italien, du Rossi je pense, que je mettais dans une bouteille de 7UP : je rentrais ça, je passais devant les autorités et j'avais donc la chance d'aller rencontrer ce bonhomme dans une pièce à l'arrière de la maison qui servait de chapelle aux protestants, une fois par mois! Après quelques gorgées, il se mettait à conter d'abondance!

PB : Combien avez-vous rencontré de « conteurs » dans votre travail?

Père Lemieux : Du côté des chansons, j'ai recueilli un peu plus de 3000 chansons, ça veut dire que j'ai dû rencontrer au moins 2000 informateurs. J'ai publié 33 tomes. Pour les conteurs, j'ai dû rencontrer plus d'une centaine de conteurs. Je ne me souviens pas de tout ça, mais dans le 33 e tome, on a fait un index indiquant les endroits, les noms, les chansons, tout ce que j'ai recueilli.

PB : Sans fausse modestie, croyez-vous que vous avez joué un rôle en faveur du français en Ontario.

Père Lemieux : Oui, j'ai encouragé, j'ai promu le français. J'ai montré aux gens qu'ils étaient capables de parler français et qu'ils avaient un bagage, une culture, une base forte de français. De là à dire que je les ai convertis à parler le français de Paris, non!

Par ailleurs, honnêtement, je ne suis pas tellement optimiste pour l'avenir du français dans ce coin de pays. Je reçois toutes les semaines Le Voyageur, le journal francophone de la région de Sudbury. Je constate qu'il y a actuellement une campagne contre la ville pace qu'elle a fait des traductions dans un mauvais français. Il y a toute une levée de boucliers. Le maire, qui est là depuis quelques années, il s'appelle Courtemanche mais il ne sait pas un mot de français! Bien des francophones ont voté pour lui à cause de son nom, mais… On a dit qu'il suivait maintenant des cours de français. J'ai rencontré aussi quelqu'un de Penetanguishine – là aussi il y a une communauté franco-ontarienne qui se débat. Cet homme m'a dit qu'à son avis leur région est plus francophone que Sudbury, que les gens parlent français dans leur vie courante.

PB : Donc, vous avez joué un rôle de soutien à la culture française, mais vous constatez que la lutte est difficile.

Quels liens faites-vous entre ce travail à dimension culturelle et votre engagement jésuite?

Père Lemieux : C'est difficile de me prononcer là-dessus mais je me suis dit au départ que les jésuites sont au service de l'éducation. Pour être jésuite à mon avis, il faut être mêlé à l'éducation, intéressé par les questions d'éducation. Pour moi, le travail d'investigation sur le folklore a été une façon de servir dans le domaine de l'éducation; à travers ça, j'ai nourri la réputation des jésuites en faisant connaître la littérature orale, en faisant que des analphabètes soient considérés, à partir de valeurs qu'ils portaient dans la tradition orale. Ça, je l'avais dans l'idée : faire connaître ces gens-là, faire voir qu'ils ont de la valeur, ces gens qui ont eu bien de la misère dans la vie. Je voulais les faire connaître, leur donner la parole.

PB : C'était une façon de reconnaître la valeur d'une catégorie de pauvres de la société.

Père Lemieux : Oui. Je me suis dit : les jésuites sont allés en Ontario, au tout début, comme missionnaires, moi j'y vais comme professeur et puis pour soutenir la réputation des jésuites comme enseignants, j'ai enseigné dans une école mais en même temps je suis allé chercher dans la mémoire des gens de la région des documents que je trouve précieux, les contes, les chansons. Et puis, je me servais de mon travail sur le folklore pour les cours que je donnais au collège! Sur l'évolution de la prononciation, sur la linguistique, sur la politesse aussi, à partir de chansons qui avaient des racines au Moyen-Âge.

PB : Vous avez eu le sentiment de vivre une vie « jésuite » dans ce métier?

Père Lemieux : Oui, je travaillais dans le domaine de l'éducation. Mais ça a été difficile parfois car je n'étais pas toujours compris. Un confrère m'avait dit au début : tu vas dépenser beaucoup d'argent, une voiture, du matériel d'enregistrement, et dans quelques mois tu vas sans doute tout laisser de côté! Je me suis dit : « Non! Je suis descendant de Normands, des gens qui, opiniâtres, ont conquis l'Angleterre! Si je décide faire quelque chose, je vais y aller à fond. » J'ai décidé de faire le travail de recherche folklorique d'une façon scientifique; c'est ce que j'ai appris, par exemple en faisant des études à l'Université Laval. J'ai choisi de m'intéresser particulièrement à la chanson aussi, parce que j'aime la musique. Je dirais que j'ai surtout été musicologue et que j'ai nourri mon amour de la musique en transcrivant toutes ces chansons folkloriques que j'ai entendues. J'ai été jésuite de cette façon-là!