Jacques Chênevert, S.J.

JE SUIS VIEUX, J'AI 77 ANS! 1

I

Depuis 1984 (à 56 ans) je suis handicapé visuel, et je suis heureux.

Je fais de l'hypertension artérielle, de l'arythmie auriculaire, j'ai subi deux pontages pour anévrismes fémoraux: et je suis heureux. Je ne me déplace plus beaucoup: sans possibilité de conduire une voiture, ma mobilité est forcément restreinte. Mes jambes font chacune plus de 77 ans, surtout la gauche, héritière d'une double fracture et d'une phlébite mal soignées: c'était avant l'instauration de la RAMQ (Régie de l'assurance-maladie du Québec). Depuis longtemps, je souffre d'une scoliose qui, avec l'âge, a fini par me causer des maux de dos. Je ne vais plus comme jadis au théâtre, au ballet, au concert, au cinéma, je ne voyage plus. Toutes activités auxquelles je me plaisais avant 1984.

Il me reste cependant des récitals intimes, chez une amie qui les organise chez elle, une fois par mois, et qui réunit une quarantaine de personnes, pour entendre, par exemple, le Quatuor Leblanc, les artistes Luc Beauséjour, Stéphane Lemelin, Jean Saulnier, Yegor Dyachkov, Henri Brassard, André Moisan, pour ne nommer que les plus connus.

Je me sens quand même obligé de dire que je suis heureux. C'est idiot, mais c'est ainsi.

Je me demande bien comment cela peut se faire.

Je suis à la retraite, après 27 ans comme professeur au département de théologie de l'Université du Québec à Trois-Rivières. J'y ai donné des cours, de premier et de second cycles, sur l'Église, sur l'Église du Québec, sur la littérature patristique, sur l'histoire du christianisme ancien et médiéval, et sur Luther. J'y ai également dirigé, pendant longtemps, les programmes d'études avancées. Je ne suis donc pas à Montréal, mais EN PROVINCE, comme disent nos cousins de Paris, je continue d'habiter la même petite ville de Trois-Rivières, ou j'ai travaillé, avec plaisir et satisfaction, et oÙ je suis né, du reste, et vécu, jusqu'à mon entrée chez les Jésuites en 1948. Faut toutefois dire, à ma décharge, que j'avais eu la faveur de faire mes études classiques à Montréal, au collège Jean de Brébeuf. "Comment peut-on être Persan?", se demandait Montesquieu, perplexe. Comment être simple trifluvien, non montréalais, comme la majorité de mes confrères jésuites encore en vie. Et pis encore, m'y plaire.

Eh! oui. Je me sens heureux.

Comment peut-on imaginer un tel paradoxe?

Je peux regarder la TV en me plaçant très proche de l'écran, j'utilise un ordinateur avec un logiciel de grossissement des caractères. Grâce à une télévisionneuse (TV en circuit fermé), je lis livres, journaux, périodiques et autres documents (voire, mais avec modération, quelques uns émanant du Provincial, de la Compagnie ou, en cas de stricte nécessité, du Vatican). D'ailleurs, en général, je dois limiter mes lectures télévisuelles, car elles sont fatigantes pour les yeux et elles causent une certaine tension nerveuse. Par contre, j'écoute des livres enregistrés sur cassettes ou sur CD. Autant d'instruments et de services audio-visuels auxquels l'Institut Nazareth et Louis-Braille, à Longueuil, m'a initié ou inscrit, avec la collaboration de l'Institut national canadien des aveugles et de la Magnétothèque. C'est maintenant le Centre InterVal, à Trois-Rivières, qui gère mon dossier d'handicapé visuel. Tout cela me permet de demeurer intellectuellement actif, en oubliant presque mon besoin permanent de ces BÉQUILLES. Mélomane depuis mon adolescence, je me détends par l'écoute de musique classique, grâce à une assez bonne discothèque en ma possession et un bon système de son. Mon oreille est encore très fine: il y a au moins cela qui fonctionne normalement...

Ainsi malgré ma servitude à l'égard de toute cette mécanique, je me sens heureux, joyeux même, sans dépit, sans amertume ni morosité. En somme, je ne ressens pas la nostalgie du passé, je m'intéresse au présent, j'ai confiance en l'avenir. En fait, en y réfléchissant un peu, je me rends compte, maintenant, que j'ai plutôt entretenu, depuis longtemps, une certaine complicité avec le changement, y pressentant sans doute une voie de libération.

Miracle de l'innocence!

Depuis mon entrée à la retraite, en septembre 1997, je satisfais à une demande de service, de la part des Archives du diocèse de Trois-Rivières. On me confie des documents, pour la plupart manuscrits et en latin, dont j'établis d'abord le texte latin, souvent difficile à déchiffrer, et que je traduis en français. Jusqu'à présent, mai 2005, j'ai traité plus de 150 documents, de longueur variable.

Autrefois, j'ai publié plusieurs articles, le plus souvent dans RELATIONS, mais aussi dans plusieurs autres périodiques, en grande majorité québécois et, exceptionnellement, français, par exemple dans les ÉTUDES, la revue plus que centenaire des Jésuites de France. Depuis 1997, j'ai donné deux ou trois conférences (de mémoire, évidemment) et publié quatre ou cinq articles. Cette activité entretient une certaine impression (ou illusion) d'utilité sociale.

J'ai pratiquement abandonné tout ministère pastoral de caractère liturgique, à cause de mon handicap visuel. Mais, hélas! je dois avouer, à ma honte, ne pas en éprouver une bien amère frustration.

 

II

Donc, mystère, oh! combien énigmatique. Comment peut-il se faire, à mon âge et dans l'état de mon vieux corps, que je me sente quand même heureux? Foi? Inconscience? Illusion? Indifférence, ignatienne ou autre? Angoisse parfaitement refoulée par l'intellectualité? Ou encore, tout simplement, insignifiance?

Si mon illusion de bonheur tient à quelque trouble névrotique, voire psychotique, je m'en remets au psychiatre d'outre-tombe (dans quelque purgatoire complètement restauré, peut-être?, avec divan adapté aux âmes sans corps), pour ce qui en est de ma thérapie et de la mutation de mon faux bonheur en l'authentique félicité de la béatitude.

Ma foi. Nul doute, je suis paisiblement (bourgeoisement?) établi dans la vision du monde (la Weltanschauung, pour faire savant) que structure la pensée chrétienne. Mais je ne me sens pas particulièrement pieux ni dévot. Au contraire, les pratiques de la religion populaire me font horreur, même si je m'efforce de les expliquer par le besoin de recourir au langage que l'on maîtrise, fût-il celui de mythes et de superstitions, objectivement idolâtriques.

Je trouve que trop de croyants, bien des jésuites inclus, sont restés engoncés dans ce que j'appelle, non sans un brin de sarcasme, "le petit conte catholique". Celui-ci véhicule une anthropologie extrêmement pauvre, squelettique, pour ainsi dire, et résulte d'une lecture demeurée très primaire des Évangiles. On y prend tout pour vrai tel quel, comme s'il ne s'agissait pas d'une oeuvre littéraire, dans laquelle il y a lieu de discerner, comme dans toutes les autres, la part d'invention métaphorique. Derrière chaque évangile, il y a un auteur, avec sa personnalité, sa manière de comprendre et sa propre créativité poétique. Une personne instruite, cultivée, ne peut se contenter d'une lecture aussi naïve. Elle a besoin de dépasser les représentations enfantines du catéchisme et des "histoires saintes" de nos lointaines enfances. Le Principe et fondement des Exercices de saint Ignace me donne parfois l'impression d'en être un reflet, ou courir le risque d'être compris comme tel.

Vivre la foi dans le cadre étroit de ce gentil petit conte, c'est se faire croire que l'on a tout appris sur Dieu. On en parle alors comme si l'on devinait tout de ses pensées, de ses sentiments, de ses projets, de ses règles d'action, de ses méthodes de gouvernance. Pourtant, la grande tradition spirituelle de l'Église favorise plutôt l'APOPHATISME, la conviction que l'on ne sait rien de Dieu, que l'on ne peut rien en dire. Qu'il demeure à jamais l'inconnu et l'inconnaissable, l'impénétrable. Comme l'affirmait Thomas d'Aquin, on ne sait de Dieu que ce qu'il n'est pas. C'est pourquoi, le célèbre anonyme anglais du XlVe siècle parle-t-il du "nuage d'inconnaissance" qui subsiste entre Dieu et nous, même après Jésus. Les censeurs romains me donnent de plus en plus souvent l'impression de prétendre ainsi tout savoir de Dieu et, comme l'antique Sanhédrin de Jérusalem, de ne pouvoir tolérer la liberté de Dieu ni qu'il puisse encore dire une parole imprévue. On a comme confisqué la souveraineté de Dieu, on l'a comme immobilisée. On lui impose des interdits, en quelque sorte. On croit pouvoir gérer sa fantaisie.

En fait, je vis la foi en Jésus-Christ davantage comme une sagesse que comme une religion. Elle me fournit une intelligence de mes origines, de ma condition présente, de mon avenir. Une intelligence qui inclut la conscience que cette sagesse-vérité s'identifie à une personne, réelle et vivante, Jésus et, par lui, à un Dieu également personnel. Donc un Dieu, dont ma vie intérieure est l'image et la ressemblance. Bref, le Dieu vivant de la bible, pas seulement un dieu de philosophes. Le Bouddha, dans toute sa profondeur, ne va pas jusque-là, à mes yeux du moins, qui ne sont plus bien puissants...

Sans prétendre violer le mystère de Dieu, cela me donne, de temps à autre, comme un sens naturel de la proximité de Dieu ("Deus intimior intimo meo"), de sa présence, que je ressens tout spécialement dans le spectacle de la beauté du monde, jusque dans la merveille de l'infiniment petit, celle aussi de l'expansion immense et des durées incalculables du cosmos, que nous révèle la science actuelle, avec les instruments dont elle arrive à se pourvoir. Pascal ne soupçonnait assurément pas l'extension de ces "espaces infinis", dont le silence, déjà cependant, suscitait en lui l'effroi.

Je n'ai jamais ressenti l'opposition foi-science et, quand j'entends les fondamentalistes américains opposer les récits créationnistes de la Genèse au darwinisme, je trouve là l'effet d'une conception grossière, quasi manufacturière de la création. Je comprends plutôt celle-ci comme une notion d'ordre métaphysique, bien sûr, mais plus concrètement, sur le modèle de la présence permanente de l'artiste dans le produit de sa créativité. On reconnaît par exemple tel peintre à travers la diversité de ses toiles, tel compositeur dans la variété de ses oeuvres. Rien ne s'est produit de lui-même. Au coeur du moindre objet, si usuel soit-il, se cache en permanence l'empreinte de son concepteur et de son fabricant. L'univers serait-il donc seul à faire exception? Le chamanisme ou le panthéisme puisent à des intuitions pénétrantes, dont la science de l'écologie pourrait bien être la moderne réincarnation.

Au plan du comportement, je n'éprouve aucun sentiment de contrainte. Je pense de plus en plus la morale ou l'éthique sur le modèle de l'écologie, justement, qui est l'art de respecter la loi (pour ne pas dire la nature) de la nature. Là s'enracine peut-être l'idée de ce que l'on a appelé "la loi naturelle". Cette manière de voir vaut au double plan de la personne et de la société. Cela donne une autre lecture du Décalogue! Dans cette perspective, on ne ressent plus le tabou des interdits, de lois imposées comme du dehors, au gré capricieux et arbitraire d'une autorité abusive. Mais cela ne dispense pas de tout programme d'entraînement ascétique: il y a là aussi place à l'apprentissage du geste efficace et de la performance.

Un ami m'a dit un jour que je lui donnais l'impression d'une grande liberté intérieure. Il disait avoir pensé à moi à la lecture d'un texte de Karl Rahner sur la liberté du chrétien 2. Je l'avoue, cela ne m'a pas déplu!

L'avenir de l'Église, du clergé sacerdotal, de la Compagnie, des communautés religieuses en généraI, des paroisses, bref de tous les équipements institutionnels, dont l'annonce de l'Evangile a choisi de s'armer, au fil des siècles: rien de cela ne me préoccupe tellement. Si, comme on se plaisait à l'affirmer en théologie classique, c'est effectivement' l'Esprit Saint qui préside aux destinées de l'Église, ou bien Dieu qui est à l'origine de ce que, précisément, on qualifiait de vocations, pourquoi n'en irait-il plus ainsi? Dieu aurait-il donc sombré dans le sommeil? De la situation présente, il vaut mieux déduire que Dieu est en train de changer la figure de son Épouse, de sorte que celle-ci deviendra peut-être méconnaissable, toute différente de celle à laquelle nous nous sommes habitués. L'Église n'a-t-elle donc jamais traversé des situations comparables? L'entrée dans l'empire romain, la transition vers les peuples germaniques, dits "barbares", le passage vers la Renaissance, la fraction causée par la Réformation, le siècle des Lumières, les démocraties libérales du XIXe siècle, l'implantation missionnaire en Extrême-Orient, en Afrique, voire dans les Amériques, n'est-ce pas là autant de "crises" surmontées, qui ont engendré, chacune, une Église imprévue, dans une société elle-même inédite (comme le montrent les transformations de leurs architectures respectives). Ces expériences passées me permettent de regarder la situation religieuse d'aujourd'hui sans anxiété.

Pour une bonne part, c'est le type de formation reçue qui explique ma façon de voir le présent. Au départ se tient un homme, le jésuite Paul Vanier qui, dans les dernières années de mes études classiques au collège Brébeuf, m'a enseigné l'histoire de l'Église, la philosophie morale et la théologie biblique. Son principal impact sur moi a probablement été de me faire saisir la différence entre savoir et comprendre. Il était un disciple de son illustre confrère Bernard Lonergan. Par la suite et en partie grâce à cet homme, j'ai d'abord été initié à l'étude de la pensée selon la méthode historique, notamment par la fréquentation de l'Institut des Études médiévales, au cours des années 1950. Par la suite, dans ma tâche universitaire, j'ai dû enseigner l'histoire du christianisme, l'évolution de son institutionnalisation et de sa théologie. Dans cette perspective, rien n'est immuable. Comme dans le cours de la croissance personnelle, les crises se résolvent le plus souvent de façon positive, bien que en grande partie imprévisible.

La lecture continue de la bible, ancien et nouveau testaments, entreprise dès l'âge d'environ dix-sept ans, n'est sûrement pas étrangère, elle non plus, au calme avec lequel je regarde Dieu changer d'idée et de style, dans la continuité toujours inventive de son dessein. On refait dans cette lecture l'évolution de l'expérience religieuse d'un peuple qui, progressivement, apprend à faire la critique de ses impasses. Dans la Pentecôte, qui en marque pratiquement la conclusion, la bible nous amène à comprendre que la foi s'annonce et se confesse dans toutes les langues, et qu'elle se conjugue à tous les temps de tous les modes du verbe.

Non sans lien avec le sens du devenir historique que j'ai eu la chance d'acquérir, je dois mentionner l'apport très fécond que fournit la notion moderne de culture, avec toutes ses composantes sociologiques et psychologiques, pour une intelligence nuancée, entre autres, de la manière de croire et du statut relatif, transitoire, des signes par lesquels elle se manifeste et se dit. Songeons seulement au fossé actuel entre les formes de notre liturgie et nos symboliques spontanées! Le sens du culturel et de son évolution relativise tout ce que d'aucuns qualifient d'absolu. En réalité, pourtant, quoi qu'en disent les gendarmes de la foi, qui n'ont d'yeux que derrière la tête, il n'y a pas grand'chose, dans l'Église, que l'on ait invariablement tenu...

Il me semble que mon optimisme, ma sérénité face à notre vieille Église et à ma propre vieillesse se désaltère, tour à tour, à l'une ou l'autre de ces sources. Quant au dosage de leurs diverses eaux, je laisse à mes biographes la tâche de le mesurer.

 

Alors, voilà comment je m'explique mon état d'âme.

Et si ce n'est pas là la véritable (et vérifiable) solution de l'énigme, eh! bien, tant pis.

L'important, c'est le fait, et le fait est que, si apparemment contradictoire que cela soit, je me sens à la fois heureux et vieux, là où je vis.

Jacques Chênevert, S.J.

Trois-Rivières

Le 18 mai 2005.

 

1 Texte rédigé à la suggestion de Daniel LeBlond, lors d'une conversation à
Trois-Rivières, le 22 novembre 2004.

2 Karl RAHNER, Mission et grâce , (Mame, 1962), I: pp. 164-169.