Paul Deslierres, S.J.

Dans toutes ses missions, le Père Paul Deslierres s’est fait
«Missionnaire itinérant» des « Exercices spirituels»

 

Introduction : saint Ignace de Loyola et les «Exercices spirituels»

Ce fruit d'un charisme spirituel tout particulier qu'Ignace de Loyola a voulu appeler Exercices spirituels, a mûri très lentement dans l'esprit et le cœur de l'officier blessé à Pampelune, puis converti au Christ Jésus découvert dans une vieille Vie de Jésus de Ludolphe le Chartreux et une antique Vie des saints, de Jacques de Voragine, dont il entreprit la lecture après avoir épuisé les romans de chevalerie dénichés dans la bibliothèque du château de Loyola : toutes lectures qui entretenaient ses rêves de gloire humaine.«Ce qu'ont fait saint Benoît, saint Dominique et saint François, pourquoi ne le ferais-je pas?» En homme réfléchi, il prit l'habitude de noter les sentiments que provoquaient en lui ses lectures : sentiment de fadeur, lié aux rêves de gloire humaine, à la vie militaire ou à la vie de cour ou, au contraire, de consolation et de joie, quand il voulait imiter les saints, et surtout le Christ Jésus qui les avait tous gagnés à lui. «Le connaître mieux, l'aimer davantage et le servir de par le monde!» Inigo recherche la solitude pour prier, pour réparer ses fautes, pour prendre part à la passion du Christ.

Il se retire bientôt dans la solitude de la grotte de Manrèse (à l'est de l'Espagne) pour prier et se mortifier. Plusieurs fois, révèle-t-il dans son Journal du Pèlerin, il fut visité par la Vierge Marie et connut des alternances de scrupules et de grandes consolations. Il brûle de parler du Christ aux enfants et aux bonnes gens qu'il rencontre. Il devient vite suspect aux yeux de la hiérarchie alors engagée à combattre les Illuminés qui prêchent ici et là. On interdit à Ignace toute prédication ou apostolat, tant qu'il ne sera pas pourvu de diplômes universitaires. Il se joint à un groupe de jeunes écoliers qui étudient le latin et qui se moquent du vieux bonhomme de boiteux. Il ira faire sa confession générale au monastère de Montserrat, où il offrira son épée et son cœur à la Vierge noire après une soirée d'intense prière. Il veut étudier pour pouvoir devenir prêtre un jour. Il s'engage sur les pas de Jésus dans son pays, la Palestine, mais il en est vite expulsé par les religieux qui «gardent les Lieux saints».

Rentré en Espagne, il étudie successivement à l'Université d'Alcala, puis de Salamanque, où il est battu de verges et expulsé comme hérétique. Paris l'attend, ou plutôt lui prépare des compagnons d'études qui seront attirés par sa bonté, son rêve de sainteté, son zèle et son prodigieux attachement au Christ. «Toujours les yeux joyeux» : ainsi le décrira l'un de ses futurs compagnons. Les études sont sérieuses, mais l'amitié unit bientôt six de ses compagnons : Pierre Favre, aimable et studieux savoyard; François Xavier, navarrais sportif, vif et ambitieux; Simon Rodriguez, étudiant portugais, venu à Paris à dix-sept ans. Puis, deux étudiants castillans : Diego Laynez, d'origine juive, et Alphonse Salmeron, le benjamin du groupe. A mesure qu'ils le connaissent, ils sont tous conquis par cet étudiant boiteux, pauvrement vêtu, au bagage léger, d'une autorité toute venue du dedans; doux serviable, de caractère ferme, extrêmement pieux. Au moment choisi par lui, Ignace donna à chacun l'occasion de faire avec lui les Exercices spirituels. D'autres compagnons rejoignent le groupe : Nicolas Bobadilla, Claude Lejay, fils d'un fermier savoyard; Paschase Broët, paysan picard, et enfin Jean-Baptiste Codure, fils de notaire et provençal. Ces premiers «compagnons» d'Ignace sont devenus les premiers «compagnons de Jésus».

Pierre Favre, un des deux compagnons de chambre d'Ignace, est le premier qui se montre intéressé à faire les Exercices spirituels sous la direction d'Ignace. Il sera aussi le premier du groupe à devenir prêtre. Il a découvert en Ignace un maître en même temps qu'un frère, alors que lui-même est son répétiteur de cours, à la demande de leur professeur commun. Xavier, plutôt moqueur et assoiffé de gloire humaine, reste distant, évasif. Il attendra deux ans avant de se rendre. Entre temps, chacun à son tour et à son heure, devient bachelier ès-arts, licencié, puis aspirant à la maîtrise en théologie.

Ainsi nourris et mûris par l'amour du Christ, ils rêvent tous de marcher sur ses pas et de vivre une vie d'apostolat intense, prêts à aller partout dans le monde où le pape voudra bien les envoyer pour faire connaître et aimer le Christ, dans la pauvreté, la chasteté et l'obéissance. N'ayant pu réaliser leur premier désir de suivre Jésus en Israël, à cause de la guerre, c'est ainsi que désormais ils demeurent ses compagnons en Espagne, en France, en Italie, au Portugal.

Transformés par les Exercices spirituels, en 1534, les «compagnons de Jésus» se consacrent au Seigneur pour la vie, lors d'une messe célébrée par le Père Favre, seul prêtre. En 1538, le pape Paul III approuve le nouvel Ordre des «prêtres réformés», les bénit et les «envoie partout dans le monde».

C'est ainsi que depuis les débuts de la Compagnie, tout jésuite doit, durant son noviciat et son troisième an, à la fin de ses études, refaire les Exercices de trente jours sous la direction d'un maître expérimenté, et de huit jours chaque année. Expérience recommandée, depuis des siècles, par tous les papes, à tous les chrétiens engagés, et spécialement aux religieux et religieuses, en vue d'un renouveau spirituel toujours assuré.

On comprend mieux maintenant que j'aie constamment privilégié ce ministère des Exercices spirituels, notamment durant l'été, alors que le Séminaire me laissait plus libre de donner des retraites de huit jours aux communautés qui m'en faisaient la demande. J'allais surtout dans les régions éloignées où les religieuses manquaient de prêtres plus expérimentés en direction spirituelle. Souvent, après avoir donné la retraite, on me demandait pour des récollections mensuelles, pour des conférences sur la vie consacrée, sur les documents du Concile Vatican II, sur les encycliques des papes, toujours dans le but de «penser avec l'Église» sur les problèmes du temps présent. Je voudrais évoquer ici quelques congrégations ou communautés que j'ai pu ainsi aider.

Au Vietnam…

Déjà durant mes dix-sept ans passés au Vietnam, j'ai pu, à l'occasion, en marge de mon ministère primordial au Séminaire pontifical de Dalat, aider divers groupes consacrés. Presque chaque été, j'ai remplacé l'aumônier d'une Congrégation appelée les Petits Frères de Saint-Joseph, qui m'aidaient à maîtriser la langue vietnamienne, pendant que je préparais pour eux quelques conférences sur les documents de Vatican II : notamment sur l'Église, la révélation, le rôle essentiellement missionnaire de l'Église, le rôle des évêques, la formation des futurs prêtres, la vie et le ministère des prêtres, le renouveau de la vie religieuse, la sainte Liturgie, l'activité pastorale de l'Église dans le monde de ce temps, le sens et le droit de la liberté de religion, l'œcuménisme, les Églises orientales, les relations de l'Église avec les grandes religions du monde, l'apostolat et la sainteté des laïcs, l'importance vitale de l'éducation, l'importance des moyens de communication sociale (presse, radio, télévision, cinéma).

J'ai aussi donné quelques conférences sur des sujets plus spécifiques : par exemple, jalons vers une maturité psychologique et spirituelle, discernement et culture des vocations, les valeurs chrétiennes, sources de santé mentale et de bonheur, etc. A d'autres groupes, j'ai donné des retraites et des récollections mensuelles : aux Frères des Écoles chrétiennes, aux Sœurs chanoinesses de Saint-Augustin, etc.

Aux Philippines…

Après y avoir donné les Exercices de saint Ignace, on m'a demandé des récollections mensuelles pour diverses communautés :

•  Les Sœurs missionnaires du Sacré-Coeur : éducatrices fondées par le Vénérable père Eustachio Montemuro (Italie), mais répandues aux Philippines : très nombreuses récollections en leur maison de formation à Manille (1986-1998). Elles ont fondé une maison de retraites, où j'ai donné la première de plusieurs retraites aux religieuses. En Province, à Masbate, elles dirigent une grosse école secondaire, et à Kalibo, où elles ont accepté de diriger une école chinoise.

•  Les Sœurs de Saint-Paul-de-Chartres  : qui ont plusieurs hôpitaux et des écoles secondaires à Manille et ailleurs, comme à Vigan, au nord-ouest du pays. J'y ai donné de nombreuses récollections pour sœurs encore actives et pour des jubilaires.

•  Les Sœurs missionnaires de la Charité , de Mère Teresa : plusieurs groupes, à leur Maison-mère de Manille. J'ai donné les Exercices spirituels aux novices et à d'autres groupes en divers lieux du pays. J'ai eu deux fois l'occasion de célébrer la messe en présence de Mère Teresa et de causer avec celle dont les paroles ne sont jamais banales, mais toujours jaillies d'un cœur enflammé d'amour pour le Christ, qui rayonne à travers elle. Proclamée bienheureuse six ans après sa mort, il fut facile de prouver l'héroïcité de ses vertus.

•  Une Congrégation : les Contemplatives des Sœurs du Bon Pasteur d'Angers, à qui j'ai donné des récollections mensuelles durant mes années aux Philippines (1976-2002) soit à Manille en leur petit monastère de Tagaytay, à 40kms de la capitale, soit à Cebu, sur une colline hors de la ville, à Banawa. Leurs ferventes prières m'ont toujours aidé! J'y ai présenté des thèmes divers inspirés par la Liturgie, le Concile de Vatican II ou d'autres documents pontificaux, comme Redemptionis donum , exhortation apostolique de Jean-Paul II aux religieux et religieuses sur le sens de leur consécration à la lumière du mystère de la rédemption (23 mars, année jubilaire de la rédemption); et Redemptionis missio (à l'occasion du 25 ème anniversaire du Décret Ad Gentes ), sur la validité permanente du mandat missionnaire de l'Église ( 7 décembre 1990). Ajoutons l'Exhortation de Jean-Paul II (25 mars 1996) sur la vie consacrée et son Exhortation post-synodale Ecclesia in Asia (6 nov. 1999).

Peu après, le cardinal Jaime Sin, archevêque de Manille, m'a demandé pour aider l'Institut missionnaire Lorenzo Ruiz Institute (LRMS) comme directeur spirituel et maître des novices, en collaboration avec Mgr Paul HSU, pour recruter des vocations pour la Chine. Le cardinal me pria de réserver un ou deux jours par mois pour visiter et donner une récollection spirituelle au nouveau couvent des Pink Sisters, sœurs fondées en 1896 par le fondateur des Pères du Verbe Divin (en 1875). Ce couvent était établi dans la ville natale du cardinal, à Kalibo. Durant plusieurs années, j'ai remplacé leur aumônier, trop âgé.

Bientôt l'évêque local, Mgr Gaby Reyes, que j'avais bien connu alors qu'il était auxiliaire à Manille, me pria de profiter de ma venue mensuelle à Kalibo pour aider une Congrégation contemplative : les Sœurs pénitentes de Notre-Dame-de-Fatima. Leur couvent, situé en forêt, à deux heures de Kalibo, était si difficile d'accès qu'aucun prêtre n'arrivait à s'y rendre, même pour la messe du dimanche. Elles ne pouvaient donc bénéficier que rarement de conférences spirituelles. Pour pallier à leur formation déficiente et leur donner une solide base de vie spirituelle, Mgr comptait sur moi, «missionnaire itinérant» pour leur dire deux messes et leur donner trois conférences de récollection mensuelle. Mgr me prêtait son automobile et son chauffeur pour m'y conduire le dimanche et m'en ramener le lundi ou le mardi, car il voulait profiter de l'occasion pour donner une récollection à ses prêtres diocésains, à ses grands séminaristes et aux Sœurs de Mère Teresa. Voici un exemple des difficultés du terrain. Un jour, pour célébrer un anniversaire, deux jeeps, remplis de fidèles de Kalibo, ont entrepris le voyage par des chemins tortueux, pierreux et boueux. Un des deux jeeps, avec un chauffeur peu expérimenté, se retrouva au fond d‘un ravin. On a pu l'en extraire et conduire les blessés à Kalibo … L'endroit s'appelle Rosario Hills, Malinao, Aklan. Pour ma part, j'étais heureux de pouvoir rendre un service spirituel régulier en des régions éloignées et souvent dépourvues de prêtres religieux. J'y fus fidèle de 1991 à 1999, à partir de Manille et de Cebu.

Tous ces ministères de «missionnaire ambulant» ne m'empêchaient pas de vaquer à mes ministères de vicaire de paroisse, dans notre paroisse chinoise de Mary the Queen. Mes confrères acceptaient aimablement ces absences occasionnelles, et parfois «accidentelles» comme celle-ci, occasionnée par une chute dans un trou! Je marchais dans une rue sombre pour faire visite à l'église de Quiapo, dediée au Santo Nino, la plus populaire des dévotions aux Philippines : c'était le soir de la veille du jour de l'an 1983. Les trottoirs, encombrés par les vendeurs, forcent les piétons à marcher dans la rue. Voici un espace libre, entre une auto et le trottoir : je m'y faufile, mais, n'ayant pas noté la présence d'un trou sans couvercle, je m'y enfonce et me blesse l'épaule. Avec peine, je réussis tout de même à m'en tirer! On me fait asseoir sur la chaîne du trottoir, on appelle un taxi et on me conduit à l'hôpital de Lourdes que je connais bien. On radiographie mon épaule…cassée! J'en aurai pour un mois à me promener avec une canne. J'ai pu continuer mes ministères, mais avec une prudence accrue!

Une autre fois, en juin 1986, un chirurgien oculiste, qui me suivait depuis peu pour développement d'une cataracte, décide de m'opérer…pour les deux yeux à la fois : double opération rarement risquée en Amérique! Mais j'ai confiance : la réputation de ce médecin est souveraine à Manille! Tout s'est bien passé, avec anesthésie totale pour éviter tout mouvement. Toujours à l'hôpital de Lourdes. Le lendemain, les infirmières enlèvent les bandages, me donnent une feuille de recommandations et me disent : «Vous pouvez rentrer chez vous». Mais voici que… suite à l'anesthésie totale, le système urinaire s'est trouvé bloqué! Après examens, un médecin spécialiste déclare qu'il faut m'opérer pour la prostate : ce qui fut fait, mais cette fois avec anesthésie locale seulement!

Quelques jours pour récupérer mes forces, et me voici debout, heureux d'être rajeuni de haut en bas! Le Père provincial des Philippines me communique peu après que notre paroisse chinoise de Cebu, la seconde ville du pays, a besoin d'un vicaire actif, celle de Manille étant mieux pourvue. Ce sera mon dernier poste et le sujet de mon prochain communiqué au site jésuite du Québec.

Merci de votre fidélité et au revoir!

26 novembre 2007