Paul Deslierres, S.J.

ENFIN L'IMMENSE ET LOINTAINE CHINE S'APPROCHE LENTEMENT !

Le 31 juillet 1946, avec les Obédiences de la Province jésuite du Canada français, nous recevons notre nomination officielle pour la Chine : 6 scolast iq ues : Louis D'Anjou la SANSCHAGRIN et Paul DESLIERRES après un an de Régence ; Rosaire GAGNON après sa Philo, Pierre DEMERS, André GÉLINAS et Jacques BRUYÈRE, après leur Juvénat. Mais à cause des grèves sur tous les ports de la côte Ouest, nous ne pouvons partir aussitôt et nous attendons en aidant ici là ; vu le coût exorbitant des avions, il était alors impensable de s'envoler !

Enfin, le procureur jésuite de New York trouve une occasion provi­dentielle pour nous: un petit cargo norvégien en partance pour la Chine le 14 novembre prochain ! Le soir du 20, avec le P. Auguste GAGNON supérieur de notre Mission de Süchow et le Frère Léon FONTAINE, qui retournent à la Mission, à 10 heures du soir à la Gare Windsor, nous disons adieu à nos familles et montons sur la passerelle arrière du train pour New York, leur faisant notre plus beau sourire, emprunté du Ciel, pour réconforter la parenté. Je vous avoue cependant que durant la nuit, il fut suivi d'une bonne crise de larmes dans ma cou­chette du wagon-lit ! J'appris plus tard que ma bonne Maman s'était évanouie quand le train s'éloignait lentement avec son sifflet strident !

À New York on nous reçut fort aimablement et le 24, comme prévu, nous montions sur le petit cargo HAI LEE. Le lendemain, fête de la Présentation au Temple, le Supérieur nous célébrait la Messe, comme tous les jours du long voyage, où nous pûmes nous offrir avec l'Enfant J ésus et sa Mère et leur confier notre long voyage en mer et notre vie missionnaire : En ces temps là, on cr oya it partir pour la vie Nous ignorions que ce voyage devait durer 56 jours en mer; L'équipage hollandais et les officiers norvégiens avec seulement 24 passagers, surtout missionnaires protestants américains avec leur famille et notre groupe de 8 jésuites canadiens : nous comptons tous sur la Providence pour traverser l'Océan Pacifique, qui, nous l'apprendrons vite, n'en avait que le nom. Seuls nos deux missionnaires expé­rimentés de notre groupe avaient le pied marin tandis que nous, les jeunes, avons souvent subi le mal de mer et devions, a tour de rôle, quitter le repas pour approcher le bastingage et rendre à la mer ce que nous venions d'absorber. Chaque matin assez tôt avant que la salle à dîner soit occupée) nous y célébrions la messe où l'un de nous tenions la base du calice sur l'autel, pour prévenir tout acci­dent ! Nos deux cabines à 4 lits étaient convenables malgré qu'elles nous faisait face et que les odeurs et les seaux de poissons séchés à la porte étaient plutôt désagréables ! Minimes inconvénients auxquels nous nous habituâmes rapidement. Le grand Patron des Missions, St François Xavier, avait des conditions plus héroïques en ses multi­ples voyages en mer durant ses 10 ans de Missions !

Un vieil autobus sur le pont, don de 1'UNRA à la Chine, nous permettait, de temps en temps, d'y monter pour lire le Bréviaire ou tout autre livre apporté. Certains d'entre nous pouvaient jouer au bridge avec d'autres passagers et nous étions heureux aussi de pratiquer notre anglais ! La marche sur le pont était un exercice bien apprécié, même si souvent les grosses vagues qui soulevaient le bateau nous permet­taient de sauter pour rejoindre le plancher surélevé !

Après huit jours sur l'Atlantique, nous faisons escale sur l'Île d'ARUBA, au large du Venezuela pour refaire le plein d'essence et nous permettre de retrouver "le terrain des vaches", et visiter une communauté de Frères des Écoles Chrétiennes, qui nous ont donné une grosse pile de volumes pour occuper de bonnes heures sur la mer.

Puis on se dirige vers le Canal de PANAMA, que nous pouvons traverser en quelques heures durant la nuit. Le matin_, nous voilà donc sur le Pacifique ; il ne sera pas trop fidèle à son nom, car nous n'a­vons connu qu'un seul jour de mer calme comme un miroir, en la Fête de 1'Immaculée-Conception le 8 décembre. Nous célébrerons en mer d'autres Fêtes : Noël, Jour de l'An, et les Rois. Après un Avent plutôt austère, nous préparons le temps de Noël à fabriquer décorations de papier et de nombreux chants de Noël appréciés de tous les passagers: Il ne manque que … la neige du Québec pour un White Christmas. Quelques gâteries reçues au départ, nous permirent un peu de douceurs, pour varier le menu plutôt modeste avec du poisson séché et des boites de conserve. Occasionnellement, quelques beaux poissons volants bleus s'abattaient sur le pont, vite cueillis par les ma­telots, ils apportaient du frais sur la table: Nous trouvions toujours quelques bons sujets de conversations ou de discussions entre nous. Une réponse du Capitaine, peu bavard, à qui nous demandions le nom des oiseaux qui souvent suivaient le bateau, nous avait plutôt lais­sés insatisfaits: "these are sea-birds" ! précision plutôt imprécise! J'aimais jaser de temps en temps avec un jeune officier chinois, en anglais évidemment, qui,comme moi, était content de pratiquer son anglais : le premier de si nombreux asiatiques que je rencontrerais en mes 50 ans de vie en Orient; il s'appelait YANG, comme beaucoup de Chinois de par le monde. Beaucoup de temps en mer, favorable à la méditation, la lecture, la récitation du Rosaire, ou contemplation du ciel étoilé; ou marches chambranlantes sur le pont, souvent mouillé par les vagues qui l'envahissent. J'y tombais un jour et la main droite en fut fêlée. Entre Panama et HONG-KONG, très rares aperçus sur des îles lointaines: 33 jours exactement sans arrêt.

HONG-KONG: L'arrivée est fantastique avec ses gratte-ciels, et sa montagne boisée et son centre-ville tout le long du boulevard qui longe la mer sur plusieurs kilomètres. Nous montons à pied vers le Collège WAH-YAN à mi-côte pour visiter nos Pères irlandais et chinois qui nous reçoivent fort aimablement avec des rafraîchissements. De retour sur le HAILEE, le régime alimentaire est grandement renouvelé avec viandes et légumes frais; l'équipage hollandais s'envole vers l'Europe, et est remplacé par des matelots chinois, car notre petit cargo est loué pour 3 ans à la Chine. En direction de SHANGHAI, la mer est plutôt maussade le long des côtes, mais nous avons pris un plus gros bateau du Canadien Pacifique.

SHANGHAI: nous y sommes le 8 janvier 1947. C'est la ville la plus populeuse de Chine et ses rues sont encombrées de piétons et de bicyclettes; la plupart des hommes portent la longue robe noire, qui deviendra notre soutane. Premier contact avec ZIKAWEI, gros quartier catholique avec ses institutions: grande église St-Ignace, Petit et Grand Séminaires, Collège St-Ignace, Scolasticat jésuite (où je reviendrai pour 3 ans de Théologie), le Carmel; notre grande Université l'AURORA est dans la ville. On se rend à notre Procure Canadienne où les Pères Sanssoucy et Lalande sont heureux de nos nouvelles du Québec. Bientôt nous reprenons la mer vers le Nord. Notre gros cargo tient mieux la mer, et nous aussi ! La semaine passe assez vite avant d'arriver à l'entrée de la Rivière de TIENTSIN, à TAIKU: Mais, comme c'est durant les fêtes du Jour de l'An chinois, personne ne travaille et donc aucun pilote ne peut venir pour guider notre navire dans la rivière. Comme il y a des glaces à la surface, le navire devra bouger sans cesse. Enfin, le 3ème jour, nous réussissons à contacter l'aumônier des troupes américaines à TAKU: Enfin, il vient nous dépanner avec quelques soldats qui sortent nos bagages de la cale et emportent le tout sur le train militaire pour PEKING ou nous arrivons en pleine nuit : Notre groupe sur nos caisses dans un camion de l'armée nous circulons en ville par un froid de loup,repassant plusieurs fois sous des arcs rouges typiques car nous n'avions pas l'adresse de la MAISON CHABANEL, seules photos, insuffisantes dans ces rues et ruelles toujours murées. On arrive enfin à retrouver l'Université FU JEN, aux buildings dont les toits aux coins retroussés à la chinoise sont bien reconnaissables. Un Père du Verbe Divin -congrégation allemande et américaine- monte avec nous et nous guide vers la Maison Chabanel, École de Langue des Jésuites. Le fondateur et supérieur, P. Georges MARIN et le Ministre P. Louis-Joseph Pruneau nous accueillent chaudement nous font manger et boire à la hâtes il est bientôt minuit, heure limite si nous voulons communier à la Messe du matin! C'était avant les réformes liturgiques de SS.Pie XII, qui limiteront le jeûne à 3 heures pour les solides, et les liquides à une heure! Très bientôt, une fois installées en nos petites chambres (un lit avec voile moustiquaire, une chaise droite un bassin avec sceau d'eau, et petit poêle chauffé au charbon), nous commençons notre Retraite annuelle de huit jours: les autres scolastiques, venus de quelques pays: France, Hongrie, Tchécoslovaquie, États-Unis etc., avaient fait la leur au début de janvier. Bonne retraite pour commencer notre vie missionnaire par l'étude intensive du Mandarin, langue officielle et la plus remarquable par sa clarté et la douceur de sa prononcia­tion. Notre École de Langue chinoise sous le patronage de St NOËL CHABANEL, un des 8 Saints Martyrs du Canada, qui, ayant difficulté avec la langue des Hurons et des Iroquois, avait fait le voeu de ne jamais quitter la Mission de Nouvelle-France: Il obtiendra la grâce du Martyre avec ses 7 compagnons Jésuites venus de France,en 1649. De New York : 24/11/1946, à Pékin, 28/1/1947: 56 jours.

Nous reparlerons bientôt de cette étude de deux ans, ainsi que du Peking d'alors (dont le nom était :PEI PING: la paix du Nord, avec ses magnifiques Palais et Temples ses belles Tours au-dessus des 4 portes de la ville! Chaque jeudi, nous allons nous détendre en nous familiarisant avec cette culture antique et ses trésors artistiques qui nous avaient déjà fascinés: bientôt nous serons 80 scolastiques venus de plusieurs pays, formant une nou­velle famille, enthousiaste et pleine de zèle à nous faire peu a peu "chinois avec les Chinois" et coopérer à l'évangélisation de cette immense nation, avec la grâce de Dieu dont nous avons entendu et voulons répondre à l'appel du Christ à son Église: "Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie: "Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant a garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin des temps" (Matthieu,28,20: fin de son Évangile). En des lieux parallèles, Marc ajoutera: "Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé.(Ma 16 :16) . Luc conclut "Il leur ouvrit l'intelligence pour comprendre les Écritures et il leur dit: C'est comme il a été écrit: le Christ souffrira et ressuscitera des morts le troisième jour, et on prêchera en son nom la conversion et le pardon des péchés à toutes les nations, à commencer par Jérusalem. C'est vous qui en êtes les témoins". (Lc 24, 45-47 ). Ainsi Jean, 20, 21.

 


NOTRE-DAME DE CHINE
Peinture par Lu Hung Nien, un des premiers peintres chinois à se consacrer à l'Art Chrétien, à l'Université Catholique de Pékin (Fu Jen Ta Hsueh) dans les années 1940... RECONNAISSABLE à la transparence de ses voiles.

 

En route vers la Chine immense, sur le mini-cargo HAI LEE, de NEW YORK, 24 novembre 46, à PEKIN, 28 janvier 1947, les yeux remplis de Ciel, de mer, le coeur, d'amour et de zèle !