Retour définitif dans sa Province d'origine
Le 31 juillet 2002
1. Cause de ce retour définitif des Philippines au Québec
Mon avant-dernier communiqué vous parlait de mes derniers ministères en notre belle paroisse chinoise de Cebu, seconde ville du pays, auxquels s'était ajoutée depuis deux ans la responsabilité d'aumônier du gros hôpital Chong Hua: un ministère qui devint vite très absorbant. Je n'y comptais plus mes visites de jour et de nuit. Sans nuit vraiment réparatrice, je fus bientôt obligé de faire par deux fois un stage à l'Hôpital, en raison de très fréquentes attaques de vertige, symptômes, me dit-on après de sérieuses analyses, de certains vaisseaux sanguins du cerveau mal irrigués.
Le Docteur Alex Tan, mon ancien élève et ami, réussit à améliorer ma situation, grâce à une médication intensive au SERC. Mais après quelques mois, une nouvelle hospitalisation, des consultations et un sérieux discernement m'amenèrent à demander, à 82 ans et demi, un retour définitif en mon pays. La demande fut approuvée par les deux Provinciaux concernés, qui obtinrent aussitôt le placet du Père Général de Rome.
C'est donc le coeur gros, mais l'esprit en paix, que je quittais l'Asie, après cinquante belles années de vie missionnaire: 5 en Chine, 17 au Vietnam et 28 aux Philippines. En la fête de Saint Ignace de Loyola, le 31 juillet 2002, j'arrivais à Montréal où je fus accueilli par les Jésuites du Centre Vimont, autrefois résidence des professeurs jésuites du Collège Jean-de-Brébeuf, où j'avais fait moi-même mes études classiques, puis enseigné les Éléments latins avant mon départ pour la Chine. Un de mes étudiants, M. Robert Bourassa, devait devenir premier ministre du Québec, tandis qu'un de mes confrères (conventum 1938), M. Pierre-Elliot Trudeau était devenu premier ministre du Canada durant 12 ans.
Joie et tristesse se rencontrent
Un retour définitif au pays de son enfance apporte évidemment avec lui son lot de joyeuses découvertes, suivies de nostalgie et de déceptions. Euphorie en retrouvant la beauté naturelle du Québec! Et d'abord, la succession variée des saisons : le bel été des fleurs multiples et des arbres touffus qui décorent les rues de nos villes et villages, comme des oasis parmi les plaines immenses de céréales, de fruits et de légumes. Puis, l'automne, avec toutes ses teintes de vert et de doré, jusqu'aux érables, qui produisent d'opulentes tapisseries. Trop vite arrivent en surprise l'hiver et ses neiges dansantes qui recouvrent la terre de leur blancheur immaculée. Saison privilégiée des enfants, et des adultes rajeunis par le froid et les glissades en skis, léchant harmonieusement les pentes de nos collines. Et puis, à la fin, la fidèle renaissance du printemps où tout revit et s'embellit de fleurs d'espoir!
Mais peu à peu, aussi, une certaine tristesse m'envahit. Je me sens un peu loin de mes confrères qui, pourtant, vivent avec moi. Je me sens étranger à ce que j'entends, lis et regarde à la télévision. Le «citoyen du monde » que j'étais devenu dans les pays d'Asie, se trouve un peu à l'étroit dans le monde du Québec, plutôt replié sur lui-même, où l'individualisme l'emporte sur le social. Les routes et les rues sont envahies d'automobiles qui roulent à toute vitesse et le plus souvent avec un seul conducteur. Ici, peu de piétons en comparaison avec les villes asiatiques. Je vois peu de personnes qui semblent risquer leur vie aux feux de circulation. En Orient, la foule est partout : à pied, en bicyclette, en moto; partout de nombreux porteurs à deux paniers…de légumes ou d'enfants!
Vous comprendrez qu'on ne quitte pas sans émoi 3 pays et 3 peuples à qui on s'est donné pour leur révéler le salut et la joie en Jésus Christ Sauveur! Tant de bons amis que j'ai laissés en Chine, au Vietnam et aux Philippines me manquent déjà!. Certes, les rencontres familiales et les rencontres d'anciens confrères m'apportent des joies réelles. Mais les souffrances de départs jamais prévus sont toujours présentes. Missionnaire un jour, missionnaire toujours!
Peu à peu aussi, c'est l'atmosphère d'un Québec qui a tellement changé, qui me laisse une mélancolie envahissante. La culture du Québec actuel est si différente de celle que j'ai connue et appréciée jadis! Les nouvelles médiatiques (de la télévision, de la radio, de la télévision) semblent se concentrer sur des faits plutôt négatifs : meurtres, fraudes, viols qu'on décrit avec force détails, et à répétition; critiques négatives sur presque tout et tous; réforme en éducation plutôt décevante (la moitié des étudiants abandonnent leurs études avant la fin du secondaire, tandis que nombre d'enseignants quittent la profession après quelques années d'essai).
Un pessimisme écrasant envahit tous les domaines : politique, société, commerces qui se vendent l'un après l'autre; faillites, pertes d'emploi, chômage croissant. Le Québec semble avoir oublié ce que fut son histoire : une histoire qu'on n'ose même plus enseigner, pas plus que la religion catholique qui marqua si profondément Les origines religieuses de la Nouvelle-France (Goyau). Depuis la Révolution tranquille, beaucoup ne pratiquent plus et se réclament de fervents défenseurs de la «laïcité» comme valeur fondamentale. La devise québécoise Je me souviens semble remplacée par J'ai tout oublié. Le dimanche, les églises sont à moitié vides, et beaucoup sont à vendre. La plupart des communautés religieuses et des séminaires n'ont plus de recrues. Cet automne, l'enseignement religieux sera remplacé, dès le début du primaire, par un vague «Cours d'Éthique et de culture religieuse», obligatoire pour tous, l'État se faisant l'initiateur des grandes religions du monde : judaïsme, hindouisme, islamisme, bouddhisme. Quelle place reste-t-il pour le christianisme et ses deux mille ans d'histoire? On confie à la paroisse le soin d'initier à la pensée et à la vie chrétiennes.
Société nouvelle où les prisons débordent, où se multiplient les gangs de rue. Omniprésent le phénomène des familles séparées, des couples de même sexe, des clubs échangistes. Toutes les rues sont envahies par une publicité tout azimut, contraignant à la «surconsommation». Innombrables les invitations à tout genre de spectacles, orientés le plus souvent vers le sexe et la prostitution. Les valeurs fondamentales d'amour authentique, de bonheur familial, de mariage chrétien, sont souvent ignorées voire reniées au profit d'un hédonisme païen qui développe une culture de mort plutôt que de vie.
Sans doute faudrait-il mentionner, à côté de ce tableau pessimiste mais réel, les multiples manifestations de bénévolat et d'œuvres humanitaires, ici ou en des pays plus pauvres et plus éprouvés. Il faudrait aussi mentionner la contribution du théâtre et de la chanson qui invitent à l'amour authentique et orientent vers un monde meilleur. Qu'on me pardonne cette triste découverte d'un Québec gravement malade : elle vous fera comprendre ma nostalgie d'une société plus saine, alors que je vivais mon expérience missionnaire de 50 ans en Asie.
Quelques ministères depuis mon retour au Québec (2002-2008)
Avec l'air natal qui, selon les Anciens, joue un rôle efficace pour recouvrer la santé (même saint Ignace eut recours à cette médecine), ma santé s'est rapidement améliorée et me permit plusieurs ministères : notamment en deux monastères du Carmel du Nord-Vietnam (celui de Hanoi et de Buichu), réfugiés à Dolbeau, lac St-Jean, et à Danville, non loin de Sherbrooke. Depuis leur début en 1957, quelques sœurs vietnamiennes étaient heureuses d'entendre quelques phrases dans leur langue maternelle. Toutefois, pour rejoindre tout le groupe, qui comprenait assez bien le français, c'est dans cette langue que je donnais mes conférence spirituelles. J'ai pu, à quelque reprises, leur présenter une retraite ou triduum sur des thèmes de Vatican II.
De même, à Montréal, j'ai parfois été invité à célébrer la messe pour des groupes asiatiques. Certains réfugiés, en effet, ont préféré s'installer dans des paroisses homogènes, comme celle de St-Philippe, qui leur fut attribuée sous le titre des Saints Martyrs du Vietnam, canonisés par Jean-Paul II en 1988, et desservie par un curé vietnamien. Parfois absent pour donner des retraites en vietnamien, le curé me priait de le remplacer. J'étais heureux de pouvoir accepter et de risquer quelques phrases d'homélie dans la langue des paroissiens.
Des Philippins se groupaient autour de la paroisse St-Denis, avec un prêtre responsable philippin, le P. Frank Alvarez. D'autres ont préféré s'installer dans des paroisses québécoises, où ils avaient leurs maisons et où leurs enfants fréquentaient les écoles locales, françaises ou anglaises. De toute manière, ces catholiques asiatiques sont de bons exemples de vie chrétienne pour les catholiques du Québec.
Un autre ministère s'offre souvent à moi. Chaque jour, je lis les notices nécrologiques des journaux et souvent j'y découvre les noms de confrères connus jadis au Collège Brébeuf ou de familles de bienfaiteurs et bienfaitrices de mes années missionnaires. Je visite alors les familles au salon funéraire indiqué. Parfois, je retourne concélébrer pour la messe des funérailles. Ministère de consolation et de réconfort apprécié des familles.
Suggestion du P. Provincial : décrire mon activité missionnaire
Il y a près de deux ans, le P. Provincial du Québec m'a suggéré à trois reprises d'écrire chaque mois un communiqué sur ma vie missionnaire (à mettre ensuite sur notre site jésuite d'Internet). Cela, disait-il, pourrait intéresser des amis des Jésuites et peut-être aussi susciter des vocations missionnaires. J'étais peu enthousiaste à l'idée de faire mon autobiographie! Durant ma vie, quand des disciples (séminaristes ou auditeurs de mes conférences spirituelles) me priaient de publier ces textes, je répondais en badinant : «plus tard, quand je serai plus vieux ou plus sage!» Je me suis finalement engagé à rédiger un communiqué mensuel : un travail de recherche et de mémoire qui m'a demandé beaucoup de temps et de travail, mais qui m'a beaucoup intéressé. Je termine mon dernier communiqué. J'en profite pour vous remercier, vous qui avez été fidèles à lire mes bavardages : Un missionnaire vous parle d'Asie, espérant que mes expériences partagées vous auront aidés à mieux connaître quelques pays d'Orient. Je veux aussi remercier mes confrères jésuites Michel Corbeil et Pierre Bélanger, directeurs du site jésuite Internet. Je dois aussi un spécial merci au Père René Latourelle (longtemps professeur de théologie à l'Université Grégorienne, et écrivain prolifique), qui s'est employé à la mise en forme définitive de mes textes en vue de leur entrée sur Internet.
Voilà, c'est fait… J'ose espérer que ces mémoires ont pu vous intéresser et vous donner une idée de la vie d'un missionnaire qui s'est dédié à l'Asie durant une cinquantaine d'années. Avant de fermer le livre pourtant, je vous rapporterai dans une sorte d'addendum, ce que j'appelle « deux miracles ». Ce sont deux voyages que la Providence m'a donné l'occasion de faire en 2004 et 2005, le premier à Manille et le second au Vietnam. Et, je vous le promets, au contraire de ce chapitre que vous venez de lire, il y aura beaucoup de photos!
Pâques 2008