HEUREUX ENVOL VERS MA NOUVELLE MISSION
LE VIETNAM (août 1958)
1. Situons le Vietnam dans l'Asie du Sud-Est
Statistiques tirées de la revue Églises d'Asie (novembre 2005) :
Population globale : 85 230 535h.
Superficie : 335 000 km 2 .
Région est de l'Ancienne Indochine française (de 1857 à 1954) avec le Laos, à l'ouest, et le Cambodge, au sud-ouest.
Régions appelées alors : le Nord LE TONKIN
le Centre L'ANNAM
le Sud LA COCHINCHINE
2. Quelques repères de l'histoire du Vietnam
Avant J.-C : VIIIe au IIe siècles. Royaumes successifs : Van Lang, Au Lac.
Avant J.-C. : 214 : conquête par les chinois. – Devient province chinoise.
Après J.-C. : 939 : Ngô fonde la première dynastie : le Nam-Viêt.
968-980 : Dynastie des Dinh, reconnue par la Chine : Dai Cô Viêt
980-1008 : Dynastie impériale des Lê; 1010-1225 : dynastie des Ly.
1054 : L e Dai Viêt accepte des structures mandarinales, féodales.
1225 : Dynastie des Tran. Lutte contre les Mongols : 1257-1289.
1406-1428 : Domination chinoise.
1428-1527 : Indépendance par la dynastie Lê.
XVIe et XVIIe s. : Guerre entre les seigneurs Mac, Nguyên, Trinh.
1773 : Révolte des trois frères Tay Son contre les Nguyên et Trinh.
1789-1792 : Nguyên secoue l'influence chinoise, se fait empereur.
1802 : L'empereur Gia-Long, aidé par les Français, se rend maître de tout le pays et fonde la dynastie des Nguyên, capitale à Huê.
1857-1884 : Conquête par les Français. Sud : La Cochinchine - Centre : Annam - Nord : Le Tonkin. Avec le Laos et le Cambodge, ces régions sont unies sous le titre d'Indochine Française.
1885-1896 : Insurrection des lettrés et montée du nationalisme.
1930 : Ho-Chi-Minh fonde le parti communiste, appelé le Vietminh.
1932 : Bao Dai proclamé empereur du Vietnam.
1941 : Le front de Libération du Vietnam est fondé par Hô-Chi-Minh
1945 : le coup de force japonais met fin à l'autorité française. Bao Dai est forcé d'abdiquer. Une république indépendante est Proclamée, reconnue par la France, qui veut garder Cochinchine.
1946-1954 : la guerre d'Indochine oppose au Vietminh la France qui a rappelé Bao Dai et reconnu l'indépendance du Vietnam au sein de l'Union française.
1954 : la perte de Diên-Bien-Phu conduit aux accords de Genève qui partagent le pays en deux, au XVIIe parallèle. Au Nord, le Vietminh tire profit de sa victoire sur les Français. Leur République démocratique (capitale Hanôi) est dirigée par Hô-Chi-Minh. Il rallie les opposants au régime du président Ngô-Dinh-Diêm. Celui-ci bénéficie de l'aide américaine et de quelques autres groupes.
1960 : est créé le Front national de Libération du Sud Viêt-Nam.
1963 : l'assassinat de Ngô-Dinh-Diêm, à Saigon ouvre une période d'anarchie politique et de conflit entre bouddhistes et catholiques. Trois mois plus tard, le président Kennedy est assassiné. On verra se succéder dix coups d'État, parfois militaires, parfois en pourparlers pacifiques. Le Sud compte davantage sur l'aide militaire dans la guerre du Vietnam.
1968 : Attaques du Têt (jour de l'an lunaire). En même temps, atttaques-surprises dans toutes les villes du Sud par des soldats nordistes infiltrés, qui seront partout défaits, sauf à Hué, occupée une semaine seulement. Preuve est faite que ces attaquants ne sont pas des gens du Sud sympathisants des Vietcongs. Partout, prisonniers et blessés prouvent par leur prononciaion qu'ils sont du Nord.
1969 : à la mort d'Ho-Chi-Minh, au nord, Pham-Van-Dông devient premier ministre, et Lê-Duan premier secrétaire du parti des travailleurs (communistes).
1973-1975 : en dépit des Accords de Paris et du retrait des Américains, la guerre continue entre les Viêtcôngs infiltrés et le Sud.
1975, 29 avril : les troupes du Nord prennent Saigon. . Le Vietnam réunifié devient une république socialiste communiste. Des milliers de Vietnamiens – dont un million de catholiques – sont descendus du Nord en 1954, grâce aux Accords de Genève permettant durant six mois, pour la réunification des familles, de traverser le XVIIe parallèle. Les catholiques, ayant connu les nouveaux dirigeants rouges, ont tout quitté pour descendre au Sud, reçus généreusement par le président Diêm. Il n'y eut qu'un millier des habitants du Sud à monter vers le Nord. Les paroisses, avec leurs prêtres, leurs évêques, avec les religieuses ont tout sacrifié pour jouir de la liberté de pratiquer leur foi et d'éduquer leurs enfants, pour refaire leur vie dans le Sud. Ce fut, en 1975, le drame jamais vu d'une telle ampleur, de près d'un million de boat people qui ont pris la mer sur des bateaux de fortune. On dit qu'environ 100 000 ont péri en mer! Dans le Sud, peu après la «Libération», se multiplient les camps de «rééducation» pour toutes les catégories de personnes : surtout les anciens intellectuels et agents du régime précédent, tous les prêtres et séminaristes, les religieux et les religieuses!
A peine quatre mois après la Libération, tous les missionnaires étrangers de Dalat sont convoqués au palais du gouverneur pour apprendre qu'ils devront tous quitter le pays, dans un délai de de trois jours : tous expulsés. Nos services ne sont plus requis. Tous les autres missionnaires des autres provinces auront le le même sort. Nos grands séminaristes sont consternés par cette décision. Les deux nuits suivantes entendront bien des pleurs; bien des signes de gratitude exploseront. Les Pères ont eu quelques réunions pour étudier le meilleur moyen de réaliser ce départ. Il fallait voir à ce que quelques-uns des plus avancés puissent nous remplacer dans notre tâche d'enseignement. Le Recteur, le P. Jos De Diego, remettra la charge du Sémi- naire entre les mains du nouvel évêque de Dalat, Mgr Lâm. Le 2 septembre, nos deux voitures, accompagnées d'un soldat, roulent vers Saigon où nous pourrons prendre un avion russe pour Bangkok, d'où nous volerons vers Rome pour notifier les faits au Saint-Père et au P. Général, le Père Pierre Arrupe.
1978 : le Vietnam signe un traité d'amitié avec l'URSS et envahit le Laos et le Cambodge. Ce dernier connaîtra une des pires expériences de génocide sous le règne de Pol Pot et des Khmers rouges. Le tiers de la population fut tué.
1979 : un conflit armé éclate avec la Chine, après expulsion de 260 000 chinois.
1986 : Nguyên-Van-Linh remplace Lé Duan à la tête du parti.
1987 : Pham-Hung succède au premier ministre Pham-Van-Dông.
1988 : décès de Pham-Hung, remplacé par Dô Muoi.
1989 : les troupes vietnamiennes se retirent complètement du Cambodge.
3. La belle montée de Saigon vers Dalat, le 13 septembre 1958
A Saigon, il est six heures du matin. C'est déjà l'heure de pointe : les rues sont encombrées de bicyclettes et mobilettes ou scooters qui se touchent avec prudence! Une route de 300 kilomètres, avec notre « van », en compagnie du P. Lacretelle, supérieur de nos deux maisons. Il me parle de mon rôle important de directeur spirituel des grands séminaristes : 24 des diocèses du Sud, bien que la majorité soient originaires du Tonkin, émigrés du Nord, lors des Accords de Genève en 1954. J'enseignerai le français et l'anglais, et aussi l'initiation à la Bible pour l'année propédeutique - année de langues surtout - avant de commencer la philosophie, puis la théologie, qui seront interrompues par une année de pastorale en paroisse.
Après la plaine, se découvrent à nous une vingtaine de paroisses réfugiées du Nord : région de forêts que les habitants ont littéralement «mangées» pour en faire de la culture. Arrêt à la léproserie de DiLinh, fondée par Mgr Cassaigne qui fut vicaire apostolique de Saigon, avant de mourir à la léproserie, lépreux lui-même. Puis, ce sont les belles collines de plantations de thé et de café. A Liên-Khuong, arrêt à la belle chute de Prenn, avec son mini-zoo. C'est là aussi que se trouve l'aéroport pour Dalat, où l'on accède en empruntant le col de Prenn.
Et c'est l'arrivée à Dalat, lieu réputé pour sa fraîcheur à l'année longue, avec ses cinq lacs, ses conifères, ses vallées de légumes abondants; renommé aussi pour sa riche terre rouge, véritable garde-manger pour la population de Saigon. Je célébrerai la messe dominicale pour un camp de réfugiés du Nord, qui cultivent surtout les artichauts. Ils m'offrent les primeurs de ces légumes délicieux et coûteux. Sur la photo, on voit les deux monts à l'horizon appelés le Langbian. Très belle région avec ses nombreuses chutes et lacs, propice aux excursions mensuelles de nos séminaristes. Ce climat exceptionnel fut pour moi une grâce pour mes poumons fragiles. Tous les trois mois, en effet, je devais descendre à Saigon pour consulter la doctoresse spécialiste, selon ma promesse faite aux pneumatologues de Montréal, avant mon départ. Les dix-sept ans vécus à Dalat furent donc extrêmement précieux pour ma santé.
A notre arrivée, nous pouvons saluer les trois autres Jésuites, tous des anciens de Chine, comme aussi les 24 séminaristes choisis par leurs évêques pour étudier avec nous au nouveau Séminaire pontifical Saint-Pie-X. La nouvelle Université catholique, nouvellement fondée, dont nous deviendrons les Facultés de philosophie et de théologie, nous prête un bâtiment et trois villas toutes proches – jadis École des enfants des militaires français – sur une colline, près du golf. On y ajoutera deux bâtiments en bois, avant de pouvoir construire pour 1962 un magnifique building, pouvant accueillir 180 séminaristes et une vingtaine de Jésuites. L'architecte de cet édifice, fonctionnel et spacieux, obtint un prix de Rome pour cette réussite. Un frère italien aménagera ensuite, devant la façade, un splendide jardin, puis des terrains de ballon-panier et de soccer.
4. Développement du Séminaire de Dalat
Au cours des années, la Faculté jésuite s'enrichit peu à peu de professeurs provenant de diverses nations, les uns permanents, les autres empruntés à d'autres facultés pour un temps limité. L'enseignement des matières principales, dans les facultés ecclésiastiques, se faisait alors en latin : d'où la nécessité de notre année de propédeutique pour l'étude des langues. Le français étant encore langue seconde au Vietnam, nous avons développé notre bibliothèque surtout dans cette langue, grâce à des dons venus de nos Provinces. Puis, bientôt, le P. Joseph Ch'en, notre ingénieux bibliothécaire, saura dénicher de précieuses collections auprès des séminaires contraints de fermer, en Europe et en Amérique. Dans notre nouveau building, de 1962, la bibliothèque occupera les deux étages au-dessus de l'atrium. Il fut un temps où nous possédions deux collections de l'Édition Migne, à savoir les œuvres des Pères grecs et latins, en traduction française.
Une vaste salle académique , située sous la grande chapelle, au centre, devint très précieuse, tant pour les joutes scolastiques que pour les concerts et les pièces de théâtre, qui sont traditionnelles dans les institutions de la Compagnie de Jésus. La première, restée célèbre avec ses modestes décors et costumes, fut le Noël sur la place d'Henri Ghéon, alors très en vogue. Les Vieux, un conte d'Alphonse Daudet, fut admirablement interprété. Le sommet fut la pièce de Hochwaelder, Sur la terre comme au ciel, un drame centré sur l'obéissance héroïque des Jésuites au Paraguay, repris au cinéma, avec des acteurs combien plus compétents!
Aux séminaristes des diocèses du Sud Vietnam vinrent bientôt se joindre, comme étudiants externes, de jeunes religieux en formation, à la demande de leurs supérieurs, afin de les faire profiter d'un curriculum d'études ecclésiastiques avec des professeurs habilités à conférer des degrés universitaires : Franciscains, Salésiens, Bénédictins, Cisterciens, Lazaristes, etc. Leur formation proprement spirituelle et religieuse restait toutefois confiée aux membres de chaque communauté, dans leur résidence. Cette entente permettait une connaissance mutuelle des religieux et des diocésains, facilitant aussi une meilleure collaboration dans les diocèses où tous auront à œuvrer. Occasionnellement aussi, l'un ou l'autre des maîtres qualifiés de ces communautés, pouvait apporter sa précieuse collaboration aux membres de nos Facultés.
Ajoutons que 47 Jésuites ont coopéré à cette œuvre du Grand Séminaire de Dalat : des hommes venus de diverses nations, travaillant dans un climat international de compétence et de solidarité; modèles d'une ouverture et d'une charité qui ont marqué nos séminaristes venant de 26 diocèses. Des Cercles de langues furent également organisés pour initier nos étudiants à quelques-unes des langues modernes, notamment l'anglais, l'espagnol, l'italien, le chinois.
Un Père de la Faculté était responsable de la formation pastorale et apostolique de tous les étudiants. Une après-midi par semaine, chacun poursuivait une activité propre à développer son zèle et son expérience apostoliques : cours de catéchisme dans une école de la ville, ou visite de familles moins favorisées ou de malades dans les hôpitaux. On appelait cette activité La Strada, nom emprunté à un film remarquable de Fellini, un film que nous avions eu l'opportunité de voir et d'étudier ensemble. – Je dirai un mot plus tard sur cette initiation au cinéma que le recteur de l'époque me suggéra de proposer pour ouvrir nos futurs prêtres à cet aspect de la pastorale d'aujourd'hui. Avec eux, j'ai pu ainsi composer un cours optionnel d' Initiation au langage du cinéma. A ce cours s'ajouta bientôt une seconde partie sur les Éléments d'une pastorale du cinéma , devenue obligatoire pour tous les étudiants de quatrième année.
5. Ministère de directeur spirituel
Pour ma propre formation de Directeur spirituel, j'ai toujours accordé beaucoup d'importance aux directives pontificales sur la formation des futurs prêtres. Les Souverains Pontifes des cent dernières années ont écrit chacun de remarquables documents sur le sujet. Signalons les plus importants :
1908 : Pie X, Haerent animo , sur le sacerdoce.
1909 : Pie X, Communium rerum, sur liens entre philosophie et théologie.
1919 : Benoît XV, Maximum illud, pour une croisade missionnaire.
1920 : Benoît XV, Spiritus Paraclitus, sur l'étude de l'Écriture.
1923 : Pie XI, Studiorum ducem, Thomas , guide des études ecclésiastiques.
1926 : Pie XI, Rerum Ecclesiae, création des premiers évêques chinois.
1935 : Pie XI, Ad catholici sacerdotii fastigium, sur le sacerdoce.
1943 : Pie XII, Mystici Corporis Christi, sur l'Église, Corps du Christ.
1943 : Pie XII, Divino Afflante Spiritu, sur les saintes Écritures.
1947 : Pie XII, Mediator Dei et hominum, sur le Christ dans l'Église et dans la liturgie.
1947 : Pie XII, Sacramentum Ordinis, sur le sacrement de l'Ordre.
1950 : Pie XII, Menti nostrae, sur le sacerdoce.
1951 : Pie XII, Evangelii Praecones, sur le devoir missionnaire de l'Église.
1956 : Pie XII, Haurietis aquas, sur la dévotion au Sacré-Cœur.
1957 : Pie XII, Fidei Donum, sur le don de la foi à l'Afrique.
1958 : Pie XII, Sacra Virginitas, sur la virginité consacrée.
1959 : Jean XXIII, Princeps pastorum, première encyclique missionnaire.
1959 : Jean XXIII, Sacxedotii nostri primordia, sur le prêtre modèle : saint Jean-Marie Vianney.
1963 : Paul VI, Summi Dei Verbum, sur le sacerdoce.
1965 : Paul VI, Mysterium Fidei, sur l'Eucharistie.
1967 : Paul VI, Signum magnum, Marie déclarée Mère de l'Église.
1967 : Paul VI, Sacerdotalis coelibatus, sur le célibat des prêtres.
1969 : Paul VI, Missale romanum, sur le missel romain renouvelé.
1970 : Paul VI, Laudes Canticum, sur le Bréviaire renouvelé.
1974 : Paul VI, Marialis Cultus, vraie compréhension du culte marial.
1975 : Paul VI, Evangelii Nuntiandi, sens et devoir d'évangélisation.
1979 : Jean-Paul II, Redemptor Hominis, Sur le Christ, auteur de la Rédemption.
1980 : Jean-Paul II, Dives in misericordia, sur la miséricorde de Dieu.
Éminents, entre tous, les Documents du Concile Vatican II, convoqué par Jean XXIII, le 25 décembre 1961 par la Constitution apostolique Humanae salutis. Le Concile comprendra quatre sessions, du 11 octobre 1962 à sa clôture le 8 décembre 1965. Deux papes y ont participé : Jean XXIII et Paul VI; 3058 évêques venus de 145 pays, assistés de 453 experts, de 58 auditeurs, auditrices et invités laïques, et de 101 observateurs non catholiques.
Parmi ces documents, retenons ceux qui concernent plus directement la formation sacerdotale :
Lumen Gentium (1964), Constitution dogmatique sur l'Église.
Optatam Totius (1965), décret sur la formation des prêtres et religieux.
Gravissimum educationis (1965), sur l'éducation chrétienne.
Dei Verbum (1965), Constitution dogmatique sur la Révélation chrétienne.
Presbyterorum ordinis (1965), sur le ministère et le vie des prêtres.
A ces textes du Concile, ajoutons un Document de la Congrégation pour l'Éducation catholique : Ratio fundamentalis institutionis sacerdotalis, Normes de base pour la formation des prêtres, ratifiées, confirmées, avec ordonnance de publication par Paul VI, pour guider les conférences épiscopales dans la rédaction de leur propre Ratio fundamentalis, et pour assurer l'unité dans la vérité de l'enseignement.
Je souligne une initiative de notre Séminaire relative aux documents de Vatican II. Le Séminaire a préparé, avec l'aide de nos séminaristes de théologie, répartis en groupes sous la direction d'un professeur plus compétent en la matière, une nouvelle traduction et édition critique des documents du Concile, à partir de l'original latin et des autres traductions en diverses langues. Chaque page ne comptait que quelques lignes du texte conciliaire, le reste étant rempli par des commentaires historiques, théologiques, culturels et spirituels.
Cet ouvrage sur le Concile, achevé d'imprimer la dernière année de la vie du Séminaire (en 1975, l'année de la Libération et de notre expulsion), a été laissé comme un précieux legs du Séminaire pontifical à l'Église du Vietnam, en vietnamien : un travail d'inestimable valeur pour la formation des prêtres, religieux et religieuses; comme aussi pour l'accompagnement spirituel des laïcs et l'évangélisation du peuple vietnamien. Ce travail a été aussi une aide précieuse pour tous nos théologiens, leur permettant de mieux assimiler la pensée de l'Église pour notre temps. J'ai été heureux de guider la traduction et les abondants commentaires d' Optatam totius sur la formation sacerdotale, promulgué par Paul VI, le 28 octobre 1965.
Mes principes de direction spirituelle
Pour conclure mon exposé sur cette période de 17 ans, comme Directeur spirituel des grands séminaristes de Dalat, j'aimerais indiquer quels principes me guidaient dans mes relations profondes avec mes dirigés :
- Un grand respect mutuel de ces jeunes que le Christ avait choisis pour devenir «d'autres Christ», intermédiaires pour transmettre les grâces et l'amour de Dieu aux enfants de Dieu adoptés au baptême. J'ai trouvé chez plusieurs d'entre eux une générosité, une piété, un zèle qui m'ont été un puissant et continuel stimulant.
- Un respect qui demandait de ma part une discrétion absolue : indispensable pour fonder chez les séminaristes une confiance à toute épreuve. Leur ouverture entière exigeait de ma part une discrétion totale. Tous savaient que le Père spirituel ne parlait jamais à d'autres, ni à l'évêque, ni au recteur, ni à la Faculté de ce qu'ils avaient pu me confier en direction. Si j'assistais aux réunions de la Faculté, qui me révélaient d'autres aspects de leur personnalité, je restais muet.
- Une grande franchise aussi avec chacun d'eux. Pas de flatterie, mais une sincère direction pour conduire chacun à une maturité humaine et spirituelle.
- Une grande disponibilité à recevoir quiconque désirait rencontrer le Père spirituel. Moyen d'intensifier nos rapports afin de mieux guider les dirigés vers l'idéal sacerdotal et missionnaire.
Ces principes assuraient toute la latitude voulue par l'administration pour l'évaluation intellectuelle et disciplinaire, et assuraient le respect parfait entre for interne et for externe, pour le discernement de chacun, respectant entièrement la liberté des candidats. C'est ainsi que, dans notre Séminaire, si un séminariste manifestait au Recteur sa décision de quitter le Séminaire, après avoir longuement et sérieusement étudié sa vocation avec le Père spirituel qui approuve sa nouvelle orientation, il se verra confirmé par le Recteur et partira en toute liberté, paix et joie. A Dalat, un départ ne se faisait pas en cachette, comme une honte (comme je l'ai parfois constaté ailleurs), mais dans la sérénité. Celui qui quitte s'adresse la veille au soir à ses confrères et les assure de son excellent souvenir et de son amitié. Si un peu de tristesse se manifestait chez tous, aucune désapprobation, ni aucun sentiment négatif ne colorait ces adieux. Le départ se faisait dans la paix et la liberté. Tous ceux qui ont quitté le Séminaire ont toujours conservé des liens d'amitié et de gratitude avec les Pères et Frères, demeurant comme les membres d'une grande famille, toujours heureuse de se retrouver. Si mes statistiques sont exactes, nous avons eu, en 17 ans, 250 candidats qui ont quitté au cours de leurs études, et 251 qui sont devenus prêtres. Tous les anciens connaissaient bien le petit carnet noir du Père spirituel, où il conservait les coordonnées de chacun : nom, diocèse d'origine, diocèse actuel, adresse de la famille, le Père- Patron, sorte de Père adoptif, qui avait favorisé la vocation de ce jeune depuis son enfance, chez qui il passait une partie de ses vacances et qui avait grandement aidé à la maturation de ce futur prêtre. Au départ du séminariste, le Père spirituel brûlait le dossier de chacun contenu dans un grand cahier (thèmes de rencontre, questions traitées, problèmes personnels). La discrétion la plus absolue était ainsi assurée. La rencontre avec le Directeur spirituel se faisait au moins une fois par mois. Si, après un certain temps, je constatais que le séminariste semblait peu ouvert sur ses problèmes, je l'invitais à prendre une semaine pour prier, afin de savoir s'il jugeait mieux de demander au Recteur d'avoir un autre Père spirituel avec qui il se sentirait plus à l'aise : c'est moi qui transmettais au Recteur la demande du séminariste. Je priais à cette intention. Puis, ou bien le candidat reconnaissait la cause de son blocage et décidait de s'ouvrir, ou bien il rencontrait un autre Père pour sa direction spirituelle. Nous nous quittions bons amis, mais j'étais assuré qu'il y aurait quelqu'un pour étudier la vocation du candidat et la faire mûrir. Dans la Compagnie de Jésus, l'unicité du Directeur spirituel a toujours été privilégiée. Le responsable était préparé à ce rôle. On ne le chargeait pas de trop de cours, de façon à le rendre tout à fait disponible. J'ai pu constater par moi-même la sagesse de cette méthode. Tous reçoivent les mêmes principes de formation spirituelle, sans danger de divergences notables entre les directeurs spirituels, provenant du caractère ou du manque d'expérience. Par suite, la discrétion si indispensable est plus facile à assurer. A Dalat, si le nombre des candidats était trop grand, deux directeurs étaient nommés : un pour les philosophes, un autre pour les théologiens.
Approche communautaire
Le rôle du Directeur spirituel, outre l'accompagnement individuel, comprend aussi l' approche communautaire , par des conférences, des préparations de méditation, le samedi soir, pour préparer la liturgie des dimanches et jours de fête. Chaque mois, un jour de récollection, à savoir avant-midi en silence avec conférence, examen sur un thème de vie spirituelle. Et puis : des sujets stimulant la foi, l'espérance et la charité; des exposés sur la vie évangélique, les sacrements, les vertus humaines et chrétiennes; une série sur la prière, une autre sur «Jalons vers la maturité humaine et spirituelle»; des réflexions sur le zèle apostolique, l'approfondissement de la vocation sacerdotale, les grandes dévotions, le célibat du prêtre, les Écoles de spiritualité, les saints, la gratitude, la générosité, l'amitié; pour une spiritualité biblique et liturgique, et sur l'amour de l'Église, etc.
Un projet que j'ai longuement préparé et mûri, avec l'encouragement du P. Joseph Raviolo, le Recteur d'alors, a été le Mois de spiritualité , offert chaque année, de 1967 à 1975, aux séminaristes de première année de philosophie, après la propédeutique. Un texte du Décret de Vatican II sur la formation des prêtres (n. 12), fut à l'origine de ce projet. «Pour fonder de manière plus solide la formation spirituelle, et pour que les séminaristes puissent ratifier leur vocation pour une option mûrement délibérée, il appartiendra aux évêques d'instituer, durant une durée convenable, un entraînement spirituel plus poussé… Viser à ouvrir de plus en plus l'esprit des séminaristes au Mystère du Christ…Dans cette initiation, le mystère du salut sera proposé aux séminaristes». A Dalat, un cours spécial, durant l'année propédeutique, prévoit déjà cette initiation. «Qu'en même temps ils soient aidés à fonder toute leur vie sur la foi et à l'en pénétrer. Ils seront aussi par là affermis dans leur vocation, ratifiée personnellement par une donation accomplie d'un cœur joyeux» (n. 14b). «Destinés à être conformés au Christ-Prêtre par la sainte ordination, ils s'habitueront à adhérer à lui également par une participation intime de toute leur vie, comme il convient à des amis». «On leur apprendra à chercher le Christ dans une méditation fidèle de la parole de Dieu». «Les séminaristes apprendront avant tout à vivre selon la forme de l'Évangile, à s'affermir dans la foi, l'espérance et la charité» (n. 8). «Les séminaristes doivent être pénétrés du mystère de l'Église,…comprendre clairement qu'ils appartiennent tout entiers au service de Dieu et du ministère pastoral» (n. 9).
Cette expérience spirituelle spéciale, à la fois personnelle et communautaire, il nous a paru bon, comme fils de saint Ignace, d'en structurer le programme et la méthode selon les Exercices spirituels. Toutefois, les Exercices d'un mois, en silence, au rythme de quatre méditations par jour, me semblaient trop austères pour des jeunes de notre époque. Avec le concours d'autres Pères, nous avons organisé un mois selon la dynamique des Exercices, combinant chaque jour une période de conférences et d'étude (9h.-11h.-15h. avec une période de retraite en silence (de 18h. à 9h. du lendemain : avec méditation à 18h.30 et exposé préparant la méditation du lendemain. Ce groupe avait un régime de vie à part : chapelle, réfectoire, récréation. Les trois conférences, suivies de questions, contribuaient à donner un enrichissement doctrinal, avant la théologie, tandis que le climat de retraite, soir et matin, ajoutait une dimension spirituelle aux conférences.
Il m'a été donné, durant et après ces neuf mois de spiritualité, d'en voir tous les fruits. Les séminaristes, pour leur part, en gardent tous un souvenir excellent et reconnaissant, autant ceux qui ont ensuite réorienté leur avenir que ceux qui sont devenus prêtres par la suite. C'est toute leur vie, à Dalat, qui s'en est trouvée imprégnée de sérieux, de sérénité et de générosité. Tous sont restés très reconnaissants à ceux qui ont rendu ce mois possible par leur généreuse collaboration. A la fin de chaque année, la retraite de tous, selon les Exercices de saint Ignace, vient raviver les grâces et lumières reçues à l'occasion de ce Mois de spiritualité.
Concluons : Il est significatif que nous étions à donner ce Mois de spiritualité à un dernier groupe, prévu du 9 août au 9 septembre 1975, lorsqu'il fut brusquement interrompu. La Faculté était convoquée au palais du gouvernement pour apprendre, ce 30 août, que tous les missionnaires étrangers devaient quitter Dalat le 2 septembre, en direction de Saigon, puis de Bangkok. Nous l'avons déjà noté, les deux dernières nuits à Dalat furent émouvantes et éprouvantes. Mais tous restent étroitement unis, confiants que le Sacré-Cœur, qui a tant béni cette œuvre, continuera à le faire. Entre 1991 et 2005, le pape a daigné appeler à l'épiscopat, avec l'approbation des autorités civiles, 10 de nos séminaristes gradués au Séminaire pontifical de Dalat. Espérons que se réalisera le vers du poète François Malherbe : «Et les fruits passeront la promesse des fleurs».

mai 2007.