Jacques Chênevert, S.J.

Indispensable, l'église paroissiale? 1

PAR JACQUES CHÊNEVERT S.J.

Une communauté paroissiale a-t-elle besoin d'une église comme lieu fixe et permanent de culte, pour signifier et représenter, tant son identité que son unité, et pour en promouvoir le sens?

D'heureuse mémoire

On ne peut nier qu'un édifice religieux de cette nature ait joué pareille fonction dans le passé. C'était spécialement le cas en milieu rural et agricole, où village et paroisse coïncidaient souvent. En milieu urbain, l'église paroissiale pouvait aussi remplir un rôle analogue, particulièrement en zone populaire, où le quartier prenait souvent les caractères sociologiques du village. L'expérience paroissiale des catholiques québécois, sur ce plan, a été si longue et si forte qu'on peut se demander, dès lors, s'il est pensable que de tels édifices cultuels disparaissent, au coeur d'une communauté chrétienne, sans que la conscience et l'affirmation de son identité, comme de son unité, ne soient sérieusement compromises. L'église paroissiale a été, en effet, un lieu de rassemblement, un lieu de prière et de culte liturgique, un lieu de célébration des plus grands événements de la vie chrétienne: baptême, confirmation, première communion, confession pénitentielle, mariage, funérailles. Ces références, périodiques et chargées d'émotion, ont forcément marqué la conception que l'on s'est faite de l'existence chrétienne.

Au plan symbolique, qui est capital pour l'expression, par un groupe social, de son identité et de son unité, l'église paroissiale constitue un monument d'importance majeure. Son architecture tout à fait typique tranche sur toutes les constructions environnantes, simples ou riches. Dans son ensemble, et pas seulement par la flèche de son clocher, elle figure un point de ralliement d'un autre ordre, un espace hors du quotidien, empreint de présence divine et de transcendance, dont la décoration artistique, souvent très élaborée et réussie, inspire un sentiment, de fierté sans doute, mais surtout de réconfort, de paix, de détente, d'espérance, propre à mener à une anticipation spirituelle de la beauté gratuite de Dieu et de la joie d'habiter avec lui, d'être en lui.

LA QUESTION CRUCIALE

Mais qu'arrive-t-il quand une communauté n'est plus qu'un groupe restreint, que le clergé se fait si âgé et si clairsemé, d'autre part, qu'on se voit dans l'impossibilité de pourvoir chacune de ces églises du personnel sacerdotal et administratif élémentaire?

Faut-il vendre ou démolir l'église ou, en toute hypothèse, évacuer celle-ci du paysage religieux et de la pratique cultuelle d'une communauté chrétienne? L'identité et l'unité de celle-ci, voire sa foi et sa ferveur, s'en trouveraient-elles fatalement et irrémédiablement menacées?

Avant toute recherche de solution, il conviendrait de porter d'abord son attention à deux questions strictement pragmatiques:

  1. Les membres de la communauté concernée veulent-ils et peuvent-ils assumer les frais d'entretien de leur église?
  2. Est-il certain que la structure paroissiale, telle qu'on l'a connue chez nous, doive ou puisse se maintenir?

Mais fondamentalement et sur le plan apparemment plus abstrait des principes, voici quelques réflexions qu'il me semble pertinent de faire. Plus que de principes abstraits, d'ailleurs, celles-ci puisent plutôt, en réalité, à l'expérience historique de nombreux groupes chrétiens, d'hier et d'aujourd'hui.

UNE EXPÉRIENCE DIVERSIFIÉE

Au cours du 20e siècle, par exemple, combien de communautés chrétiennes ont vécu et exprimé leur foi dans la clandestinité! On n'a qu'à évoquer le souvenir des régimes totalitaires du communisme soviétique ou maoïste. La levée du rideau de fer et la chute du mur de Berlin, en particulier, nous ont révélé bien des situations héroïques et ferventes de petites communautés, qui se réunissaient secrètement n'importe où ailleurs que dans des églises. De tels groupes existent encore, du reste, là où prévaut toujours une forme ou l'autre d'intolérance religieuse. À toute époque et partout où sévit une persécution de chrétiens, parfois d'une confession contre une autre, de telles communautés sans églises ont survécu, voire progressé 2 .

L'histoire du christianisme 3 nous enseigne, en outre, qu'il a fallu près de trois cents ans, avant que les communautés chrétiennes ne songent à se construire des églises. Pourtant, ce sont-là les siècles pendant lesquels la foi chrétienne s'est le plus largement propagée. C'est précisément parce que les communautés devenaient plus nombreuses et que, d'autre part, l'Église se trouvait mieux enracinée dans les divers secteurs de la vie publique, que l'érection d'églises fut jugée souhaitable et possible. En même temps, dans un empire dont l'empereur lui-même professait la foi chrétienne, on le vit assumer un rôle majeur dans les affaires ecclésiastiques et se faire grand bâtisseur de basiliques à la gloire du Christ. Bientôt, le christianisme fut même déclaré, à Rome comme à Constantinople, la religion officielle de l'État. Mais, comme on le disait du mariage, ce fut pour le meilleur et pour le pire...

RETOUR À LA CONDITION MINORITAIRE

On ne doit pas davantage l'oublier, les communautés des origines furent des petits groupes dissidents, expulsés des édifices cultuels du temps, synagogues ou sanctuaires polythéistes (voir Jn 16: 2; Lc 21: 12; Ac 19: 21 ss). Leur refus de se bâtir des «temples». à supposer que cela eût été réalisable, reposait en réalité sur des principes évangéliques fondateurs. C'est par le fait même de s'assembler que les croyants rendent le Christ présent: "En tout lieu où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, avait dit Jésus à ses disciples, là je suis au milieu d'eux" (Mr 18: 20). Le culte chrétien est, avant toute représentation matérielle, une réalité spirituelle, ainsi que Jésus l'avait annoncé à la Samaritaine: "L'heure vient, elle est là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité" (Jn 4: 23). On retrouve le même langage chez l'Apôtre Paul: "Offrez-vous vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu: ce sera là votre culte spirituel" (Rm 12: 1). Comme on l'entend dans la bouche d'Étienne: "Le Très-Haut n'habite pas des demeures construites par la main des hommes" (Ac 7: 48; cf He ch. 8 et 9). Car finalement, "la maison de Dieu, c'est nous" (He 3: 6) 4, II y a dans ces textes un ton de protestation et de réprimande contre la tentation de se refaire une religion de même type que celles que l'on vient de quitter. La tentation de retourner à des réalités physiques, alors qu'il faut au contraire "exprimer ce qui est spirituel en termes spirituels" (1 Co2: 13).

VERS UNE CONCLUSION ?

Ces brèves évocations de l'expérience chrétienne séculaire, nous le croyons, peuvent nous fournir des points de repères fort éclairants, lorsque nous entreprenons d'évaluer la situation présente, dans la plupart des communautés paroissiales du Québec actuel. La donnée principale à dégager de notre situation présente, c'est que les chrétiens dont la foi est opérante et qui ont à coeur de la célébrer ensemble, forment désormais une minorité, au sein d'une société laïque, dont les membres sont, de fait, très majoritairement non-croyants, qu'ils aient été ou non baptisés. Les chrétiens se retrouvent donc, pour ainsi dire, repoussés dans la marge, avec les autres groupes spirituels plus ou moins ésotériques. Car un régime de liberté religieuse et de pluralisme comme le nôtre tolère, effectivement, de pareilles «fantaisies» dans la vie privée de ses citoyens.

Dans un tel contexte, vivre la foi à 'l'Évangile de Jésus, y compris l'espérance d'un au-delà de la souffrance et de la mort, devient une décision très personnelle, qui place en retrait de la plupart des idéologies ambiantes et dominantes, ainsi que de plusieurs des comportements qu'elles inspirent. Cela peut donc faire de la vie de foi, sous ce regard, une dissidence socio-culturelle. Paradoxalement, le chrétien prend donc maintenant la place inconfortable qu'occupait jadis l'incroyant, dans la société québécoise traditionnelle, où les croyances, les institutions et l'autorité, tout au moins morale, du catholicisme exerçaient leur hégémonie.

Sous bien des aspects, la condition dans laquelle doit vivre un chrétien, dans le Québec contemporain, sinon presque partout en Occident, ressemble davantage à celle des croyants des origines qu'à celle d'une Église de chrétienté, avec ses défilés triomphants, comme l'a connue le Québec des générations précédentes. Voilà pourquoi, bien souvent, l'église paroissiale, comme lieu de culte, peut difficilement continuer à remplir efficacement son ancien rôle. En plus des contraintes financières et organisationnelles, on peut invoquer le fait que, tout simplement par ses dimensions, elle n'est plus adaptée à la réunion des petites communautés d'aujourd'hui. Le problème n'est pas que les églises sont vides, mais qu'elles sont trop grandes... Ces espaces démesurés ne peuvent plus, au strict plan symbolique, signifier l'identité et, moins encore, l'unité d'un groupe restreint, dispersé dans une immense vacuité.

Il faut alors prendre conscience d'une réalité spirituelle indéniable, démontrée par l'expérience de nos ancêtres, aux premiers siècles, dans la pratique de la foi. Plus qu'un édifice fixe, ce qui unit une communauté, la consolide et la fait croître, c'est la profession collective de sa foi, le partage d'une même vision des choses, la référence vécue aux mêmes valeurs. C'est là, avant tout, ce qui s'exprime dans la prière commune l'assemblée autour de la table eucharistique, le soutien mutuel, quel qu'en soit le cadre d'expression.

Il est toujours pénible de rompre avec des habitudes jusque-là avantageuses, même quand on y est forcé. Les personnes âgées en savent quelque chose! Amener à abandonner une église paroissiale, à laquelle on est profondément attaché, ne se fait pas sans des difficultés de tous ordres. Il faut y déployer l'art des transitions, que la pastorale n'a pas toujours pratiqué avec toute la délicatesse souhaitable. Il faudra aussi créer rapidement dans le nouveau lieu d'assemblée, permanent ou variable, que l'on adoptera, une ambiance propice à la prière et au développement de l'expérience communautaire. Mais cette tâche n'est assurément plus de mon ressort ni moins encore, de ma compétence...

 

Trois-Rivières
Décembre 2002.

 

1 Texte rédigé à la demande de responsables paroissiaux, à la suite de notre conversation téléphonique du 2 décembre 2002.

2 D'autres groupes religieux ont évidemment connu des expériences du même genre. Mentionnons seulement les innombrables pogroms antisémites qui parsèment l'histoire de l'Occident, dont la Shoah a marqué l'acmé.

3 Voir, ci-joint, le texte de Victor Saxer.

4 II convient d'évoquer, dans ce contexte, la théologie de l'Église, Corps du Christ, que Dieu remplit de sa gloire. Voir par exemple Col 1: 18 et Ep 1: 22-23.