Paul Deslierres, S.J.

 

Quelques heureux événements qui ont marqué mes 50 ans de vie missionnaire en Asie

1. Canonisation de 117 martyrs du Vietnam par le pape Jean-Paul II le 19 juin 1988

En 1988, je fus très heureux de fêter mon 50ème anniversaire de vie religieuse dans la Compagnie de Jésus (1938-1988). On m'a alors accordé un congé de deux mois qui me permit d'aller à Rome pour participer à la grande fête de la canonisation des 117 martyrs du Vietnam par Jean-Paul II. Ils avaient été béatifiés par Léon XIII le 7 mai 1900 (un groupe de 64), par Pie X le 15 avril 1906 (un groupe de 8) et le 11 avril 1900 ( un groupe de 20) et par Pie XII le 29 avril 1951 (un groupe de 25).

Qui sont ces martyrs? En 1580, ce sont des Dominicains espagnols qui vinrent au Vietnam suivis, en 1583, par des Franciscains venus des Philippines. Par la suite, les Jésuites, expulsés du Japon en 1615, purent entrer au Vietnam. Leur supérieur, le Père Alexandre de Rhodes, un français d'Avignon, est considéré comme le fondateur de l'Église du Vietnam. Il a laissé à l'histoire un souvenir inoubliable pour avoir inventé, à la place des difficiles caractères chinois utilisés jusqu'alors, une langue d'un apprentissage beaucoup plus facile, grâce à l'usage des lettres occidentales, avec un système d'accents multiples, incluant les modifications de prononciation des voyelles, indiquant aussi pour chaque mot un accent qui précise le ton du mot, ce que le caractère chinois n'indique jamais.

La Société des Missions étrangères de Paris, fondée en 1644, vint bientôt aider cette jeune Église et prit la relève de la Compagnie de Jésus, lors de sa suppression en 1773. Les Augustiniens espagnols arrivèrent au XVIIIème siècle

 

Histoire des persécutions

Les archives, tant gouvernementales que celles de l'Église, offrent de nombreuses statistiques sur les persécutions. De 1550 à 1885, on y compte 130 000 martyrs de la foi :

•  30 000, dans le nord, sous les dynasties Trinh (1580-1847), et dans le sud, sous les Tay Son (1777-1802).

•  40 000, sous les rois Mihn Mang (1820), Thieu Tri (1841-1847) et sous Tu Duc (1848-1883).

•  60 000 furent tués et brûlés à mort par les bandes fanatiques Van Than (1862-1885), à l'instigation des mandarins jaloux.

On compte, parmi ces nouveaux saints martyrs du Vietnam : 96 Vietnamiens, 11 dominicains espagnols, 10 français de la Société des Missions étrangères; 8 évêques, 50 prêtres, dont 27 vietnamiens, 1 séminariste vietnamien, 16 catéchistes et 42 laïques, dont une seule femme. Le plus jeune, Joseph Tuc, avait 9 ans, et le plus âgé, celui qui avait protégé les missionnaires, en avait 80. Connaissant la ferveur et le courage des femmes vietnamiennes, on s'explique mal qu'il n'y ait eu qu'une martyre : soit que les persécuteurs aient eu honte de garder ces femmes parmi les condamnées, soit encore que la femme, n'ayant aucun statut de citoyenneté, on n'ait pu trouver des papiers officiels pour attester leur martyre. Les archives conservent encore qu'entre 1723 et 1736, 5 jésuites ont été décapités, tandis qu'un autre est mort de faim en prison. Ces deux derniers cas ne sont pas mentionnés dans la liste officielle des martyrs.

 

Pourquoi ces hommes ont-ils été martyrisés?

1. - Les mandarins, qui tenaient du roi seul leurs pouvoirs dans les provinces, voyaient leur autorité morale menacée par l'enseignement des missionnaires qui condamnaient la polygamie des officiels de la cour.

2  – Les valeurs traditionnelles vietnamiennes reposaient sur le confucianisme et sur la vénération des ancêtres. Mais, à cette époque, en raison d'une méconnaissance du rituel des funérailles, tant au Vietnam qu'en Chine, l'Église ne reconnaissait pas officiellement le culte des ancêtres. La longue querelle des Rites ne sera réglée qu'en 1938 par le pape Pie XII confirmant que ces Rites n'avaient pas valeur de religion, mais de simple coutume sociale traditionnelle, que le Père Ricci avait autorisée, selon l'interprétation même de la cour de Pékin. Les chrétiens étaient donc reconnus comme allant à l'encontre des lois et usages du pays.

3 – Comme les missionnaires arrivaient d'Europe sur les mêmes navires que les marchands et les militaires - personnes souvent violentes et assoiffées de pouvoir -, la cour impériale avait beau jeu pour accuser les catholiques et leurs prêtres d'être de connivence avec l'envahisseur étranger. Mais il est historiquement prouvé que jamais les catholiques vietnamiens ou leurs missionnaires n'ont collaboré avec les puissances colonisatrices.

4. – Enfin, comme un grand nombre d'administrateurs français étaient francs-maçons, ils prirent souvent le parti des mandarins contre les chrétiens pour discréditer l'Église et ses missionnaires. Les martyrs proclamaient ouvertement leur fidélité à la foi chrétienne devant les foules qui assistaient à leur martyre.

 

Que représentait cette canonisation pour l'Église du Vietnam?

Cette canonisation collective est la plus nombreuse à laquelle l'Église ait procédé jusqu'à cette époque. En effet, celle des 120 martyrs de Chine, en 2000 par Jean-Paul II, la dépassera par le nombre : 4 jésuites martyrisés avec 3 compagnons, 29 autres missionnaires et 87 chinois. Le Vietnam se situe au cinquième rang, pour le nombre des saints : après l'Italie, l'Espagne, la France et la Chine. Les catholiques représentent 10% d'une population de 70 millions. Presque tous les catholiques vietnamiens comptent au moins un martyr parmi leurs ancêtres. C'est pourquoi leur foi est si vive et si profonde! C'est aussi pourquoi, avant 1975 (date de l'envahissement du sud par les rouges du nord), les églises étaient toujours remplies pour la messe quotidienne et la prière du soir.

Pour tous les catholiques vietnamiens, demeurés au Vietnam ou dispersés aux quatre coins du monde, cette canonisation était motif de fierté et source d'espérance. Ces protecteurs célestes devenaient de puissants intercesseurs, apportant courage et fidélité à ceux qui, aujourd'hui encore, souffrent pour leur foi sur la terre ancestrale soumise au régime communiste, et invitant les nombreux réfugiés de la diaspora à garder intacte leur foi chrétienne face au néo-paganisme occidental, et à la répandre dans les milieux où ils se trouvent.

 

Réaction du gouvernement vietnamien communiste

A l'annonce de la canonisation, le gouvernement pria les évêques d'intervenir auprès de Rome pour annuler ce projet, craignant que le rassemblement à Rome de plusieurs milliers de vietnamiens ne tourne en manifestation antigouvernementale. Or, à la louange de tous, les célébrations, au dehors, comme au dedans du pays, ont gardé un caractère strictement religieux, sans coloration politique. La place Saint-Pierre ne vit pas un seul drapeau de l'ancien régime. La réponse des évêques fut que, comme catholiques du Vietnam, ils étaient heureux de cette proclamation et qu'ils ne voulaient en aucune manière intervenir dans les affaires de Rome. Il appartient au gouvernement rouge de manifester son opposition par les voies diplomatiques ordinaires. Le gouvernement signifia aux évêques vietnamiens qu'il leur était absolument interdit d'organiser quelque manifestation que ce soit, à cette occasion. Un fait éloquent, mais combien triste, décrit la position officielle : aucun des 25 diocèses du pays ne fut représenté par son évêque. Bien plus, un évêque vietnamien, qui se trouvait à Rome, dut quitter la ville avant le jour de la célébration. Aucun représentant du gouvernement de Hanoi ne fut présent. Au lieu de se réjouir de cet événement, le gouvernement en prit occasion pour lancer une attaque contre l'Église, l'accusant de glorifier une époque de colonisation et de coopération avec les puissances étrangères qui assiégeaient le pays.

 

Le secret des martyrs et de la chrétienté vietnamienne

Deux valeurs caractérisent cette Église qui a tant souffert pour sa foi chrétienne, et qui continue à le faire, à savoir sa double dévotion à l'Eucharistie et à la Vierge Marie. Je n'oublierai jamais ces églises pleines, le dimanche, dès quatre heures du matin, alors que, sur semaine, avant d'aller au champ ou au travail, la plupart se rendaient à l'église pour la messe et la communion. C'est là que ces chrétiens puisaient le courage, la force et la joie pour affronter les problèmes d'une vie pauvre, industrieuse, et souvent persécutée. Puissent les Vietnamiens dispersés par le monde ne jamais oublier cette force puisée dans l'Eucharistie!

La dévotion à la Vierge Marie est leur seconde valeur typique. A l'Angélus du midi, le jour de la canonisation de leurs martyrs, Jean-Paul II a rappelé aux Vietnamiens qu'il saluait avec affection, de sa fenêtre de Rome, la tradition mariale de leur Église, si bien représentée par le sanctuaire national de La-Vang, près de Huê, l'ancienne capitale impériale du centre du pays. La tradition populaire veut que la Vierge soit apparue plusieurs fois en cet endroit à des chrétiens venus y réciter le chapelet en 1795. Tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, elle les exhortait à la fidélité et à la persévérance, les assurant de sa protection. L'église, érigée ensuite en ce lieu, fut déclarée Basilique mineure, en 1961. En souhaitant que cette église soit bientôt reconstruite, le Saint-Père concluait : «De cette façon, le sanctuaire, par l'intercession de Notre Dame, Reine des martyrs, pourra exercer toutes ses fonctions spirituelles en faveur, non seulement des vietnamiens catholiques, mais aussi de l'unité nationale, et du progrès réel, civil et moral du pays».

Pour avoir été missionnaire durant 17 ans au Vietnam, j'étais heureux de pouvoir assister à cette canonisation qui m'a permis de rencontrer à Rome plusieurs anciens séminaristes de Dalat qui exercent maintenant leur ministère dans plusieurs pays du monde libre. J'étais heureux aussi de pouvoir représenter les Jésuites du Vietnam, dont plusieurs avaient souffert la prison, comme aussi les autres jésuites missionnaires qui ont pu y travailler avant d'être expulsés, comme moi, en 1975.

Je conclus, en ajoutant, pour les nombreux Vietnamiens qui ont été accueillis au Canada, que nos saints Martyrs les protègent, avec leurs familles, et qu'ils ravivent leur foi chrétienne. Que leur amitié et leur collaboration avec les Canadiens, qui les estiment et partagent leur travail, leur assurent, à tous, avec leurs qualités humaines remarquables, un apport enrichissant et stimulant.

 

2. Courtes visites au Vietnam pour consécrations épiscopales d'anciens Séminaristes de notre Collège pontifical : Saint-Pie-X

•  Le 3 décembre 1991 : ordination de Mgr Pierre Nguyen Van Nhon, Évêque de Dalat.

C'est la première ordination sacerdotale au Vietnam depuis notre expulsion en septembre 1975, et c'est aussi le premier de nos anciens étudiants du Séminaire pontifical à être nommé par Rome, avec permission du gouvernement rouge après huit ans d'attente. Il est natif de Dalat et appartient au premier groupe de nos séminaristes (1958). Je suis très heureux d'être invité à y assister, et mon Provincial des Philippines m'accorde joyeusement la permission. Le visa obtenu est celui d'un simple touriste : un ancien professeur visitant ses anciens élèves; un visa bon pour 10 jours (du 29 novembre au 9 décembre 1991). Je devrai donc, comme touriste, loger à l'hôtel. Vol de 2h.15 seulement. A l'aéroport de Ho Chi Minh City, derrière la grille, un groupe connu m'appelle par mon nom vietnamien Cha Mai-Truong-Xuan. Joie réciproque chez tous, mais un peu imprudente à cause du titre de mon visa : un vieux monsieur qu'on croyait inconnu, heureux et ému à qui l'on offre une superbe gerbe de fleurs. Parmi ceux qui m'accueillent : quelques prêtres, ou séminaristes, ou laïcs vietnamiens et leur famille. Il y a aussi un groupe de scolastiques vietnamiens jésuites, qui ont achevé leurs études, mais n'ont jamais pu obtenir la permission du gouvernement de recevoir l'ordination sacerdotale, depuis 10 ou 15 ans. Plusieurs ont connu la prison et des années de rééducation rouge.

 

Le voyage

Un frère jésuite me conduit à l'hôtel avec un jeune homme que les autorités m'assignent pour me ternir compagnie partout et toujours durant mon séjour au pays. Le supérieur vient me visiter à l'hôtel pendant de courtes visites. Il m'invite pour le lendemain à rencontrer quelques jésuites plus âgés, dans un restaurant discret, pour parler de formation des jeunes. Un scolastique sera mon ange gardien en plus du guide officiel dont j'aurait à payer les frais d'hôtel et les repas. Je dois éviter de parler vietnamien quand je suis en public et remplir, pour la police, des papiers me permettant de faire ce voyage vers Dalat. Contrairement à jadis, on voit très peu de policiers dans les rues, mais on m'affirme qu'ils sont nombreux, mais sans uniformes. La prudence est de mise partout! Je suis surpris de voir quantité de mendiants aux portes des églises, des hôtels, des édifices publics. Mon hôtel est près d'une église dominicaine où je vais à la messe tous les jours, mais incognito, changeant de place chaque fois pour ne pas attirer l'attention sur l'étranger que je suis. La foule est fervente et priante. On m'amène visiter un ancien séminariste, qui a une famille et qui dirige une coopérative de couture et, à l'étage, une école de langues où enseignent plusieurs de ses confrères. On me dit que la situation très rigide des débuts s'est un peu assouplie, mais qu'il faut des permis pour tout. Le gouvernement se montre reconnaissant pour l'aide reçue des pays étrangers, si bien que les gens peuvent se procurer un mini-commerce qui leur permet de survivre : une table couverte de légumes achetés hors de la ville et revendus avec un mince profit! La monnaie courante est le dông, piastre minimale. Il en faut 14 000 pour faire un dollar US. Un coca-cola coûte 8 dông; un petit déjeuner (pain, café, gelée) 8 000 et 10 000, avec un œuf. L'essence pour mini-moto coûte 2 800 dông au litre.

Quand mes anciens séminaristes me posent des questions sur mes collègues de jadis, je leur réponds que les uns sont décédés, et que d'autres oeuvrent en divers pays : Philippines, Indonésie. Taiwan, etc. J'apprends aussi que plusieurs ont leurs familles éparpillées, que plusieurs ont pris la mer sur des boat-people et qu'ils ont péri. D'autres ont pu rejoindre des pays d'Asie, d'où ils ont pu trouver des terres d'accueil, comme le Canada, les États-Unis, la France, la Norvège.

Le lendemain, on rejoint l'autobus pour monter à Dalat. Je suis accompagné de plusieurs prêtres qui veulent assister à cette première consécration épiscopale : un événement inédit depuis 16 ans. Six heures de voyage pour 300 kms de route magnifique. A mi-chemin apparaît Dilinh, après un long col dit «des bananiers». Un gros hôtel a surgi du sol pour accommoder les touristes que le gouvernement cherche à attirer. La ville de Dalat, à 5 000 pieds d'altitude, avec ses cinq beaux lacs, est une ville de villégiature. On y trouve des noms romantiques, comme Vallée des amours, Lac des soupirs, et de nombreuses chutes, dont Prenn, située près de l'aéroport, à peu de distance de la ville.

Mardi, 3 décembre : fête de S. François Xavier et fête solennelle de la consécration de Mgr Pierre Nhon. L'hôtel n'est pas loin de l'évêché, à la cité des Pics. Nous nous levons à cinq heures pour nous rendre à pied à l'évêché où logent 25 évêques, près de 400 prêtres, dont plusieurs anciens de notre Séminaire de Dalat. J'en reconnais plusieurs, mais d'autres ont si changé et grisonné que je n'arrive à retrouver leur nom que grâce à mon précieux carnet noir, bien connu de tous. Je les avais connus lorsqu'ils avaient 20 et 30 ans. Ils en ont maintenant 40 et 50. Nombre d'entre eux ont beaucoup souffert dans les prisons ou dans les sessions forcées de ré-éducation.

 

Un moment d'émoi

A l'évêché, on embrasse chaleureusement le nouvel évêque, Mgr Nhon, enfant du pays et fils du chef de la chrétienté de Dalat. Mgr veille à ce que chacun ait refait ses forces. Il faut marcher un peu pour emprunter la route qui monte vers la cathédrale, où doit avoir lieu la consécration solennelle. La cathédrale, bâtie au temps où Mgr Piquet était prêtre des missions étrangères de Paris, est toujours belle malgré son âge, mais bien incapable de recevoir la foule attendue de 15 000 fidèles. Par bonheur, Mgr avait obtenu la permission officielle de célébrer la cérémonie en plein air, dans la vaste stadium, quitte à le restaurer à ses frais. Mais deux jours avant la cérémonie, la permission fut révoquée par les officiels. Tout se déroulera donc en plein air, devant la cathédrale, et la foule se glissera entre les arbres! Entouré de séminaristes et de prêtres, je marche vers le lac, quand soudain un groupe de policiers nous barre la route et m'apostrophe : «Aucun étranger n'est autorisé à assister à cette cérémonie». Mon passeport, mon visa et mon permis de police de Saigon sont en règle. J'ose signaler l'invitation spéciale reçue du nouvel évêque : rien n'y fait! De peur de lui créer des embarras , je n'ose insister et je retourne sur mes pas vers l'évêché, marchant contre le flot des prêtres et des fidèles qui poursuivent leur marche. A l'évêché, le Père économe, qui a loué quelques voitures pour les évêques, me suggère de me cacher dans l'une d'elles, espérant que je passe inaperçu! Mais on ne trompe pas si facilement de zélés policiers! Les évêques insistent, et je puis monter avec eux. Retourné au même endroit, les policiers forcent tout le monde à poursuivre à pied, après m'avoir réitéré l'interdiction formelle pour un étranger d'aller plus loin, pour sauvegarder la sécurité de l'État! Un vieux bonhomme de 71 ans est-il si dangereux pour l'État?

Je suis donc contraint de retourner à l'évêché. Je demande à célébrer privément ma messe dans la chapelle de l'évêque, en étroite union avec tous les fidèles. A l'Évangile, deux de mes anciens séminaristes se joignent à moi, non sans avoir dû plaider auprès des religieuses qui prenaient l'un des deux pour un policier à cravate. L'autre, un théologien qui a fini ses études en notre Séminaire, avait commencé un doctorat. Depuis 14 ans, il réitérait sa demande au gouvernement pour être ordonné prêtre, mais elle lui était toujours refusée. Il travaillait à la rizière de sa famille, et, en fin de semaine, il enseignait le catéchisme aux enfants. Sa persévérance dans le travail et la pauvreté, ayant suffisamment montré la solidité de sa vocation, les autorités civiles finirent par lui accorder la permission. Il fut dirigé vers Paris pour achever ses études au doctorat; à son retour, il fut nommé évêque par Rome. Cette fois, les autorités officielles donnèrent généreusement leur approbation. Il deviendra évêque de Thanh Hoa, au nord du Vietnam, à l'été de 2004.

 

Dîner de fête

Après la cérémonie, tous reviennent à l'évêché ou commence la chaîne des embrassades. Quelle consolation de retrouver tant et de si bons amis : évêques, prêtres, séminaristes, laïcs. Dans l'après-midi, réunion spéciale de tous nos anciens séminaristes autour du nouvel évêque, avec échanges de cadeaux. On m ‘offre un dictionnaire vietnamien, latin et portugais publié par le Père Alexandre de Rhodes en 1651, considéré comme le fondateur de l'Église du Vietnam et auteur de la langue substituant aux caractères chinois un alphabet européen. Ému, je remercie en vietnamien, le nouvel évêque me soufflant au besoin les mots dont j'avais peine à me souvenir. Je comptais rester à Dalat une autre journée, mais ne serait-il pas plus sage de repartir pour Saigon le matin très tôt? D'autant plus que la gérante de l'hôtel me dit que la police est venue trois fois dans la journée pour me voir! Mgr Nhon prend l'avis des autres évêques; on décide pour un départ tôt le matin, avec mon ange gardien. Mon guide officiel, lui, doit rester à Dalat pour se justifier de n'être pas resté avec moi tout le jour. On n'avait, en effet, aucun besoin de lui et je lui avais permis d'aller visiter ses proches dans la ville. On savait bien que toute la journée je m'étais tenu avec les visiteurs de l'évêché. A l'hôtel, la gérante me dit que les policiers sont venus trois fois et qu'ils doivent revenir en soirée. Le matin, elle me remet mes papiers et m'apprend qu'ils sont revenus trois fois dans la nuit, mais elle n'a pas voulu leur ouvrir la grille, sachant que tous mes papiers étaient en règle. Elle leur a reproché de harasser les clients, alors que le gouvernement insistait pour qu'ils soient bien traités. Le matin, vers les 4 heures, je marche vers la station d'autobus où l'on trouve de bonnes places. Je descends, quand nous arrivons à Thu Duc, une heure avant Saigon, pour visiter nos scolastiques et échanger avec des confrères sur les conditions de recrutement et de formation des candidats. De nombreux anciens de Dalat viennent me saluer à la pension où je loge.. Lundi, le 9 décembre, un groupe m'accompagne à l'aéroport. Je les remercie tous pour ces jours de grande joie, avec quelques heures de «purgatoire», heureux toutefois d'avoir participé à leur situation de tension et d'inquiétude.

•  Consécration épiscopale de l'évêque de Ban-Mê-Thuôt : Mgr Joseph Nguyên Tich-Duc (17 juin 1997).

Je suis invité par un autre ancien de notre Séminaire pontifical de Dalat, sur les Hauts Plateaux du centre du Vietnam. Cette fois, la permission m'est accordée de loger à l'évêché, mais sans sortir du terrain pour visiter d'autres curés, également mes anciens séminaristes. On me permet aussi de participer à la procession solennelle d'entrée à la cathédrale. Magnifique cérémonie relevée par des chants des tribus montagnardes. La photo représente la réunion, en soirée, avec tous nos anciens de Dalat alors présents : Mgr Duc à côté de Mgr Nhon. Tous deux appartiennent au groupe des 24 premiers séminaristes de 1958. A droite de Mgr Nhon, le Père Hung, médecin, devenu l'un de nos premiers jésuites vietnamiens : auxiliaire précieux pour veiller sur la santé des premiers jésuites du pays, en ces années difficiles.

•  Le lendemain, consécration d'un autre ancien de Dalat, Mgr Pierre Nguyen Van Nho (18 juin 1997).

Notre supérieur régional, le Père Joseph Nguyen-Công-Duon apparaît sur la photo où je me trouve, avec Mgr Nho. Ce dernier avait réussi à bâtir un vaste séminaire régional, malgré bien des restrictions, et a fait beaucoup pour favoriser les vocations sacerdotales et religieuses. Il est mort prématurément le 21 mai 2003. J'ai eu la permission d'aller visiter les Frères de St-Joseph, où je remplaçais l'aumônier durant les vacances d'été, et auxquels j'ai pu donner de nombreuses conférences sur les documents de Vatican II. Malheureusement, je n'ai pas eu l'autorisation de prendre part à la cérémonie de la consécration épiscopale, mais j'ai pu me joindre aux prêtres et, derrière un arbre, sans ornements sacerdotaux, concélébrer et communier sous les deux espèces. Pour la nuit, il me faut loger à l'hôtel, à deux pas du séminaire.

•  Autorisation de participer à la consécration épiscopale d'un autre de nos anciens, Mgr Pierre Nguyen Soan,à Quinhon, le 12 août 1999.

Malgré mon billet, depuis Manille, par Air-Vietnam, on me dit que je dois modifier mon trajet, faute d'avion Air-Vietnam. Je dois faire un détour par Hong-Kong, puis Air-Vietnam me conduit finalement à Hô-Chi-Minh Ville. Je dois y attendre un autre avion local pour Quinhon, situé au bord de la mer, à la hauteur de Kontum. Je visite les Amantes de la Croix, importante communauté, très méritante, fondée presque au temps du P. Alexandre de Rhodes. Elles m'offrent généreusement l'hospitalité. Malgré les restrictions imposées par le régime, elles s'occupent d'une grande garderie, non officielle, mais plusieurs des officiels y envoient leurs enfants. A Quinhom, Mgr Soan, qui vient me cueillir, m'annonce que la consécration a déjà eu lieu, ce matin-là, et que les nombreux évêques, prêtres et fidèles sont repartis, en route vers le sanctuaire national de Notre-Dame de Lanvag, où on doit célébrer le centenaire du pèlerinage. Mgr Soan ne quittera que le lendemain matin, ce qui me permet de passer des heures avec lui. Il m'amène visiter la grande léproserie de Quy Hoa : toujours émouvant d'y rencontrer les 450 grands malades, dont s'occupent admirablement les Sœurs Franciscaines missionnaires de Marie, lieu où mourut Mgr Cassaigne, MEP, ancien évêque de Saigon.

Ce diocèse compte 3 millions d'habitants, en grande partie cultivateurs de rizières souvent inondées, endommagées par l'eau salée, souvent touchées par de violents typhons. On compte 56 000 catholiques, dont plusieurs ont eu des martyrs dans leur famille. Il y a 34 paroisses, 52 prêtres et un nombre élevé de religieuses. Je suis heureux de visiter un curé, non loin de là, que j'ai bien connu à Dalat, le P. Lê Kim Anh. Le lendemain, je peux concélébrer avec le nouvel évêque et son secrétaire. La soirée fut chaleureuse. Mgr évoque ses souvenirs du Séminaire pontifical et de ses premières expériences de ministère en ce diocèse de Quinhom, où il a si bien travaillé depuis son ordination sacerdotale. C'est un homme d'une grande douceur, plein de compassion et de bonté pour tous.

Le lendemain (13 août), il me reconduit à l'aéroport pour Saigon. Les Amantes de la Croix de Cho Quam m'offrent un substantiel souper et une nuit de parfait repos. A l'aéroport, plusieurs de mes anciens viennent m'accueillir (la photo en fait foi). Un ancien, toujours intéressé par la théologie, écrit ou traduit des textes en vue d'une meilleure inculturation dans les domaines de la liturgie et de la pastorale . Un autre, industriel, Dung, dirige une bonne école de langues. Je rencontre aussi Vi, un de mes amis, très fidèle de Dalat, amené par cette amitié à étudier le catholicisme, puis à demander le baptême, peu après notre expulsion en 1975. Né à Dalat d'une famille bouddhiste, il a publié plusieurs volumes de poésie fort appréciés. Il enseigne maintenant dans un collège américain de Saigon. Le 14, je m'envole pour Hong Kong, puis Manille.

•  Autres anciens du Séminaire pontifical de Dalat devenus évêques.

Ayant reçu trop tard la nouvelle de leur consécration, je n'ai pu assister que de cœur et d'esprit à la cérémonie :

. 2000-15-08 : Mgr Toma Nguyên Van Tân,, évêque de Vinh-Long, dans le sud.

. 2003 : Mgr Antoine Vu Huy Chuong, évêque de Hug-Hoa, diocèse très proche de la Chine. Natif de ce pays.

. 2003-18-02; Mgr Stéphane Tri Buu-Thien, évêque de Can-Tho, au sud.

. 2003-28-03 : Mgr Michel Hoang-Duc-Oanh, évêque de Kontum et Pleiku, sur les Hauts Plateaux du Centre, où il a appris plusieurs langues et converti de nombreux villages de montagnards.

. 2004-4-08 : Mgr Joseph Nguyên-Chi-Linh, évêque de Thanh-Hoa, où il est né. Ce diocèse était sans évêque durant de longues années.

 

3. Autres événements mémorables

a) Le 8 janvier 1995, visite de S.S. Jean-Paul II pour les Journées mondiales de la jeunesse, à Manille

Événement unique! Le pape célèbre, au Rizal Park, la messe solennelle devant une foule enthousiaste et fervente de 4 millions de personnes, C'était l'après-midi du 15 janvier : comment l'oublier…en ce jour de mes 75 ans? Le pape venait ensuite prendre son dernier souper à Manille, en notre Séminaire du Lorenzo Mission Institute, fondé pour favoriser des vocations missionnaires pour l'immense peuple de Chine. Il allait aussi recevoir les nombreux évêques venus des divers pays d'Asie en notre salle magnifiquement décorée, dans son architecture typiquement chinoise. J'ai pu capter quelques photos de cet événement :

 
Le pape, ayant à son côté Mgr Jaime Sin, archevêque de Manille.
Le pape, dans sa papemobile, et une autre tout proche (3).
Le pape, approchant du Lorenzo Mission Institute.
La grande fresque murale, sur le mur antérieur, du peintre mexico-chinois Francisco Borboa, et achevée depuis à peine un mois, illustrant le texte de Jean 20, 21 : «Comme le Père m'a envoyé, à mon tour je vous envoie».
Le pape (deuxième feuille) entre en notre LMI, où il est accueilli par le Recteur Mgr Paul Lu et les prêtres.
Je suis heureux de lui baiser la main. L'extrême sévérité des agents de sécurité force nos grand séminaristes à rester à l'extérieur.
Le Saint-Père s'arrête un moment pour prier devant le Saint-Sacrement, en présence du seul cardinal, puis nous allons rejoindre les nombreux évêques d'Asie qui l'attendaient au réfectoire.
Il retourne ensuite au palais cardinalice, d'où il repart le lendemain matin pour Rome.
     

 

b) Visite en Australie (11-27 mai 1995).

Je suis invité par mes anciens séminaristes de Dalat à les visiter dans leur nouvelle patrie, l'Australie. Occasion de magnifiques vacances, à l'abri des chaleurs de Manille. A l'aéroport de Sydney, sept anciens m'accueillent et me confient à Joseph Khoa, qui aura la bonté de me loger chez lui durant tout mon séjour dans cette ville de 3 500 000 habitants. Les jours suivants, on me fait découvrir les multiples beautés de la ville. Les séminaristes se relaient pour me guider. Tous sont des anciens de Dalat et mes fils spirituels : ils me conduisent en particulier au magnifique opéra de Syney, avec grandes ailes, comme des oies blanches déployées au bord de la mer. Le lendemain, on rôde autour des magasins. Mes anciens veulent m'acheter une montre : leur amitié me suffit.

Le 13 mai, je suis heureux de participer à la bénédiction du centre catholique vietnamien de Sydney, présidée par le sympathique cardinal E. Clancy. En cette journée mariale, prêtres et fidèles sont nombreux, et je suis heureux de concélébrer. Le 14, dîner en la demeure de Yu An, un de nos premiers séminaristes, laïc, mais toujours dévoué à l'Église, comme la presque totalité de ceux qui nous ont quittés en cours de formation. Le lendemain, 14, messe avec nos anciens et leurs familles, puis pique-nique à Palm Beach. Visite au zoo. Les jours suivants, je monte à Camberra, la capitale fédérale, où travaille au gouvernement Pierre Hai, qui a organisé ce voyage en Australie. Dans cette ville très moderne, je rencontre un ancien séminariste qui est devenu membre des Pères du Verbe Divin : le P. Antoine Tran Bach Hô.

Puis, c'est Melbourne, à l'extrême sud. Je visite la cathédrale St-Patrick, puis le Centre de la communauté vietnamienne, avec le P. Raphaël Vo-Duc-Thien, aumônier. Melbourne est un centre industriel et culturel, de 3, 800 000 habitants. J'y rencontre un nouveau diacre jésuite, qui sera bientôt prêtre : Tran-Van-Tro. Autre rencontre très particulière : celle de Joseph Trung Vu. Il était de la 17ème promotion de notre Séminaire pontifical. Durant le mois de spiritualité qu'il fit avec nous (le dernier avant notre expulsion de Dalat), au cours de travaux que nous faisions pour transformer nos jardins en terres de légumes et nous permettre ainsi de survivre sous les rouges, en 1975, il frappa une mine et fut blessé grièvement. On le transporta à l'hôpital, où je l'accompagnai à la salle d'opération. J'eus une faiblesse et je dus remettre les saintes huiles à un autre Père. Heureusement, il put s'en remettre, non sans avoir pensé à la mort. Il put retourner dans sa famille. Il quitta le Vietnam pour l'Australie, en 1980, avec sa famille, s'y maria et obtint un diplôme à l'Université de Queensland.

A Brisbane, je suis heureux de faire quelques ministères auprès des membres de son Centre vietnamien qu'il anime avec beaucoup de zèle : visite des malades, causerie sur ma vie missionnaire, sur la vie spirituelle. Brisbane est une grosse ville industrielle et commerciale d'un million de population. J'y rencontre plusieurs anciens de Dalat. Je retourne par avion vers Sydney. Mon seul regret est de ne pouvoir visiter deux anciens à Adelaide, situé hors de mon circuit.

Dans ce pays si bien développé, civisme et courtoisie se manifestent partout : sécurité remarquable, réseau routier parfait, propreté exemplaire, ordre public respecté. La majorité ont une maison privée, bénéficient de parcs et de musées; ils ont un respect mutuel, de bons salaires et des avantages sociaux pour tous. Je suis impressionné par ce pays où règnent la bonne entente et le souci visible de respecter toutes les différences. La joie de vivre y est rayonnante! Merci à tous nos anciens qui m'ont accueilli et choyé durant ces 16 jours!

Mon prochain et dernier communiqué sur ce site jésuite relatera mon retour définitif au Canada, en juillet 2002, à la suite de problèmes de santé, durant ma dernière année à Cebu, aux Philippines. Au revoir!

Pâques 2008