Paul Deslierres, S.J.

DEUXIÈME MISSION :
DALAT, VIETNAM 1958-1975

 

Le P. Paul Deslierres continue de nous partager ses mémoires. Dans le dernier article paru dans ces pages électroniques, il nous a parlé de la nouvelle mission reçue du P. Provincial qui l'envoyait au Vietnam. Il revient aujourd'hui nous donner le contexte général de l'histoire de l'évangélisation dans ce pays asiatique. Après les jalons historiques détaillés offerts ci-dessous, il présente, dans le chapitre subséquent, son propre itinéraire et ses occupations entre 1959 et 1975. Écoutons-le nous raconter sa vie pleine, sa vie animée de la foi et de l'espérance chrétiennes.

 

Comme introduction à ce deuxième communiqué sur ma deuxième mission, le Vietnam (1958-1975), je propose une rapide revue de l'histoire de l'évangélisation de ce pays.

 

 

 

PRINCIPAUX JALONS DE L'ÉVANGÉLISATION DU VIETNAM

Rarement autant que dans cette histoire s'est appliqué l'adage chrétien : Sanguis martyrum, semen christianorum : le sang des martyrs, semence des chrétiens.

1. Tentatives

1533 : arrivée d'un missionnaire du nom de Ini-Khu, à Nam-Dinh (Centre)

1533-1696 : premières tentatives d'évangélisation : Des Dominicains, dont le P. Gaspard de la Croix, débarquent à Van-Tho (Sud).

1580 : quatre Dominicains arrivent des Philippines : Quang-Nam (Centre).

1584 : quatre Franciscains viennent à Hanoi, le P. Ordonnez, à Thanh-Hoa.

 

2. Missions des Jésuites

1615 : P. François Busomi, s.j. et P. Diego Carvalho, s.j., Mission en Cochinchine.

1624 : le P. Alexandre de Rhodes entre en Cochinchine. Nom en vietnamien : Cha Dac Lô.

1625 : Conversion de la princesse Minh-Duc-Vuong (Mme Marie- Madeleine devenue matrone de l'Église naissante). Peu après, édit d'expulsion des missionnaires de Cochinchine par Sai-Vuong.

1627, le 19 mars, le P. de Rhodes débarque à Thanh-Hoa (Tonkin). Succès de sa prédication. Il institue les catéchistes. L'évangélisation du Vietnam se fera dans une alternance de succès apostoliques et de persécutions, selon les autorités politiques des trois régions.

1629 : le roi du Tonkin interdit les conversions sous peine de mort.

1630 : le P. de Rhodes, expulsé, se rend à Macao, centre missionnaire.

1640 : Il revient en Cochinchine. Expulsé en 1644. Martyre de deux catéchistes : Ignace et Vincent. Un vice-roi favorise le catholicisme au Tonkin.

1650 : le P. de Rhodes suggère à la Sacrée Congrégation de la Propagande, à Rome, l'envoi d'un évêque in partibus, pour créer un clergé vietnamien.

1651 : le P. de Rhodes ( qui avait déjà étudié le japonais et le chinois à Macao, pour se préparer à la mission du japon, mais ne put jamais s'y rendre à cause des persécutions en ce pays) se mit à l'étude de la langue vietnamienne, écrite en caractères chinois, mais prononcée différemment. Il en vint à produire une transposition du vietnamien en alphabet occidental, avec un système d'accents très ingénieux. Ainsi fut grandement facilitée l'étude de cette langue, telle qu'on l'utilise encore aujourd'hui. C'est alors qu'il publia à Rome, un Catéchisme «latin-annamite», ainsi qu'un «Dictionnaire annamite-portugais-latin» et une «Grammaire». Il publia aussi la glorieuse mort d'André : un catéchiste dont il fut témoin du martyre et dont il avait apporté la tête à Rome, puis le livre qui devint très fameux Voyages et Missions du P. de Rhodes, et Les martyrs du Japon.

1654 : il part fonder la mission jésuite en Perse, où il meurt le 5 novembre

1660. Au Vietnam, Cha-Dac-Lo est connu de tous.

1658 : Tous les missionnaires du Tonkin sont expulsés, sauf deux. Un Bref du 25 juillet nomme François Pallu évêque d'Héliopolis, et Lambert de de La Motte, évêque de Bréyte, tous deux in partibus infidelium, destinés aux missions. Le nombre des baptisés, sur tout le territoire du Vietnam, est alors évalué à 300 000.

 

3. Les deux premiers vicariats apostoliques

1659 : Un bref du 9 septembre institue le vicariat de Cochinchine, confié à Mgr Lambert de La Motte, et celui du Tonkin, à Mgr Pallu.

1663 : Établissement du Séminaire de la Société des Missions Étrangères de Paris, qui apporta une aide précieuse à l'Église d'Asie.

1664 : le P. Louis Chevreuil, pro-vicaire de Mgr de La Motte, arrive à Faifô, au Centre, poste de commerce avec le Japon.

1665 : Redoublement de persécutions sous Hien-Vuong. Nouvel exil de missionnaires. 43 martyrs vietnamiens.

1666 : François Deydier, vicaire général de Mgr Pallu, au Tonkin, commence un séminaire en barque.

1668 : Ordination au Siam (Thailande) de deux prêtres du Tonkin, les Pères Hiên et Huê, et des deux premiers prêtres de Cochinchine : les PP. Bên et Trang, tous deux anciens catéchistes.

1669 : sixième persécution. Visite de Mgr Lambert de La Motte au Tonkin.

1670 : premières ordinations sacrées au Vietnam : 20 tonsurés, 10 minorés, deux prêtres. Premier Synode au Tonkin (14 février 1670). à Phô-Hiên, Hong-Yên, dont les Actes sont approuvés par Clément X dans le Bref Apostolatus Officium du 23 décembre 1673. Il y a déjà 29 prêtres vietnamiens. Ratification du choix de saint Joseph comme patron de la Mission. Fondation des Amantes de la Croix (26 février 1670).

1671 : Arrivée de Mgr de La Motte en Cochinchine. Premier synode de Cochinchine (décembre 1672). À Hûi-An (Quang-Nam).

1673 : un Père des Missions Étrangères va à Manila pour demander l'aide des Franciscains et des Dominicains pour l'évangélisation du Vietnam.

1674 : première tentative d'évangélisation chez les tribus Moî.

1676 : Confirmation donnée à 10 000 Vietnamiens à Huê (Annam).

1678 : A Rome, Mgr Pallu demande cinq évêques vietnamiens. Le pape impose à tous les missionnaires le serment d'obéissance aux Vicaires apostoliques. Même serment imposé aux Jésuites par leur Général, le P. Oliva, en 1680.

1679 : le 15 juin 1979, mort de Mgr Lambert de La Motte, à 55 ans, à Juthia. Le vicariat apostolique de Tonkin est divisé en deux, oriental et occidental.

1680 : Réorganisation des Missions : Mgr Pallu, chargé de la Chine.

1689 : Abrogation du serment pour les Jésuites.

1693 : Vicariat du Tonkin oriental confié aux Dominicains de Manila avec Mgr Lezoli, vicaire apostolique.

1698 : Persécution de Minh-Vuong en Cochinchine; de même au Tonkin. La chrétienté continue de progresser, grâce à ses prêtres vietnamiens et à ses catéchistes.

 

4. Dix-huitième siècle

1712 : Déportation du vicaire apostolique du Tonkin occidental : Mgr de Bourges.

1723 : Destruction de 700 églises, expulsion de missionnaires. Martyre de neuf Vietnamiens et de deux jésuites étrangers.

1729 : Retour du premier vietnamien augustinien, P. Marie de Saint-Robert ordonné sous-diacre par Benoît XIII.

1737 : Quatre jésuites décapités è Ke-Cho, capitale du Tonkin.

1746 : Martyre de deux dominicains espagnols.

1773 : Nouvelle vague de persécutions au Tonkin : les PP. Castanada et Vincent Liêm, dominicains. Suppression des Jésuites par Clément XIV. Effet désastreux pour les missions.

1798 : Martyre des Bienheureux Emmanuel Triêu et Jean Dat, vietnamiens.

1799 : Mort de Mgr Pigneau de Béhaine, à Bin-Dinh, le 9 octobre..

 

5. Dix-neuvième siècle

1802 : L'empereur Gia-Long, ayant fait l'unité du Vietnam, il s'ensuit une liberté relative du christianisme.

1825 : L'empereur Minh-Mang interdit aux missionnaires l'entrée au pays.

1835 : Décret de persécution de Minh-Mang (le fameux décalogue).

1836 : Nouvelle perséccution de Minh-Mang.

1839 : Le pape Grégoire XVI accorde des indulgences à tous ceux qui prient pour les persécutés du Vietnam et de Chine.

1840 : Au consistoire du 27 avril, Grégoire XVI prononce de remarquables éloges sur l'héroïcité des évêques et prêtres vietnamiens, comme aussi des missionnaires, catéchistes et fidèles du Vietnam.

1840 : 420 000 catholiques au Vietnam. Répit des persécutions.

1844 : Création des vicariats apostoliques de Saigon, Vinh, Bui-Chu, Huê.

1851 : Édit de Tu-Duc contre le christianisme.

1856 : Nouvel édit de persécution de Tu-Duc. Au moins 115 prêtres, 50 000 à 60 000 fidèles tués au cours de cette période.

1860 : Nhuyên-Truong-Tô, savant et patriote, reçu en audience par le pape Pie IX, qui lui offre une centaine de livres.

1862 : Un traité entre la France et Tu-Duc prévoit un peu de liberté pour les catholiques, en Annam, Centre Vietnam.

1868-1888 : Plusieurs massacres font 60 000 victimes parmi les chrétiens du pays, dont 24 000 dans la Province de Binh-Dinh.

1878-1895 : Construction de l'église de Phat-Diem dans le style du pays par le P. Tran-Luc.

1883-1895 : Création de deux nouveaux vicariats apostoliques au Tonkin.

1883 : Sous le régime français, paix religieuse, mais fréquentes tracasseries et action anti-catholique par des administrateurs francs-maçons. 708 000 catholiques au Vietnam.

1896 : Mort du savant catholique Truong-Vinh-Ky.

 

6. Vingtième siècle

1900 : Béatification de 64 Bienheureux martyrs au Vietnam, par Léon XIII.

1901 : Nouveau vicariat apostolique de Phat-Diêm.

1906 : Béatification de huit Bienheureux martyrs, par Pie X.

1906 : Nouvelle béatification de vingt martyrs au Vietnam, par Pie X.

1913 : Nouvelle Préfecture apostolique de Lang-Son, confiée aux Pères Dominicains de Lyon.

1925 : Consécration du Vietnam à la Vierge Marie par les évêques.

1925-1932 : Vicariats apostoliques de Huê, Thanh-Hoa et Kontum.

1933 : Premier évêque vietnamien, consacré à Rome par Pie XI : Mgr J-B. Nguyen-Ba-Tong.

1934 : Premier Concile plénier à Hanoi.

1935 : Mgr Nguyen-Ba-Tong. Premier vicariat apostolique confié au clergé vietnamien, à Phat-Diêm.

1936-1938 : Nouveaux vicariats apostoliques : Thai-Binh (Nord) et Vinh-Long (Sud).

1940 : Il y a alors 1 600 000 catholiques au Vietnam, et 1400 prêtres.

1945 : Fin de la guerre mondiale. Les évêques du Vietnam font un appel en faveur de l'indépendance du Vietnam.

1950 : Pèlerinage de 300 Vietnamiens à Rome, pour l'Année sainte.

1951 : Pie XII béatifie 25 martyrs vietnamiens.

1954 :Fin de la guerre de la France au Vietnam. Victoire des Rouges à Dien-Bien-Phu. Accords de Genève. Le Nord aux Rouges. Le Sud est libre, sous le président catholique Ngo-Dinh-Diêm. Plus de 650 000 du Nord se réfugient au sud du XVIIe parallèle. La proportion des catholiques s'en trouve inversée. Avant l'exode : 5/7 était au Nord; après : 5/7 : au Sud.

1955 : Nouveau vicariat apostolique de Can-Tho au Sud.

1957 : A Saigon, création d'une Délégation Apostolique dont Mgr Caprio est le Régent. Fondation à Dalat de l'Université Catholique. Division du vicariat apostolique de Quinhon confié au clergé vietnamien, et du vicariat apostolique de Nhatrang confié aux Missions Étrangères de Paris. Arrivée des Jésuites, Province de l'Extrême-Orient pour s'occuper des œuvres universitaires à Saigon : Centre universitaire de Rhodes.

1958 : Création par Rome du Collège Pontifical de Dalat, confié aux Jésuites

1959 : Congrès marial national du Vietnam. Consécration du Vietnam au Coeur Immaculé de Marie. Célébration du Tricentenaire des premiers vicariats apostoliques. Présidence du cardinal Agagianian, légat papal de Jean XXIII (16-18 février 1959).

1960 : Établissement de la hiérarchie au Vietnam : 3 archevêchés et 17 diocèses.

1975 : Réunification du Nord et du Sud par le régime communiste du Nord. Expulsion de tous les missionnaires étrangers du Sud. Toutes les institutions d'éducation, à tous les niveaux, comme aussi toutes les œuvres d'hospitalisation, deviennent organismes sous contrôle de l'État.

1977 : Nouvelles restrictions sur le culte et les activités religieuses. Arrestations et sessions intensives de rééducation de la pensée des responsables chrétiens et bouddhistes, suivant l'idéologie du Parti unique.

1980 : première réunion de la Conférence des évêques.

1982 : Le Cardinal Trinh Van Can de Hanoi reçoit la permission d'ordonner six prêtres : les premiers en vingt ans.

1985 : Détention de nombreux bouddhistes et chrétiens.

1988 : Canonisation à Rome de 117 martyrs du Vietnam, dont 21 missionnaires étrangers.

1990 : Visite du Cardinal Etchegaray. Ordination de 37 prêtres.

1991 : Première consécration épiscopale depuis la Libération, à Dalat, Mgr Pierre Nhon, ancien gradué du Collège Pontifical

1992 : Visite officielle de Mgr Claudio Galli, du Secrétariat d'État du Vatican. Ordination de 37 autres prêtres. Mgr Thomas Nguyên Van Tram, consacré évêque auxiliaire de Xuân Lôc.

1993 : Réunion de la Conférence épisopale à Hô-Chi-Minh City. Elle demande au gouvernement plus de liberté religieuse.

 

DEUXIÈME MISSION : DALAT, VIETNAM 1958-1975

Second communiqué : quelques événements qui m'apportèrent de
grandes grâces pour mon ministère de Directeur spirituel.

 

1. Été 1959

Comme chaque été, au Vietnam, je prends huit jours pour faire ma retraite ignatienne, tout en me reposant de mon ministère au Séminaire, dans la fraîcheur de Dalat. Puis, je donne une ou deux retraites à des groupes de prêtres diocésains ou religieux, suivant les Exercices spirituels de saint Ignace.

Je profite aussi des vacances pour intensifier mon étude de la langue vietnamienne : période intensive, combien plus efficace qu'un cours, une ou deux fois par semaine, durant l'année académique! D'ordinaire, je fais un ou deux stages dans une paroisse où il y a un séminariste originaire du Nord, qui passe une partie de ses vacances avec son Père Patron. Occasion de pratiquer la langue et aussi de me familiariser avec diverses régions. Ou bien je passe deux semaines dans la communauté des Frères de Saint-Joseph, à Nhatrang, au bord de la mer, à qui je donne aussi quelques conférences en français sur des thèmes de spiritualité, notamment sur les Documents de Vatican II. Ce travail initial me servira ensuite dans mes conférences aux séminaristes.

2. En 1961, mes parents célèbrent à Montréal leur jubilé d'or de mariage. Je leur écris à l'avance une longue et joyeuse évocation de ces belles années de leur vie et je leur dis ma gratitude pour tout ce qu'ils nous ont donné de foi, de joie et de bonheur. Mon jeune frère René dont j'avais célébré le mariage un mois après mon ordination, au retour de Chine en août 1951, leur commente joyeusement le document.

3. En 1964, décès de ma mère, après une courte hémorragie cérébrale, le 5 février. Missionnaire en Orient, il ne m'est pas possible de me rendre à Montréal. Sacrifice d'être au loin de sa famille! Mon grand frère Gérard m'envoie une cassette où il me raconte les événements des trois dernières semaines. Vivant si près de Dieu, je la sais décédée dans la paix et l'action de grâce. Messe et bréviaire sont offerts pour elle.

4. Été 1965, le père jésuite Francisco Parisi, psychologue, m'invitait à le rejoindre à Manila pour m'initier à sa grande expérience dans le domaine du discernement des vocations aux Philippines et aux multiples tests psychologiques classiques qu'il a étudiés et adaptés pour les Philippines. Durant deux mois, je loge au Collège Xavier et me rends avec lui, sur sa moto, à Quiapo, cœur de la vieille ville de Manila, où il a son centre de consultation : Our Lady of Peace Center. Arrivés à 7h. a.m., avec trois ou quatre prêtres, la matinée se passe à écouter attentivement son cours. On prend le lunch, puis, après une courte sieste, on se remet au travail : étude de cas et de dossiers sur le sujet de la conférence. Chacun étudie quelques dossiers, puis remet rapport et conclusion. Ces deux mois me seront très utiles pour m'aider au discernement des vocations à Dalat, puis ensuite dans ma troisième mission des Philippines.

5. Automne 1965, Le P. Lacretelle, maître des novices, n'ayant alors pas de novices à diriger, veut bien me remplacer à Dalat pour me permettre de me joindre aux scolastiques qui vont à l'École de langue vietnamienne de Saigon, Centre Alexandre de Rhodes, avec de bons professeurs et tuteurs. Expérience de base, très fructueuse. Ces cinq mois s'achèvent par un merveilleux voyage de cinq jours, en groupe, au Cambodge, pour visiter les ruines de Siem-Reap, Angkor-Vat. Guide en main, et chapeau de paille sur la tête contre un cuisant soleil, nous déambulons à travers ces ruines fameuses : palais et temples du peuple kmer, aux sculptures bouddhiques influencées par l'hindouisme qui dominait depuis les VIIe et VIIIe siècles. Ancienne capitale des rois kmers, royaume fondé par le roi Yasovarman .

 

 

Les temples-montagnes du Phnom Bakhem et du Bayon dans la cité d'Angkor Vat (immense structure aux trois tours dominées par les faces souriantes du Bouddha, variant aux diverses heures du jour : inoubliables!) : ces ruines, illustrant l'apogée de l'art kmer, abandonnées au XIIe siècle, furent envahies et comme étouffées par les banians aux racines aériennes. Elles furent découvertes lors de la colonisation française, au XIX siècle. Le Cambodge récent a vu, avec les Kmers rouges, un terrible génocide du tiers de sa population.

 

 

 

6. 7 mars 1966, en la fête de saint Thomas d'Aquin, le Séminaire Pontifical de Dalat voit sa faculté de théologie reconnue par Rome.

7. 1968-1969, Le Recteur, le P. Raviolo, me suggère une année sabbatique dans la ligne de ma spécialité  : direction spirituelle et psychologie. Il me laisse le choix du lieu. Mon choix sera déterminé par les renseignements les plus sérieux. Comme c'est ma première visite au Canada depuis dix ans, j'étudie les possibilités du Canada, des États-Unis, de Paris et de Rome. Mon choix est bientôt fait. Une occasion précieuse m'est offerte à Rome, à l'Institut de spiritualité de l'Université Grégorienne : un cours spécial, du premier octobre au 8 décembre, à la villa Cavalletti : Aggiornamento des Exercices spirituels de saint Ignace à la lumière de l'Église de Vatican II. Ce cours est réservé aux Jésuites des assistances d'Italie et d'Espagne. 38 professeurs des Instituts romains de la Compagnie de Jésus (Université Grégorienne, Institut biblique, Institut oriental, Institut d'histoire de la Compagnie, et quelques autres facultés) : 212 thèmes, surtout en italien et en espagnol, quelquefois en latin et en français. Les années suivantes, l'équivalent sera offert aux autres Assistances.

Horaire très chargé, à ma grande satisfaction. Ces nourritures serviront à me renouveler et à renouveler des centaines de futurs prêtres, et d'innombrables personnes à qui je donnerai les Exercices de saint Ignace. Chaque jeudi, détente : voyage en autobus en des lieux fameux, comme Subiaco, Monte Cassino, Assise, Florence, Venise, Naples, Pompei. Les matinées du dimanche sont libres pour visiter les grandes basiliques romaines. Dans l'après-midi, deux conférences. Le soir, il est possible de faire les Exercices selon la 19 e annotation : les points sont donnés par un des participants. Quelle gratitude pour tant de lumières reçues, pour tant de rencontres avec des hommes éminents!

8. 27 novembre 1968. à l'audience générale où nous étions les invités spéciaux, le Saint-Père saluait spécialement notre groupe de 50 Jésuites.

«Ils sont cinquante spécialistes de cette activité extrêmement importante, extrêmement efficace et, disons-le, extrêmement moderne aussi. Il s'agit d' aggiornamento. Certes les Exercices de saint Ignace se ressentent, eux aussi, de la forme, disons littéraire et psychologique, dans laquelle ils ont été conçus et écrits. Mais ce qu'ils contiennent, soit du point de vue pédagogique, c'est-à-dire par l'emprise qu'ils ont sur les âmes, soit du point de vue des vérités qu'ils contiennent sur la doctrine et l'éducation chrétienne : cela a une vitalité spirituelle, éternelle. Nous ne désirons pas mieux que de voir accompli cet aggiornamento , c'est-à-dire cette efficacité appliquée aux hommes de notre temps et spécialisée pour les divers groupes qui fréquentent les Exercices, à commencer par les prêtres. Combien, en vérité, nous désirons que les prêtres se nourrissent, se réconfortent, se raffermissent par la participation aux Exercices spirituels! Et combien nous le désirons pour toutes les catégories de personnes! Il est si beau de voir que, de la jeunesse, puis des adultes, des diverses professions, de toutes les catégories sociales, on cherche à puiser à cette source, à cette manière de profiter de toutes les promesses et de toutes les grâces qu'apporte à la vie chrétienne cette formule dont nous devons toujours louer et remercier saint Ignace et les continuateurs de son École. C'est pour cela que nous applaudissons à votre projet de rendre le plus possibles répandus et efficaces les Exercices spirituels , et nous donnons à chacun de vous, à la maison dont vous avez la charge, à ceux qui seront les bénéficiaires de votre prédication, une grande et cordiale bénédiction» (Allocution de Paul VI, le 27 novembre 1968).

9. Le reste de l'année, à Rome, j'ai suivi des cours de la Grégorienne, en Écriture sainte, avec des maîtres comme Donatien Mollat, Stanislas Lyonnet, Albert Vanhoye; en théologie, avec les PP. Dumeige, Martini, Bernard, Latourelle, Hamel; en psychologie, avec le P. Cruchon; avec des spirituels ignatiens, comme les PP. Espinosa, Arellano.

Durant l'année, tous les samedis, j'ai tenu à suivre un cours sérieux sur le cinéma, théorique et pratique, avec visionnement et analyse d'un film de valeur durant l'après-midi : études qui nourriront mon cours sur la Pastorale du Cinéma à Dalat.

10. Pour Pâques 1969, le P. Dargan, Assistant d'Extrême-Orient, m'offre de me joindre au Voyage d'étude de l'institut Biblique en Israël : occasion précieuse de visiter la Terre Sainte, avec arrêt en Grèce, à l'aller, et à Constantinople, Istamboul, au retour. Guidés par un spécialiste, le P. Makowski, nous avons pu visiter la patrie de Jésus et nous ouvrir à une meilleure compréhension des Évangiles : tout profit pour ma vie spirituelle, mon enseignement et mes retraites.

11. Audience pontificale. Avant de quitter Rome, j'ai eu le privilège d'une courte audience privée avec le pape Paul VI.

Sachant que mon ministère était d'aider à la formation spirituelle des futurs prêtres, au Vietnam, le Saint-Père m'encouragea à ce travail important et à aider les prêtres à développer une profonde amitié avec le Seigneur Jésus. Puis, il me bénit, avec tous les séminaristes de Dalat et toute la Faculté. Une photo garde le souvenir ému de cette rencontre.

12. Voyage en Espagne.Mon retour pour un mois au Québec me permit de monter à Lahr, base canadienne, pour visiter mon jeune frère et sa famille. Ensuite, je suis allé passer une semaine en Espagne, sur les traces d'Ignace, surtout la chambre de la conversion à Loyola; puis, au monastère bénédictin de Montserrat, là où il déposa son épée au pied de la Vierge noire. Enfin, la grotte de Manrèse, où, dans le jeûne et la prière, il écrivit les Exercices Spirituels. J'ai aussi visité le château de Xavier, près de Pampelune, et je garde un souvenir ému des messes célébrées en la chapelle du château, au pied du Christ au visage à la fois souffrant et souriant.

13. Vacances au Québec.J'eus le bonheur de passer un mois de vacances avec mon père et mes deux sœurs religieuses, Marguerite et Pauline, et avec bon nombre de parents et de bienfaiteurs.

 

III. DERNIÈRE PÉRIODE AU COLLÈGE PONTIFICAL
A DALAT (1969-1975)

 

En août 1969, mon travail a repris à Dalat. Les Pères et frères jésuites sont maintenant 15 réguliers, de 10 nationalités, et nos séminaristes, 150 provenant des diocèses du Vietnam-Sud. Le même bon esprit y règne, dans la ferveur, la joie et l'étude sérieuse. Le climat politique, toutefois, s'est aggravé dans le pays. L'infiltration rouge, à travers les forêts du Laos et du Cambodge, remplit plusieurs régions de guérillas. Attaques surprises et combats se multiplient. Plusieurs routes sont bloquées. Les transports deviennent difficiles. Les troupes américaines venues aider, sur demande du gouvernement du Sud, ont vu clairement après l'attaque-surprise sur toutes les villes du Sud en cette nuit sacrée du Têt 1968 (Jour de l'an lunaire, la plus grande fête populaire des Vietnamiens) que tous ces attaquants étaient bien des vietnamiens rouges du Nord. Leur langage du Nord le prouvait bien chez tous les prisonniers ou chez les soldats hospitalisés. Les Américains décident de bombarder les centres militaires de Haiphong, au Nord. Les hurlements des pays alliés de la Chine et de la Russie obligent les Américains de Washington à annoncer le retrait des troupes du Vietnam, comme aussi la pression du problème Watergate en Amérique. Le retrait est fixé à 1973. Nous savons que ce sera bientôt la fin du Vietnam libre du Sud. Sous la menace d'attaques importantes de l'armée rouge sur les Hauts Plateaux, où se trouve la ville de Dalat, le gouvernement décide l'évacuation de la ville. La plupart des Jésuites du Séminaire partent en vanne sur la route de Nhatrang : trois seulement resteront au Séminaire. Les séminaristes se dirigent vers leurs diocèses respectifs. Nous apportons quelques livres et quelques collections plus précieuses, comme Migne, des Pères grecs et latins, rêvant de réorganiser notre Séminaire à Saigon, pensant que seule la région du Centre tomberait aux mains des Vietcông, et que Saigon resterait libre.

A Phan-Thiêt, sur la mer, nous pouvons louer un bateau qui nous conduira à l'embouchure de la rivière Saigon. Nos sacristains ont eu la prudence d'apporter des rameaux qui nous permettront de célébrer le dimanche du même nom. Nous rêvons en couleurs, croyant que Saigon et le Sud resteront aux mains du gouvernement, même si le Centre tombe aux mains des Nordistes. A Saigon, de nombreux séminaristes nous rejoignent bientôt. Nous louons alors un hôtel, Công-Quynh, pour établir notre séminaire provisoire, loger nos séminaristes et tenter de réorganiser notre œuvre : c'était le 11 avril 1975. Puis, nous pensons nous installer à l'École Sainte-Thérèse, que les Missions Étrangères avaient déjà fermée. J'y suis déjà avec le P. Champoux, chauffeur de notre vanne et avec quelques séminaristes quand, le 29 avril, après quelques combats, les Rouges du Nord prennent la ville de Saigon. Couché sur un matelas, malade et vomissant, j'entends les fusillades tout alentour. Après une semaine d'occupation, les autorités rouges, inquiètes, en raison de l'afflux des réfugiés, réduits à des conditions d'hygiène affreuses, décrètent que chacun doit retourner dans sa région d'origine.

C'est maintenant «la paix et la libération». Heureux de cet édit, nous pouvons remonter à Dalat. Après six heures sur une route encombrée, nous retrouvons nos confrères, tout surpris de nous revoir! Et puis, c'est la réorganisation du Séminaire! La nouvelle se répand vite dans toutes les parties du Vietnam Sud : le Séminaire ouvrira ses portes pour une nouvelle année académique! Le premier juin, nous nous retrouvons avec 100 séminaristes, moins ceux que certains évêques préfèrent garder avec eux.. La vie reprend son cours avec un esprit admirable : joie du retour, joie de pouvoir continuer ensemble la montée vers le sacerdoce. Les beaux jardins du Frère Muo sont transformés en jardins maraîchers pour survivre avec nos produits, dans la belle terre rouge de Dalat. Quelques heures sont réservées au travail manuel. Un jour, deux de nos séminaristes, travaillant au jardin, frappent une mine cachée qui éclate. Ils sont blessés. L'un semble l'être gravement. Je l'accompagne dans notre camionnette à l'hôpital. Mais durant la chirurgie, je dois m'éclipser…sur le point de m'évanouir. Après quelques semaines, tous deux recouvrent la santé.

Bientôt, je dois organiser, comme chaque année le «mois de spiritualité» : classes régulières interrompues durant trente jours pour une sorte de retraite suivant les Exercices spirituels de saint Ignace. Soudain, le 30 août 1975, convocations, au palais du Gouverneur, de tous les missionnaires étrangers, quatre mois après la Libération. Tous doivent se préparer, en deux jours, à quitter Dalat en direction de Saigon, accompagnés d'un soldat. Un hôtel nous attend à Saigon, d'où nous devrons nous envoler pour Bangkok par le premier avion libre.

Voilà six mois que le Vietnam est isolé du monde : aucune lettre n'atteint le Vietnam, aucune lettre n'en sort. Les deux dernières nuits furent chargées d'émotions : photos, adieux, pleurs. Comme notre bagage doit être limité, nous nous détachons de bien documents précieux, de bien des livres. Nous ne pouvons apporter aucune lettre pour l'étranger. L'avenir s'annonce très sombre pour nos séminaristes. Que deviendra leur vocation? leur formation? Notre Recteur, le P. José De Diego, espagnol, remet la responsabilité de notre Séminaire pontifical entre les mains du nouvel évêque de Dalat, Mgr Joseph Lâm. A Saigon, l'hôtel prévu ne peut nous recevoir. On nous permet alors de loger à notre Centre Alexandre de Rhodes, dans l'attente d'un avion russe. Le 8 septembre, nous nous envolons vers Bangkok où les ambassadeurs de nos pays respectifs donnent nos noms à nos familles, enfin rassurées, après six mois d'angoisse.

A Rome, le Saint-Père est enfin mis au courant de la situation du Vietnam. De son côté, le P. Général nous invite à nous reposer quelques semaines à la Curie généralice. Les évêques de l'Afrique du Sud demandent de les aider à fonder un Séminaire d'intégration (il y avait des séminaires pour noirs, et des séminaires pour blancs). Le P. Général songe à offrir notre double faculté pour réaliser ce projet. Tous nos membres, avec leur caractère international et leur capacité d'enseigner en anglais, en français, en latin, pouvaient aisément se transplanter en Afrique.

Je reçois soudain un télégramme de Montréal, dans lequel le P. Provincial me demande de revenir le plus tôt possible, car mon vieux papa, âgé de 92 ans, semble proche de ses derniers jours. Mon recteur approuve. Je serai donc avec mon père toute une semaine, et c'est dans mes bras qu'il part pour la maison du Père, le 20 septembre 1975.

Peu après les funérailles, je dois subir une intervention chirurgicale (double hernie) par le docteur Somera, philippin, qui m'avait déjà opéré pour la vésicule biliaire. Ma sœur Pauline, augustine de l'Hôtel-Dieu de Québec, qui avait obtenu la permission de s'occuper de mon vieux père, aurait dû retourner à son Monastère de Québec. Je suggère alors qu'elle prenne un peu de repos et m'accompagne à Rome, où je vais retrouver mes confrères, en vue de la mission d'Afrique. Sa supérieure permet volontiers. Mon autre sœur, Marguerite, C.N.D., obtient aussi la permission de m'accompagner, à l'occasion de l'Année sainte (1975). Merveilleux voyage de deux semaines, qui nous permet de visiter Paris, Chartres et Lourdes, puis mes lieux préférés de Rome : Saint-Pierre et le Vatican, les quatre basiliques majeures, la Grégorienne, le Panthéon, le Colisée. Pour ma part, je loge à la Curie généralice, avec mes confrères de Dalat, tandis que me sœurs logent tout près, chez les sœurs de Sainte-Anne. Rapide voyage à Assise, pour saluer saint François et sainte Claire. Elles repartent bientôt pour Montréal, fatiguées, mais enrichies de précieux souvenirs. Ce voyage, jamais rêvé, a jeté un peu de baume sur une blessure profonde  en moi: celle de voir s'interrompre, après 17 ans, l'œuvre si magnifique de Dalat. Environ 251 séminaristes sont devenus prêtres; 250 se sont orientés vers d'autres carrières, après un sérieux discernement de conscience avec leur directeur spirituel.

Tous gardent une profonde reconnaissance pour la formation reçue. Ils seront de fidèles serviteurs du Christ et de l'Église. Au moment où j'écris ces lignes, je rends grâces au Seigneur pour la consécration épiscopale de onze de nos prêtres pour l'Église du Vietnam.

 

3 juillet 2007