UN MISSIONNAIRE D'ASIE…REDEVIENT QUÉBÉCOIS
Entre deux missions : de mai 1951 à septembre 1958
Retour de Chine à Montréal, le 12 mai 1951
Aux amis du site ww.jesuites.org : Paul Deslierres reprend le récit de sa vie missionnaire en Asie, depuis son retour de Chine à Montréal, le 12 mai 1951, pour achever ses études en théologie et parfaire sa formation spirituelle de jésuite. Voici comment il présente cette période :
En revivant ces 7 années, j'y trouve une illustration du vieux dicton espagnol : Dieu écrit droit avec des lignes tortueuses. J'ignorais en effet que ces sept années seraient faites de grandes joies et de grandes épreuves; mais elles allaient me confirmer dans la conviction de foi de saint Paul aux Romains : «Nous savons que tout tourne au bien de ceux qui aiment Dieu» (Rom 8, 18), et que son amoureuse Providence veille toujours sur nous
Préparation aux Ordres majeurs : sous-diaconat et diaconat (mai-juin)
Durant le mois de mai 1951 – mes confrères du Québec ayant déjà reçu à Pâques les Ordres majeurs du sous-diaconat et du diaconat -, je dois trouver occasion de les recevoir à mon tour. Ensuite, je peux me joindre à quelques Franciscains, à Trois-Rivières, avec qui je deviendrai sous-diacre par les mains de son Excellence Mgr Pelletier. Puis on m'accepte bientôt à la cathédrale de Montréal pour y recevoir le diaconat des mains de Son Excellence Mgr Paul-Émile Léger.
Avec dix-sept confrères jésuites, je me prépare au sacerdoce
Le 29 juin 1951, en la fête des saints apôtres Pierre et Paul, c'est du même évêque que je reçois l'ordination sacerdotale, en même temps que 17 confrères jésuites, en notre église de l'Immaculée-Conception. Alors que j'avais cru devenir prêtre en Chine, pour y œuvrer et mourir un jour, loin de ma famille et de mon pays, j'avais la très grande joie d'être entouré de mes bons parents Ulric et Zodia, de mon grand frère Gérard et de son épouse Pauline Côté, de mon jeune frère René et de sa fiancée Renée Lalonde dont je devais bénir le mariage peu après ma prêtrise. De mes deux sœurs religieuses, Marguerite, de la Congrégation de Notre-Dame, était présente, tandis que l'autre, Pauline, cloîtrée, Augustine de l'Hôtel-Dieu de Québec, dut attendre que j'aille célébrer une de mes premières messes en leur belle et historique chapelle de la Côte-du-Palais. Plusieurs autres parents se joignent à nous pour l'ordination, suivie d'un rapide café, pour que les nouveaux prêtres puissent passer le reste du jour dans le recueillement et la prière avant la première messe du 30 juin, en la fête de saint Paul.
Première messe, le 30 juin 1951. Action de grâces en famille
Les petits autels de l'église de l'Immaculée-Conception et de la chapelle du Sacré-Cœur étant tous occupés par les nouveaux prêtres (les concélébrations n'étant pas encore permises), le supérieur avait décidé que je pouvais célébrer ma première messe en la chapelle du vieux noviciat du Sault-au-Récollet : ce qui permit une assistance plus nombreuse, et l'orgue et le beau chant des novices et des juvénistes. Une belle réception suivit, sur le vaste préau du juvénat. Étaient aussi présents quelques confrères du Collège Brébeuf, et quelques anciens élèves de ma classe d'éléments latins, dont Robert Bourassa, futur premier ministre du Québec.
Juillet-août 1951 : préparation de mon examen de théologie, retardé depuis Shanghai
Juillet et août se passent pour moi à préparer mon examen de troisième année de théologie, que notre départ précipité de Shanghai nous avait contraints de retarder. Alors que les autres scolastiques prenaient leurs vacances dans le site enchanteur du lac des Écorces, dans les Laurentides, il m'était facile de m'isoler pour revoir mes notes de cours et faire quelques lectures complémentaires avant l'examen, qui eut lieu au début de septembre, à la Faculté de l'Immaculée-Conception.
Septembre 1951 à juin 1952 : quatrième année de théologie à Weston (USA)
En septembre 1951, on m'envoie faire ma quatrième année de théologie à la Faculté jésuite de Weston, près de Boston. Nouvelle expérience, très profitable au jeune missionnaire, dans cette communauté américaine, qui recevait aussi des scolastiques étrangers, dont plusieurs venus de pays de mission : Irak, Jamaïque, Éthiopie, Philippines, etc. Cette ouverture sur le monde me convenait très bien et permettait des conversations enrichissantes. Comme dans toutes les Facultés catholiques de l'époque, les cours se donnaient en latin, avec certain accent shakespearien. Les récréations favorisaient la connaissance de l'anglais de divers États des Etats-Unis.
Excellents professeurs, scolastiques sérieux et très joyeux, bibliothèque très riche : nous nous préparons aux examens qui doivent nous procurer le degré de licence en théologie. Des détentes suffisantes s'offraient à nous sur place. Un terrain de golf attirait bon nombre d'entre nous : quelques essais m'ont bien vite convaincu que ce n'était pas my cup of tea! Je préférais les longues promenades dans la luxuriante campagne des environs, avec ses boisés et ses magnifiques résidences de Bostonnais à l'aise. On nous permettait parfois quelques ministères de fin de semaine dans les paroisses environnantes. Utiles expériences pastorales.
Tous les mois, pour obéir au médecin de Montréal consulté à mon retour de Chine, j'allais à un hôpital des environs consulter un pneumatologue. Restait encore une légère lésion pulmonaire bénigne et non contagieuse. Prudente exigence que j'acceptais sereinement et avec confiance. En fin de juin 1952, je passai l'examen final (appelé Ad gradum) sur tout le programme de philosophie (synthèse de 3 ans) et de théologie ( 4 ans), devant un impressionnant jury de 4 docteurs et d'un président. Un café pris avec eux, après la première partie de l'examen, a heureusement fait fondre la tension inévitable qui s'était glissée dans ce tribunal hautement responsable! La deuxième heure fut plus détendue et satisfaisante pour tous.
Le missionnaire d'Asie… mis à l'herbe :18 mois
L'épreuve écrasante d'un verdict d'hôpital me tomba dessus, à la fin de juin; «Votre état pulmonaire s'est sensiblement aggravé : nécessaire hospitalisation prochaine». Un missionnaire d'Asie…mis à l'herbe : au Sanatorium de Macamic, Abitibi (juin 1952-décembre 1953). Le P. Louis Bouchard, alors directeur du bureau des Missions de la Province, m'envoie (pour deux mois!) au nouveau Sana d'Abitibi : son frère d'Amos y est membre du conseil d'administration; le Dr Duval, directeur médical, assisté de jeunes médecins, dont le Dr Lavallée. La régie interne est assurée par les Filles de la Sagesse. A peine entré, on me soumet à un régime intense de repos. La cure est sacrée : de 9h. à 10h.30, puis de 14h à 16h.30, et de même en soirée. C'est mon devoir d'état : sept jours sur sept. Et puis, injections de streptomycine, nourriture surabondante, nombreux tests (radiographie mensuelle, radioscopie hebdomadaire), et aussi traitement de pneumo-thorax ( une longue aiguille infuse de l'air entre la plèvre et le poumon pour affaisser le poumon) . En raison de complications au poumon, on fit de même, sous le diaphragme (pneumo-péritoine). Des patients plus en progrès peuvent me rendre visite…pour encouragements mutuels. Pas de permission pour célébrer ma messe quotidienne. Les deux mois sont passés, mais le régime ne change pas. Le patient devient un patient plutôt impatient.
Après six mois, on m'accorde un congé de trois jours pour visiter ma sœur Pauline, Augustine de Québec : une visite qui fut pour moi une bonne leçon. A peine arrivé à la gare du Palais, je vois le monastère, à faible distance, en haut de la Côte.. Je prends ma valise, je commence à monter sur les trottoirs enneigés et je parviens à la porte du parloir…pour m'affaisser de tout mon long! Épuisement bien compréhensible pour un patient habitué au lit, mais…point aux sports d'hiver! Quelle entrée solennelle! Ma sœur me croit en danger, ne sachant pas combien son petit frère manquait de sagesse élémentaire! Je suis vite ranimé, choyé par elle et ses compagnes. Un bon repas a vite fait de me redonner la vie et la joie de Noël! Après deux ou trois jours dans ce milieu sympathique, je reprends mon train pour Macamic, Abitibi.
Les jours et les mois se suivent…et se ressemblent étrangement! Les visiteurs étaient rares, en ce coin éloigné de la Province, surtout en hiver Même scénario : hausses et baisses de la santé pulmonaire. Parfois un jésuite, venu prêcher dans la région, me rend une visite fort appréciée : par exemple, le P. Engelbert Lacasse et le P. Ranger. Mon père et ma mère sont venus une couple de fois. Les mois d'exil s'étiraient! L'aumônier, un fumeur invétéré, doit bientôt quitter les lieux. L'évêque d'Amos me demande alors d'assurer l'essentiel des fonctions d'aumônier au Sana.. Heureux d'être utile! J'ignorais que mes deux premiers mois allaient se prolonger en 18 mois. Comme j'avais perdu l'appétit, on jugea bon de me donner des injections d'insuline, car les repas jouaient un rôle important dans le traitement de la tuberculose. Mais un petit incident se produisit un soir pendant la visite d'un patient. Celui-ci remarque soudain que je transpire à grosses gouttes et que je me sens faiblir. Il court chercher l'infirmière de nuit, sœur Élizabeth, personne de grande expérience. Elle consulte mon dossier et revient aussitôt. «Père Paul, avez-vous faim? Que désirez-vous manger?» Je réponds aussitôt : «Du sucré», sans trop savoir pourquoi. Elle court au réfectoire et m'en rapporte une pleine assiette de sucre à la crème, que je vide aussitôt. Elle me dira le lendemain que j'avais fait une crise d'hypoglycémie, qui aurait pu m'être fatale.
Je tiens à signaler que, durant cette longue épreuve de santé, j'ai reçu soudainement, en un moment de prière, une grâce spéciale : une lumière intérieure, comme une parole m'assurant hors de tout doute : «Il n'y a aucun pays au monde, aucune mission où je pourrais faire davantage pour la plus grande gloire de Dieu ou pour le salut du monde qu'en acceptant mon impuissance, dans mon lit du sanatorium de Macamic». Depuis lors, je suis devenu, pour le reste de mon séjour au Sana, un patient très patient et serein, convaincu de faire la volonté de Dieu, avec grande confiance. Grâce précieuse, dont profitera grandement toute ma vie future de missionnaire.
Noël 1953 : envoi à l'Hôpital du Sacré-Cœur
Pour Noël 1953 (après 18 mois à Macamic), le Directeur médical, avec ses associés, décide de m'envoyer au plus grand Centre de traitement de la tuberculose : l'hôpital de Cartierville pour y subir une thorachoplastie. Des spécialistes de l'endroit, après étude détaillée de mon dossier médical, ont des avis partagés, et décident de renoncer à la chirurgie et de me faire continuer ma cure durant trois mois, à l'aide de nouveaux médicaments.
On me permet ensuite de poursuivre ma cure dans la communauté du Sault-au-Récollet, où je puis reprendre graduellement le ministère des retraites individuelles auprès des étudiants de nos collèges. Je puis aussi aider le Maître des novices : le P. Hervé Gaulin. Je peux également, en donnant des conférences aux novices sur les Règles et l'Histoire de la Compagnie de Jésus, insuffler à ces jeunes religieux un esprit missionnaire.
Automne 1954 à l'été de 1955 : année de formation en spiritualité
A l'automne de 1954, je suis appelé à faire mon Troisième an (année de formation en spiritualité), à notre Maison de Mont-Laurier : belle expérience communautaire avec une douzaine de confrères, accompagnée de ministères occasionnels dans les paroisses avoisinantes, aux fins de semaine. De retour au Sault-au-Récollet, je reprends mes fonctions de Socius. Le 2 février 1956, je suis appelé à prononcer mes vœux solennels dans la Compagnie de Jésus.
Ministre des vacances pour novices et juvénistes, puis retour au Sault en qualité d'assistant du Maître des novices
A l'été de 1956, je suis nommé Ministre des vacances pour les novices, puis les juvénistes, à notre Maison de l'Île-Saint-Ignace, en face de Sorel. J'étais toujours un peu inquiet, à l'heure du bain. Quelques années plus tôt, en effet, un scolastique s'y était noyé. Je confiai tous ces jeunes à notre Mère Marie. Aucun accident ne se produisit. Puis, mes ministères se continuent au Sault-au-Récollet comme Socius du Maître des novices et responsable de divers ministères…jusqu'à l'été de 1958…alors qu'une grande nouvelle m'ouvre un horizon missionnaire pour encore plusieurs années.
Été 1958. Grande nouvelle : nos 18 misions jésuites de Chine réunifiées en une seule Province
Été 1958. Je reçois l'excellente nouvelle que nos 18 missions de la Chine continentale forment une nouvelle Province jésuite, appelée Province d'Extrême-Orient incluant, outre le continent chinois, Taiwan, Hong-Kong-Macao, comme aussi tous les anciens missionnaires de Chine, en diaspora.
Les médecins de l'Hôpital du Sacré-Cœur me permettent alors de repartir pour l'Asie, à condition d'être fidèle à un contrôle médical tous les trois mois. Je réponds aussitôt au Provincial d'Extrême-Orient, espérant bien être envoyé pour l'apostolat chinois, dans l'un ou l'autre de ces pays d'Asie…«avant d'avoir oublié tout mon chinois!» Le provincial accepte avec joie, mais ajoute à ma surprise : «non pour les Chinois, mais pour le Vietnam» , où le Président NGO DINH DIÊM, excellent catholique, avait demandé quelques jésuites pour enseigner à l'Université Nationale de Saigon et ouvrir un Centre pour étudiants universitaires, avec chambres nombreuses, riche bibliothèque et grande chapelle pour catholiques. Le P. Henri Forest, canadien, est chargé de cette fondation qu'il dirigera et développera jusqu'à la libération de Saigon, en 1975. Le P. André Gélinas, un de mes compagnons de Pékin, est nommé pour le seconder, après ses études doctorales en Histoire de Chine, à Yale University, USA.
Fondation d'un Séminaire pontifical à Dalat
Les évêques du Vietnam obtinrent du Général de la Compagnie de Jésus des jésuites de diverses nations, expulsés de Chine, pour ouvrir un Séminaire pontifical à Dalat, dans le Sud libre, où les évêques pourraient confier l'élite de leurs grands séminaristes afin d'y recevoir sur place la formation ecclésiastique requise. Affilié à l'Université jésuite de la Grégorienne de Rome, Dalat pourrait, avec le nombre croissant de professeurs, docteurs en philosophie ou en théologie, conférer les degrés universitaires.
J'accepte, tout heureux de repartir vers l'Orient : nouveau pays, nouvelle histoire, et nouvelle langue évidemment! Je suis le seul canadien à rejoindre les trois autres pionniers de cette œuvre : Le supérieur, le P. Fernand Lacretelle, est français. Le P. Luigi Bobbio, italien, est préfet des séminaristes et professeur de latin. Le P. Antonio Ruiz, espagnol, est bibliothécaire et professeur de grec. Tous quatre, anciens de Chine, s'étaient bien connus à Pékin et à Shanghai Je suis fort heureux que le P. Louis Bouchard, Directeur des missions, au Québec, et rédacteur de notre revue missionnaire Le Brigand, me dise de prendre l'avion au plus vite (au lieu de notre longue navigation de 56 jours, de New York à Pékin, en 1946). L'année académique, à Dalat, s'ouvre le 13 septembre. C'est là que je vous retrouverai lors de mon prochain communiqué sur le site Jésuite.

mars 2007.