Paul Deslierres, S.J.

 

16e chapitre des mémoires
du Père Paul Deslierres
A CEBU, AUX PHILIPPINES,
À PARTIR DE 1999

Le 6 juin 1999, le Père Provincial décide de m'envoyer à Cebu, la deuxième ville des Philippines, comme vicaire de la paroisse du Sacré-Cœur.

Aperçu géographique

Une île très montagneuse et riche en mines de cuivre, d'argent, d'or et de charbon, longue de 200kms et de 40kms dans sa partie la plus large. Ses rives, aux plages belles et multiples, riches en coraux et coquillages recherchés, aux poissons minuscules, bleus ou dorés, bariolés, et frôlant les jambes, sont inoubliables. De merveilleuses chutes et cascades coulent de la montagne; des palmiers et des arbres fruitiers décorent les rives aux fruits savoureux. Les mangues du pays sont reconnues comme les meilleures du pays, même si d'autres régions prétendent au même titre. J'avais déjà moi-même, au Vietnam, apprécié ce fruit que j'estime le meilleur au monde. La langue de Cebu – le cebuano – est le dialecte le plus parlé au pays; aussi est-ce la langue que j'ai d'abord apprise à l'École des langues de Maryknolls, à Davao, alors que le Tagagog, la langue nationale, est parlée surtout à Manille et aux environs. L'anglais, qui domine tous les milieux d'éducation, permet l'ouverture au monde entier.

Les habitants de Cebu sont chaleureux et reconnus pour leur hospitalité : pas étonnant que l'île voisine, Mactane, soit fameuse pour la fabrication des guitares. Le peuple aime célébrer, et son festival annuel, en janvier, appelé Sinulog, attire des foules de partout, avec sa musique et ses costumes hypercolorés. La rue principale du centre-ville, avec ses commerces achalandés, est reconnue comme la plus ancienne du pays. Les combats de coqs y sont toujours aussi populaires. Sur une colline boisée, on peut découvrir un joli petit temple taoiste. Les nombreux hôtels se font compétition pour attirer les touristes de tout le pays et des pays étrangers : japonais, chinois, américains, de la Thaïland ou de l'ancienne Indo-Chine. Sur l'île voisine du grand port de Cebu, Mactan, deux grands monuments illustrent le souvenir de Magellan, le grand découvreur de la route vers l'Asie, et un second, représentant le chef de la tribu autochtone Lapu-Lapu.

Ce souvenir inaugure l'histoire chrétienne des Philippins. En 1521, le 15 avril, dit-on, Magellan présenta ses compagnons comme pacifistes et croyant au Dieu de la Paix. Il demanda au Père Pedro de Valderrama de célébrer une messe et il planta une croix dont la relique est encore bien conservée dans un pavillon, près du City Hall. Malheureusement, la bataille de Mactan, quelques jours plus tard, coûta la vie à Ferdinand Magellan, tué par le chef des autochtones, Lapu-lapu, contraint par ses soldats de tuer cet étranger. Les historiens espagnols affirment que peu après, toutefois, le rajah Humabon, son épouse et leurs enfants, furent baptisés avec 800 habitants de l'île.

C'est en 1565 que le général espagnol Legaspi construisit à Cebu le fort de San Pedro, dont on visite encore les ruines, et c'est dans une hutte non loin de là qu'un de ses soldats retrouva une petite statue du Santo Nino, apportée sans doute par un des leurs, qui devint par la suite la plus grande dévotion des Philippins. Il n'est pas de maison où l'on ne trouve quelques copies de cette statue dont on se plaît à changer les vêtements tout au cours de l'année.

 

Participation des Jésuites à l'évangélisation de Cebu


Cebu est le berceru de l'Église aux Philippines. La dévotion à l'enfant Jésus est la plus populaire aux Philippines. C'est à Cebu qu'eut lieu la première messe en présence de Magellan, le 14 avril 1521.

Il faut remonter à 1581 pour voir arriver à Manille le premier groupe jésuite. En 1593, la mission jésuite des Philippines devient une Vice-Province et, la même année, Province ecclésiastique, avec trois diocèses suffragants, dont Cebu. Le gouvernement espagnol décida alors de diviser le pays en diverses régions missionnaires, avec un Ordre religieux responsable pour chaque région : les Augustiniens, les Dominicains, les Franciscains, les Jésuites. On confia à ces derniers les îles de l'Est des Visayas : Leyte, Samar et Marinduque. Le premier provincial jésuite, le père Antonio Sedono, choisit Cebu comme centre de la Mission.

Comme une large communauté chinoise était voisine, ils se mirent aussitôt à étudier la langue chinoise. À la Pentecôte de 1596, les premiers convertis chinois furent baptisés. En 1599, ceux-ci bâtirent leur propre église. Déjà en 1595, les Jésuites fondaient la première école primaire chinoise; puis, en 1598, on ouvrit une école secondaire : grammaire, latin et littérature, auxquels s'ajoutèrent bientôt l'espagnol et le grec, puis les humanités et la rhétorique. L'école devint bientôt un collège d'arts libéraux, comme en Europe, et un séminaire. Même quand ils durent quitter la paroisse chinoise, les Jésuites gardèrent toujours un Père qui pouvait parler et prêcher en chinois. De Cebu ils envoyèrent des missionnaires à Mandane, Bohol, Agusan et Dagupan. Dans l'île de Negros oriental, la plus grosse mission se trouvait à Tanjay, qui comptait 3000 personnes. Sur l'île de Panay, à Ogton, ils desservaient également l'escadron naval d'Iloilo.

L'apostolat jésuite, à Cebu, dura 173 ans, jusqu'à l'expulsion des Jésuites en 1768. Faits prisonniers, ils furent envoyés à Manille. Leur collège prit le nom de San Carlos, en l'honneur du roi d'Espagne. La Compagnie de Jésus fut bientôt supprimée par Clément XIV, en 1773, sous la pression des princes des pays d'Europe. Les Jésuites s'incardinèrent alors un peu partout aux diocèses où ils vivaient, ou tentèrent de rejoindre les rares pays où les autorités avaient refusé de proclamer le décret d'expulsion, comme en Russie où Catherine II les accueillit et protégea leur vie et leur ministère. En 1814, la Compagnie fut restaurée par Pie VII. 45 ans plus tard, quelques Jésuites revinrent à Manille, en 1859, puis à Mindanao. Mais ils n'eurent pas de maison à Cebu jusqu'en 1951, c'est-à-dire 183 ans plus tard.


Le bienheureux Pedro Calungsod, originaire des Philippines, est mort martyr le 2 avril 1672, à Guam, en même temps que son curé, le bienheureux Diego Luis de San Vitores, SJ. Il a été béatifié par Jean-Paul II en l'an 2000.

En 1951, la nombreuse communauté chinoise de Cebu désirait que les Jésuites ouvrent une école secondaire, où leurs enfants pourraient approfondir leur foi catholique, tout en gardant leurs traditions chinoises. Le Visiteur des Jésuites de la mission chinoise, le Père O'Brien, demanda au Père Francesco Heras, éducateur émérite, de venir fonder cette école. Il obtint des Récollets de s'affilier à leur collège pour fonder l'école. Le jour de l'ouverture, 400 étudiants chinois se présentèrent. En 1955, on acquit le terrain actuel, sur l'avenue Mango et, successivement, s'élevèrent quelques maisons pour abriter l'administration, le Lido Building des sciences, le pavillon Loyola pour la résidence des Jésuites, et enfin un gymnase. En 2002-2003, on comptait 2613 étudiants. En 1956, Mère Alonzo et cinq religieuses des Filles de Marie avaient pris charge de la section féminine et construisaient leur propre école secondaire pour filles.

En 1980, à la Résidence Loyola s'ajouta une École d'arts et métiers gratuite pour aider les pauvres à se faire un meilleur avenir. On y enseigne aussi la religion. Jusqu'à date, le programme a rejoint 6 000 gradués : en électricité, plomberie, menuiserie, couture, cours d'informatique, cours commercial, réparation de véhicules automobiles. En 1998, les parents acceptent l'école mixte. Le Collège s'affilie à l'Université San Carlos. Depuis, ces collèges ont reçu, avec quelques laïcs dévoués, des Jésuites de plusieurs nations, qui étaient d'anciens missionnaires de Chine. J'en nomme quelques-uns. Parmi les Espagnols : les Pères Arsenio Nunez, Felipe Ortiz, Félix Maiza,. Jesus Bilbao, Jesus Velasco (mexicain), Arthur Baur, français, qui bâtit l'église paroissiale de Cebu en 1960. Quelques chinois ont aussi enseigné au Collège Xavier de Manille et au Sacred Heart de Cebu : Michael Chu, Joseph Wang, Joseph Chi, Peter Chuang. Quelques canadiens ont aussi apporté leur aide : Jean Désautels, Albert Ricard, Cornelius Pineau, Jacques Bruyère, Maurice Garneau, Paul Guérin, E. Faucher, etc. Un belge : Julian Ghyselinnck. Un hongrois : P. Krahl. Un australien : R. Hart. Sans oublier les Jésuites philippins : A. Katigbak, E. Xavier, C. Unson, G. Moran, R. Mores. Notons aussi quelques américains : G. Aherb, G. Donohue, P. Kaughman, etc. Depuis près de cinquante ans, le frère louis-joseph Tremblay, canadien, est responsable et partout présent, avec sa compétence et son dévouement, à l'entretien des lieux et des installations.

D'autres œuvres se sont développées à Cebu. En 1951, le Philosophat des Jésuites se détacha du noviciat de Novaliches. Il devint le Berchmans College, jusqu'en 1963, date où il se joignit au Théologat de Manille. Signalons une autre œuvre jésuite, la Maison de retraites qui rend toujours de précieux services spirituels, depuis 1952, aux prêtres, aux religieuses, aux laïcs professionnels. Plusieurs Jésuites y ont donné les Exercices spirituels de saint Ignace. Rappelons les Pères Dennis Lynch, Paul Sheehan, Robert Rice, Tom O'Gorman, John Carroll, R. Borromeo, A. Lambino, etc.

Un Père français, Roland Doriol, a fondé Stella maris , centre d'accueil pour les nombreux marins qui font escale au port de Cebu. Le Père Doriol, lui-même fils de marin, entra dans la Compagnie en 1962 et devint prêtre en 1975. Durant sa régence (trois ans d'interruption des études), le P. Doriol passe cette période comme électricien sur des lignes internationales de diverses compagnies maritimes. Après son ordination, il vint exercer son apostolat auprès des nombreux marins qui font escale au port de Cebu. Il y bâtit un centre d'accueil. Loin de leurs familles, les marins ont une vie dure en mer; l'isolement est leur plus grande souffrance. Au centre, ils trouvent détente, réconfort, amitié et renouveau spirituel. Cette présence crée une atmosphère propice à la redécouverte du sens profond de leur vie auprès de personnes dévouées et expérimentées.

Une autre œuvre, à quelques kilomètres de Cebu, à Compostela, s'appelle Sapak, un «home pour garçons migrateurs». En 1972, quelques mois avant la loi martiale qui rendit le climat social fort tendu, un Père philippin, le Père Emmanuel Non, entré dans la Compagnie en 1944, puis ordonné prêtre en 1957, entreprit la fondation d'une ferme expérimentale et d'une école pour garçons socialement désavantagés, tentant ainsi de répondre au phénomène des jeunes de la rue. Ils y retrouvent assistance psychologique et spirituelle, en même temps qu'ils sont aidés à poursuivre leurs études secondaires dans les écoles de la ville. Ils y trouvent logis, bon environnement, nourriture et milieu de détente adapté, avec l'appui du Directeur et de ses collaborateurs. Le Directeur dirige aussi une fondation pour aider les bienfaiteurs à soutenir cette œuvre de bienfaisance. Quand ils quittent le Centre, on aide ces étudiants pauvres à se trouver le travail qui leur convient. Le Père Emmanuel, malgré ses 85 ans, continue ce travail difficile, mais combien fécond pour assurer à tous ces jeunes qui sont passés à Sapak une vie belle et heureuse.

Ministère à Cebu

Ces quelques aperçus illustrent comment, en ce pays à grande majorité catholique, l'Église et la Compagnie de Jésus se sont dévouées efficacement au bien social et spirituel de ces régions. A peine arrivé à Cebu, comme vicaire dans la belle paroisse du Sacré-Cœur de Jésus, je prends ma part des nombreux ministères où je retrouve plusieurs confrères bien connus (voir leurs noms sur les photos). Jadis fondée comme paroisse «personnelle» pour les Chinois de Cebu, elle est devenue aussi récemment «paroisse territoriale». Nous avons donc la responsabilité de toutes les âmes de ce vaste territoire, voisin de l'archevêché, où préside le cardinal Ricardo J. Vidal depuis de nombreuses années, avec bonté, zèle et bienveillance pour ses amis jésuites. Même si la langue chinoise est d'usage dans les grandes célébrations, le ministère se fait parfois en tagalog, mais le plus souvent en anglais, qui rejoint tous les fidèles, et devenue langue officielle comme le tagalog. La langue locale la plus parlée, toutefois, est le Cebuano ou Visayan, dialecte dominant au centre du pays.

Je dis ma messe, avec homélie chaque jour, à 6 heure du matin ou du soir. Les assistants, toujours nombreux, ont ainsi l'occasion de faire mûrir leur foi et leur espérance, comme aussi d'approfondir la compréhension de la parole de Dieu. Le curé fondateur, le Père Arthur Baur, qui a bâti cette église, s'est chargé jusqu'à sa mort, en 2003, du précieux ministère des confessions. Des groupes variés tiennent leurs réunions dans les grandes salles qui jouxtent le presbytère et raffermissent ainsi leur vie chrétienne.  Par exemple : les Communautés de vie chrétienne (jadis Congrégations mariales, Jeunesses chinoises catholiques, Groupes de prière, Dames auxiliaires, les Néo-catéchumènes dont s'occupe depuis plusieurs années le Père Peter Chuang.. Plusieurs groupes charismatiques de laïcs ont leur réunion hebdomadaire, partageant ainsi leurs expériences et témoignant de leur foi chrétienne. On peut aussi mentionner d'autres groupes traditionnels, tels la Légion de Marie, la Société de St-Vincent-de-Paul, la Chorale,etc. Je n'ai jamais vu de paroisse où tant de laïcs collaborent si étroitement avec les prêtres en des mouvement structurés et dynamiques, et en tous domaines : clinique médicale, clinique juridique, «Marriage Encounters», visite aux malades, ministres de l'Eucharistie, servants de messes, etc.

Peu après mon arrivée à la paroisse du Sacré-Cœur, le jeune curé d'alors, le Père Régis Wan me demanda si je voulais bien accepter la responsabilité de l'aumônerie du grand Hôpital Chung Hua, situé dans les limites de la paroisse : un hôpital appartenant à la communauté chinoise de Cebu, et sans dénomination religieuse. Nos Pères se sont toujours dévoués au service des catholiques qui le fréquentent. Malgré mes 80 ans, j'accepte ce nouveau ministère ; un ministère de compassion pour tous ceux qui fréquentent l'Hôpital : chinois ou philippins, catholiques ou membres d'autres religions. J'y célèbre une messe les mercredi, vendredi et dimanche pour ceux qui désirent y participer, selon une liste préparée par les Dames Visitatrices qui font la visite des malades et voient les besoins particuliers de chacun. Précieuses indications qui me permettent de connaître les malades qui désirent la visite d'un prêtre. Un de mes anciens élèves, Andrew Michael Ong, avocat de grand renom, m'offre un téléphone cellulaire pour recevoir directement tous les appels de l'Hôpital, de jour comme de nuit, parfois deux fois par nuit. Le chauffeur de la paroisse me conduit à l'Hôpital, ou, s'il est absent, un des nombreux taxis que je prends au vol. Ainsi, en quelques minutes, je suis sur les lieux. A chaque occasion, je visite aussi les malades du ICCU (Unité des soins intensifs, les urgences, les futurs opérés considérés comme en danger de mort). Grâce à ces nombreux services, je pense qu'aucun catholique, qui est mort dans cet Hôpital, n'est décédé sans avoir reçu le Viatique pour son ultime voyage. Ce ministère était un service de notre paroisse à cet Hôpital qui venait de construire deux nouvelles ailes, et où le Président et son épouse consacraient le meilleur de leur temps et de leur dévouement. Bien que ce ministère ait toujours été offert gratuitement, on jugea raisonnable de me verser chaque mois un généreux honoraire. Mais j'étais déjà suffisamment récompensé par le fait d'avoir pu apporter paix, sérénité et confiance, dans des moments difficiles, à ceux que le Seigneur appelait à lui. J'avoue cependant que ce ministère, ajouté à mes services en paroisse, était parfois épuisant. Depuis mon arrivée à Cebu, j'ai pu célébrer 123 baptêmes et 56 mariages préparés par 126 interviews canoniques de deux heures pour chaque couple.


L'église où a oeuvré le P. Deslierres, qu'on voit ici au milieu de ses confrères jésuites de diverses origines, en 2002.

Et ceci m'amène à expliquer pourquoi ma santé a été vite ébranlée par ces ministères accumulés. Je ne ménageais pas mes travaux, mais j'oubliais que j'avais célébré, en 1988, mes 50 ans de vie religieuse et, en 2001, mes noces d'or de sacerdoce. Un dernier communiqué, en février prochain, vous parlera de mes adieux aux Philippines et de mon retour définitif au Canada français et à ma Province jésuite d'origine.

janvier 2008