Paul Deslierres, S.J.

DEUX ANS HORS D’ASIE
Le P. Deslierres fait de l’animation missionnaire au Québec

1981 et 1982

Après mon séjour à Davao, qui a pris fin avec l'expiration de mon contrat de trois ans au Séminaire Régional, le Père provincial du Canada français, le Père Bernard Carrière me demande si j'accepterais de revenir au pays pour aider à l'animation missionnaire de nos Maisons, à la prédication missionnaire au Québec, à la rédaction de notre revue, Le Brigand, et à la Procure des missions.

Mon responsable des anciens de Chine, à Manille, accepte cet emprunt, mais pour une période de deux ans seulement (1981-1982). C'est ainsi que le 26 décembre 1980, après cinq belles années aux Philippines, avec son climat si doux et sa population si aimable, je quitte Davao pour Manille. Peu après, je m'envole pour Taipei, capitale de la Chine libre, où j'ai plusieurs confrères, anciens de Pékin et de Shanghai, que je suis heureux de retrouver.

Au cours de cette première visite à Taiwan, je rencontre, à la Faculté de théologie, des confrères que je suis heureux de revoir : des québécois qui y travaillent depuis plusieurs années. Parmi eux : le Père Louis Gendron, qui est devenu l'actuel Provincial de Chine; -- le Père André Lefebvre, psychologue et professeur à l'Université Fu Jen; -- le Père Raymond Parent, directeur du Kuangchi Cultural Group, et réalisateur de nombreux films d'éducation qui passent sur les chaînes de l'État et à la paroisse de la Sainte-Famille; -- le supérieur, le Père Jean De Leffe, que j'avais bien connu au Vietnam, et surtout mon compagnon de voyage (avec quatre autres) dans notre inoubliable odyssée vers la Chine (56 jours en mer), le Père Rosaire Gagnon, qui a beaucoup travaillé au plan social pour les évêques de Taiwan, avant d'être soudainement rappelé à la Maison du Père. Je n'oublie pas le Frère Aubin, toujours dévoué sacristain dans la paroisse de Taipei.

On m'a fait visiter le grand jardin, où l'on côtoie, en miniature, les plus grandes œuvres des principaux pays du monde : de la Maison blanche de Washington jusqu'à la statue de la Liberté. J'ai aussi visité le Musée National de Taipei où l'on retrouve des milliers de spécimens artistiques de l'ancienne Chine : peintures et sculptures d'une richesse et d'un nombre tels qu'elles permettent une exposition qui change tous les mois. J'y ai rencontré un jeune homme, fort compétent en matière d'art, qui m'a accompagné et avec qui j'ai pu entretenir une correspondance durant mes deux ans au Canada, et que j'ai eu l'occasion de revoir à Taiwan lors de mon voyage de retour vers l'Orient : Garry Koo, un ami chinois que je n'ai jamais oublié.

Montréal. – A mon arrivée, le 18 janvier 1981, on m'installe à la Procure des Missions, où se trouvait alors notre magnifique musée chinois (transporté depuis au Musée Provincial de Québec), où je rédige quelques brèves notices pour Le Brigand, notamment sur le grand modèle missionnaire, le Père Matthieu Ricci, dont l'inculturation a permis des conversions au sein même de la cour de Pékin (1552-1610). J'ai écrit aussi quelques nécrologies sur des missionnaires décédés, dont le Père Rosaire Renaud, historien de notre mission de Süchow : auteur de deux gros ouvrages, richement documentés.

A mon arrivée, je dois consulter un dentiste qui estime très grave l'état de détérioration de mes dents et juge qu'il faut les arracher : ce qui fut fait…, non sans un évanouissement en cours d'opération! Une fois mes gencives raffermies et le dentier mis en place, j'ai pu aussitôt rayonner un peu partout, avec un compagnon, ou même seul, car entre temps j'avais pu apprendre à conduire une automobile. J'ai ainsi parcouru le Québec, les Maritimes, l'Ontario. Mon journal garde mémoire de plus de 75 paroisses visitées, avec messes et homélies, de quelques retraites paroissiales, d'animation missionnaire en plusieurs écoles et en plusieurs classes. J'ai aussi donné quelques conférences en plusieurs communautés religieuses et instituts.

L'assistance aux funérailles de bienfaiteurs de nos missions remplissait bon nombre de mes journées. C'était l'époque où beaucoup de réfugiés du Laos, du Cambodge et du Vietnam étaient acceptés par le gouvernement du Québec, ou parrainés par des familles ou des groupes de catholiques, ou par notre Province jésuite. J'ai pu ainsi aider bien des jeunes à se trouver un logis convenable ou un emploi. Je me souviens que l'un d'eux fut aussitôt accepté par l'hôtel Sheraton, où il travaille toujours en 2007, évidemment avec un meilleur salaire et une meilleure position.

J'avais trouvé un moyen efficace de les rencontrer. Je me rendais dans une bouche de métro, j'observais les jeunes asiatiques qui s'y trouvaient, et j'abordais la conversation, soit en chinois, soit en vietnamien. S'ils avouaient ne pas savoir telle langue, je passais à une autre qu'ils connaissaient. Ils étaient alors tout heureux de rencontrer quelqu'un qui savait leur langue. Je me présentais et je m'offrais à aider l'un ou l'autre : à trouver un logis ou un emploi. Le contact était bien amorcé! Que de jeunes j'ai pu ainsi connaître et aider de différentes manières durant mes deux années à Montréal. Devenus bons amis, j'étais heureux de les retrouver à chaque congé au pays,…deux mois tous les cinq ans!

Mes prédications missionnaires, durant ces deux ans, m'ont permis de découvrir de belles paroisses, où les prêtres se dévouaient auprès des jeunes, mais aussi plusieurs autres où, à ma grande surprise, les églises étaient bien moins pleines. Je n'oublierai jamais le coup de foudre que j'ai ressenti quand un curé m‘a dit que, dans sa ville très prospère, il y avait eu 14 suicides de jeunes au cours de l'année. Bouleversé, j'ai alors découvert que la «révolution tranquille» du Québec, dont j'avait entendu parler en Asie, avait commencé ses ravages et produit des fruits bien amers. J'ai été aussi heureux de trouver des paroisses «bien conservées», où les catholiques, moins nombreux, avaient une foi plus personnelle et plus profonde. J'ai beaucoup appris de ces ministères missionnaires. J'encourageais les fidèles d'ici par les exemples des chrétientés du Vietnam et des Philippines.

Les visites à nombre de mes bienfaiteurs, fidèles à m'écrire et à m'aider de leur générosité, me réconfortaient et faisaient contrepoids aux déceptions rencontrées ici ou là. J'ai découvert avec peine que plusieurs de mes confrères religieux, et maintes religieuses connues jadis, avaient changé d'orientation de vie, et que les vocations se raréfiaient dans presque toutes les communautés, alors qu'elles augmentaient presque partout en Asie, en dépit des difficultés créées par les régimes communistes. J'ai réalisé qu'au Québec, avec la prospérité croissante, le consumérisme et la publicité envahissante, les médias contaminaient la société, transmettant une éthique néo-païenne, et bien peu de pensée chrétienne sur les problèmes du monde actuel. J'ai observé une absence d'éducation de la foi dans un système d'éducation sans référence aux valeurs spirituelles du passé. La famille se désagrège, les divorces se multiplient à un rythme effarant, tandis que triomphe une sexualité débridée et que les avortements se comptent par milliers et par millions. Je note une désaffection grandissante pour une Église qui transmet la vérité, mais vieillissante en ses structures et ses apostolats. Une sorte de maladie contagieuse dévalorise la vie chrétienne et dissout les habitudes de puiser dans les sacrements et la Parole de Dieu la force de vivre. Une anémie spirituelle se répand, hélas fort peu combattue par les vitamines d'une prédication forte, courageuse et aimante. Ce phénomène de déchristianisation visible et grandissante, au pays de Québec, fait contraste, avec le monde que j'ai connu, où se vivent avec intensité les valeurs de vérité et de morale chrétiennes, chez des peuples assoiffés de vrai, de bien et de beau qu'ils découvrent chez ceux qui vivent du Christ autour d'eux.

 

NOUVEAU DÉPART VERS LES PHILIPPINES

1983-1996 

Le 17 janvier 1983, après mes deux ans au Canada, je m'envole vers MANILLE , où je reçois la fonction de vicaire dans notre belle et prospère paroisse de Mary the Queen. Ce sera désormais mon principal ministère, très absorbant, avec occasionnellement des retraites aux prêtres, aux religieuses, aux professionnels, ou parfois des récollections aux mêmes groupes. Nous travaillons bien ensemble : le curé espagnol, le Père Cortina, deux autres vicaires, le Père Léon, aussi espagnol, le Père Peter Chuang, chinois, et un Père hongrois, le Père Goenther. Tous sont des anciens de Chine. Plus d'un million de chinois, aux Philippines, ont ainsi bénéficié des missionnaires de Chine, qui peuvent maintenant se dévouer auprès d'eux, alors qu'autrefois les prêtres étaient trop peu nombreux et, suivant une tradition apportée par les colonisateurs espagnols, se consacraient uniquement aux natifs des Philippines. Maintenant, chaque ville compte une ou plusieurs paroisses se consacrant au service des chinois, parmi lesquels se trouvent de nombreux convertis. Au moment du premier carême, le curé m'encourage à publier un dépliant pour aider nos fidèles à intensifier leur vie chrétienne et à coopérer davantage avec la paroisse. Je propose aussi de former un groupe d'étude sur la Bible, et un second sur les problèmes contemporains de l'Église. Les membres augmenteront et se montreront fidèles et intéressés, durant plusieurs années.

Les ministères ordinaires nous occupent bien. Chaque jour, à 6 heures du matin, je célèbre une messe, avec homélie Ainsi, les fidèles qui fréquentent régulièrement grandissent-ils dans la compréhension de leur foi. «J'apprends chaque jour du nouveau», m'avouait un jour une personne qui ne manquait jamais sa messe quotidienne. Le soir, j'entendais les confessions avant la messe de 6 heures. Plusieurs messes se célèbrent aussi durant les funérailles, qui s'étalent ici sur plusieurs jours. Fréquentes sont les messes de mariage. Il faut aussi mentionner de nombreuses réunions de groupes : Bible, missions, réunions de parents, groupes de prière charismatique : jeunesse chinoise, Chinese Women League, etc. Je note aussi la popularité des neuvaines : presque chaque jour, prières au Sacré-Cœur, à la Vierge Marie, à saint Lorenzo Ruiz, martyr canonisé depuis peu et patron des Philippines, qui a œuvré dans la vieille église de Binondo, avant de partir pour le Japon, avec un groupe de dominicains, où tous furent martyrisés. D'autres dévotions se multiplient : à saint Maximilien Kolbe, martyr de sa charité, pour avoir pris la place d'un père de famille, comme aussi à Padre Pio. Il faut ajouter les nombreuses rencontres de direction spirituelle.

 

 
Autel chinois, chapelle du Lorenzo Ruiz Mission Institute
 
Le groupe des premiers novices jésuites au LRMI, avec le P. Deslierres

Toute l'équipe du Lorenzo Ruiz Mission Institute , en 1994

 

Le cardinal Jaime Sin, archevêque de Manille, fils d'un père chinois et d'une mère philippine, me demande, en fin de 1990, pour l'aider, comme directeur spirituel et maître des novices d'un Institut qu'il venait de fonder, Lorenzo Ruiz Mission Institute, pour promouvoir des vocations missionnaires pour la Chine qui, lorsqu'elle s'ouvrira, aura un besoin immense de prêtres bien formés et zélés. Il faut rappeler ici que la Chine avait comme «perdu son âme» depuis qu'en 1949  un régime athée et communiste avait renié les valeurs traditionnelles de ce pays : respect pour les parents, pour une vie familiale fondée sur l'amour des parents et les familles nombreuses; respect des élèves pour leurs maîtres. Période de dix ans de révolution culturelle (1966-1976) où Mao encourageait les jeunes à détruire temples et pagodes et toute vie intellectuelle pour ne valoriser que le travail manuel, faisant même disparaître les hommages à Confucius, lui qui avait raffermi partout les traditions classiques. Aucun village, en effet, qui n'avait pas son temple ou sa salle de Confucius!

Me sachant jésuite et ancien missionnaire de Chine, le Cardinal me demanda avec insistance au Provincial des Philippines qui était devenu supérieur des anciens de Chine travaillant aux Philippines. Le Provincial accepte de me prêter au nouvel Institut pour une période de deux ans. En fait, j'y resterai six ans : de janvier 1991 à janvier 1996. De belles années avec ces jeunes Philippins assez généreux pour consacrer leur vie auprès des Chinois! Nous avions grand besoin d'ouvrages de spiritualité : j'écris à des amis du Canada qui bientôt nous aident à constituer une bonne bibliothèque de base. Chaque jour, je rencontre ces jeunes séminaristes trois fois par jour : conférences et questions pratiques. C'est ici que ma longue expérience de Dalat, au Vietnam, m'a été combien précieuse! Nous puisons aux sources du Concile Vatican II et aux encycliques des papes sur le sacerdoce et sur les missions.

L'année de noviciat - avant d'entreprendre le curriculum de philosophie et de théologie au Grand Séminaire San Carlos -, visait à favoriser la maturité humaine et spirituelle des futurs prêtres de Manille, l'amitié au Christ Jésus mieux connu, aimé et imité, comme aussi l'attachement à l'Église, la familiarité avec l'Écriture, l'exercice des vertus aussi bien humaines que morales et théologales, une prière à la fois personnelle et liturgique, la pratique d'une vie de communion interpersonnelle, afin de préparer des prêtres ouverts et entièrement consacrés au peuple de Dieu.

Parfois un prêtre expérimenté était invité à partager sa compétence et son expérience : question de varier le menu de l'unique directeur spirituel et de créer un esprit de famille propre à l'Institut.

Au début, les supérieurs étaient des monseigneurs chinois, comme Mgr Chu, Mgr Hsu, Mgr Wang, avant d'avoir un supérieur formé à l'Institut lui-même. Nous avons aussi étudié un projet de Constitutions propres, grandement aidés sur ce point par les textes du Nouveau Code de Droit canonique de 1983, qui ajoute des pages lumineuses - après celles de la vie religieuse et consacrée – sur la nouvelle catégorie des Sociétés de vie apostolique, auxquelles appartient l'lnstitut. Aux conférences s'ajoutait le souci de donner occasion aux novices de s'exprimer et de réagir. On a pu aussi établir un cours d'étude sérieuse de la langue mandarine, en envoyant nos jeunes étudier, pour une période de deux ans, dans une université chinoise du Nord ou à Taiwan, afin de s'immerger dans un milieu complètement chinois. Initiative située après l'achèvement des études ecclésiastiques à Manille. En 1996, à mon départ de l'Institut, nous avions déjà vingt prêtres en état de prendre charge des fonctions de formateurs de leurs jeunes confrères. Je rends grâces à Dieu pour ces belles années passées dans le milieu dynamique de l'Institut! On n'a pas craint de construire, au cœur de Manille, un édifice qui emprunte quelques styles de Pékin : le hall d'entrée, avec sa porte circulaire, sa chapelle priante et sa magnifique salle des fêtes qui a connu son achèvement lors de la rencontre des évêques d'Asie avec le pape Jean-Paul II pour son dernier souper à Manille, en 1995, lors de sa visite inoubliable et de la dernière célébration liturgique suivie par quatre millions de fidèles.

 

À la prochaine!


[Octobre 2007]

Le pape Jean-Paul II en prière, dans la chapelle du LRMI (1995)